Texte intégral
Le nouveau ministre de la santé a reçu "le Quotidien du Médecin" pour faire le point sur l'essentiel des sujets d'actualité. M. Évin confirme, dans ses déclarations, qu'il a beaucoup d'idées, même s'il se refuse encore à les exposer toutes. Il va commencer à recevoir, dès cette semaine, les délégations professionnelles à commencer par la CSM et la FMF, jeudi.
Candidat aux élections législatives dans une circonscription de Loire-Atlantique qui a donné 66 % de suffrages à François Mitterrand le 3 mai dernier, Claude Évin peut donc afficher une certaine sérénité quant à l'issue du scrutin du 12 juin. Il peut aussi étudier ses nouveaux dossiers de ministre délégué à la santé et à la protection sociale, où il affiche la même sérénité, persuadé d'avoir la durée pour lui et, semble-t-il, assuré de conserver son portefeuille au-delà du remaniement ministériel attendu au lendemain de l'élection législative.
Pour lui, la semaine qui s'ouvre est décisive : les diverses délégations de syndicats professionnels de médecins vont se succéder dans son bureau et faire connaissance avec les membres de son cabinet (voir "QM" d'hier). Ce premier contact est toujours important pour les deux parties : c'est, classiquement, l'occasion d'un échange de vues – généralement informel – sur les sujets d'actualité. Et ils sont légion en médecine, même si nombre d'entre eux ne présentent pas de caractère d'urgence absolue. Comment les abordera-t-il ? Avec, manifestement, beaucoup de prudence, comme en témoigne la teneur de l'entretien qu'il nous a accordé en fin de semaine dernière.
Sur beaucoup de sujets, "il a des idées" et ne s'en cache d'ailleurs pas, mais rechigne à les exposer d'emblée, même s'il se "découvre" à l'occasion. Cette prudence lui est dictée par son expérience acquise sur le terrain à Saint-Nazaire, où son nom était intimement associé au prototype – demeuré sans lendemain – du "CSI" que les socialistes de 1981 appelaient de leurs vœux.
Les choses ont bien changé depuis, et on observera, à le lire aujourd'hui, qu'il n'a pas l'intention de rallumer ce genre de guerre. Il n'empêche: ses convictions affleurent à chaque réponse. On se doute que les négociations ultérieures – il y en aura forcément – seront difficiles avec cet interlocuteur, qui ne manque pas de convictions ni apparemment de loyauté. Ce sera notre conclusion… provisoire.
Le Quotidien : Comment va le nouveau ministre de la santé et de la protection sociale ?
Claude Évin : Il va bien et il est satisfait d'avoir dans son "portefeuille" les deux dossiers de la santé et de la sécurité sociale. C'est la première fois depuis longtemps. J'étais connu pour être intéressé par les deux sujets et j'arrive avec quelques idées. J'ai intention d'être prudent dans la manière de les énoncer, parce que je sais qu'il est facile d'en monter en épingle tel ou tel aspect. Mais pour l'instant, je souhaite surtout écouter. Il n'y a pas lieu de se précipiter car nous ne sommes pas sur un secteur où il y a réellement urgence. Encore que le problème des études médicales ou cette affaire de vente des laits maternisés risquent vite de devenir urgents.
Laits maternisés : la concurrence saisie d'un nouveau projet
Le Quotidien : Êtes-vous d'accord à ce propos avec Mme Neiertz, secrétaire d'État à la consommation, qui plaide pour la vente libre en grande surface des laits maternisés ?
Claude ÉVIN : Je viens de recevoir, à ce propos, le président de l'Ordre des pharmaciens. Ce dossier comporte deux volets et relève donc d'une double préoccupation l'une médicale, l'autre relative à la consommation, Les divergences d'appréciation sur ce sujet sont anciennes. Je rappelle d'ailleurs que le conseil de la concurrence était hostile à la vente exclusive en pharmacie, contraire – qui plus est – au code européen Je souhaite qu'on puisse parvenir à un accord entre les deux ministères, qui devrait, sinon satisfaire les deux parties, du moins ménager les intérêts des uns et des autres. Nous devons mettre au point les critères sur lesquels certains laits devront demeurer dans les officines, pendant que d'autres pourront aller sur les rayons des grandes surfaces.
