Déclarations de M. Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale, sur le rôle des Parlements dans la démocratie, à Paris les 21, 24 et 26 mars 1994.

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Circonstance : Réunion à l'UNESCO de la 91e conférence de l'Union interparlementaire, Paris du 21 au 26 mars 1994

Texte intégral

Monsieur le Directeur général de l'Unesco,
Mesdames et Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les Délégués,

C'est un immense honneur et une grande joie pour les Assemblées de la République française d'accueillir aujourd'hui, à Paris, les Parlements du monde. Et je veux former des vœux de très cordiale et chaleureuse bienvenue à l'intention de chacune et de chacun d'entre vous.

L'Union interparlementaire qui tient ici sa 91ème Conférence, n'est pas seulement l'une des organisations mondiales les plus anciennes et les plus prestigieuses. Elle est également l'une des plus vivantes puisqu'elle rassemble dans cette grande salle de l'Unesco, si symbolique à bien des titres, 122 délégations issues de tous les continents. Le nombre et la qualité des participants soulignent avec éclat l'universalité de notre union, patiemment encouragée par son Président, Sir Michael Marshall, qui ne saurait être trop félicité et remercié pour l'action incomparable qu'il conduit à sa tête. Elle est aussi la traduction concrète et réconfortante des nouveaux progrès accomplis par la démocratie dans le monde et des succès remportés par la liberté.

De ces progrès, de ces succès, chacun parmi nous se félicite. Mais chacun de nous constate également qu'ils accusent les contrastes entre les nations et rendent d'autant plus inacceptables les situations d'anarchie, d'oppression et de violence qui persistent dans de nombreuses régions. Face à ces situations, nos Parlements ont une double responsabilité : ils doivent tout d'abord continuer à témoigner de la supériorité de la démocratie en confortant sans cesse à la fois leur légitimité et leur efficacité ; ils doivent ensuite exercer pleinement leur rôle international, notamment au sein de notre Union, afin d'engager pleinement les peuples qu'ils représentent dans les conquêtes de la liberté.

Trop souvent, selon une logique du bouc émissaire ou par esprit de facilité, les Parlements sont désignés aux opinions comme l'une des causes des maux dont souffrent nos sociétés, crise économique, difficultés sociales, tensions politiques. Or, nous savons bien que ce raisonnement est vicié et que ce ne sont pas les excès mais bien les insuffisances du parlementarisme qui peuvent expliquer les dysfonctionnements des démocraties contemporaines. Solon, père de la démocratie athénienne, rappelait à juste raison que "la société est bien gouvernée quand les citoyens obéissent aux magistrats et les magistrats aux lois". Et c'est bien pourquoi il nous revient, tant au sein de nos nations qu'au plan international, d'agir sans relâche en faveur de la légitimité et de l'efficacité des institutions représentatives.

Il n'y a pas plus de démocratie sans Parlement que de Parlement sans légitimité. Ceci suppose bien sûr l'élection au suffrage universel et la garantie des libertés publiques. Mais cela dépend plus encore de l'esprit qui anime nos Assemblées, de l'acharnement avec lequel elles s'engagent à défendre le bien public, de leur sens de l'intérêt général, en un mot de leur vertu. Car la pire atteinte faite à la démocratie est aussi bien à chercher dans la corruption de ses mœurs que dans la violation de ses lois.

Et si les Parlements s'imposèrent comme les acteurs majeurs de la modernité à partir du XVIIIe siècle, ce ne fut pas seulement en raison d'un recrutement élargi, ce ne fut pas seulement en raison de leur mode de désignation, ce fut surtout pour que la volonté du peuple soit indissociable de la poursuite de l'intérêt supérieur des nations.

Mais la légitimité ne prend tout son sens que si l'action des Parlements est pleinement efficace. Nos Assemblées doivent certes s'appuyer sur les missions essentielles qu'elles tirent de leur histoire, avant tout le vote de la loi et de l'impôt. Mais leur avenir se situe aussi d'une part dans le développement du contrôle des exécutifs nationaux et internationaux, d'autre part dans l'animation du débat public. Cavour était, de ce point de vue, parfaitement fondé à affirmer que "la pire des chambres vaut mieux que la meilleure des antichambres".

