Interviews de M. Edmond Alphandéry, ministre de l'économie, à Europe 1 le 12 octobre, dans "Libération" le 19, dans "La Vie française" le 23 et à RTL le 16 novembre 1993, sur la poursuite du programme des privatisations et sur les mesures en matière d'épargne.

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Média : Europe 1 - LA VIE FRANCAISE - Libération - RTL

Texte intégral

Mardi 12 octobre 1993
Europe 1

J.-P. Elkabbach : La souscription d'offre publique de vente est close ce soir. La privatisation de la BNP est-elle réussie et qu'a-t-elle rapporté ?

E. Alphandéry : C'est la première grande privatisation du gouvernement Balladur, c'est un succès. Souvenons-nous du scepticisme qui entourait les débuts de la privatisation il y a six mois. On constate que cette privatisation s'est passée dans d'excellentes conditions.

J.-P. Elkabbach : Elle rapporte ?

E. Alphandéry : Elle va rapporter 28 milliards de francs au budget de l'État.

J.-P. Elkabbach : L'objectif était de 1 à 2 millions de petits porteurs et aujourd'hui ?

E. Alphandéry : On ne s'était pas fixé d'objectif, on voulait seulement que l'actionnariat populaire soit un succès. On aura certainement plus d'1 million d'actionnaires.

J.-P. Elkabbach : Le marché est donc plutôt favorable aux privatisations, est-ce que l'emprunt Balladur n'a pas gêné ces opérations ?

E. Alphandéry : Non, c'est une opération préparée. L'emprunt Balladur ça a été au contraire, la voie royale pour les privatisations. Par l'emprunt Balladur on a siphonné les SICAV de trésorerie pour 70 milliards de francs vers les privatisations et donc vers la bourse. Ça a été un moyen d'éviter d'asphyxier la bourse grâce à l'emprunt Balladur.

J.-P. Elkabbach : Vous avez siphonné 70 milliards sur combien ?

E. Alphandéry : "Sur 110 milliards qu'a rapporté l'emprunt Balladur.

J.-P. Elkabbach : Quelles entreprises seront mises sur le marché d'ici à décembre ?

E. Alphandéry : Nous nous sommes fixé 40 milliards de privatisations pour 93. On en a fait 28. Il reste encore une privatisation à réaliser; nous l'aurons fait d'ici la fin de l'année.

J.-P. Elkabbach : Et en 94 quel devrait être le montant global de ce que l'État va décider de privatiser ?

E. Alphandéry : Sur les deux ans, en 93-94, en aura fait une centaine de milliards de privatisations.

J.-P. Elkabbach : Ça aidera beaucoup à la reprise, à l'emploi ?

E. Alphandéry : Oui, on va l'utiliser à des dotations en capital aux entreprises publiques, pour financer les déficits budgétaires, et en partie pour réactiver l'économie et pour lutter contre le chômage. C'est déjà fait pour 93 dans le cadre des opérations qui ont été conduites au printemps dernier.

J.-P. Elkabbach : Je lis que les comptes des entreprises se dégradent un peu moins en ce moment, que les ventes de grands commerces se sont redressées en septembre. Est-ce vrai ? Y-a-t-il des signes réels de reprise ?

E. Alphandéry : L'économie tourne toujours au ralenti, nous ne sommes pas sortis de la récession dont nous avons hérité il y a six mois. Pour autant, la situation ne se dégrade plus, c'est déjà un résultat. Il n'y a pas lieu de pavoiser mais il y a certains indicateurs qui sont mieux orientés, notamment la courbe des constructions neuves, l'important plan de relance du bâtiment mis en place au printemps et qui commence à exercer des effets positifs. La consommation des ménages s'est relativement bien comportée notamment en septembre. Des indices conjoncturels, comme la cartonnerie, sont bien orientés. Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais pour autant il ne faut pas minimiser ces indicateurs.

J.-P. Elkabbach : Le rapporteur de la Commission des finances, trouve que votre budget se contente d'accompagner la reprise, il ne l'entraîne pas...

E. Alphandéry : Je crois qu'il y a le budget d'une part mais dans la politique du gouvernement, il y a aussi les mesures qui ont été prises depuis le printemps dernier, la relance du bâtiment, les mesures en faveur des entreprises, et puis il y a la baisse des taux d'intérêt qui est très importante et qui aura des effets en 94. Ca, plus toutes les mesures qui ont été prises dans le cadre de la loi de finances, ce sont des effets qui vont soutenir l'activité en 94.

J.-P. Elkabbach : Oui, sur la baisse des taux d'intérêt ?

E. Alphandéry : Oui, tout le monde pense qu'en 94 les choses s'amélioreront.

J.-P. Elkabbach : Votre budget 94 est aussi critiqué par les socialistes.

