Texte intégral
Le journal du Dimanche : 18 septembre 1994
Le journal du Dimanche : Vous faites des allégements de charges sur les entreprises mais vous leur reprenez d'une main ce que vous leur donnez par ailleurs. N'est-ce pas incohérent ?
Nicolas Sarkozy : Remettons les choses au point. Il n'est nullement question que le gouvernement augmente la taxe professionnelle, qui est un impôt fixé par les communes, les départements et les régions. Simplement, depuis des années, l'État, c'est-à-dire le contribuable, prend en charge le paiement d'une part croissante de cet impôt. Cela nous coûtait 2,8 milliards de francs en 1988, cela nous coûte aujourd'hui 23 milliards et nous coûterait, si nous n'agissions pas, 27 l'an prochain. Comment ne pas s'inquiéter d'une telle dérive ? Il n'est pas question de réduire cet effort d'allégement. Nous nous efforçons seulement de stabiliser la participation de l'État. En 1995, comme en 1994, l'État allégera la taxe professionnelle due par les entreprises d'un montant, inchangé, de 23 milliards de francs. Voilà le seul enjeu du débat. Personne n'a un seul instant songé à réduire l'avantage consenti aux entreprises. La volonté du gouvernement est seulement de le stabiliser à un niveau jamais atteint dans le passé.
Dois-je rappeler enfin que le gouvernement va alléger de près de 17 milliards de francs les cotisations familiales et a supprimé le décalage d'un mois de la TVA, montrant ainsi qu'il savait prendre les mesures nécessaires au renforcement de la compétitivité des entreprises ?
Le journal du Dimanche : Quelles entreprises seront les plus touchées ?
Nicolas Sarkozy : Qui bénéficie actuellement du plafonnement de la taxe professionnelle ? Sur plus de deux millions d'entreprises, elles sont 190 000. Dans le nouveau dispositif, seules 9 000 d'entre elles verront leur cotisation alourdie. Il s'agit essentiellement de très grosses entreprises, notamment dans le secteur bancaire et la grande distribution. Pour toutes les autres, rien ne changera. J'insiste sur ce point, les PME de moins de 50 millions de francs de chiffre d'affaires ne seront pas affectées.
Le journal du Dimanche : Vous promettez, par ailleurs, de très gros allégements fiscaux pour l'embauche d'employés à domicile. N'est-ce pas un cadeau aux riches ?
Nicolas Sarkozy : Lutter contre le chômage est une priorité nationale. Les querelles idéologiques ne sont pas de mise. Tout le monde reconnaît que les services aux ménages sont l'un des gisements encore trop peu explorés. C'est pourquoi, nous avons décidé de permettre aux ménages qui créent des emplois de déduire de leurs impôts jusqu'à 45 000 francs par an au lieu de 13 000 aujourd'hui. Dans tous les cas, quels que soient les salaires et charges payés par le ménage à un employé à temps partiel ou complet, l'État en prendra à sa charge la moitié sous forme de réduction d'impôt. De très nombreux ménages à revenu moyen en bénéficieront. Le système actuel a déjà permis de créer l'équivalent de 45 000 emplois à plein temps. Notre ambition est de gagner 20 000 à 30 000 emplois supplémentaires. N'est-ce pas une formule intelligente que d'alléger les impôts en échange d'une création d'emploi ? Cela marque bien l'engagement du gouvernement en faveur de l'emploi qui se manifeste clairement dans le budget 1995.
Le Parisien : 20 septembre 1994
Le Parisien : Quels résultats attendez-vous des nouvelles mesures concernant les emplois familiaux ?
Nicolas Sarkozy : Tout simplement des créations d'emplois ! Nous savons en effet que les besoins sont considérables et les attentes très fortes. Depuis des années, tout le monde souligne le gisement important que représentent les services aux ménages. Alors nous avons décidé de faire ce qu'il fallait pour que les résultats soient au rendez-vous. Jusqu'à présent, l'avantage fiscal était plafonné à un niveau représentant huit à neuf heures de travail pour un employé à domicile. C'est peu. Notre but en relevant fortement le plafond, c'est de permettre à un nombre croissant de ménages à revenus moyens d'employer une personne à mi-temps, voire à temps complet.
Si nous avons décidé de relever aussi fortement le plafond de l'avantage fiscal, qui passe de 13 000 F à 45 000 F maximum, c'est pour que la mesure provoque rapidement ses effets. Sont concernés tous les foyers payant actuellement plus de 13 000 F d'impôts, ce qui correspond par exemple à un couple avec un enfant disposant d'un revenu net à 14 500 F par mois ou d'un veuf disposant de 10 200 F mensuels.
Le Parisien : Alors, combien d'emplois attendez-vous de cette mesure ?