Efficacité de la loi, efficacité du contrôle et de l'évaluation des politiques publiques, efficacité du débat démocratique, tels sont les piliers du travail parlementaire moderne, tels sont les axes des réformes qu'il nous faut sans cesse impulser. Car le Parlement, comme l'ensemble des institutions démocratiques, a vocation à évoluer et à se moderniser en permanence, afin de répondre à l'attente des citoyens. Nos Assemblées ne peuvent vivre dans la nostalgie ou se réfugier dans des coutumes désuètes. Non, elles doivent être tendues vers la décision et l'action.

C'est dans cette volonté que trouve son origine l'importante réforme des modes de travail et du règlement de l'Assemblée nationale française, réforme qui s'inspire très largement de vos propres expériences. En légiférant moins souvent et mieux, en examinant plus en détail l'application des normes, en réservant la séance publique à la discussion politique, nous avons le sentiment de nous inscrire dans l'effort commun de réflexion et de modernisation entrepris par de très nombreux Parlements.

Ce faisant, ils se heurtent inévitablement à une coalition hétéroclite autant que redoutable de pouvoirs installés, d'intérêts établis, de pesanteurs sociologiques. Ils sont aussi confrontés à la montée de phénomènes transnationaux, dont certains affirment qu'ils tendraient à les priver inéluctablement de leur utilité. En réalité, la démocratie continue à avoir pour cadre naturel d'exercice la Nation. Et loin de démontrer l'archaïsme des Parlements nationaux, les nouveaux grands enjeux mondiaux, la protection de l'environnement, l'aide au développement, l'organisation des échanges de marchandises et de capitaux, la lutte contre les réseaux de la criminalité organisée, soulignent la nécessité de leur engagement résolu dans les affaires internationales.

Monsieur Stephen Martin, Président de la Chambre des Représentants d'Australie, n'exprimait pas autre chose lorsqu'il affirmait, lors de la cérémonie inaugurale de notre précédente conférence, qu'"il incombe aux parlementaires d'exprimer les aspirations nationales des peuples qu'ils représentent et d'améliorer les voies de la coopération internationale" Une trop fréquente erreur tend à reconnaître au pouvoir exécutif une sorte de monopole ou de tutelle sur les relations extérieures, comme si elles étaient chose trop sérieuse pour être confiée aux Parlements. En réalité ceux-ci, précisément parce qu'ils expriment directement la volonté des peuples, ont un rôle majeur à jouer dans le progrès de la paix et de la démocratie. Je pense tout particulièrement au devoir d'assistance et de conseil qui s'impose à notre Union et à nos Assemblées vis-à-vis des plus jeunes des démocraties, tant il est vrai que le bon fonctionnement d'un Parlement exige beaucoup de temps et de moyens. La démocratie ne se décrète pas, ni ne s'improvise ; elle est le fruit d'un patient apprentissage auquel nous devons contribuer.

Il nous revient, au sein de cette Union, de saisir ce moment rare dans l'histoire où de nouvelles chances s'ouvrent pour un développement pacifique et harmonieux. De nouvelles procédures doivent être définies, avec votre consentement et sous l'égide de notre Conseil, pour favoriser la pleine reconnaissance de l'Union interparlementaire par les gouvernements, une prise en compte fidèle de ses avis, une suite effective aux conclusions de ses travaux.

Les réflexions et les débats qui s'ouvrent aujourd'hui et qui se poursuivront tout au long de cette semaine porteront aussi sans doute sur le renforcement de nos liens avec les organisations internationales, et avant tout avec l'organisation des Nations-Unies. Permettez-moi d'émettre le vœu que les structures et organisations régionales ne soient pas écartées du champ de nos travaux. La construction de l'Union européenne pose en effet aux Parlements d'Europe de délicates questions concernant l'élaboration des normes et le contrôle des institutions communautaires.