E. Alphandéry : Je pense que dans ce budget, il y a des mesures qui doivent soutenir l'activité économique. Je pense en particulier à l'allégement de l'impôt sur le revenu de 19 milliards. C'est un moyen pour réduire les impôts payés par les ménages et donc soutenir leur consommation, d'autant qu'on permettra la baisse du premier tiers provisionnel.

J.-P. Elkabbach : N. Sarkozy le dit à Libération ce matin : il est favorable à une baisse anticipée de l'impôt dès le premier tiers provisionnel.

E. Alphandéry : Ça va se faire. Il y a un amendement du Parlement et nous allons l'examiner.

J.-P. Elkabbach : Sur la réforme de la fiscalité de l'épargne, vous encouragez régulièrement les gens à sortir des SICAV. L'objectif est à la fin 93 de faire de ce placement, un placement qui soit moins intéressant et profitable ?

E. Alphandéry : L'objectif c'est de mobiliser ces SICAV de trésorerie. Les Français ont beaucoup de placements à court-terme, il y en a pour 700 milliards. On a vu que les Français étaient disposés à transformer cette épargne, ils l'ont fait lors de l'emprunt Balladur. La réforme de l'épargne avec la baisse des taux d'intérêt à court terme, sera un moyen pour transférer ces SICAV de trésorerie vers le logement ou vers la consommation.

J.-P. Elkabbach : R. Barre prévoit que 94 sera une année "plate." Vous maintenez le chiffre de 1,4 % de croissance ? 

E. Alphandéry : L'an dernier, nos prédécesseurs avaient péché par excès d'optimisme. Je ne souhaiterais pas aujourd'hui que l'on pêche par excès de pessimisme. Nous sommes prudents, nous avons fixé cela dans le cadre d'une fourchette entre 0,8 % et 2 %. Je note du reste que les 201 prévisionnistes des 20 plus grandes banques internationales, dans une revue étrangère, ont considéré que la croissance française serait de 1,2 en 94. Donc on n'est pas loin du compte.

J.-P. Elkabbach : Ne va-t-on pas se trouver dans une économie qui repartira et un chômage qui ne baissera pas ?

E. Alphandéry : Si l'on voit les effets du plan Giraud, qui sont des mesures structurelles, on peut espérer une stabilisation du chômage en 94; ce sera déjà un bon résultat.

J.-P. Elkabbach : Vous êtes prudent et mesuré...

E. Alphandéry : Je suis volontariste et confiant. Je suis confiant car je pense que les mesures prises depuis six mois et les mesures que nous présentons au Parlement ce matin sont de nature à soutenir l'activité et à lutter intelligemment contre le chômage.

 

19 octobre 1993
Libération

Le ministre des Finances a annoncé hier que le groupe chimique serait le prochain privatisé. Il se félicite du succès de l'opération BNP, dont le titre a gagné 18% à sa première cotation, et se défend de l'avoir bradé. Entretien.

Vite ! Vite ! À peine encaissés les 28 milliards de la privatisation de la BNP, le gouvernement lance sa seconde opération d'envergure, la mise en vente de 43 % du capital du chimiste Rhône-Poulenc. Une opération qui pourrait rapporter une quinzaine de milliards de francs à l'État et des plus-values aux futurs actionnaires, si l'offre publique de vente est aussi favorable que celle de la BNP. Hier, premier jour de cotation, le titre bancaire est passé de 240 francs à 287,50 francs en clôture avec plus de quatre millions de titres échangés dans la journée. Plus-value observée en un seul week-end : + 18 %. Le programme 93 des privatisations, qui devait rapporter un peu plus de 40 milliards de francs, devrait donc être clos après l'opération Rhône-Poulenc. L'année 1994 sera marquée par le passage au privé d'Elf-Aquitaine, et ensuite, si l'on en croit les déclarations ministérielles, par l'assureur UAP. Edmond Alphandéry, ministre de l'économie, revient pour Libération sur sa première privatisation à succès et s'engage sur la seconde.

Libération : La BNP a côté hier en clôture 287,50 francs contre une offre publique de vente de 240 francs. N'avez-vous pas le sentiment d'avoir bradé cette première privatisation ?

Edmond Alphandéry : Bien sûr que non. L'exercice de consistait pas à deviner le cours de l'action lors de son introduction, mais de fixer, sous le contrôle de la commission de la privatisation, un juste prix. 240 francs correspond à la valeur intrinsèque de l'action. C'est un prix de moyen terme. Le PER (rapport cours/bénéfices, ndlr) de la BNP est à 30, celui de la Société générale est à 14. Cette comparaison justifie à elle seule notre prudence quant au prix de l'OPV.

Libération : Mais en un week-end, les propriétaires de BNP ont fait une plus valse de 18 %, et l'État, de fait, a perdu plus de 4 milliards de francs de recettes.

