Texte intégral
Vendredi 1er juillet 1994
RTL
M. Cotta : Vous jugez la relance lente et partielle, les mauvais chiffres du chômage vous donnent- ils raison ?
F. Perigot : Non, parce que quand je dis que la reprise est lente, qu'elle est partielle et fragile, je dis aussi qu'il y a une reprise. Quand vous comparez la situation de cette année avec celle de l'an dernier, on voit qu'il y a une reprise en France. Les chefs d'entreprise sont d'ailleurs les acteurs de cette reprise économique. Cela dit, nous avons tous été très déçus de voir que la stabilisation du chômage n'est pas stable. C'était prévisible car les choses ne se font pas de façon linéaire. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas tout faire pour essayer ensemble que le chômage diminue au fur et à mesure que la croissance reprendra.
M. Cotta : Quand les patrons pronostiquent encore des réductions d'emplois, cela ne veut-il pas dire que pour beaucoup de patrons la lutte contre le chômage n'est pas prioritaire ?
F. Perigot : Les entreprises françaises ne sont pas encore tout à fait compétitives. La France a choisi l'ouverture au monde et elle a encore des entreprises qui doivent s'adapter. Mais le plus gros est fait, et s'il y a des entreprises qui diminuent leurs effectifs je vous promets qu'il y aura beaucoup d'entreprises qui en créeront. Souvenez-vous en 92 avec un peu de croissance on a créé un million d'emplois. Il faut donc relativiser les choses. C'est dramatique, c'est vrai, mais ce n'est pas parce que certaines entreprises vont continuer à se restructurer que d'autres ne créeront pas d'emplois.
M. Cotta : Pourquoi trouvez-vous que les cadeaux faits aux patrons n'ont pas été suffisants ?
F. Perigot : Je crois qu'il n'y a qu'en France que vous voyez une querelle de ce genre, aussi irréaliste et aussi éloignée des phénomènes économiques. La France est championne du monde des prélèvements obligatoires, nous avons 17 % du PIB de prélèvements sur les entreprises alors que les Allemands en ont 11 et les Américains 9. Cette différence-là, il faut la baisser. Demander que l'on réduise les prélèvements sur les entreprises, ce n'est pas un cadeau mais une réalité nécessaire. Deuxièmement, même si l'on parle de cadeaux, depuis que le Gouvernement a fait un certain nombre d'allégements on voit que les entreprises se mobilisent pour l'emploi et de nombreux jeunes sont embauchés. La reprise dont nous parlons, qui la fait ? Ce sont bien les chefs d'entreprise qui anticipent la reprise des consommateurs, donc ils font preuve de confiance sur l'avenir. On doit donc admettre que les chefs d'entreprise savent utiliser tout ce qui peut se présenter de positif pour reprendre l'activité. Encore une fois la reprise économique est purement un acte d'anticipation et de confiance des chefs d'entreprise sur la reprise de la consommation.
M. Cotta : Quand le Premier ministre dit que lorsque vous criez misère, c'est une façon détournée de demander une aide supplémentaire des pouvoirs publics, trouvez-vous ce jugement méchant ou mérité ?
F. Perigot : Je trouve ce jugement normal. Chacun est dans son rôle dans cette affaire. Cela dit, je voudrais faire observer que nous avons été extrêmement modérés dans les demandes que nous faisons au Gouvernement. En effet, nous demandons simplement au Gouvernement d'aider les petites entreprises dans le coût du crédit pour accompagner la reprise et d'envisager d'aider les entreprises à l'exportation car la reprise ne sera tirée que par les exportations et les investissements. Et troisièmement d'envisager des allégements fiscaux pour les investissements. C'est tout ce que l'on demande et c'est très raisonnable.
M. Cotta : Donnez-vous raison au Gouvernement qui a refusé d'augmenter le SMIC ?
F. Perigot : Tous les syndicats ne mettent pas l'augmentation des salaires comme un impératif numéro 1. Certains de nos partenaires s'interrogent comme nous sur l'équilibre à donner dans la répartition de cette croissance, que nous attendons tous, entre l'emploi et les salaires. Aujourd'hui le Gouvernement a très sagement favorisé l'emploi.
M. Cotta : Croyez-vous en une reprise par la consommation ?
F. Perigot : Non. La reprise viendra toute seule, quand les consommateurs reprendront confiance et recommenceront à être des consommateurs.
M. Cotta : Quand M. Blondel trouve que les entreprises ne répondent pas aux pressions du Gouvernement, trouvez-vous cela injuste ?