Le Quotidien : On semble donc s'acheminer sur une partition fondée sur la nécessité ou non d'un régime.
Claude ÉVIN : Il y aura sur ce sujet une procédure à suivre et nous devrons consulter à nouveau la commission de la Concurrence.
Le Quotidien : Est-il possible de vous soumettre maintenant à un exercice normal, s'agissant d'un nouveau ministre, et de vous demander non pas votre programme, mais votre sentiment – d'aujourd'hui sur – un certain nombre de dossiers chauds dans la profession ? Commençons par les généralistes, dont vous ne méconnaissez sans doute pas le malaise. Il est lié pour une large part aux problèmes de la démographie médicale. Adhérez-vous au principe du numerus clausus à l'entrée des études médicales ?
Claude ÉVIN : Je crois que c'est une chose nécessaire. Il a fallu un long moment pour en prendre conscience, mais le problème me préoccupe, parce que je connais un certain nombre de jeunes médecins qui arrivent aujourd'hui sur le marché du travail et qui sont dans une situation précaire, laquelle, d'ailleurs, se prolonge pour un certain nombre d'entre eux. Je souhaiterais que l'on puisse trouver des formules que je ne dessinerai pas plus précisément aujourd'hui.
Le Quotidien : Le syndicalisme médical a, sur ce sujet, des propositions déjà anciennes à faire valoir, sous la forme notamment de prêts bonifiés à l'installation dans certaines régions désignées.
Claude ÉVIN : Je compte recevoir, jeudi, les présidents Beaupère et Marchand. Je les écouterai. En tout état de cause, cette idée me semble intéressante et méritera d'être examinée. J'observe simplement qu'il s'agit, d'une certaine manière, d'une formule de planification ou d'aménagement du territoire, si vous préférez en matière de médecine ambulatoire. Je crois que les régions les plus défavorisées en ce domaine se recensent moins au niveau national qu'à l'échelle de certains quartiers, qui nécessitent un type de pratique peut-être un peu différent de celui qu'on pratique à ce jour.
CSI de Saint-Nazaire : enterrons la hache de guerre
Le Quotidien : Vous rouvrez là le dossier de "l'expérience nouvelle" que vous aviez inaugurée chez vous, à Saint-Nazaire avec un CSI que vous aviez puissamment soutenu. Comment voyez-vous cette expérience avec le recul du temps ? Êtes-vous disposé – comme vous y invite l'Union syndicale de la médecine – à publier l'évaluation qui devait en être faite ?
Claude ÉVIN : Je l'avais moi-même réclamée, lorsque l'expérience a été abandonnée à la fin de 1986, pour des raisons politiques. Mais je n'ai pas envie d'alimenter la polémique à ce propos. Je voudrais plutôt rectifier un certain nombre de choses qui ont été écrites ici ou là. D'abord, je démens tout à fait que cette expérience ait été abandonnée pour n'avoir pas fait la preuve de sa pertinence économique : le CSI avait "engrangé" des informations qui auraient permis son évaluation. Elle n'a pas été faite le seul document à verser au dossier est, à ce jour, l'évaluation – succincte – demandée par Edmond Hervé, et qui a été contestée. C'est que, dans ce domaine, nous manquons singulièrement d'outils, de "marqueurs". Il va nous falloir y réfléchir sérieusement. Enfin, je veux préciser que je n'étais pas le "promoteur" de cette expérience : l'idée venait des professionnels eux-mêmes. Il ne faudrait pas l'oublier, et les préoccupations qu'ils ont manifestées perdurent. À savoir le problème de l'installation des jeunes médecins, la prise en charge du préventif et du curatif dans certaines situations difficiles, le problème du financement de la médecine ambulatoire. Et, à ce propos, Saint-Nazaire innovait en expérimentant, avant même l'hôpital, la technique du budget global sur objectifs. Je reconnais que beaucoup de fantasmes se sont manifestés à ce propos et je ne crois pas que des réponses rationnelles les feront disparaître deux ans après. Je ne crois donc pas opportun de rouvrir ce dossier aujourd'hui, mais je suis, en revanche, très ouvert à toute réflexion qui s'exprimerait sur d'autres modes de pratique et de financement de la médecine ambulatoire.