Nicolas Sarkozy : Disons que nous espérons, raisonnablement, la création de l'équivalent de 20 000 à 30 000 emplois à plein temps ou, si vous préférez, de 40 000 à 60 000 mi-temps. Qui pourrait contester que ces chiffres seront les bienvenus ?
Le Parisien : Quels types d'emplois attendez-vous? Pensez-vous qu'il y aura plus d'emplois de gardes d'enfants ou d'aides ménagères pour personnes âgées ?
Nicolas Sarkozy : Les emplois concernés regroupent tous les emplois familiaux tels que garde d'enfants, garde-malade (à l'exclusion des soins), assistante de vie permettant le maintien à domicile des personnes âgées ou handicapées, etc. À l'heure actuelle, 55 % des employeurs bénéficiant de l'allègement fiscal sont des personnes âgées de plus de soixante-dix ans. C'est dans cette catégorie de foyers, et bien sûr dans les familles avec de jeunes enfants, que le gisement d'emplois est le plus important.
Le Parisien : Combien pensez-vous qu'il y aura de créations nettes d'emplois et de simples régularisations de travail au noir ?
Nicolas Sarkozy : Je serais tenté de vous rétorquer quelle importance ? Nous savons bien, même si toute évaluation précise est par définition impossible, que le secteur des emplois à domicile recèle beaucoup de travail non déclaré. Notre espoir, c'est que les gens qui emploient une personne au noir comprennent que leur attitude est non seulement moralement condamnable, mais qu'elle est financièrement pénalisante. Ils doivent savoir qu'ils se privent eux-mêmes d'un avantage fiscal très incitatif, voire d'un remboursement de charges sociales s'ils ont des enfants en bas âge ou d'une exonération s'ils sont âgés de plus de soixante-dix ans. Et puis, n'oublions surtout pas l'essentiel : pour l'employée familiale, le fait d'être désormais déclarée lui procure évidemment de meilleures garanties et une protection sociale. Alors, permettez-moi de dire que, création d'emploi ou régularisation d'un travail clandestin, tout le monde y trouvera son compte. Et en premier lieu la personne qui disposera enfin d'un vrai salaire et d'une protection sociale complète.
Le Parisien : N'avez-vous pas peur des dérives, l'avantage fiscal étant proportionnel aux revenus des ménages ? La mesure ne favorisera-t-elle pas plus la création d'emplois de jardiniers que celle de gardes d'enfants ?
Nicolas Sarkozy : Je ne comprends pas bien ! Est-ce inutile de créer, éventuellement, des emplois de jardiniers ? Je vous laisse la responsabilité d'un tel jugement de valeur dans un pays qui compte plus de trois millions de chômeurs. Mais le débat est ailleurs ! Notre obsession, c'est l'emploi. Un emploi régulier, déclaré. Mais je devine bien le sens caché de votre question. Favorisons-nous « les riches » ? Soyons très clairs là-dessus. Premièrement, si des ménages plutôt aisés ont les moyens de créer des emplois, qu'ils en créent ! Deuxièmement, notre mesure ne vise pas les plus riches, qui n'ont pas besoin de nous, mais les classes moyennes. Une preuve chiffrée ? Prenez une famille avec deux très jeunes enfants de six mois et deux ans où le père et la mère travaillent et gagnent, à eux deux, 24 000 F par mois. Première situation : ils placent leurs de enfants en crèche, ce qui leur coûte 206 F par jour. Ils paient aujourd'hui 17 400 F d'impôts. S'ils optent, grâce à notre aide fiscale, pour l'emploi à plein temps d'une garde d'enfant payée au Smic, et compte tenu de l'AGED à laquelle ils ont droit, ils ne paieront plus un franc d'impôt et économiseront, tout compris, 10 000 F dans l'année. Ce sont ces familles qui seront, nous l'espérons, les plus motivées par notre réforme.
Le Parisien : Quel coût pour l'État ?
Nicolas Sarkozy : Nous prévoyons un coût un peu supérieur à un milliard de francs, qui viendra s'ajouter aux trois milliards de francs que coûte le dispositif actuel, soit quatre milliards en tout. Si davantage d'emplois sont créés, cela coûtera plus cher. Mais qui pourrait alors le regretter ?
Le Figaro : 22 septembre 1994
Le Figaro : Vous annoncez aux Français le retour de la prospérité, une croissance économique supérieure à 3 %, et 200 000 à 300 000 créations d'emplois. Mais, en même temps, vous relevez les taxes sur les carburants et les tabacs. N'est-ce pas contradictoire ?
