Interviews de M. François Fillon, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, dans "Le Parisien" du 30 septembre 1994, "Ouest-France" du 8 octobre, dans "Les Echos" du 10, et dans "Le Figaro" du 19, sur la rentrée universitaire et la politique de l'enseignement supérieur.

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Média : Le Parisien - Le Figaro - Les Echos - Ouest France

Texte intégral

30 septembre 1994
Le Parisien

Après la psycho l'an dernier, c'est la médecine qui draine aujourd'hui en masse les étudiants d'octobre 1994 ; 20 % d'effectifs de plus que l'an dernier ! Face à ce raz de marée, le ministre de l'Enseignement supérieur, François Fillon, propose une solution aux étudiants qui connaîtront des problèmes. Ils bénéficieront d'équivalences pour d'autres filières paramédicales…

Le Parisien : L'université connaît encore un afflux d'étudiants cette année. Ici et là, on craint une rentrée explosive…

François Fillon : Depuis vingt ans, on parle chaque année de rentrée explosive. Il est vrai que l'objectif des 80 % d'une classe d'âge au bac conduit l'université à connaître reflux d'étudiants importants, tant qui rend chaque rentrée très difficile. Mais nous avons, je le crois, préparé cette rentrée avec soin. Elle a déjà fait l'objet de mesures d'urgence prises par le Premier ministre en janvier dernier. Par ailleurs, nous avons engagé un effort maximum sur les universités sous-encadrées. Nous avons même tenté, avec, je le reconnais, des succès inégaux, de redéployer certains moyens. Enfin, j'ai conservé quelques moyens, même s'ils sont limités c'est le secret le mieux gardé de ce ministère pour faire face à des augmentations d'effectifs qui ne seraient pas conformes aux prévisions. Bref, la rentrée se présente dans de meilleures conditions que l'an dernier, même si des difficultés existent. Les universités qui connaissent le plus de difficultés sont les jeunes universités de province. Elles ont un retard qui ne peut être rattrapé rapidement.

Le Parisien : L'engouement vers les études de médecine est très important. Que prévoyez- vous pour les nombreux étudiants qui ne passeront pas le cap de la première année ?

François Fillon : Environ un étudiant sur dix inscrits en première année réussira à franchir ce cap. C'est une situation préoccupante. Nous allons d'abord travailler sur l'information des lycéens pour diminuer à l'avenir cet afflux vers la médecine. Il faut que ces jeunes soient prévenus, qu'ils connaissent les risques qu'ils prennent en s'inscrivant. Mais il faut aussi, et vous avez raison, que nous puissions offrir des équivalences, des issues, à des étudiants qui auront obtenu un niveau satisfaisant, même s'ils ne passent pas en seconde année du fait du numerus clausus. C'est déjà le cas dans plusieurs universités, pour ceux qui ont la moyenne et peuvent ainsi obtenir un demi-DEUG de biologie. L'accès aux professions paramédicales est aussi souvent facilité. Mais il faut aller plus loin et je prépare des mesures en ce sens.

Le Parisien : Si l'on regarde les Hauts-de-Seine, avec, d'un côté, Paris-X en train d'exploser dans des locaux étriqués et, de l'autre, dès 1995, Léonard-de-Vinci (la fac Pasqua) avec ses locaux spacieux et ses droits d'entrée de 30 000 F, a-t-on une image de l'université duale de demain ?

François Fillon : L'université de demain sera toujours une université publique. Laquelle représente la très grande majorité de l'offre d'enseignement supérieur. C'est le modèle. Les universités privées, qui existent depuis très longtemps, et même si elles peuvent proposer des formations intéressantes, restent toujours marginales. La crainte que pourraient avoir certains de les voir se multiplier n'est pas justifiée. Les collectivités locales sont plutôt engagées dans le soutien à l'université publique. Mais il y a des expériences nouvelles à tester et il est plus facile de le faire dans un cadre privé ou dans le cadre du statut dérogatoire des universités nouvelles. C'est pourquoi, je souhaite que les universités publiques bénéficient de telles facilités d'expérimentation.