F. Perigot : Oui, parce que le Gouvernement n'a pas à faire pression sur les entreprises. Nous avons choisi un modèle d'économie libre et je réaffirme que les entreprises répondent. En anticipant la croissance, elles font preuve d'un très grand civisme et d'une grande confiance dans l'avenir de la politique qui est menée.
M. Cotta : Pourquoi n'avez-vous pas proposé quelque chose de concret sur l'insertion volontaire des jeunes ?
F. Perigot : Nous sommes en train de revoir avec tous les syndicats les schémas de la formation. professionnelle qui nous incombent. Ce que nous avons surtout proposé de concret est une mobilisation sans précédent qui aboutira – je l'espère – à doubler le nombre des jeunes en insertion professionnelle. On s'est donné comme plafond le doublement et on est arrivé aujourd'hui à 60 %. Or, c'est à la fin de l'année que les choses se passent. Arriver à 100 % n'est pas du tout en dehors de nos possibilités. C'est un résultat remarquable qui est le fruit des chefs d'entreprise mais aussi de tous les acteurs de l'insertion des jeunes.
M. Cotta : Quel successeur préférez-vous ?
F. Perigot : La réponse, nous la donnerons tous collectivement au mois d'octobre. Tout ce que je peux vous dire est que je pense que nous avons maintenu l'unité patronale avec beaucoup de détermination et de volonté sur des thèmes comme la monnaie, le GATT ou d'autres. Mon successeur aura à faire ce que je n'ai pas pu faire : convaincre le Gouvernement qu'il faut complètement changer les structures de notre protection sociale. J'espère qu'il y arrivera.
13 juillet 1994
Le Monde
Président du CNPF depuis 1986, François Perigot va quitter ses fonctions dans cinq mois. Le 13 décembre, les 536 membres de l'assemblée générale choisiront son successeur entre Jean-Louis Giral, PDG de Desquenne et Giral, et Jean Gandois, PDG de Pechiney. Dans un entretien au "Monde", M. Perigot répond aux critiques dont le patronat a été l'objet.
Le Monde : Vous allez quitter vos fonctions de président du CNPF dans cinq mois. Ne craignez-vous pas de rester dans l'histoire du patronat d'abord comme l'homme de l'apaisement entre vos différentes composantes et d'un certain immobilisme ?
F. Perigot : Si l'on retient de mes huit années à la tête du CNPF ma volonté d'apaisement et de consensus, ce serait déjà pas mal mais ce serait aussi réducteur. Souvenez-vous de la profonde division du CNPF quand on est venu me demander d'être candidat. Très vite, j'ai apaisé les querelles et nous nous sommes donné des objectifs sur lesquels nous étions tous d'accord: libéralisation de l'économie et rôle des partenaires sociaux dans une économie ouverte et concurrentielle. Pour cela, il a fallu trouver des consensus.Il faut aussi se souvenir que j'ai connu trois régimes politiques différents. Et j'ai surtout été confronté à des événements majeurs : la crise boursière, la chute du Mur de Berlin et la libéralisation des pays de l'Est, la guerre du Golfe. la crise économique mondiale, le dramatique problème du chômage, le débat sur Maastricht, le GATT, la politique monétaire. Il y a eu mille thèmes sur lesquels le CNPF a rapproché les points de vue pour se déterminer de façon unitaire, sans que ses positions soient diluées ou ambiguës. Les positions sur l'Europe étaient claires, je les ai prises. Les positions sur le GATT étaient claires, je les ai prises. Les positions sur la politique monétaire étaient claires, je les ai prises. Ce consensus n'a nui ni à la clarté ni à l'action, bien au contraire...
Le Monde : Comment expliquez-vous que le CNPF soit perçu souvent comme une organisation affaiblie qui ne se fait plus entendre dans le débat économique et social ?
F. Perigot : Cette critique n'est pas nouvelle. Au temps des "trente glorieuses" ou du lancement de la politique contractuelle, la visibilité du CNPF était plus grande. Aujourd'hui, elle varie selon les publics. L'opinion publique ne l'appréhende pas directement, compte tenu de l'encombrement médiatique. De plus, tous les dirigeants de grandes entreprises ont maintenant accès aux médias. Personnellement, je n'ai pas voulu abuser de la présence médiatique. Mais, depuis huit ans, le CNPF a été très influent dans ses deux domaines de prédilection : la libéralisation de l'économie et la valorisation de l'épargne d'une part ; la mise en état de compétitivité des entreprises françaises, d'autre part. Nous avons joué un rôle fondamental dans les décisions sur la reconstitution des fonds propres des entreprises, la baisse de l'impôt sur les sociétés, le début de fiscalisation d'un certain nombre de charges ou encore dans la réflexion sur la retraite par capitalisation. Nous n'avons pas été absents dans la formation de l'opinion. Et si le champ contractuel est moins pesant, en raison d'une décentralisation des négociations que j'ai favorisée, il est toujours réel. L'accord du 5 juillet dernier sur la formation en fournit une belle démonstration.