Nicolas Sarkozy : Parlons clair. Concernant les cigarettes, le gouvernement ne procède à aucune augmentation de taxe. Ce sont les producteurs qui relèvent leurs prix. Quant à la hausse du carburant sans plomb, les choses sont extrêmement simples. Lorsque les pots catalytiques n'étaient pas obligatoires sur les voitures neuves, il avait été prévu un avantage fiscal sur le carburant sans plomb. Ce dispositif technique est maintenant obligatoire sur chaque voiture, et d'ores et déjà 50 % du parc automobile français en est muni ; je ne vois pas pourquoi on devrait maintenir un avantage fiscal. Je veux souligner que, au total, les taxes sur le carburant n'augmenteront que de 3,3 %, soit tout juste un peu plus que l'inflation.
Le Figaro : Les ménages ne vont-ils pas supporter en moyenne une pression fiscale accrue l'an prochain ?
Nicolas Sarkozy : La réponse est non ! Même s'il est toujours très difficile de trouver un contribuable moyen. Celui qui pale l'impôt sur le revenu et qui emploie une personne dans le cadre d'un emploi familial payera beaucoup moins d'impôts, de taxes et de charges que l'an passé. Grâce à l'effort de maîtrise sur les dépenses et au retour sur la croissance, nous avons pu à la fois réduire le déficit et poursuivre l'indispensable politique d'allégement du coût du travail sans augmentation d'impôt.
Le Figaro : Globalement, la fiscalité des Français ne s'alourdira pas ?
Nicolas Sarkozy : Elle va même baisser ! En pourcentage de la richesse nationale, les impôts d'État baisseront puisqu'ils passeront de 14,5 % à 14,4 % du PIB. La baisse de l'an passé sera donc amplifiée.
Le Figaro : Et pour les entreprises ?
Nicolas Sarkozy : Sur les deux années 1994 et 1995, nous aurons diminué de 17,5 milliards leurs cotisations sociales. Au total, les entreprises verront leurs charges sociales et fiscales diminuer, et ce de façon significative. Tous les salaires jusqu'à 120 % du Smic seront exonérés à 100 % de cotisations familiales, et pour les salaires jusqu'à 130 % du Smic, l'exonération est de 50 %. Jamais il n'avait été procédé aussi massivement à de tels allégements. La raison de ce choix est simple, c'est celui de l'emploi.
Le Figaro : Les entreprises vous reprochent d'alourdir les charges de taxe professionnelle…
Nicolas Sarkozy : Vous savez bien qu'il n'est pas du pouvoir du gouvernement d'augmenter la taxe professionnelle. La décision en appartient aux collectivités locales. En aucun cas, le gouvernement ne veut alourdir la taxe professionnelle. La réalité est tout autre. À partir de 1980, les gouvernements ont commencé à l'alléger. Cette année, l'État a ainsi payé aux lieux et place des entreprises 50 milliards de francs de taxe professionnelle, dont 23,4 milliards de francs au titre du plafond de la taxe par rapport à la valeur ajoutée. En 1995, l'État consacrera à nouveau 23,4 milliards à ce même allégement. Il n'est en aucun cas question de réduire cet avantage. La question qui se posait était celle-ci fallait-il ou non rajouter 3,5 milliards de plus ? Ma réponse est non : 23,4 milliards constituent un effort sans précédent, qu'il s'agit de stabiliser.
Vous avez bien noté que, en 1995, l'État fera en matière de taxe professionnelle le même effort qu'en 1994. Ni plus ni moins. En conséquence, le plafond d'exonération sera relevé de 3,5 à 4 % de la valeur ajoutée, ce qui concerne 9 000 entreprises sur les 2 millions que compte le pays, et qui se retrouvent notamment dans le secteur bancaire, dans la grande distribution et les compagnies d'assurances. Je ne suis pas persuadé que ce soit aux ménages contribuables de payer la taxe professionnelle de ces secteurs.
Le Figaro : Au printemps dernier, vous aviez indiqué que la réforme et l'allégement de l'impôt sur le revenu pourraient être poursuivis. En même temps, vous réfléchissiez à une baisse plus rapide des charges sociales des entreprises. Pourquoi être revenu sur ce que certains avaient compris comme une promesse ?
Nicolas Sarkozy : Les deux promesses ont été tenues, même si elles ont été assorties de conditions. L'allégement des charges sociales a été doublé par rapport à l'an passé. Quant à l'impôt sur le revenu, qui pourrait aujourd'hui nous reprocher de conditionner sa baisse à la création d'emplois familiaux ? La baisse de l'impôt sur le revenu que nous proposons n'est pas faite pour alimenter le livret de Caisse d'épargne ou les SICAV monétaires. Elle a pour finalité de permettre la création d'emplois dans un secteur où, me semble-t-il, il existe beaucoup de potentialités, c'est-à-dire les emplois familiaux ou de proximité.