 

8-9 octobre 1994
Éducation

François Fillon n'élude aucun des problèmes qui se posent en cette rentrée, mais il demeure confiant. Pour lui, la vraie question, c'est celle des débouchés. Le ministre de l'Enseignement supérieur s'explique.

Éducation : L'an dernier, des grèves d'étudiants avalent fortement agité la rentrée. Cette année, quelques signes de mécontentement sont déjà apparus. Êtes-vous inquiet ?

François Fillon : Non. La rentrée n'est ni plus, ni moins difficile que celle de l'année dernière ou des 5 ou 6 précédentes Je crois qu'elle a été mieux préparée. L'augmentation des effectifs est également plus faible que l'an passé, tout en restant élevée, 5,7 % de plus, contre 7 %. La hausse est conforme aux prévisions.

Éducation : On constate pourtant des problèmes, ici ou là ?

François Fillon : C'est exact. Avec la hausse des effectifs, continue depuis maintenant 6 ou 7 mars, il faut que les locaux suivent. Cette année, nous mettons en place 500 000 m 2, nouveau mais cela ne va jamais assez vite.

Éducation : Le manque de personnel entraîne aussi déjà des remous.

François Fillon : Pour les enseignants, grâce aux moyens d'urgence accordés en janvier, on arrive à peu près à maintenir le taux d'encadrement. Pour 95, le projet de budget, en augmentation de 5 %, permettra de créer 1 000 postes d'enseignants et 250 postes de non-enseignants. C'est plus que dans le budget initial de 94.

Éducation : La province semble moins bien dotée que Paris ?

François Fillon : Il est évident que les universités récentes sont moins bien servies que les grandes universités parisiennes. C'est pourquoi, en cette rentrée, non seulement j'ai réservé toutes les créations de postes aux universités sous-encadrées mais, en plus, j'ai redéployé une cinquantaine de postes de Paris vers la province.

Éducation : Cela va suffire ?

François Fillon : En volume général, oui. Mais comme la répartition des étudiants n'est pas toujours celle que l'on a prévue, on va avoir ici ou là des problèmes de sous-encadrement difficiles….

Éducation : … À la faculté des sciences d'Angers par exemple ?

François Fillon : Effectivement. Une mission d'urgence doit se rendre sur place étudier la situation. Il y a des secteurs où il y a des difficultés réelles et d'autres où l'on espère qu'un peu d'agitation permettra d'obtenir des moyens supplémentaires. Si cela s'avère nécessaire, je propose des moyens supplémentaires, en enseignants ou en crédits.

Éducation : C'est au sein du personnel non-enseignant que la tension paraît encore la plus vive ?

François Fillon : C'est sûrement une des situations les plus difficiles. Nous allons régler les cas liés à des afflux d'étudiants non prévus. Les autres ont déjà fait l'objet, en janvier, de discussions avec les présidents d'universités. Chacun sait à quoi s'en tenir.

Éducation : La surprise de la rentrée n'a-t-elle pas été l'afflux d'étudiants en médecine ?

François Fillon : Oui. C'est tout à fait inattendu. Dans un secteur où le numerus clausus ne permet qu'à 3 640 étudiants par an de poursuivre leurs études, comment expliquer une augmentation des inscriptions de près de 30 %, sinon par un retour vers des formations qui débouchent sur un métier ?

Éducation : Un engouement qui pose des problèmes ?

François Fillon : Pas d'encadrement en tout cas parce que les facultés de médecine ont été dimensionnées pour des nombres d'étudiants beaucoup plus élevés, à l'époque où l'on formait 15 000, 20 000 médecins par an.

Éducation : Mais les locaux manquent ?

François Fillon : La Nation a-t-elle le devoir de construire des locaux supplémentaires pour accueillir des milliers d'étudiants qui ne seront plus que 3 640 à la fin de l'année ? Sachant aussi que ce numerus clausus va être maintenu en l'état au moins pour les 5 ou 6 années prochaines.