Edmond Alphandéry : Ce n'est pas ainsi que le problème se pose: dans toute opération de mise sur le marché, même celles effectuées par les entreprises privées, l'équilibre de l'offre et de la demande, lors de la première cotation, se traduit par un cours nettement plus élevé que le prix d'introduction. À 240 francs, j'estime avoir correctement concilié deux impératifs: préserver les intérêts patrimoniaux de l'État et faire en sorte que ceux qui ont souscrit les actions BNP aujourd'hui soient satisfaits de les posséder à l'avenir.

Libération : On a tout de même le sentiment que seul un bon prix BNP pouvait assurer le succès des privatisations suivantes. Qu'en pensez-vous ?

Edmond Alphandéry : Je ne pense pas que le prix ait l'importance que vous dites. La preuve, à la fin de la période de pré-réservation, la demande dépassait déjà l'offre alors que les souscripteurs ne connaissaient pas encore le prix. Même à un prix d'OPV supérieur, il est évident que la privatisation de la BNP aurait été un succès. Tout le problème est que le succès dur.

Libération : À propos de Rhône-Poulenc, vous allez introduire la technique du book-building, qui devrait permettre de déterminer un prix plus proche de la valeur de la société.

Edmond Alphandéry : Cette technique consiste à fixer un prix en fonction de l'offre et de la demande des institutionnels. C'est la première fois qu'elle est utilisée en France. Elle a donné la preuve de son efficacité en Espagne ou en Grande-Bretagne, avec notamment la mise sur le marché de British Telecom.

Libération : Pourquoi ne l'a-t-elle pas été pour la BNP ?

Edmond Alphandéry : Cette technique s'emploie plus facilement pour une entreprise dont l'action est déjà cotée en Bourse. La BNP n'avait qu'un certificat d'investissement en Bourse, dont le marché était trop étroit. Celui de l'action de Rhône-Poulenc ne l'est pas.

Libération : Avez-vous envisagé de remplacer le président actuel de Rhône-Poulenc, Jean-René Fourtou ?

Edmond Alphandéry : Pourquoi ? On ne change pas un homme qui réussit.

Libération : Avez-vous envisagé de conserver une action spécifique pour l'État, une golden share ?

Edmond Alphandéry : Non.

Libération : Quels seront les membres du noyau dur ?

Edmond Alphandéry : Le groupe d'actionnaires stables possédera environ 24 % du capital de Rhône-Poulenc privatisé. Avec le Crédit lyonnais et les AGF, la Société générale et la BNP, on atteint déjà environ 18 %. Ne manquent que 6 % qui vont être attribués prochainement sur avis conforme de la commission de la privatisation.

Libération : Est-ce que la privatisation du groupe chimique peut entraîner de nouveaux licenciements ?

Edmond Alphandéry : Ce n'est pas le sujet. Je ne vois pas grand-monde en France qui associe l'évolution de l'emploi au statut des entreprises.

Libération : Avec Rhône-Poulenc, vous clôturez les privatisations 1993 ?

Edmond Alphandéry : Nous allons voir. Mais ce qui est probable, c'est qu'avec les opérations déjà faites et grâce à Rhône-Poulenc, le montant des 43 milliards de francs que nous avons fixé devrait être atteint sinon dépassé

Propos recueillis par Renaud de la Baume 

 

23 octobre 1993
La Vie Française

La Vie Française : La privatisation de la BNP marque une forte mobilisation de l'actionnariat populaire, mais n'est-ce pas un trop grand succès ?

Edmond Alphandéry : C'est un grand succès mais, je vous assure, il y a quelques mois, ce n'était pas gagné d'avance ! Relisez les réactions de la presse économique et même celles des grands quotidiens nationaux lorsque nous avons présenté, en mai dernier, notre programme de privatisation au Parlement, on y trouve tout : "Le gouvernement fait fausse route", "il n'y a plus d'engouement pour les privatisations", "jamais le marché boursier ne sera capable d'absorber 40 milliards d'ici à la fin de l'année". Au printemps dernier, les commentaires étaient tellement pessimistes que nous avons dû faire preuve d'imagination : d'où notamment la technique de l'emprunt Balladur, voie royale des privatisations. Et, en ce qui me concerne, j'ai pu vérifier le bien-fondé de nos choix lorsque sont venus la réussite du placement du Crédit local de France et le succès du grand emprunt. Le reste, vous le voyez aujourd'hui avec la BNP : 28 milliards de placement. Et, au Salon de l'Epargne, des épargnants qui m'ont presque reproché de ne pas leur avoir servi assez d'actions BNP.

La Vie Française : La BNP, par la force du réseau bancaire, était quand même plus facile à privatiser que Rhône-Poulenc...

Edmond Alphandéry : On a commencé par la BNP, on aurait pu choisir Rhône-Poulenc. C'est d'ailleurs comme vous le savez, la prochaine de la liste.