Cette baisse d'impôt pour les emplois familiaux avait déjà été amorcée et concerne aujourd'hui un million de personnes. En relevant de 13 000 à 45 000 francs le plafond de la réduction fiscale, nous prévoyons 30 000 à 40 000 emplois nouveaux. Il en coûtera au total, en 1995, 4 milliards de francs pour le budget de l'État, soit un milliard de plus que cette année. Ainsi, s'est trouvé transcendé le débat sur la tranche marginale de l'impôt sur le revenu. Celle-ci se trouve de facto abaissée à la condition expresse qu'un emploi soit créé.
Le Figaro : Combien d'emplois espérez-vous créer ainsi ?
Nicolas Sarkozy : J'ai dit 30 000 à 40 000. Mais j'ai bien conscience que je ne peux pas avec certitude m'engager sur ce chiffre. Je considère cependant qu'il peut être plus élevé, notamment parce que cette mesure permettra d'éradiquer le travail au noir.
Le Figaro : Comment faites-vous pour loger les dépenses publiques dans une enveloppe aussi étroite ?
Nicolas Sarkozy : Nous avons tenu les dépenses très strictement. Il a fallu effectuer des efforts de redéploiements spectaculaires. L'an passé, j'avais remis en cause 50 milliards de francs de services votés, autrement dit de crédits qui sont en principe automatiquement reconduits d'une année sur l'autre. Cette année, nous avons renouvelé l'opération, qui a porté sur 40 milliards de francs. Au total, c'est près de 100 milliards de francs qui ont ainsi été remis en cause.
Je signalerai, à titre d'exemple, que la quasi-totalité de ce qu'on appelle les dépenses de fonctionnement des ministères, hors personnels, diminueront en francs courants. Par ailleurs, les crédits d'intervention de l'État, c'est-à-dire les subventions multiples qu'il verse, progresseront strictement au rythme de l'inflation, ce qu'on n'avait pas vu depuis des années. Nous avons mené des remises en cause de services votés extrêmement difficiles. Il faut bien comprendre que le ministère du Budget, ce doit d'être l'ami du contribuable. C'est lui qui doit traquer la dépense publique et dénoncer celle qui dérive. Pour chaque centime dépensé, il faut vérifier qu'il est bien utilisé. Avec un seul but : éviter d'avoir à augmenter les impôts, les prélèvements de l'État, pour que la croissance soit la plus forte possible.
Il y a bien longtemps que les dépenses publiques n'avaient aussi peu augmenté d'une année sur l'autre. Depuis que la République a un budget, jamais le déficit n'a connu une baisse aussi forte en une année, pas moins de 25 milliards de francs.
Le Figaro : Êtes-vous d'accord avec Raymond Barre lorsqu'il dénonce les excès de « sensiblerie sociale » ?
Nicolas Sarkozy : Oui, en ce qu'il affirme que la dépense sociale doit servir à aider les plus démunis parmi nos compatriotes, pas à alimenter une fuite en avant que rien ni personne ne pourrait contrôler. On ne fait pas de sensiblerie sociale quand on essaie de faire en sorte que cet argent aille à ceux qui en ont besoin. Ce n'est pas facile, mais c'est notre devoir collectif d'y veiller. La préoccupation sociale est au cœur de l'action d'Édouard Balladur. Il y veille personnellement. J'ai pour rôle, en tant que ministre du Budget, de rendre compte aux contribuables de l'utilisation des impôts. J'ajouterai que j'ai reçu une instruction très ferme du Premier ministre, celle de construire le budget 1995 sans tenir compte du calendrier électoral. Je crois que l'opinion publique soutiendra ceux qui déploient tous leurs efforts pour maîtriser la dépense, pour éviter les hausses d'impôts, et par-dessus tout, les discours démagogiques.
Le Figaro : La plupart des pays occidentaux sortent de la récession avec des déficits publics considérables, et les marchés financiers font pression pour qu'ils les réduisent. Ne regrettez-vous pas cette contrainte ? Ne pourrait-on pas imaginer une autre politique économique plus expansionniste, plus favorable à l'emploi ?
Nicolas Sarkozy : Si nous tenons les dépenses et voulons maîtriser les déficits, ce n'est pas par dogmatisme. Je m'efforce simplement de tenir compte avec pragmatisme de la réalité française. La France est le quatrième exportateur mondial. Elle dégage un excédent extérieur de 90 milliards de francs, elle est même excédentaire de 3 milliards vis-à-vis de l'Asie. C'est dire si nous sommes en mesure de gagner des parts de marché, et que nous n'avons aucun intérêt à un repli sur soi.