Éducation : Dans le questionnaire Balladur, les jeunes ont souhaité que le rapprochement entre l'enseignement et les entreprises soit privilégié. Quel rôle peut jouer l'université ?

François Fillon : Il faut que nous puissions offrir davantage de formations qui débouchent sur des emplois. Mais, si l'on veut créer de nouvelles filières professionnalisées efficaces, elles doivent être proches du milieu économique. Il faut donc que celui-ci soit mieux associé à leur mise en œuvre. Mais on bute sur un problème législatif. La loi Savary de 1984, qui régit l'université, rend très difficile cette participation. Ce sera la tâche du prochain Gouvernement, après les élections présidentielles, que de faire évoluer cette loi.

Éducation : Les antennes universitaires peuvent-elles permettre le développement des filières professionnalisées ?

François Fillon : Oui, elles pourraient se spécialiser. Et, comme je crois beaucoup aux vertus de l'expérimentation, je souhaite que la nouvelle université qui va être créée en janvier 96 à Vannes-Lorient soit, justement, une université où l'on puisse tester ce type de formule.

Éducation : Les IUT n'ont-ils pas subi le contrecoup de l'affaire du Cip ?

François Fillon : Le nombre d'étudiants augmente un peu moins vite maintenant. On a laissé entendre aux jeunes, de manière erronée, que les formations courtes ne débouchaient pas un engouement qui pose systématiquement sur un emploi. Or, le taux de chômage des jeunes diplômés (bac + 2) est d'environ 9 % alors qu'il est de 25 % pour les jeunes pris dans leur globalité. En plus, cette année, il y a une innovation, avec une 3e année d'IUT dispensée sous le système de l'alternance.

 

10 octobre 1994
Les Échos

Aux universités en difficulté, le ministre de l'Enseignement supérieur promet des moyens supplémentaires, mais sous conditions. À la "communauté universitaire", François Fillon propose une "grande concertation" pour parvenir à une réforme de la loi Savary, mais sans calendrier d'application. Une réforme indispensable notamment pour "élargir le financement des universités aux partenaires économiques".

Les Échos : Quel est le climat général de cette rentrée universitaire 1994-1995 ?

François Fillon : Cette rentrée, comme celle des cinq dernières années, n'est ni plus ni moins difficile mais elle est, me semble-t-il, mieux préparée que les précédentes. Côté effectifs, les inscriptions continuent d'augmenter, mais un peu moins que l'an dernier (5,7 % contre 7 % l'an dernier). Cet accroissement est plus faible en 1 cycle qu'en 2 cycles (+ 8 %). Cet afflux pose des problèmes d'adaptation. En matière de locaux notamment. Ces difficultés sont, toutefois, de mieux en mieux résolues : 500 000 m2 supplémentaires ont été mis à la disposition des universités cette année. Les contrats de plan État-Régions permettront de reconduire cet effort pour 1995-1998. En matière de postes aussi. Là, compte tenu des mesures exceptionnelles prises en janvier dernier par Édouard Balladur, 1.625 postes ont été créés en 1994. Cela a permis en moyenne de maintenir le taux d'encadrement.

Les Échos : Les universités sont surchargées. Est-ce que des mesures supplémentaires d'urgence ne se justifient pas ?

François Fillon : J'ai conservé un certain nombre de moyens complémentaires pour faire face à des augmentations d'effectifs qui n'auraient pas été prévues. Car s'il est aisé de prévoir l'augmentation de la démographie étudiante, il est extraordinairement difficile de savoir à l'avance les choix des étudiants. Après les sciences de la communication, il y a eu l'an dernier un afflux massif d'étudiants en psychologie et sociologie. Cette année, la pression s'exerce sur l'histoire, les lettres mais aussi la médecine, pourtant une discipline avec numerus clausus. Ces moyens supplémentaires, inscrits ultérieurement dans un collectif budgétaire, ne sont pas automatiques mais soumis à un examen strict. Si un problème est constaté, une mission, composée de membres du cabinet et de l'administration se rend sur place, met à plat le budget de l'université et voit comment les moyens sont répartis. Des missions de ce type sont en cours à Angers, Montpellier ou Limoges.