La Vie Française : Pourquoi Rhône-Poulenc ?

Edmond Alphandéry : Parce que c'est une belle entreprise, parce qu'elle figure sur notre première liste et parce qu'elle est prête.

La Vie Française : Vous allez introduire la technique du book building, en quoi cela consiste-t-il ?

Edmond Alphandéry : Cette procédure ne concerne que les institutionnels français et étrangers, pas les particuliers. Elle consiste à ne déterminer le prix de l'offre qu'à la fin de la période de recueil des ordres. Elle est ouverte par le nouveau règlement du CBV. Le prix de cette offre sera déterminé en confrontant l'offre et la demande et en tenant compte des caractéristiques de cette demande. Cette procédure est plus particulièrement adaptée à des va leurs déjà cotées et largement détenues dans le public, comme c'est le cas pour Rhône-Poulenc.

La Vie Française : Pour en revenir à la BNP, avec cette première privatisation, vous aviez quand même mis un maximum d'atouts de votre côté ?

Edmond Alphandéry : Ce n'était pas une opération aussi facile qu'on l'a dit. N'oubliez pas que la privatisation de la BNP est la plus grosse opération de mise sur le marché jamais réalisée en France. Or il y a eu 2,8 millions d'actionnaires individuels, ce qui la situe à la deuxième place derrière Paribas pour le nombre d'actionnaires individuels. J'observe, par ailleurs, que les étrangers ont manifesté un grand intérêt pour l'opération : la tranche internationale a été souscrite 17 fois et a été close très rapidement. Cela prouve la confiance des investisseurs internationaux dans la Bourse de Paris et dans l'économie française.

Les gens ne sont pas fous ! S'ils avaient pensé que le climat des affaires irait encore en se détériorant, se seraient-ils rués sur les titres BNP ? Ils n'en auraient pas acheté. 

La Vie Française : La souscription a bien marché parce qu'il y avait – aussi – un très bon prix.

Edmond Alphandéry : Non, c'est une idée fausse. Et je constate d'ailleurs que le thème du bradage des intérêts de l'État a fait long feu. La procédure en cette matière obéit à des garde-fous très stricts. La Commission de privatisation, en toute indépendance, fixe un prix minimal de vente. Pour la BNP, ce fut 235,50 francs. J'ai choisi d'effectuer la mise sur le marché un peu au-dessus, en retenant le chiffre de 240 francs. Il fallait se soucier non seulement des intérêts patrimoniaux de l'État, mais aussi de ceux des actionnaires. Du fait de son multiple de capitalisation (30 sur la base des résultats actuels, contre 14 pour la Société générale) et des bénéfices anticipés, j'estime que 240 francs est un cours convenable pour la BNP. C'est le prix de moyen terme, un juste prix qui résistera à l'épreuve du temps.

La Vie Française : Est-ce qu'il vous paraît sain que cette grande banque se retrouve avec un actionnariat aussi éclaté ?

Edmond Alphandéry : Au contraire. Ce développement de l'actionnariat populaire n'est-il pas formidable ? Et puis il y a un noyau stable composé d'un bloc de 30 %. Pour le reste, qu'il y ait des millions de Français qui s'intéressent à la BNP – beaucoup d'entre eux étant d'ailleurs des clients de la banque – c'est très sain. Les Français seront ainsi plus nombreux à s'intéresser à la Bourse et aux entreprises. L'un des reproches que l'on fait parfois au capitalisme c'est que tout se passe entre quelques grands groupes qui peuvent donner le sentiment d'un jeu réservé à quelques-uns. Il est donc très utile que l'on introduise de la démocratie, via l'actionnariat populaire.

La Vie Française : La réaction des intermédiaires financiers est pourtant de dire que la Bourse n'est pas faite pour la "Veuve de Carpentras" ? 

Edmond Alphandéry : Ce n'est pas mon avis. La Bourse est aussi faite pour la Veuve de Carpentras ; elle est faite en définitive pour tous les Français. Le marché boursier ne doit pas être réservé à une élite. Je peux comprendre que les intermédiaires aient une préférence pour les grosses lignes car c'est plus facile à gérer, mais gérer, après tout, c'est leur métier. 

La Vie Française : Pourquoi avez-vous en définitive porté de 15 à 18 actions la limite dans laquelle les ordres A1 sont servis intégralement ?

Edmond Alphandéry : Tout simplement parce que le dépouillement détaillé – que la BNP ne pouvait matériellement fournir qu'après plusieurs jours de travail – a montré qu'il y avait une proportion importante d'ordres de moins de 15 titres. Ce qui prouve bien que nous avons eu, dans le cadre de la privatisation de la BNP, un réel engouement pour l'actionnariat populaire. Cela crée un reliquat. J'ai décidé de l'allouer intégralement aux particuliers. En conséquence, cela m'a permis de porter à 18 la limite dans laquelle les ordres prioritaires Al des souscripteurs qui avaient demandé plus de 15 titres seront servis en totalité.