L'Union interparlementaire dispose déjà pour aborder ces thèmes de réflexion et d'action d'excellents atouts une coopération régulière et fructueuse entre les assemblées les plus récentes et les plus anciennes, des structures associées efficaces, parmi lesquelles l'Association internationale des parlementaires de langue française. Tout cela existe, mais tout cela ne suffit pas. Et l'accélération de l'histoire justifie amplement que nous donnions aujourd'hui un nouvel élan à notre Union.

Mes chers collègues,

"Quiconque n'est pas prêt à défendre la liberté est fait pour servir", écrivit Tocqueville. De cette liberté, les Assemblées que nous représentons, détentrices de la souveraineté nationale, sont les gardiens ultimes. C'est bien pourquoi cette Conférence, au moment où elle intervient, revêt une particulière importance. Je ne doute pas qu'elle saura se montrer à la hauteur des grands enjeux de notre temps et qu'elle s'affirmera ainsi comme une étape majeure de ce printemps des peuples que chacun de nous appelle de ses vœux.

 

Jeudi 24 mars 1994
Hôtel de Lassay

Mesdames et Messieurs les Présidents,
Monsieur le Président du Sénat,
Mesdames et Messieurs les délégués,

Permettez-moi, en tout premier lieu, de souhaiter à chacun et à chacune d'entre vous la bienvenue dans cet Hôtel de Lassay qui, parce qu'il est par excellence la maison de tous les citoyens, est a fortiori la maison de tous les francophones.

Je souhaite remercier tout particulièrement Monsieur René Monory, Président du Sénat, de sa présence qui manifeste à la fois l'intérêt qu'il porte à la francophonie et les liens étroits qui unissent nos deux Assemblées.

René Monory et moi-même nous sommes engagés dans la modernisation du Sénat et de l'Assemblée Nationale en étant pleinement conscients que l'évolution de l'institution parlementaire est un ensemble cohérent, qu'elle ne peut être conduite avec succès qu'en associant étroitement nos deux Assemblées. Nous partageons également l'idée selon laquelle la rénovation du Parlement au sein des institutions de la Ve République a pour corollaire un engagement international accru, engagement qui passe au premier chef par la francophonie.

S'il est en effet un attribut qu'en tous temps et en tous lieux l'on reconnaît à la culture française trop souvent malmenée par les grands brassages du siècle, c'est bien sa vocation universelle. Voilà déjà une bonne raison de réunir les délégations francophones participant à la conférence de l'Union interparlementaire, pour ce déjeuner amical et complice auquel je remercie chacun de vous d'avoir bien voulu se laisser convier.

Mais la culture française a un second trait, universellement admis, c'est l'importance accordée à la langue, à la parole et, par un enchaînement d'idées peut- être un peu abusif, aux discours. Encore faut-il y sacrifier avec concision, ce que je vais faire, mais je ne peux me retenir de dire ma joie à la vue en cet Hôtel de Lassay d'un si brillant aréopage, si brillant que je préfère ne pas citer en particulier nos nombreux hôtes de marque, qui à lui seul illustre la constance de la culture française dans ses traits les mieux reconnus, cette alliance de la langue et du palais sous les auspices desquels nous plaçons aujourd'hui notre hommage à la francophonie.

Concision, certes, c'est la règle d'or, mais du moins qu'on me permette une petite remarque : dans l'enflure des commentaires que notre monde inquiet fait en permanence sur lui-même, on distingue quelques analyses qui quelle que soit leur valeur propre donnent au moins à penser ; ainsi, celles qui décèlent ou croient déceler dans le monde du XXIe siècle, un nouveau Moyen-Âge, expression censée décrire un paysage mondial infiniment plus morcelé qu'il ne l'est depuis des siècles. Formule un peu excessive certes, mais qui donne à réfléchir.