Les Échos : Comment expliquer l'engouement des nouveaux inscrits pour les lettres, compte tenu de la faiblesse des débouchés ?

François Fillon : Dans la mesure où notre système éducatif reste dominé par la sélection par les mathématiques, cet afflux n'est pas incompréhensible. De fait, toutes les disciplines sont ouvertes aux élèves doués en mathématiques. Dans le cadre d'une démocratisation forte de l'enseignement supérieur, sans doute faut-il introduire une orientation mieux organisée. Mais, bien évidemment, il n'est pas question de mettre des barrières à certaines disciplines sans offrir d'autres possibilités aux étudiants. Nous travaillons actuellement sur trois pistes: une réorientation en cours d'année pour éviter l'échec, une diversification des filières et la professionnalisation de certaines autres. Sur ce troisième point, le cadre est fixé avec la réforme de la filière technologique. Il faut désormais le développer. Pour cela, il faut un effort budgétaire important mais ce n'est pas une condition suffisante. Je suis convaincu qu'il faudra aussi élargir le financement des universités, notamment aux partenaires économiques. Pour faciliter cette participation du monde économique, une évolution des structures universitaires est nécessaire. Le problème sera d'aménager la loi Savary.

Les Échos : Le Conseil constitutionnel avait recalé votre projet de loi en 1993. Renoncez-vous à toute réforme de l'université ?

François Fillon : La méthode que nous avions proposée a été refusée en 1993. Cependant, je ne renonce en rien. En accord avec Édouard Balladur, je vais lancer, à partir du mois de décembre, une grande concertation avec l'ensemble de la communauté universitaire. L'idée est de préparer les modifications nécessaires du financement et des structures de l'université, mais sans calendrier déterminé à l'avance, compte tenu des échéances électorales. Dans cette concertation, nous allons tenter de faire le tour de l'ensemble des modifications que la communauté universitaire, syndicats d'enseignants, syndicats d'étudiants, présidents d'université, etc. et le Gouvernement souhaitent apporter à la loi Savary. L'idée est de la faire évoluer dans un cadre le plus consensuel possible.

Les Échos : Êtes-vous optimiste quant à l'issue de cette concertation ?

François Fillon : Je suis sans a priori. La pression créée par la démocratisation de l'enseignement supérieur est telle sur les acteurs que l'idée d'une évolution fait son chemin.

Les Échos : Que pensez-vous des conclusions du rapport du député Jean de Boishue qui prône une régionalisation de la carte universitaire ?

François Fillon : Ce rapport explore une piste très intéressante. Comment mieux associer les collectivités locales aux premiers cycles universitaires ? Pour l'instant, elles participent seulement aux investissements, sans véritablement de règle du jeu, concertation ou négociation. Le comité interministériel d'aménagement du territoire de Troyes a commencé à combler ce vide. Le schéma régional de l'enseignement supérieur et de la recherche sera bientôt établi. Les régions et les universités devront se concerter. Leurs décisions seront "actées" en CIAT. Cela dit, je suis un peu sceptique sur la capacité des collectivités locales d'accroître leur participation financière dans le domaine universitaire. Actuellement, en face d'un budget de plus de 40 milliards de francs pour l'État, leur part n'excède pas 1,6 milliard.

Les Échos : La France compte 80 universités. A-t-elle atteint, selon vous, son taux "de couverture" maximal ?

François Fillon : L'essentiel de l'effort doit désormais être consacré à la modulation et au développement des structures existantes. Il faut se garder de la démagogie qui consiste à penser qu'une ville n'a aucune chance de se développer si elle n'a pas une université.

Les Échos : Qu'en est-il de la politique de contractualisation État-universités engagée sous le ministère Jospin ?

François Fillon : Nous signons régulièrement des contrats État-universités. Les changements apportés sont de deux ordres. J'ai voulu instituer des contrats portant à la fois sur la formation et sur la recherche. Et j'ai refusé, ce qui a provoqué quelques remous, d'inscrire des chiffres précis en matière de créations de postes dans ces contrats quadriennaux. Personne en la matière n'est capable de savoir quels engagements nous serons en mesure de tenir dans quatre ans. La crédibilité de l'État implique de ne pas prendre des engagements qu'on n'est pas sûr de pouvoir assumer.