Le Monde : Le Gouvernement semble reprocher au patronat son absence et son incapacité à prendre des engagements...
F. Perigot : Nous sommes en plein malentendu. Les alternances politiques ont appris au CNPF à pratiquer une certaine indépendance, que nous avons affichée dans nos positions. Compte tenu des habitudes antérieures, où le pouvoir politique avait conservé la même orientation, ce n'était peut-être pas ce que le Gouvernement attendait du CNPF. Pour autant, cette indépendance n'est ni de l'hostilité ni de la méfiance. L'autre malentendu a concerné le thème des "cadeaux aux entreprises". Objectivement, on peut dire que si la nation fait des efforts en faveur de l'entreprise, elle attend en contrepartie des efforts de la part de cette dernière. Comme aujourd'hui, l'opinion se focalise sur le chômage, elle attend de l'entreprise qu'elle diminue le chômage. Il faut reconnaître que ce sont les entreprises qui, en reconstituant leurs stocks et en exportant, ont relancé l'économie française. En aidant les entreprises, à devenir un peu plus compétitives, en allégeant des prélèvements insupportables, qui sont les plus élevés du monde, on court plus vite ! Mais j'ai refusé de passer avec le Gouvernement et l'opinion le contrat "on baisse les charges, on embauche" car ce n'est qu'une conséquence indirecte. Lorsque l'activité économique repartira, les embauches reviendront. Cela dit, l'énorme succès de l'opération "Cap sur l'avenir" pour l'accueil des jeunes en apprentissage et en alternance, où nous allons atteindre l'objectif de 200 000, représente un effort extraordinaire. N'oublions pas aussi que, pour sauver les régimes sociaux de la faillite (indemnisation du chômage et retraite complémentaire), les entreprises se sont imposées 11 milliards de francs de prélèvements nouveaux en 1993. Il y a donc eu en fait beaucoup de contreparties. Quant aux licenciements, j'ai exhorté les chefs d'entreprise à les limiter au maximum. Mais ce n'est pas le rôle de cette maison de prendre des engagements sur le nombre d'embauches que les entreprises peuvent faire.
Le Monde : Dans un contexte de montée du chômage, le patronat peut-il continuer à réclamer sans cesse des baisses de charges sociales sans offrir de contrepartie sur l'emploi ? Comment appréciez-vous la responsabilité sociale des entreprises ?
F. Perigot : Je pourrais faire des promesses car, si on allège les charges des entreprises et si l'activité économique reprend, on créera des emplois. De 1987 à 1990, on a ainsi créé un million d'emplois. Mais de tels engagements ne seraient pas honnêtes intellectuellement car je ne suis pas propriétaire des entreprises françaises et la décision ne m'incombe pas.
Le Monde : Comment réagissez-vous quand ceux qui briguent votre succession disent que le CNPF doit passer de la réaction à l'action et redevenir une force de propositions ?
F. Perigot : Il est excellent que des candidats aient de nouvelles ambitions. Quand on change les hommes, il faut qu'ils soient animés d'un désir de modification profonde de l'organisation dont ils auront la charge pour la rendre encore plus efficace. Je m'en félicite même si à contrario cela peut être interprété comme une insuffisance de l'état actuel des choses. Je suis ravi qu'il y ait des hommes de qualité prêts à prendre la relève pour faire mieux. Il faut toujours faire mieux et peut-être bénéficieront-ils d'un contexte plus favorable au changement. Face à l'ouverture de la concurrence et à la libéralisation de l'économie, mon objectif était la modernisation de l'appareil patronal pour le rendre plus visiblement efficace. J'ai modernisé la tête de l'ogive. Maintenant, il faut que l'ensemble de cette organisation ait le courage de se remettre en question. Or, vous ne pouviez pas le demander à des dirigeants inquiets de savoir comment ils allaient passer la crise. Si la France renoue avec la croissance et avec un certain consensus sur les réformes, je suis sûr que le CNPF réinterviendra de façon plus puissante dans la société française.
Le Monde : Deux candidats sont sur les rangs pour votre succession et chacun veut donner un nouveau souffle au CNPF. Comment appréciez-vous cette campagne ? Comptez-vous intervenir ?