La dispendieuse politique économique de la période socialiste des années 1981-1983 a montré qu'un pays ne peut suivre une politique économique contraire à celle des autres. Tous les pays du monde, sans exception, conduisent aujourd'hui une opération de réduction des déficits et de maîtrise de l'endettement. Si l'on voulait s'en exonérer, nous subirions immédiatement une augmentation des taux d'intérêt, à la fois néfaste pour les consommateurs, qui auraient du mal à consommer, et les entreprises, qui ne pourraient plus investir. Du fait de l'héritage socialiste, qui est largement responsable de l'endettement publique actuel, la charge annuelle de la dette atteindra près de 200 milliards de francs en 1995. Cela équivaut aux deux tiers du rendement de l'impôt sur le revenu. N'est-il pas temps de redresser la barre ? Il n'y a aucune espérance pour aucun peuple à suivre la voie de la facilité ! Dépenser plus qu'on ne gagne n'a jamais réussi à personne !
Le Figaro : Jugez-vous que le gouvernement a démontré qu'il avait pris la bonne direction économique et que suivre une autre politique, comme certains le lui recommandaient, aurait été une erreur ?
Nicolas Sarkozy : Je ne dis pas que la seule politique possible est celle conduite par le gouvernement d'Édouard Balladur. Il y a toujours plusieurs autres politiques possibles. Mais, si la question est de savoir si une autre politique produirait de meilleurs résultats, ma réponse est clairement non.
Prenons l'exemple de la baisse des taux d'intérêt. Ce n'est pas le gouvernement qui la décide, elle est le résultat de la confiance des marchés internationaux dans l'économie française. Si les investisseurs ont confiance, ils n'ont pas besoin de taux d'intérêt élevés pour investir dans l'économie française. Concernant la dévaluation, je rappelle que l'Allemagne n'a pas dévalué une fois depuis 1945 : elle est le pays d'Europe qui a le moins grand nombre de chômeurs. L'Espagne a dévalué trois fois depuis 1993 : elle a un taux de chômage de 22 %. La voie de la facilité n'est jamais la bonne.
Quant à ceux qui appellent au protectionnisme, ils méconnaissent la réalité économique. La France est le quatrième pays exportateur du monde. Si nous fermons nos marchés, imaginez-vous que les autres vont continuer à nous ouvrir les leurs ? Pourquoi voudriez- vous que l'Europe se recroqueville sur elle-même, qu'elle s'enferme sur la zone économique du monde où le taux de croissance est le plus faible, en s'interdisant notamment de profiter de la croissance asiatique ? Bref, il y a peut-être une autre politique possible, mais ma conviction c'est qu'elle produirait de moins bons résultats. Avec 118 000 emplois créés en solde net depuis janvier, la démonstration est faite que nous sommes sur le bon chemin et donc que nous menons la bonne politique.
Le Figaro : Le ministre du Budget s'attend-il à une guérilla parlementaire à l'occasion de la loi de Finances ?
Nicolas Sarkozy : Non, car j'ai confiance dans le soutien de la majorité. Elle nous a toujours soutenus, pas une seule voix ne nous a manqué l'an dernier. Il n'y a aucune raison qu'il n'en soit pas ainsi cette année, alors que les résultats commencent à être au rendez-vous. J'ajoute : à qui profiterait cette guérilla parlementaire, si ce n'est aux socialistes ? Si certains sont tentés, il faudra alors le dire et nos électeurs jugeront.
Le Figaro : Vous êtes pour une candidature d'union, mais les balladuriens s'organisent autour de vous. C'est une machine de guerre ?
Nicolas Sarkozy : Il y a d'autant moins de machine de guerre qu'il ne doit pas y avoir guerre. Je suis effectivement pour une candidature d'union, car nous sommes nombreux à être contre la machine à perdre. Les choses sont simples : en 1981, nos idées étaient majoritaires, et nous avons perdu. En 1988, nos idées étaient encore majoritaires, et nous avons encore perdu. Nous avons perdu parce que la division a produit ses effets. L'opposition des stratégies, l'opposition des caractères, l'opposition des tempéraments, l'opposition des programmes ont eu pour résultat la victoire socialiste. Qui pourrait nous reprocher de ne pas vouloir qu'en 1995 les mêmes causes produisent les mêmes effets ?
Le Figaro : Comment peut-on interdire à un responsable politique de se déclarer en faveur de tel ou tel présidentiable ?
Nicolas Sarkozy : Il est parfaitement légitime que chacun ait ses préférences, et cela ne doit choquer personne. Ma conviction cependant est que les Français ne veulent pas d'une ouverture prématurée de la campagne présidentielle, et qu'ils souhaitent que leurs ministres travaillent au redressement de la France plutôt qu'à leurs activités partisanes. Édouard Balladur a bien fait de rappeler ce qui est une vérité d'évidence. Le moment venu, au début 1995, il faudra choisir non pas celui qu'on aime le plus, mais celui qui est le mieux à même de gagner, parce qu'il sera en mesure de rassembler au-delà de notre électorat naturel.