Les Échos : Vous êtes, en ce qui concerne l'université, beaucoup plus discret que vos prédécesseurs et même que le ministre de l’Éducation, notamment dans vos relations avec les organisations syndicales enseignantes. Pourquoi une telle discrétion ?

François Fillon : Il y a une question de caractère et de méthode. La discrétion sied bien aux situations difficiles. Mais il y a aussi le fait que l'essentiel de l'effort d'adaptation est d'abord vécu par les établissements. Nous vivons dans un système beaucoup plus déconcentré que celui de l’Éducation nationale. Une université doit être autonome, pas un lycée. Dans ces conditions, un ministre de l'Enseignement supérieur autoritaire ne serait pas le meilleur atout. Pour le reste, on verra à l'heure du bilan ce qui a été modifié dans chacun des secteurs.

Je suis beaucoup plus optimiste qu'en arrivant dans ce ministère où j'ai trouvé une très grande résistance au changement. En fait, discours mis à part, les universités ont fait un effort d'adaptation énorme qui commence à porter ses fruits. Un des meilleurs exemples : le nombre d'élèves ingénieurs formés à l'université est aujourd'hui plus élevé que dans les écoles d'ingénieurs. Et les entreprises embauchent plus de jeunes formés à l'université qu'auparavant.

 

10 octobre 1994

Grenoble : un afflux difficile à gérer

Avec une progression de plus de 23 % en cinq ans de ses nouveaux bacheliers (22 381 élèves reçus en 1994 contre 18 178 en 1989), l'académie de Grenoble se classe parmi les plus performantes en matière d'accès au baccalauréat. Due pour près de la moitié aux baccalauréats professionnels, qui ne sont pas destinés à la poursuite d'études supérieures, cette croissance est également imputable pour 28 % aux baccalauréats scientifiques. D'où une forte demande d'inscriptions touchant l'université scientifique et médicale Joseph-Fourier (UJF- noble I).

Cette université concentre les dossiers chauds. La plus forte pression s'exerce sur un groupe de filières associant les sciences aux sciences humaines et sciences de la vie : le nombre de nouveaux inscrits augmente de 20 % dans le secteur santé, de près de 50 % en première année de géographie. L'engouement pour la biologie se confirme sur le second cycle, lui aussi en très forte augmentation. Cette situation conduit à organiser, dans certains premiers cycles, des cours jusqu'à 21 heures ! La palme des difficultés revient aux sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS), avec plus de 1 000 demandes d'inscriptions pour une capacité d'accueil de 250 nouveaux entrants.

Le dossier est aujourd'hui devenu explosif au point de voir les parents d'élèves forcer la porte des amphis. Le tribunal administratif de Grenoble a enregistré une centaine de recours émanant de candidats refusés en première année de STAPS et reprochant à l'université, outre une "sélection illégale", le fait d'avoir modifié ses critères d'inscriptions entre le retrait des dossiers  période où rien ne laissait prévoir un tel afflux et leur examen par la commission d'admission en juillet. Aux dernières nouvelles, le président de l'université, Daniel Bloch, aurait décidé de débloquer une soixantaine de places supplémentaires, sous réserve que les promesses ministérielles en moyens supplémentaires suivent.

 

19 octobre 1994
Le Figaro

La rentrée bat son plein dans l'enseignement supérieur : quelque 1 400 000 jeunes prennent ou vont prendre le chemin des universités dans les prochaines semaines, 500 000 autres se partagent entre les classes préparatoires, les filières courtes (BTS et IUT), les grandes écoles. Les effectifs ont augmenté au total de 80 000 environ. Tandis que plusieurs mouvements d'enseignants et d'étudiants proches de la gauche s'efforcent de déclencher une vague d'agitation, le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, François Fillon, doit présenter aujourd'hui les principales caractéristiques de l'année 1994-1995 lors d'une communication au Conseil des ministres. Nous l'avons interrogé.