Réseaux de soins coordonnés : à voir
Le Quotidien : Y compris les HMO, comme Michel Rocard en évoquait l'hypothèse, dans l'entretien qu'il nous avait accordé avant l'élection présidentielle ?
Claude ÉVIN : Là aussi ne simplifions pas trop. Parler de HMO, c'est évoquer une formule américaine dans un contexte de couverture privée de assurance-maladie.
Le Quotidien : Mais il y a déjà en France une version adaptée qui s'appelle "réseaux de soins coordonnés" avec la sécurité sociale…
Claude ÉVIN : … et dont je connais les principes pour en avoir récemment débattu avec Robert Launois. Je ne fais pas miennes toutes ses modalités, mais je considère qu'il y a là des pistes à suivre. J'en retiens une le principe de la contractualisation des rapports entre un système de soins et un système de protection, en l'occurrence et en France l'assurance-maladie.
FMC: une piste à explorer
Le Quotidien : Un autre sujet, également char aux généralistes : parlons maintenant de formation continue. Vous savez que les médecins généralistes bretons viennent de créer un institut des hautes études en médecine générale, qui imposera à ses auditeurs un certain nombre d'heures de FMC validées. Sans aucun bénéfice pour eux. Êtes-vous disposé à leur consentir des formules incitatives, éventuellement tarifaires ou fiscales ?
Claude ÉVIN : J'apprends cette initiative de votre bouche, mais je me renseignerai. Je sais que le Dr Armogathe, président de l'UNAFOR-MEC, à quelques idées sur la question Je m'en entretiendrai avec lui. Mais il me semble qu'il y a, là encore, une piste intéressante pour la revalorisation de la médecine générale.
Le Quotidien : Le directeur de la CNAM avait récemment émis l'idée d'un numerus clausus au conventionnement. L'idée vous semble-t-elle recevable ?
Claude ÉVIN : Je préfère réguler l'installation par des formes plus positives que celle-là Encore que, dans certaines professions voisines – je pense là aux pharmaciens il ne semble pas qu'elles soient tenues pour scandaleuses.
Le Quotidien : Les étudiants du moins certains d'entre eux – vont vous solliciter avant peu pour contester les modalités définies pour la prochaine rentrée par votre prédécesseur, Mme Barzach, avant son départ. Avez-vous pris connaissance du dossier ?
Claude ÉVIN : Pas au fond, mais j'ai bien l'intention de consulter les differentes parties.
Études : travailler sur le long terme
Le Quotidien : Avez-vous l'intention d'attacher votre nom à une énième réforme des études médicales ?
Claude ÉVIN : Pas vraiment Je ne sais pas pour combien de temps je suis là, mais j'ai l'impression d'avoir du temps devant moi, et j'ai l'ambition de gérer plutôt le problème sur le long terme.
Le Quotidien : Parlons maintenant des spécialistes qui sont ravis d'avoir pu remettre sur pied une commission de la nomenclature. Vous devez d'ailleurs avoir sur votre bureau des dossiers auxquels cette instance a déjà abouti.
Claude ÉVIN : Le principe vous semble-t-il bon ? Il n'y a de bonne commission que celle qui produit des conclusions. Je considère pour ma part que les problèmes sont très différents en fonction du type de spécialités Quelques-unes posent problème Je suivrai là un chemin qui n'est pas original, celui de la dissociation des actes techniques et intellectuels.