Car en effet, voici quelques siècles qu'une patiente volonté d'ordre, d'organisation, d'équilibre rationnel a découpé le monde en États-nations, plus ou moins démocratiques certes, mais échappant du moins aux menaces des bandes, des féodalités, des clans et des castes de tous ordres auxquels on assimile le Moyen-Âge, tandis que l'État était trop faible pour organiser rationnellement la vie sociale. Et certes depuis lors, les États et les Nations ont pu montrer quelques défauts, certes leurs logiques unitaires ont connu parfois des excès, mais du moins ont-ils réduit autant qu'il était possible les vieilles logiques tribales, ethniques, et profitant d'elles, les non moins vieilles et menaçantes logiques impériales. On ne voit jamais mieux les mérites de la Nation qu'en les comparant à ce qu'elle évite et qui réapparaît, en effet aujourd'hui à la faveur de leur effacement, on ne le voit que trop…

Et certes, ne nions pas la réalité, il est bien vrai hélas que cet ordre universel dont les États-nations, selon un schéma un peu idéal mais cohérent, sont les briques de base, est actuellement en recul et qu'aux essais d'ordre et d'organisation semble succéder un enchevêtrement de rapports de force locaux ou planétaires, un mélange de potentats locaux et d'oligopoles planétaires dont les logiques particulières hélas s'entretiennent l'une l'autre au détriment de nos instances démocratiques.

Or ce qui dépasse le cadre national, voilà bien une évidence, c'est la multiplication rapide des communications, ou plus précisément, des techniques de communication qui mettent tout individu où qu'il se trouve sur la terre pour ainsi dire à portée de voix de tout autre : c'est cette image fort parlante du village planétaire, bien connue de tous. Mais dans la hardiesse de son raccourci, Mac Luhan oublie une chose : ce n'est pas parce que les hommes sont à portée de voix qu'ils se comprennent et qu'ils se parlent. Il y faut une autre condition, toujours oubliée tant elle est évidente : pour qu'ils se comprennent, il faut qu'ils aient la même langue. La même langue, et par là, car nous n'en sommes plus à démontrer les multiples résonances du système linguistique, au-delà de la langue, un même ensemble de références, de connivences, de valeurs. C'est ici, Mesdames et Messieurs, l'enjeu véritable, l'enjeu immense de la francophonie. Puisque, décidément la revendication d'ordre qu'il appartient à tous les hommes de bonne volonté de privilégier résolument, doit désormais inventer d'autres cadres, plus larges, d'autres solidarités, d'autres instances de concertation, de débat et de législation, alors la francophonie s'offre comme une formule adaptée au présent, riche de promesses pour l'avenir…

Le monde n'est plus qu'un village à la dimension planétaire, peut-être ! Mais pour que cela soit vrai il manque un élément essentiel qui, d'ailleurs, relativise infiniment les thèses internationalistes ou mondialistes : un instrument minimal de compréhension entre les êtres, c'est-à-dire des langues de communication internationale. Le français parlé sur les cinq continents est évidemment l'une de ces grandes langues, et tel est bien, Mesdames et Messieurs, c'est bien là que je voulais en venir, vous l'aurez compris, la modernité, l'extraordinaire modernité de la francophonie. D'emblée, elle prend sa place dans le XXIe siècle, et pour ainsi dire l'annonce et le prépare ; d'emblée, elle donne aux bienfaits du village planétaire quelque première consistance ; d'emblée, elle dessine un nouveau paysage mondial où les hommes et les femmes ne sont plus livrés à eux-mêmes, aux puissances locales ou impériales, mais peuvent se parler et, se parlant, peuvent débattre, et, débattant, peuvent recréer un ordre rationnel, solidaire, humain. C'est assez dire que la francophonie est avant tout un projet politique.

Loin d'être je ne sais quel archaïsme pesamment hérité, comme un boulet, des aléas de l'histoire, la francophonie me paraît être, en effet, au contraire, un formidable instrument d'entente, de dialogue et de coopération, c'est-à-dire un des modèles, car évidemment nous ne prétendons pas que le monde ne puisse être traversé d'autres solidarités que linguistiques, un des modèles proposés à tous pour redéfinir le monde selon des frontières nouvelles, créatrices, fraternelles.