La Vie Française : Les porteurs d'emprunt Balladur qui voulaient convertir en actions BNP n'ont pu avoir droit qu'à 14 titres. Ne seront-ils pas déçus ?

Edmond Alphandéry : Non. N'oubliez pas que l'on peut payer en emprunt Balladur toutes les actions et seulement celles de la tranche dite A2. Cela veut dire concrètement que les personnes qui ont fait jouer la seconde priorité qu'offrait la détention de titres Balladur auront en fait une trentaine de titres.

La Vie Française : À votre connaissance, y a-t-il eu une forte volonté de conversion de leur part ?

Edmond Alphandéry : Apparemment pas à ce stade. Cela prouve que la BNP était attractive en soi et que l'emprunt Balladur est un placement jugé intéressant. Cela laisse aussi intacte la "réserve" que nous laisse l'emprunt Balladur pour de nombreuses autres privatisations. Je vous rappelle que la priorité de souscription n'est pas le seul avantage de cet emprunt. Nous avons fait en sorte qu'il ne puisse subir aucune perte en capital. De quoi patienter en toute sérénité.

La Vie Française : Vu le succès des privatisations, pensez-vous aller au-delà des 55 milliards de francs que vous auriez prévus pour 1994 ?

Edmond Alphandéry : Le gouvernement s'est fixé 40 milliards pour 1993. Cet objectif sera atteint sans problème. Le chiffre de 55 milliards inscrit dans le budget est raisonnable. Ira-t-on au-delà ? Ce n'est pas exclu. Mais cela dépendra évidemment de l'état du marché.

La Vie Française : La seule mise sur le marché d'Elf Aquitaine représente 50 milliards de francs, privatiserez-vous par tranches ?

Edmond Alphandéry : La loi de privatisation en prévoit la possibilité. Pour de grosses opérations de type Elf Aquitaine, la question mérite d'être posée. Nous verrons bien le moment venu...

La Vie Française : N'y a-t-il pas une double sollicitation du marché lors des privatisations, dans la mesure où les groupes privés qui souhaiteront faire partie des noyaux stables devront au préalable aller lever des capitaux en Bourse ?

Edmond Alphandéry : Il y a de l'argent sur les marchés. Là n'est vraiment pas le problème. Trois éléments conditionnent la réussite d'une privatisation. Premièrement, que l'entreprise soit saine et rentable. Deuxièmement, que le marché boursier se porte bien comme c'est le cas actuellement. Troisièmement, que l'opération soit conduite avec professionnalisme.

La Vie Française : Jusqu'à présent, si l'on excepte le cas particulier de la Banque Hervet, les privatisations concernent des entreprises déjà cotées en Bourse. N'y aura-t-il pas un écueil social lorsque l'on pas sera aux groupes non cotés à fort statut comme L'Aérospatiale, la Snecma ou, un jour, France Télécom ?

Edmond Alphandéry : La privatisation d'un groupe coté n'est pas forcément plus facile à mener. Prenez le cas de la BNP pour laquelle existait une ligne de cotation pour le certificat d'investissement, mais avec un marché assez étroit. Et souvenez-vous, l'an dernier, pour Rhône-Poulenc, la longue période d'attente entre le moment où la Commission d'évaluation des entreprises a déterminé le prix du titre et la réalisation de l'opération. Quant à l'aspect social, soyons réalistes: d'une part, nous n'en sommes pas à privatiser EDF ou Gaz de France ! Loin s'en faut ! En outre appartenir au secteur public concurrentiel n'est plus depuis longtemps la garantie du maintien de l'emploi. Rendre ces groupes au secteur privé et leur donner ainsi une plus grande souplesse de gestion, notamment de leur capital, ne peut que leur être bénéfique.
 
La Vie Française : Depuis six mois, vous avez multiplié les mesures ponctuelles sur l'épargne. S'inscrivent-elles dans une vision d'ensemble ?

Edmond Alphandéry : Il s'agit effectivement d'une réforme globale et cohérente dont j'ai donné les grandes lignes pour la première fois à l'occasion de la présentation du projet de budget pour 1994, le 22 septembre.

La Vie Française : Quelle place les différentes mesures sur les Sicav monétaires occupent-elles dans cette réforme ?

Edmond Alphandéry : Elles répondent à un double objectif. Le premier s'inscrit dans le cadre global de cette réforme. Le second est d'ordre conjoncturel.

La Vie Française : Pourquoi fallait-il réformer la fiscalité de l'épargne ?