Évaluation : urgence
Le Quotidien : En matière d'évaluation, allez-vous revenir à la formule de la Fondation, inventée par M. Hervé et le Pr Papiernik, ou conserverez-vous la formule mise au point par Mme Barzach sous la houlette du président de l'Ordre ?
Claude ÉVIN : Ma religion à ce sujet n'est pas faite. En tout état de cause, je souhaite poser le problème de façon globale. Il n'est pas normal que des sommes aussi importantes que celles générées par la santé soient distribuées sans qu'on s'interroge sur leur pertinence Je ne me leurre pas. On n'aura à ce propos d'effets qu'à long terme, mais c'est dès maintenant qu'il faut y regarder.
Hôpital : pas de "ping-pong" législatif
Le Quotidien : Allons maintenant à l'hôpital public, et sur un thème qui focalise les passions : le secteur privé.
Claude ÉVIN : À titre personnel, je suis contre. Mais je suis aussi attaché, toujours à titre personnel, au bon fonctionnement de l'institution hospitalière. Or, que se passe-t-il ? On l'a supprimé il y a quatre ans, rétabli il y a deux ans, et il est en train de se mettre en place. On ne va pas faire et défaire à chaque alternance. Je crois qu'il ne le faut pas. Mais j'observe qu'au travers du secteur privé, il y a de vrais problèmes posés et, en premier lieu celui des carrières des praticiens hospitaliers. C'est cela, ma préoccupation du moment. Sous la réserve, toutefois, que les choix que nous serons amenés à faire s'accommodent des contraintes budgétaires qui seront les nôtres.
Et les PMSI?
Il va nous falloir faire d'abord un bilan des expériences en cours. Mais un de mes objectifs est d'avancer en ce domaine.
Le Quotidien : Michel Rocard avait manifesté quelques nuances, avec d'autres leaders socialistes, sur le principe du budget global étendu aux cliniques privées. Est-ce aussi votre sentiment ?
Claude ÉVIN : La technique du budget global actuelle n'est sans doute pas opportune pour les cliniques, mais l'objectif demeure. Savoir que le privé et le public aient les mêmes contraintes simplement parce que les deux secteurs sont financés sur les mêmes fonds. À l'hôpital il va nous falloir trouver rapidement des modalités assouplissement du budget global en faveur d'une meilleure responsabilisation des gestionnaires d'établissement. Il est normal que nous fixions les objectifs – y compris au secteur privé – mais normal aussi de donner une certaine "marge de manœuvre" aux gestionnaires.
SIDA : l'accompagnement social des malades
Le Quotidien : Sans parler forcément de "bilan", ne pensez-vous pas qu'on puisse mettre au crédit de Mme Barzach son action en matière de SIDA ?
Claude ÉVIN : Si tout le monde s'accorde à reconnaître que le dossier a été globalement bien géré. J'ai l'intention de mener une action tout aussi en profondeur. En me défiant toutefois des "coups". On m'a demandé si j'allais nommer un nouveau "M. SIDA". Ce n'est pas mon intention. Mon action en ce domaine se dirigera dans trois directions : prévention-pédagogie, recherche et accompagnement social, en collaboration avec Bernard Kouchner.
Le Quotidien : Deux questions d'intérêt plus général, pour conclure. L'année 1987 a été marquée par un événement majeur : les tarifs des consultations ont été substantiellement réévalués, mais, globalement, les médecins – en prêtant, notamment, leur concours au plan Séguin – ont réussi à enrayer la progression des dépenses de santé. Êtes-vous disposé à poursuivre sur cette voie ?