Or nul, Mesdames et Messieurs, ne peut mieux définir et exploiter cet enjeu de la francophonie que les peuples francophones eux-mêmes. Les peuples et donc les instances démocratiques que sont par excellence les Parlements. C'est là toute notre responsabilité, à nous parlementaires. Car enfin, entendons-nous : si l'on voit fleurir de toutes parts à travers le monde, les forums, les colloques, les symposiums de toutes sortes, si l'on voit les organes de presse, les radios, les télévisions se mettre elles-mêmes sur le pied de lancer de grands débats, d'engager des réflexions, de consulter le peuple à tout bout de champ, il reste bel et bien que la première instance légitime du débat démocratique, le premier responsable de la Loi, c'est dans un pays le Parlement, le Parlement légitime selon nos critères du suffrage universel, du pluralisme et des libertés aux différents publiques ; c'est donc d'abord aux différents Parlements, c'est donc d'abord à nous, qui les représentons, qu'il incombe aujourd'hui de tracer les voies de ce que peut être la francophonie des peuples, c'est-à-dire la construction d'un vaste ensemble d'actions collectives qui sachent utiliser nos complémentarités pour rendre nos destins plus solidaires.

Chacun sait que cette grande idée de la francophonie n'en est qu'à ses prémisses. Je crois vraiment que l'affaire est si importante, si moderne, si futuriste presque, que nous n'en sommes encore qu'à l'esquisse de l'esquisse de ce que sera au siècle futur la communauté francophone.

Pour autant, nous ne sommes pas tout à fait des pionniers, car enfin nous ne partons pas de zéro : pour ce qui nous concerne, c'est-à-dire la coopération interparlementaire, il existe déjà un instrument qui a fait ses preuves, je veux dire bien sûr l'Association internationale des parlementaires de langue française, cette donc AIPLF, baptisée lors du sommet de l'Ile Maurice en octobre dernier, Assemblée consultative de la francophonie ; l'AIPLF a lancé sous l'impulsion de ses deux premiers Secrétaires généraux, Xavier Deniau et André Delehedde, des programmes à la fois ambitieux et précis tels que le système "Pardoc" qui lie entre eux les services documentaires des Parlements du Nord et du Sud. Ainsi, quelques premières pierres sont donc déjà posées, mais il faut se demander s'il n'est pas temps de "changer de braquet", comme disent les cyclistes, et d'engager nos coopérations sur une échelle plus ample, conforme à la dimension des enjeux que j'exposais tout à l'heure.

Peut-être les difficultés actuelles de l'AIPLF, que je ne méconnais point, fourniraient-elles l'occasion d'un débat sur ce sujet. Ce n'est certes pas le lieu ici de l'engager ; il le sera bientôt par la force des choses ; car, chacun le sait, des institutions parlementaires nouvelles se mettent en place dans les pays francophones, cahin-caha certes, mais de façon irréversible, et nul doute que la coopération interparlementaire francophone reçoive bientôt du sang neuf. À travers de nouveaux Parlements, nous bénéficierons de la vitalité de peuples qui découvriront à leur tour les bénéfices de la démocratie, de la coopération internationale de la francophonie. Oui, misons sur les peuples, les peuples sans lesquels, il faut le dire et le redire à nos Gouvernements qui ne doivent pas s'imaginer pouvoir faire la francophonie au sommet, du haut d'altiers cénacles, les peuples sans lesquels donc, il n'y aura pas de vraie communauté francophone.

Bien sûr, Mesdames et Messieurs, Messieurs les Présidents, Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Parlementaires, bien sûr, je vois bien que j'ai trop parlé ! Ou du moins trop longtemps ; je cède un peu au goût, au demeurant bien francophone, de ce que l'on appelle en Afrique, les palabres. Ne voyez là, je vous prie, Mesdames et Messieurs, que l'intérêt, que dis-je l'intérêt, la passion, l'enthousiasme, que m'inspire cette dimension nouvelle donnée à l'action collective par les vastes perspectives de la francophonie. Je voulais en tracer quelques-unes, dans le simple but de vous mettre, si vous me passez l'expression en appétit !