Edmond Alphandéry : Parce que nous avons une fiscalité de l'épargne qui est, par bien des côtés, paradoxale, voire anormale. Elle est particulièrement avantageuse pour les placements courts. Et elle est plus lourde pour beaucoup de placements longs, alors que nous avons des taux d'intérêt qui, depuis quelques années, assuraient une meilleure rémunération aux placements courts.

Tout cela s'est traduit par la détention d'une quasi-monnaie d'un montant considérable : 683 milliards de francs de Sicav monétaires étaient détenus par les particuliers à la fin septembre.

Nous avons voulu assurer une plus grande "neutralité fiscale" en réduisant progressivement, et en douceur, les avantages fiscaux des Sicav de trésorerie (rappelons que le seuil de cession pour l'exonération des plus-values passera à 100 000 francs au 1er janvier 1994 et à 50 000 francs au 1er janvier 1995).

Et, pour ne pas pénaliser l'épargnant, nous avons prévu deux mesures qui intéressent des placements plus longs. D'abord en faisant bénéficier de l'abattement à l'impôt sur le revenu, d'une part les plus-values sur cession d'OPCVM monétaires, d'autre part les revenus de placement tels que les comptes et dépôts à terme, bons de caisse, en sus de ceux des actions et obligations qui en profitaient déjà. Ensuite, en harmonisant les prélèvements libératoires: à partir du 1er janvier 1995, les produits bar aires classiques bénéficieront du même taux que les obligations (19,4 %).

La Vie Française : Pourquoi avoir exclu le Livret B de ce dispositif ?

Edmond Alphandéry : Nous avons accordé au Livret B la baisse du prélèvement libératoire de 39,4 à 19,4 %, mais nous ne l'avons pas fait bénéficier de l'abattement sur l'impôt sur le revenu (de 8 000 francs pour une personne seule et 16 000 francs pour un couple). Et cela pour éviter la confusion avec le Livret A qui, comme vous le savez, finance le logement social.

La Vie Française : La baisse des taux d'intérêt à court terme ne risque-t-elle pas de remettre en cause la rémunération du Livret A et de l'épargne logement ?

Edmond Alphandéry : Les taux d'intérêt évoluent. Il n'y a donc rien d'anormal à ce que, périodiquement, la rémunération de ces placements elle aussi évolue. Mais, dans l'immédiat, rien n'est prévu.

La Vie Française : Quelles sont les mesures concernant les Sicav monétaires qui ne relèvent pas de la réforme de la fiscalité de l'épargne mais de la "conjoncture ?

Edmond Alphandéry : Il s'agit plus de mesures qui sont clairement limitées dans le temps, à savoir l'exonération des plus-values sur les Sicav monétaires réinvesties dans un PEA jusqu'au 31 décembre 1993 et dans l'achat d'un logement jusqu'au 30 septembre 1994.

La Vie Française : Pourquoi n'avez-vous pas étendu les mesures d'exonération des plus-values aux Sicav monétaires réinvesties dans les SCPI ?

Edmond Alphandéry : Nous avons déjà pris beaucoup de mesures en faveur de l'immobilier. Les SCPI, type Méhaignerie, bénéficient déjà d'avantages fiscaux importants. Il nous a semblé inopportun de leur en accorder un supplémentaire.

La Vie Française : N'envisagez-vous pas de prolonger la mesure concernant le PEA au-delà de la fin de l'année ?

Edmond Alphandéry : Non. Nous l'avons fait sur une période rapprochée pour renforcer l'incitation à effectuer ce transfert.

La Vie Française : Certaines banques refusent apparemment d'appliquer une disposition rétroactive qui ne fait plus entrer, depuis le 23 juin dernier, les cessions de Sicav monétaires dont le produit est réinvesti sur un PEA dans le volume annuel des cessions. Leurs logiciels informatiques ne leur permettraient pas d'en tenir compte. Qu'en pensez-vous ?

Edmond Alphandéry : Effectivement, vous avez raison. Nous avons décidé de ne pas faire tourner le compteur. C'est-à-dire, pour le décompte des cessions déterminant le franchissement du seuil d'exonération de l'impôt (166 000 francs), on ne tiendra pas compte des cessions correspondant à des investissements dans les PEA à partir du 23 juin ou à l'achat d'un logement à compter du 1er octobre. Que les contribuables ne s'inquiètent pas. Un dispositif opérationnel est en train d'être mis en place. Pour ce qui concerne les justificatifs nécessaires à l'exemption de l'impôt sur les plus-values pour les cessions de Sicav monétaires, des discussions sont en cours entre les représentants de la profession bancaire et l'administration fiscale pour distinguer, dans les cessions de l'année, celles qui ne seront pas retenues.

La Vie Française : La baisse des taux d'intérêt ne sera-t-elle pas un facteur plus déterminant que la réforme de la fiscalité pour vider les encours des Sicav monétaires ?