Claude ÉVIN : Tel que vous formulez votre question, je serais tenté de répondre par la négative. Je ne pense pas qu'on puisse gérer le problème par référence à l'évolution du prix unitaire de l'acte médical. Mais, encore une fois, je ne veux pas faire de débat théologique dans ce domaine, et je vais consulter les partenaires. À ce jour, mes préoccupations sont les suivantes :
1. Ce gouvernement est engagé dans une lutte contre l'inflation qui concerne tout le monde, les salariés, mais aussi les médecins La progression de leur pouvoir d'achat ne saurait subir d'autres contraintes que celles de tous les Français.
2. On a évoqué au début de cet entretien, les problèmes de numerus clausus. Il faut resituer ce problème dans sa globalité et poser la question en ces termes quels sont les objectifs que l'on se donne y compris en pratique ambulatoire ? Je ne pense pas que ce soit en additionnant des mesures ponctuelles qu'on apportera une réponse globale
Plan Séguin : discuter avec les partenaires
Le Quotidien : Il y a déjà une réponse globale dans l'existence de la convention. Allez-vous "rouvrir" l'enquête de représentativité pour "l'étape" conclue à la fin de cette année ?
Claude ÉVIN : La question est à l'étude. Vous pensez bien qu'elle m'a déjà été posée.
Le Quotidien : Vous venez de manifester votre intention de revenir sur certaines dispositions du plan Séguin, "rapidement", avez-vous précisé, mais comment ? Et à quelle échéance ?
Claude ÉVIN : Notre objectif est de remettent en cause des modalités qui pénalisent des personnes particulièrement défavorisées, que nous avons identifiées. Et, croyez- moi, les permanences électorales en sont pleines. Le problème est d'évaluer plus précisément les populations concernées. Ce n'est pas si simple. Sur ce sujet, nous allons, bien évidemment mobiliser les partenaires sociaux, caisses et syndicats.
Le Quotidien : Mais quand ? Avant les élections ?
Claude ÉVIN : Sûrement pas ! Le délai d'étude et de consultation est malheureusement trop court.
Le Quotidien : On prête au président une phrase selon laquelle "si un séisme social doit survenir, c'est dans le corps médical qu'il arrivera". Rejoignez-vous ce pronostic ?
Claude ÉVIN : On sait que les Français sont très attachés à leur système de protection sociale et ils le reportent très légitimement sur leurs médecins. Et de fait, si le corps médical devait bouger cela créerait une certaine émotion dans l'opinion publique. Mon intention n'est donc pas d'ouvrir un conflit avec le corps médical.
Propos recueillis par JEAN-POL DURAND
2 juin 1988
Le Panorama du Médecin
Mieux connaître l'homme, sa personnalité et sa façon d'aborder les problèmes telle était notre démarche en regard d'un ministre appartenant à un gouvernement qui, à peine installé, se prépare à de nouvelles élections. Nous avons, 8, avenue de Ségur, rencontré un ministre pragmatique, conscient des réalités économiques, qui s'affirme opposé à toute rupture de nature idéologique, un homme qui a tiré les leçons d'une expérience de centre de soins intégrés à Saint-Nazaire, dans le département de la Loire-Atlantique dont il est l'élu, mais toujours enclin à explorer d'autres modes d'organisation de la médecine. Nous avons également trouvé réponse à des questions précises. À ce jour, pas de modification de la réforme hospitalière, a-t-il déclaré, ni de celle concernant les études médicales. Pour l'hospitalisation publique, une politique de revalorisation des salaires; pour le secteur privé, une règle du jeu plus équitable compte tenu des contraintes imposées aux hôpitaux publics. Enfin, une gestion rigoureuse de la sécurité sociale pour garantir la liberté de prescription des médecins libéraux.
Panorama du médecin : Votre ministère regroupe la santé et la protection sociale comment allez-vous concilier les exigences de ces deux domaines ?