 

Samedi 26 mars 1994
Unesco

Monsieur le Directeur général de l'UNESCO,
Monsieur le Président du Conseil interparlementaire,
Mesdames et Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les Délégués,

Voilà une semaine que près de 1 000 parlementaires appartenant à quelque 122 délégations issues de tous les continents, représentant des peuples du Sud et du Nord, de l'Est comme de l'Ouest, travaillent avec sérieux et assiduité au sein de cette 91ème Conférence de l'Union interparlementaire.

Au moment de clore ces débats, je souhaite en tout premier lieu vous redire l'honneur qu'aura représenté pour la France et pour ses Assemblées l'accueil d'une telle réunion. Vous redire également à titre plus personnel combien grande fut ma fierté de présider à vos discussions, dans un tel climat de compréhension et d'amitié confiantes.

Je tiens également à me faire votre interprète pour remercier tous les artisans de l'organisation de cette Conférence : je désire ainsi en premier lieu me tourner vers Monsieur Federico Mayor, Directeur général de l'Unesco, pour saluer l'efficacité et la chaleur de l'accueil qu'il nous a réservé ; Sir Michael Marshall, Président du Conseil interparlementaire, Pierre Cornillon, Secrétaire général de notre Union, et toute son équipe, André Fosset, Président du Groupe français, ont également pris une part décisive dans la mise au point et le bon déroulement de notre programme ; mais je serais à la fois injuste et incomplet si je ne soulignais pas la très importante contribution de mon collègue et ami René Monory, Président du Sénat, et de ses services, dont le soutien fut particulièrement précieux.

Au-delà même de la vitalité de la coopération parlementaire, au-delà même de celle de notre Union, il me semble que cette session aura témoigné avec un éclat particulier des responsabilités nouvelles qui échoient à la communauté internationale dans la nouvelle donne mondiale, mais aussi des responsabilités nouvelles qui échoient au sein même de cette communauté internationale aux Parlements du monde dont vous êtes l'émanation et l'expression.

Par votre engagement comme par l'intérêt des débats qui se sont déroulés, l'Union interparlementaire a montré qu'elle n'était pas seulement l'héritière de l'idée généreuse lancée par nos pères fondateurs, mais qu'elle était aussi la manifestation vivante du désir d'universalité et de paix exprimé par les peuples, l'expression éclatante de leur volonté d'agir sur leur histoire et de peser sur leur destin.

Notre Union a su aborder à travers la définition de la notion d'élections libres et régulières, à travers les modes de prévention des conflits, à travers les instruments d'une meilleure protection de l'environnement, à travers la maîtrise de la prolifération nucléaire, certains des enjeux les plus graves et les plus décisifs pour l'avenir de l'humanité. Ce faisant, elle inscrit son action dans la ligne de la belle formule de Frédéric Passy que rappelait Sir Michael Marshall dans son discours inaugural : "L'humanité future se formera de la réunion et non de la suppression des nations encore aujourd'hui divisées".

Pour le philosophe comme pour le responsable politique, il n'est pas de question plus ardue et plus difficile que celle de la guerre et de la paix. Chacune et chacun des participants à cette Conférence n'a pu que se réjouir du consensus qui s'est dégagé en faveur d'un renforcement de l'action de l'organisation des Nations Unies et de la mise en œuvre de l'ensemble des dispositions de la Charte.

Machiavel écrivit à juste titre qu'"on peut commencer la guerre quand on veut, mais on ne la finit pas de même". Lequel d'entre nous ne reste en effet frappé par la contagion de la violence que nous voyons naître en maintes régions du monde et qui, toujours, menace de ramener l'humanité à sa propre barbarie.