Le Figaro : Qui doit faire ce choix, les partis ou les sondages ?
Nicolas Sarkozy : L'élection présidentielle n'appartient pas aux partis politiques. C'est là encore une évidence qu'il est étonnant de devoir rappeler. Il faudra analyser les rapports de force et l'état de l'opinion au début de 1995. À trois ou quatre mois des présidentielles, nous saurons ce qu'il en est. Il faudra à ce moment-là choisir le meilleur candidat. Le problème n'est pas de savoir qui a le droit de se présenter mais qui aura le devoir d'être candidat pour assurer en toutes circonstances la victoire de nos idées.
Le Figaro : Considérez-vous, comme Alain Juppé, que le RPR devra choisir son candidat à la présidentielle ?
Nicolas Sarkozy : Ce serait une erreur de donner le sentiment que le RPR s'approprie un candidat. La présidentielle, conformément à la lecture gaulliste des institutions, c'est une affaire entre un homme et le pays. Les partis ont un rôle irremplaçable pour les législatives, les cantonales, les régionales, pas pour les présidentielles. Il faut laisser nos compatriotes choisir librement celui qu'ils attendent au sein de chaque famille politique. N'essayons pas d'orienter le choix des Français par des manœuvres d'appareil. Cela n'a jamais marché dans le passé, il n'y a pas de raison que cela change.
Le Figaro : Est-ce que le RPR pourra éviter une fracture à l'occasion de cette élection ?
Nicolas Sarkozy : Oui, ma conviction est qu'il l'évitera, car nous sommes tous très attachés à l'unité de la famille gaulliste, mais permettez-moi de souligner que le premier risque pour l'unité du mouvement gaulliste, ce serait un troisième échec.
Le Figaro : Mais comment organiser le débat ?
Nicolas Sarkozy : Le débat doit être encadré et limité dans le temps. On n'a pas besoin de huit mois de campagne. D'abord parce que les candidats potentiels sont connus. Ils n'ont pas besoin d'asseoir leur notoriété. Ensuite parce que les idées sont connues. Qui peut croire que vont surgir dans le débat politique des idées tellement neuves qu'il faudra huit mois pour les expliquer ? Et comment pourrait-on expliquer en huit mois ce qu'on est incapable d'expliquer en quatre mois ?
Le Figaro : Vous laissez peu de temps au débat…
Nicolas Sarkozy : Croyez-vous qu'on ait besoin d'un long débat pour savoir celui qui, dans toutes les circonstances, est capable de gagner. Si un candidat est largement en tête dans trois mois, ce ne sont pas les quatre mois restant avant le scrutin qui changeront quoi que ce soit.
Le Figaro : Mais on ne connaît pas le projet d'Édouard Balladur.
Nicolas Sarkozy : On connaît son action depuis 18 mois. Les objectifs qu'i! a fixés au pays. C'est déjà pas si mal. Nous verrons en janvier les conséquences qu'il en tire lui-même par rapport à l'élection présidentielle. Depuis 1981, où François Mitterrand avait fait ses 110 propositions, il me semble que nos compatriotes sont revenus des catalogues où l'on promet tout et n'importe quoi. Les socialistes ont même été jusqu'à promettre de changer la vie ! La prochaine présidentielle va se jouer sur la personnalité du candidat, et sur le contrat qu'il passera avec les Français, sur la confiance que ceux-ci lui accorderont afin qu'il évite la fracture de la société française tout en menant les réformes indispensables. Quant au projet, je considère qu'il devra fixer quelques grandes orientations sur quatre ou cinq sujets majeurs et donner un certain nombre d'objectifs précis. C'est autour de cela, et de la personnalité du candidat, que s'opérera la magie de l'élection présidentielle, que la confiance se créera ou pas.
Le Figaro Magazine : 1er octobre 1994
Le Figaro Magazine : Depuis plusieurs années, nous avons publié dans nos colonnes, comme dans celles de « Madame Figaro », plusieurs articles démontrant les avantages multiples de mesures fiscales susceptibles de favoriser l'embauche d'employés de maison. Enfin, le gouvernement l'a compris. Mais bien tard…
Nicolas Sarkozy : Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Nous sommes au gouvernement depuis dix-huit mois. Il nous a d'abord fallu sortir de la récession. Ce ne fut pas si facile ! Notre ambition, avec cette mesure fiscale, est de faciliter, voire de multiplier les emplois familiaux. Dans le même temps, nous voulons résoudre le problème du travail au noir qui est moralement condamnable et financièrement très coûteux puisqu'il prive la Sécurité sociale des recettes dont elle a bien besoin.
Le Figaro Magazine : Vous amplifiez donc ce qu'ont fait avant vous Edith Cresson et Martine Aubry.