Edmond Alphandéry : Peut-être. Mais les deux facteurs sont importants et se complètent. Sachez que si les encours des Sicav de trésorerie diminuaient seulement de 5 % au profit de la consommation, cela se traduirait par une injection de 30 milliards de francs dans l'économie. Ce qui ne nous semble pas être un objectif hors d'atteinte. Vous voyez que toutes ces dispositions, en mobilisant ces placements courts vers le financement des investissements des entreprises, vers la construction de logements, voire la consommation, vont contribuer à la reprise de l'activité.

La Vie Française : Vous affirmez être attaché à la notion de "neutralité fiscale». Il se trouve que celle-ci correspond à des priorités économiques immédiates. Si le contexte économique avait été différent, auriez-vous autant insisté sur la neutralité fiscale ?

Edmond Alphandéry : J'aurais fait la même réforme dans une autre conjoncture même si la situation présente la rend d'autant plus opportune. Le fait de rétablir la parité entre les placements n'est-il pas un réflexe de bon sens ?

La Vie Française : Tous les gouvernements usé et abusé de la carotte fiscale pour orienter l'épargne vers un secteur jugé prioritaire. La neutralité fiscale ne vous prive-t-elle pas de cette arme ?

Edmond Alphandéry : Je ne suis pas favorable à ces politiques sélectives. On croit rendre service à tel ou tel secteur, sans jamais réaliser les dégâts commis sur les autres secteurs. Un exemple ? Pendant des années, la plupart des placements ont systématiquement été privilégiés au détriment de la pierre dont la fiscalité a été alourdie dans des proportions considérables. Conséquence: la rentabilité après impôt des placements immobiliers a été tellement restreinte qu'elle a découragé les investisseurs, ce qui a contribué à la crise du logement.

Une bonne fiscalité de l'épargne est une fiscalité neutre, celle qui permet à l'investisseur de placer son argent là où la rémunération après impôt est la plus forte. L'allocation optimale de l'épargne doit se faire en fonction des rentabilités réelles. Il ne faut pas que l'impôt fausse les comportements. Sinon, on engendre un gaspillage d'une ressource rare.

La Vie Française : Les épargnants ne vont-ils pas être perdants ?

Edmond Alphandéry : Globalement, ils n'y perdront rien. Ce qu'ils perdront sur les placements courts, ils vont le regagner sur l'épargne longue ! 

La Vie Française : Les fonds de pension sont les grands absents du projet de loi de finances. Où en est le dossier ?

Edmond Alphandéry : Il est important d'introduire un étage complémentaire à la répartition dans notre système de retraite sans remettre en cause celui-ci. C'est la raison pour laquelle le Premier ministre m'a confié une mission sur ce sujet, dans le respect des mécanismes de répartition. Il ne s'agit en aucun cas de les fragiliser. J'ajoute que cette étude complète mon projet global de réforme de l'épargne qui vise à consolider l'épargne longue. La création de fonds de pension est aussi un moyen de renforcer les fonds propres des entreprises. Pour cela, en liaison avec Mme Simone Veil et M. Nicolas Sarkozy, j'organiserai une large concertation sur ce sujet avec les partenaires sociaux ainsi qu'avec les entreprises, les banques et les compagnies d'assurances, en m'appuyant sur les réflexions récentes du Parlement.

Propos recueillis par Dominique Catteaux, Sylvie Hattemer et Michel Turin

 

Mardi 16 novembre 1993
RTL

P. Caloni : Nous avons donc six jours pour devenir actionnaire de Rhône-Poulenc ?

E. Alphandéry : Nous lançons l'opération publique de vente ce matin et jusqu'à mardi prochain inclus, tous les Français pourront aller souscrire des actions Rhône-Poulenc dans leurs banques, dans tous les établissements financiers. Ils le pourront, à raison d'un minimum de cinq actions. Il y a 60 actions prioritaires par personnes, plus 60 actions prioritaires de second rang pour ceux qui paieront en emprunt Balladur. Et donc, le prix de l'action sera de 135 francs.

P. Caloni : Une fois de plus, on va vous accuser, comme pour la BNP, de brader la maison.

E. Alphandéry : Soyons sérieux ! Lorsque l'on fixe un prix pour mettre en vente une action comme Rhône-Poulenc, on est soumis à deux contraintes : la première c'est de respecter les intérêts patrimoniaux de l'État et l'autre, c'est respecter les intérêts des actionnaires. Nous respectons les intérêts patrimoniaux de l'État parce qu'il y a un prix minimum qui est fixé en toute indépendance par la commission de privatisation. Elle a rendu son avis, qui est public, à 131 francs, nous le mettons à 135 francs. Donc les intérêts patrimoniaux de l'État sont respectés.