Certes, ces conflits ne sont pas toujours engendrés par la seule déraison des hommes, prompts à mettre les formidables ressources des sociétés modernes au service des forces de destruction. Ils ont pu correspondre également à certains déséquilibres, à la volonté de remettre en cause des inégalités entre les nations, à la contestation d'un ordre fondé sur la soumission des faibles aux puissants. Par la guerre et la violence, certains ont pu chercher à modifier un ordre international qu'ils ressentaient, à juste titre, souvent, comme injuste.

Mais aujourd'hui s'offre à nous, pour peu que nous en ayons la volonté et l'audace, la possibilité de fonder la coexistence entre les nations sur des principes à la fois plus justes, plus universels, plus pacifiques et plus stables. Voilà que s'offre à nous la possibilité d'imaginer un développement plus solidaire et plus équilibré. L'émergence de ce nouvel ordre mondial suppose toutefois que soit rempli un certain nombre de conditions, des conditions techniques qui tiennent notamment aux moyens d'action qui doivent être donnés à l'organisation des Nations Unies, des conditions politiques qui tiennent à la libre expression des peuples et à leur engagement clair en faveur de la liberté.

Et c'est là que notre Union peut jouer, dans ce monde transformé, un rôle nouveau et irremplaçable. "Le nationalisme", disait José Ortega Y Gasset, "est toujours une impulsion opposée au principe même de la nation". Je crois profondément que le printemps des peuples que nous sommes en train de connaître, au Sud comme à l'Est, clôt l'ère des nationalismes et marque l'avènement de l'ère des nations. Et il n'est pas de nation libre sans Parlement reconnu et respecté.

C'est dire que le XXIe siècle sera celui des Parlements nationaux, tant au plan interne où ils continueront à s'affirmer comme les garants ultimes du contrat social passé entre les citoyens, qu'au plan international où ils devront s'affirmer comme les garants ultimes de l'entente nouée entre les nations.

C'est dire aussi que s'ouvre devant l'Union interparlementaire un avenir brillant pour autant qu'elle sache répondre à l'attente des peuples dont elle exprime la volonté. Je souhaite, de ce point de vue, souligner devant vous deux axes qui me paraissent déterminants pour les prochaines années :

1. Aux côtés des relations intergouvernementales, il doit exister une véritable diplomatie parlementaire qui ne se substitue pas aux compétences dévolues aux pouvoirs exécutifs mais qui en constitue une forme de contrepoint.

2. Seconde idée, l'Union interparlementaire doit plus que jamais avoir vocation à fédérer et à servir de catalyseur à l'ensemble des organisations parlementaires internationales, que leur objectif soit sectoriel ou régional – faute de quoi l'efficacité de chacune d'elles serait compromise.

À l'heure où les progrès de la liberté vont de pair avec la multiplication des Parlements, il est incontestable que l'Union interparlementaire doit organiser la confrontation réciproque des expériences entre les plus jeunes des démocraties et celles dont les traditions sont plus anciennes.

Qu'on m'entende bien. Je m'élève résolument contre le préjugé qui voudrait que la démocratisation du monde repose sur l'exportation universelle d'un modèle donné. J'ai au contraire la conviction, dans le contexte de crise des institutions représentatives que connaissent nombre de pays développés, qu'il est plus nécessaire que jamais d'entreprendre des échanges mutuels.

Nous nous félicitons tous de l'importante avancée que constitue le texte définissant les critères de légitimité des Parlements. Pour autant, la volonté des démocraties les plus avancées de promouvoir une sorte de norme idéale ne doit leur faire oublier ni leurs propres insuffisances, ni le fait qu'elles ont mis des décennies et parfois même des siècles pour élaborer leurs institutions actuelles. Elles ne sauraient donc s'attendre à ce que d'autres parcourent le même chemin en quelques années, voire en quelques mois. C'est dire qu'il s'agit là d'un domaine qui doit être abordé avec autant de détermination que de prudence.