Claude Évin : L'objectif est celui de lier deux pôles qui semblent s'opposer l'un l'autre. Il s'agit en effet de répondre à une demande de soins qui est par nature illimitée tout en maîtrisant les dépenses de santé. Actuellement, par exemple, la préoccupation du ministre de la santé, c'est de revoir le plan Séguin qui a joué en défaveur de personnes démunies. La préoccupation du ministre de la protection sociale est en revanche celle de maintenir l'équilibre des comptes. Ma conviction, et c'est dans cet esprit que j'aborde ce ministère, c'est que le système de santé d'un pays ne vaut que ce que vaut son système de protection sociale. Donc, priorité à la gestion de la protection sociale qui sera rigoureuse. Je souhaite qu'il y ait dialogue avec l'ensemble des partenaires sociaux pour les décisions que nous aurons à prendre. Mais d'un autre côté, je leur demanderai d'être conscients du fait qu'il n'est plus possible de demander à la puissance publique de tout payer.
Le Panorama du Médecin : Comptez-vous aborder le principe d'un prélèvement proportionnel sur l'ensemble des revenus comme les sages l'ont préconisé lors des états généraux de la sécurité sociale ?
Claude Évin : Nous devrons en effet trouver une réponse aux difficultés de financement de la protection sociale. La solution préconisée par les sages n'est pas à exclure. L'élargissement des prélèvements à l'ensemble des revenus permettrait de concilier une augmentation des recettes avec le souci économique de ne pas pénaliser les entreprises pour ne pas peser sur l'emploi. Actuellement, l'ensemble des travaux des états généraux de la sécurité sociale a été transmis au conseil économique et social. Nous étudierons avec attention ses conclusions.
Le Panorama du Médecin : Quelle est votre attitude en regard des autres réformes mises en place par vos prédécesseurs ?
Claude Évin : Je n'arrive pas dans ce ministère avec la volonté de faire de la théologie à tout prix !
Le Panorama du Médecin : Ce qui signifie que vous ne toucherez pas, par exemple, au secteur privé à l'hôpital public ?
Claude Évin : Même si, à titre personnel, je suis opposé au secteur privé, l'hôpital public, je ne pense pas qu'il soit opportun de refaire une loi à ce sujet. L'ouverture du secteur privé a permis de cautériser une des plaies dont souffrait l'hôpital public en offrant à certains praticiens un déroulement de carrière plus satisfaisant. Plutôt que de revenir en arrière en modifiant la loi et risquer à nouveau une hémorragie de médecins, je préfère étudier les moyens qui permettront d'encourager les médecins qui travaillent en hôpital public de ne pas avoir de consultations privées.
Le Panorama du Médecin : Par une revalorisation des salaires ?
Claude Évin : Je ne sais pas si je réussirai mais c'est mon intention. On ne peut pas ignorer que dans le secteur privé, il y a actuellement des perspectives de carrière qui n'ont rien de comparables avec celles du public. Il faut remédier à ces disparités si l'on veut, comme je le souhaite, retenir les médecins dans les établissements publics.
Pas de réforme du secteur privé à l'hôpital public
Le Panorama du Médecin : Concernant la réforme des études médicales, quelle attitude allez-vous adopter ?
Claude Évin : Je suis conscient du fait qu'il s'agit là d'un dossier très sensible, où les mots sont particulièrement porteurs de signification, où s'expriment un certain nombre de susceptibilités dont je souhaite tenir compte sans pour autant en être esclave. Mon souci est, comme celui de mes prédécesseurs, de permettre le développement d'une médecine de qualité aussi bien en médecine générale qu'en spécialités. Reste à trouver les modalités mais laissez-moi le temps de regarder de près ce dossier pour lequel je ne veux pas agir dans la précipitation.
Le Panorama du Médecin : Je reviens un instant sur l'hôpital. Allez-vous doter l'hospitalisation privée d'un budget global ?
Claude Évin : Mon intention est de mettre en place des règles du jeu dans le secteur privé qui soient équitables par rapport à celles que supporte le public. Il n'est pas normal, en effet, que tout un secteur de l'hospitalisation échappe à une régulation des dépenses, ou qu'il y ait de trop grandes différences de productivité. Techniquement, je ne sais pas encore comment cela va s'articuler. Les règles de constitution du capital et les règles de gestion n'étant pas identiques dans le public et dans le privé, je ne préconise pas forcément que soit recopié le budget global pour l'hôpital privé.