Nicolas Sarkozy : Le verbe amplifier est faible ! En fait, nous avons multiplié l'avantage fiscal par trois et demi ! Et nous avons en vérité changé la nature du système. La mesure prise par nos prédécesseurs permettait tout juste de déduire le coût d'une personne engagée pour un emploi familial pendant neuf heures par semaine au maximum, l'avantage fiscal étant plafonné à 13 000 francs.
Nous sommes beaucoup plus ambitieux. Les Français pourront désormais déduire de leur impôt sur le revenu 50 % des salaires et charges sociales qu'ils versent à un employé familial, pour un montant maximal de 90 000 francs par an. Soit une réduction d'impôt maximale de 45 000 francs contre 13 000 francs auparavant.
La mesure ne s'applique d'ailleurs pas exclusivement aux emplois à plein temps. Si vous versez, par exemple, 40 000 francs, charges comprises, à une garde d'enfant, vous aurez droit à une réduction d'impôt de 20 000 francs. Il est également possible de cumuler plusieurs temps partiels (gardes d'enfant, soutien scolaire…), toujours dans la limite de 90 000 francs par an.
Dans tous les cas, cette nouvelle mesure apportera un avantage supplémentaire à tous les ménages qui paient plus de 13 000 francs d'impôt. Aujourd'hui, un million de Français déclarent un emploi familial. Ce chiffre progresse de 10 % par an. Avec le nouveau dispositif, nous espérons augmenter de plusieurs dizaines de milliers le nombre de familles concernées.
Le Figaro Magazine : Martine Aubry dénonce surtout ce qu'elle considère comme un cadeau fait aux « riches ».
Nicolas Sarkozy : Une telle remarque est parfaitement déplacée. Elle l'est vis-à-vis de toutes les personnes actuellement au chômage et qui vont trouver un emploi grâce à nos propositions. Elle l'est ensuite vis-à-vis de tous ceux qui sont employés au noir et qui vont désormais bénéficier d'une protection sociale. Elle l'est enfin vis-à-vis de la situation économique de notre pays. Avec 3,3 millions de chômeurs, avons-nous les moyens de faire la « fine bouche » sur trente mille à quarante mille emplois supplémentaires ?
Le Figaro Magazine : Peut-être. Mais vous ne répondez pas précisément à sa critique sur le cadeau fait aux « riches ».
Nicolas Sarkozy : S'il suffit de payer l'impôt pour être riche, alors la France compte seize millions de « riches » et beaucoup plus si l'on compte la CSG qui est payée par tout le monde !
J'ajouterai que sur le million de Français employant actuellement un salarié familial, 55 % sont des personnes âgées ayant besoin de quelqu'un chez elles pour les aider. Faut-il les priver de cette possibilité ?
Multiplier les gisements d'emplois, telle est notre priorité absolue. Tout le reste n'est que médiocre querelle idéologique.
Le Figaro Magazine : Venons-en à la fiscalité proprement dite. Après une baisse cette année, l'impôt sur le revenu ne diminuera pas l'année prochaine…
Nicolas Sarkozy : Je vous arrête tout de suite. Notre effort fiscal en faveur des emplois familiaux est une vraie baisse de l'impôt. Qui pourrait nous reprocher, après les 19 milliards de baisse de l'impôt sur le revenu de l'an dernier, de conditionner la baisse de cette année à la création d'emplois ? Il en coûtera à l'État 4 milliards, que le contribuable n'aura pas à payer.
Le Figaro Magazine : Certes. Mais nous sommes encore loin de nos principaux partenaires dont la tranche marginale est souvent inférieure à 40 %, alors qu'elle atteint 56,8 % chez nous. Ne faudrait-il pas faire davantage ?
Nicolas Sarkozy : Fallait-il, comme vous le dites, faire davantage ? Notre fiscalité, c'est vrai, est encore trop lourde, autant sur les personnes que sur les entreprises. La poursuite de la baisse des impôts sur le revenu et sur le travail est donc un objectif incontournable.
Le Figaro Magazine : Alors, pourquoi ne pas prendre les devants ?
Nicolas Sarkozy : Parce que ce n'est pas une question de volonté mais de moyens. Il faut d'abord s'entendre sur la façon de financer les baisses d'impôt. Il y a à cet égard deux possibilités.
La première consiste à augmenter d'autres prélèvements, comme la TVA par exemple. Ce n'est pas ce que je souhaite parce que cela pèserait sur la consommation.
La seconde consiste à financer les baisses d'impôt et les allégements de charges par la baisse des dépenses publiques et la maîtrise du train de vie de l'État. C'est le choix du gouvernement, c'est le seul qui permette de préparer l'avenir.