P. Caloni : Alors que l'action valait hier soir, 150 francs.

E. Alphandéry : Elle vaut un peu plus mais c'est normal. Lorsque vous lancez une opération comme celle-là, vous lancez toujours au-dessous du cours de bourse, que ce soit une émission publique ou privée. Et il faut aussi respecter les intérêts des actionnaires, il faut trouver le juste prix. Il faut que ce prix résiste sur la durée, c'est un prix de moyen terme que nous fixons. Car un prix d'une action comme Rhône-Poulenc, c'est cyclique, ça monte et ça descend. En fixant 135 francs, j'ai fixé un prix qui résistera à l'épreuve du temps.

P. Caloni : Il y a une sorte de paradoxe. C'est au moment où on peut acheter des actions que Rhône-Poulenc annonce une large baisse de ses bénéfices.

E. Alphandéry : C'est une raison pour laquelle il faut être prudent dans l'évaluation du titre. Mais vous savez, c'est quand même un des fleurons de l'industrie française. C'est une des grandes entreprises chimiques et pharmaceutiques du monde et donc, je suis très confiant dans la privatisation.

P. Caloni : Mais avec la BNP et Rhône-Poulenc, vous ne jouez pas sur du velours quand même ?

E. Alphandéry : La BNP et Rhône-Poulenc vont nous permettre de faire plus de 40 milliards. Et donc nous aurons réalisé le programme que nous nous étions fixé. Cela n'était pas évident au départ. Souvenez-vous, lorsqu'on a lancé le programme de privatisation, j'ai regardé la presse. À l'époque, il y avait un grand scepticisme en France. Voici quelques titres de l'époque "La Bourse n'attire plus le chaland"; "Le cœur n'y est plus"; "Le Français boursicoteur n'est plus un puceau"; "Des privatisations à risque", "Comment privatiser sans faire déborder la baignoire".

P. Caloni : C'est que les Français ont des sous quand même.

E. Alphandéry : Non, on constate deux choses. D'abord, que l'engouement des Français pour les privatisations est toujours d'actualité, la preuve, un chiffre il y a eu 2,8 millions d'actionnaires pour la BNP; et un sondage: on a constaté que pour la BNP, il y avait 39 % de Français qui étaient entrés pour la première fois en bourse avec l'opération BNP. Et je crois que finalement, on constate que la politique qui a été mise en œuvre par le gouvernement depuis sept mois, a été tout à fait favorable à ces opérations de privatisation. Le fait que vous ayez une baisse des taux d'intérêt, un environnement fiscal favorable à l'épargne longue, le fait qu'on ait soutenu l'activité économique, tout cela a créé un environnement boursier favorable aux privatisations. Ce ne s'improvise pas un programme de privatisation. Et si nous arrivons à réaliser ce programme aujourd'hui, c'est parce que nous avons su créer les conditions permettant la réalisation de ce programme de priorité.

P. Caloni : Les prochaines étapes ?

E. Alphandéry : C'est clair. Nous avons pris un décret de privatisation pour fixer l'ensemble de la première tranche des opérations privatisées qui comprenait quatre entreprises. La BNP c'est fait, Rhône-Poulenc c'est fait, il en reste deux. C'est Elf et la Banque Hervet.

P. Caloni : Et Renault ?

E. Alphandéry : Ça viendra.

P. Caloni : Parce qu'il y a des problèmes, c'est Renault et Volvo.

E. Alphandéry : C'est une privatisation qui n'est pas évidente, mais qui se fera le plus vite possible en fonction des conditions du marché automobile et financier.

P. Caloni : En ayant apaisé les craintes des Suédois ?

E. Alphandéry : Oui, ce n'est pas une affaire facile.

P. Caloni : Demain, on reparle de la fiscalité de l'épargne. C'est une sorte de serpent de mer.

E. Alphandéry : Oui, c'est un élément de la politique financière du gouvernement. Nous avons décidé pour une fois de réformer la fiscalité de l'épargne. On en parle depuis des années, on va le faire. De quoi s'agit-il ? Les placements courts paient moins d'impôts que les placements à long terme. Et nous avons corrigé cette fiscalité. Ce que je propose, ce sont diverses mesures pour moderniser la fiscalité de l'épargne et nous allons par là-même créer un environnement fiscal encore plus favorable au soutien de l'activité économique et au bon fonctionnement du marché financier.

P. Caloni : Les 32 heures enterrées corps et âmes ?

E. Alphandéry : Vous savez, je ne suis pas défavorable à quelques expériences ponctuelles de réduction de la durée du travail dans le cadre d'une plus grande flexibilité. Mais quand à s'imaginer que parce qu'on va réduire de manière réglementaire et généralisée la durée du travail, on va résoudre le problème du chômage, je crois que c'est un peu un leurre. Et je crois qu'il faut surtout éviter de faire croire aux Français que c'est en travaillant moins qu'on va résoudre les problèmes économiques du pays.