Le Panorama du Médecin : Les médecins libéraux sont eux aussi de plus en plus soumis à des contraintes. Pensez-vous que nous puissions concilier un exercice libéral de la médecine et un système de protection sociale socialisé ?
Claude Évin : Nous vivons dans cette contradiction et, comme je vous le disais tout à l'heure, un système de santé ne vaut que ce que vaut le système de protection sociale. Du bon fonctionnement de l'un dépend de la liberté de l'autre. Dans les pays ultralibéraux avec des systèmes de protection sociale entièrement privés comme les États-Unis, les médecins sont eux aussi soumis, et peut-être même plus qu'en France, à des préoccupations économiques qui leur sont imposées par les compagnies d'assurance.
Le Panorama du Médecin : Est-ce pour rechercher des voies nouvelles d'exercice que vous avez été le promoteur de l'expérience du centre de soins intégrés de Saint-Nazaire ?
Claude Évin : Je n'en ai pas été le promoteur. Ce centre est né de la démarche de médecins. Je n'ai fait qu'appuyer, parce que je croyais à leur projet, une demande émanant de professionnels. Je regrette d'ailleurs que le débat autour du centre ait été idéologique plutôt que pratique. Car cette expérience avait le mérite d'aborder un certain nombre de problèmes que nous n'avons pas encore résolus : le problème du financement de la médecine ambulatoire et de sa régulation, le problème de l'interaction entre prévention et soins curatifs notamment dans les régions défavorisées, le problème de l'installation de médecins qui arrivent trop nombreux sur le marché.
Le Panorama du Médecin : Beaucoup ont compris cette expérience comme une première étape vers une nationalisation de la médecine.
Claude Évin : Au cours de cette expérience, il n'a jamais été question de vouloir nationaliser la médecine et il n'est plus question aujourd'hui de supprimer l'exercice libéral de la médecine auquel les Français sont attachés.
Le Panorama du Médecin : L'expérience de Saint-Nazaire ne répondait-elle, selon vous, aux préoccupations actuelles de maîtrise des dépenses ?
Claude Évin : Ceux qui ont dit que la médecine pratiquée au centre de Saint-Nazaire coûtait plus cher que la médecine de ville traditionnelle n'ont jamais fourni de chiffres permettant de le prouver. Le centre avait accepté de mettre ses comptes sur la place publique. Il a été demandé d'arrêter l'expérience avant que le centre n'ait pu se justifier. La décision était donc politique et non économiques.
Le Panorama du Médecin : Pour vous, Saint-Nazaire doit se comprendre comme une expérience. Seriez-vous prêt aujourd'hui à en tenter d'autres ?
Claude Évin : Certainement. Je suis particulièrement intéressé par les modes d'organisation et je souhaiterais qu'il soit passé contrat, en accord avec les caisses et l'État, avec certains professionnels qui le désirent sur des objectifs de santé restant à préciser.
Le Panorama du Médecin : Comment allez-vous aborder le dossier du SIDA ? Les mesures actuelles de prévention vous semblent-elles suffisantes ?
Claude Évin : Dans ce domaine, il y a eu un bon travail commencé par Michèle Barzach. Je pense que la meilleure façon d'appréhender cette maladie, c'est d'abord et avant tout d'informer, dans un climat le plus serein possible pour ne pas accentuer les peurs et les exclusions, enfin d'évaluer de façon permanente les effets de telle ou telle mesure de prévention.
Parallèlement à ces actions tournées vers le public, nous devons aussi dégager des fonds pour la recherche. Les équipés françaises ont fait preuve de talent. Nous devons les soutenir
Propos recueillis par Fabienne Kaufmann