Le Figaro Magazine : La situation financière de la France est-elle à ce point dégradée ?
Nicolas Sarkozy : En 1973, la dette de la France était nulle. Elle est passée de 450 milliards en 1981 à 2 480 milliards en 1993 lorsque nous sommes arrivés aux responsabilités. Vous le voyez, en laissant filer la dépense comme ils l'ont fait, les socialistes ont engagé le pays dans une dérive qui ne pourra être maîtrisée qu'avec du temps. Quand on a vécu dix ans au-dessus de ses moyens, il faut bien en payer les conséquences un jour. Ce jour est venu.
Le Figaro Magazine : Quel est l'avenir de la CSG ?
Nicolas Sarkozy : Personne ne reviendra sur la CSG parce que c'est un impôt assis sur l'ensemble des revenus. Or nul ne peut contester que ce type de prélèvement est indispensable pour financer l'avenir de notre système de protection sociale.
C'est un impôt moderne en ce sens que les Français savent où est affecté leur argent : la CSG, c'est pour la Sécurité sociale.
Permettez-moi ce paradoxe : la vertu de la CSG est d'être un impôt douloureux qui, donc, incite à la sagesse. Ce n'est pas de gaîté de cœur que nous avons dû l'augmenter l'an dernier, et personne n'a envie de la voir alourdie à nouveau. Cela provoque donc une incitation forte à la maîtrise des dépenses de protection sociale.
Le Figaro Magazine : Dans la plupart des pays européens, les impôts sont prélevés à la source, directement sur la feuille de paie. La France fait un peu figure d'exception dans ce domaine. La retenue à la source n'est-elle pas souhaitable, ne serait-ce, là encore, que pour être en harmonie avec nos partenaires européens ?
Nicolas Sarkozy : Nous expérimentons déjà la retenue à la source pour les élus locaux ou certains revenus de l'épargne. Mais cette formule me parait difficile à généraliser.
Le paiement de l'impôt est un acte de citoyenneté. En revanche, si son impôt est prélevé à la source, le contribuable ne raisonnera plus qu'en fonction de son salaire net. Et donc sans connaître le montant de ce qu'il donne respectivement à l'État et aux assurances sociales.
Je plaide au contraire pour une société de responsabilité et de transparence. Il faut pouvoir à tout moment rendre compte de l'utilisation de l'argent que nous ont confié les contribuables.
Le Figaro Magazine : Quel est l'objectif du gouvernement dans la lutte contre le chômage ?
Nicolas Sarkozy : Pour 1994, nous voudrions que le nombre des chômeurs à la fin de l'année soit moins élevé qu'au début de cette même année. Cet objectif est à notre portée. Les partenaires sociaux avaient annoncé deux cent quarante mille chômeurs de plus à la fin de 1994. Nous n'en sommes qu'à vingt-deux mille, c'est-à-dire dix fois moins. Si la tendance actuelle se maintient, la France pourrait compter cent cinquante mille chômeurs de moins à la fin 1995.
Le Figaro Magazine : Que pensez-vous des propositions de Valéry Giscard d'Estaing, et notamment d'une éventuelle diminution des cotisations sociales sur les bas salaires, afin de relancer l'emploi ?
Nicolas Sarkozy : Ces propositions sont tout à fait pertinentes et en parfaite cohérence avec la politique menée par le gouvernement.
Que dit en effet M. Giscard d'Estaing ? Que le coût du travail est trop élevé. Il a raison. Qu'il faut alléger les charges. Il a raison. Un seul point nous sépare cependant le financement de ces mesures. À l'augmentation de la TVA préconisée par M. Giscard d'Estaing, je préfère la diminution des dépenses de l'État.
Le Figaro Magazine : Terminons par une question plus politique. Le RPR peut-il, sans dommage, présenter deux candidats à la prochaine élection présidentielle ?
Nicolas Sarkozy : L'expérience montre, hélas ! que les bêtises sont toujours envisageables. Je souhaite que la majorité ait un seul candidat. Et la meilleure façon de n'en avoir qu'un seul est de choisir non pas celui que l'on préfère à titre personnel, mais celui dont on est sûr qu'il pourra gagner, quel que soit le cas de figure électoral.
Le Figaro Magazine : Voulez-vous dire que le candidat dit « naturel » aurait davantage de chances que le candidat dit « légitime » ?
Nicolas Sarkozy : Pour moi, il n'y a ni candidat naturel, ni candidat légitime. Il n'y a pas de droit divin à se présenter, mais seulement un devoir : celui d'être candidat pour celui qui sera le mieux placé.
Le Figaro Magazine : Et un devoir d'abnégation pour celui qui sera le moins bien placé !
Nicolas Sarkozy : Je n'ai rien à ajouter à cette remarque qui me paraît de bon sens !