Et ceci d'autant plus que la coopération entre nos Assemblées ne peut se borner au strict plan technique, à ce que certains nomment "l'ingénierie parlementaire". Parce qu'elle implique les peuples, cette coopération possède nécessairement une dimension historique et spirituelle qui suppose une ouverture réciproque, une solidarité active, une volonté commune d'entreprendre et de partager le même destin. Ainsi, le continent européen ne réussira sa réunification que pour autant que le projet de la grande Europe saura rassembler l'ensemble des peuples de l'Atlantique à l'Oural, comme le soulignait dès 1966 le Général de Gaulle. Mais il convient de rappeler avec force que l'Europe n'e pas l'apanage de l'intégration régionale et qu'il est tout aussi important pour le monde que les dynamiques de paix et de développement s'affirment et se confortent au Sud, notamment en Afrique, en Asie ou en Amérique latine.

La difficulté des défis que nous devons relever est à la mesure de l'enjeu. La concurrence réelle et parfois pernicieuse faite aux modes traditionnels de représentation par les media nous impose assurément de réfléchir à certaines de nos habitudes et de nos méthodes de travail. Mais les media peuvent aussi servir à la modernisation de nos institutions et permettre de surmonter l'opposition artificielle entre nos Assemblées et l'opinion. Il en va de même au plan international où, pour peu qu'ils acceptent de s'organiser et de coordonner leurs actions de manière permanente, les Parlements de notre Union doivent s'affirmer comme l'aiguillon de la coopération internationale.

L'Union interparlementaire ne doit pas craindre de jouer pleinement, aux côtés des gouvernements, son rôle de tribune des peuples, en nouant tout d'abord des liens privilégiés avec l'Organisation des Nations Unies, en fédérant par ailleurs les autres organisations parlementaires internationales.

Dans le discours qu'il a prononcé lors de l'ouverture de cette session, Monsieur Federico Mayor, Directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, la Science et la Culture, a souligné que l'action menée depuis plus d'un siècle par l'Union interparlementaire rejoignait dans ses objectifs celle du système des Nations Unies. Et je crois que sa suggestion d'ajouter une dimension parlementaire au programme des organismes internationaux est aujourd'hui particulièrement opportune.

À cet égard, l'organisation d'une Conférence interparlementaire destinée à assurer une participation active des membres de notre Union à l'élaboration du prochain Plan à moyen terme de l'Unesco pourrait constituer une première expérience essentielle.

Pour prolonger en quelque sorte son propos, je souhaite rappeler que la contribution de l'Union interparlementaire à la paix et au développement sera directement fonction des ambitions qu'elle se fixera. Et ces ambitions seront d'autant plus légitimes qu'elle revendiquera la nature politique et non simplement technique des idéaux qu'elle défend.

De ce point de vue, je pense traduire un sentiment unanime en me félicitant du thème retenu pour notre prochaine Conférence qui se tiendra à Copenhague et qui abordera les problèmes sociaux. Qu'il s'agisse des droits des travailleurs, d'emploi ou de chômage, d'échanges de marchandises ou de mouvements de population, chacune et chacun d'entre nous mesurent le caractère central de ce sujet pour toutes nos sociétés. Je veux voir dans le choix de cette question si importante pour la cohésion de nos nations mais aussi pour l'émergence d'un développement synergique et solidaire, une prise de conscience commune, le début d'une volonté d'agir allant de l'Afrique à l'Asie, de l'Amérique à l'Europe, en passant par l'Océanie. Je veux y voir aussi la rencontre des idéaux de William Randall Cremer et Frédéric Passy avec le nouvel élan que nous imposent les mutations du monde.

Il y a toujours quelque mélancolie et quelques regrets dans une séparation, même provisoire.

Je vous remercie pour la qualité de votre participation à cette Conférence, pour l'abondance et la hauteur de vue de vos contributions qui ont nourri nos débats. Grâce à vous, grâce à tous ceux qui ont travaillé depuis de longs mois à son organisation, je crois pouvoir affirmer que cette Conférence a été un réel succès. Je m'en félicite et vous donne à toutes et à tous rendez-vous à Copenhague, en espérant ne pas attendre vingt-trois ans pour vous retrouver à Paris.

Bonne chance à nos amis Danois. Bon retour dans chacun de vos pays.