F. Perigot : Je prendrai part au vote du conseil exécutif à l'automne prochain. D'ici là, laissons chacun se déterminer et les candidats faire campagne. Je ne suis pas propriétaire de ce fauteuil. Je n'ai pas à choisir seul mon successeur. On a deux hommes de qualité qui sont partis vigoureusement. Ce n'est pas pour me déplaire même si j'en fais les frais. Il faut bien dénoncer les faiblesses pour dire ce qu'on va faire de mieux.
Le Monde : Votre prédécesseur avait fait connaître son choix...
F. Perigot : Le contexte était très différent. À l'époque il y avait une campagne facile marquée par des conflits de personnes.
Le Monde : A travers l'accumulation des affaires et les mises en cause directes et personnelles de dirigeants ne craignez-vous pas un nouveau divorce entre l'opinion et les entreprises ?
F. Perigot : Il y a aujourd'hui divorce entre l'opinion et l'entreprise dans la mesure où l'opinion publique est peu consciente des réalités d'une économie concurrentielle. Les débats sur la rentabilité et le profit sont derrière nous. Le vrai débat sur le financement de l'économie par l'épargne privée est devant nous. Les Français jugent encore l'entreprise comme salariés, faisant malheureusement l'objet de restructurations. Ils ne la jugent pas comme la jugeraient des personnes dont l'épargne est valorisée par les entreprises. Revenons aux affaires. Il y a eu une époque où tout le crédit de la croissance était attribué aux entreprises. Aujourd'hui, elles en paient les conséquences par les effets de la récession et du chômage. Avec l'ouverture des entreprises françaises à l'épargne et leur internationalisation, ce qui s'y passe a beaucoup plus de résonance. Même si elle a toujours été vigilante, la justice s'intéresse à plus d'aspects de la vie des entreprises qu'auparavant. Je ne mets pas en doute l'exercice de la liberté et de la responsabilité par les chefs d'entreprise. Ils exercent bien leurs responsabilités même s'il peut y avoir des accidents. Je ne voudrais pas qu'à force de monter en épingle des affaires avant même qu'elles ne soient jugées, on mette en cause la probité et la rectitude des grandes entreprises françaises. Derrière le chef d'entreprise, il y a une organisation pour laquelle la notoriété a une influence majeure. Il ne faut se prononcer qu'à bon escient et être conscient des dégâts considérables qu'on peut entraîner.
Le Monde : Il y a eu plus d'émotion dans le monde patronal à propos de l'affaire Pineau-Valenciennes qu'à propos de l'affaire Suard...
F. Perigot : C'est vrai. Pour Didier Pineau-Valencienne, on a été surpris qu'une visite volontaire à un juge en Belgique se solde par un séjour en prison. Les choses se sont rétablies mais l'émotion a été grande. Pour Pierre Suard, je lui ai envoyé, le jour même, un message de réconfort en manifestant ma solidarité avec lui.
Le Monde : Si éthique et affaires ne font pas bon ménage, n'est-ce pas le modèle libéral qui va lui-même être atteint ?
F. Perigot : Le modèle libéral est terriblement menacé parce qu'il est seul. Avant, c'était facile de justifier le libéralisme car le contre-modèle était épouvantable pour la dignité des hommes. Aujourd'hui, c'est le seul modèle et s'il ne retrouve pas ses fondements d'humanisme, d'éthique et de solidarité, il sera remis en cause très vite. Il faut des règles du jeu strictement appliquées par tout le monde. Les entreprises occidentales doivent trouver des règles de solidarité compatibles avec l'efficacité. Nous ne pouvons pas imaginer qu'au nom du libéralisme on impose aux sociétés occidentales une régression. Si vous laissez faire le système concurrentiel, sa logique est de nous obliger à redescendre pendant que d'autres pays monteront, avec l'idée qu'à ce moment-là les choses se rétabliront. Ce n'est pas acceptable politiquement et socialement. Il faut repenser notre protection sociale dans une logique libérale, c'est-à -dire associant concurrence, responsabilité et solidarité.
Le Monde : Le CNPF doit-il jouer ce rôle de "conseil de l'ordre" patronal en définissant des règles éthiques... ?
F. Perigot : J'ai toujours plaidé pour la pratique responsable des libertés. Si les chefs d'entreprises choisissent la concurrence et la liberté d'agir, en échange ils ont un devoir moral d'éthique et de solidarité. Nous l'avons mis en musique, en définissant des règles sur le commerce extérieur ou sur le comportement des fabricants et des distributeurs en matière de délais de paiement. Lorsque le CNPF a fait des propositions sur les OPA, la transmission des entreprises, la responsabilité pénale des personnes morales, c'était aussi de la déontologie. Nous passons notre temps à fixer des règles mais il nous faudrait peut-être approfondir notre effort doctrinal.