Le Figaro. : Une université d'Ile-de-France a retardé sa rentrée d'une semaine, certaines organisations d'étudiants proches de la gauche manifestent aujourd'hui. Le contexte de la rentrée universitaire 1994 est-il vraiment explosif ?

François Fillon. : On assiste à de grandes disparités selon les régions, les disciplines et les cycles. Mais, dans l'ensemble, la progression des effectifs a tendance à ralentir, alors même que nous ouvrons 500 000 m2 de nouveaux locaux universitaires cette année, un chiffre énorme. Nous allons vers une diminution progressive du pourcentage d'augmentation du nombre des étudiants qui nous permettra désormais de travailler davantage sur le qualitatif.

Le Figaro : Où se situent les points chauds ?

François Fillon : Le nombre des universités où tout se passe bien est de loin le plus important. À Saint-Étienne, Angers, Nanterre notamment, existant, en revanche, des problèmes ponctuels. Nous nous sommes réservés des moyens d'ajustement. Il est seulement dommage que certains voient dans l'agitation la meilleure façon d'obtenir une aide, alors que j'ai depuis longtemps montré la volonté et la capacité de dialogue de mon ministère.

Le Figaro : Quand on parle du comportement imprévisible de certains bacheliers, évoque-t-on la ruée vers les études de médecine ?

François Fillon : En effet, ces formations enregistreront sans doute 25 % d'inscriptions supplémentaires en moyenne, alors que le nombre des places mises au concours en fin de première année reste stable. L'augmentation exceptionnelle de ce numerus clausus décidé l'an dernier était destinée à recevoir des étudiants issus des filières paramédicales. A-t-elle été perçue à tort comme un signal par les bacheliers de 1994 ? Je pense plutôt que cette "ruée" marque un retour des étudiants vers les filières débouchant sur des métiers.

Le Figaro : Reste la question des locaux…

François Fillon : Pour résoudre les problèmes de locaux, outre l'importance des locaux neufs ouverts, nous recourons à la location, qui permet, par ailleurs, de voir si les tendances observées à un moment donné sont durables. Mais une question importante reste posée : si des dizaines de milliers de jeunes se fourvoient dans des filières aux débouchés insuffisants et où ils n'ont aucune chance de réussir, la nation a-t-elle le devoir et les moyens d'investir des milliards pour accompagner ce mouvement ?

Le Figaro : La solution ne passe-t-elle pas par une meilleure orientation des bacheliers ?

François Fillon : En partie. La "surchauffe" des dernières années en psychologie et en sociologie s'est atténuée parce que tout le monde les enseignants, les organismes d'information et d'orientation et les ministères, la presse a fait passer le message. Mais je crois qu'il faut aussi revoir l'éventail des choix proposés à l'université. L'étudiant privilégie les filières qui lui paraissent présenter les meilleures chances d'insertion professionnelle. La vraie formule est d'ouvrir de nouvelles filières professionnelles orientées vers l'entreprise.

Le Figaro : Pourtant, les sections de techniciens supérieurs, filières professionnelles par excellence, n'ont plus la cote…

François Fillon : C'est la conséquence de messages désastreux relatifs au chômage des jeunes diplômés. Les sondages montrent que 80 % des étudiants sont désormais persuadés qu'ils n'auront pas d'emploi à leur sortie de l'université, ce qui les incite à se réfugier dans des études longues. Pourtant, fin 1993, le chômage était de 9 % chez les bac + 2 et au-delà, contre 24 % en moyenne. Une chose est exacte, ce taux de chômage des diplômés est passé de 5 % à 9 % en six ans et beaucoup d'entreprises ont succombé à la tentation d'embaucher des bac + 4 ou bac + 5 là où ils prenaient jusqu'alors des bac + 2 ou bac + 3. La reprise économique devrait permettre de revenir à un comportement plus sain.

Le Figaro : Vous prévoyez donc une relance de la demande de formations supérieures professionnalisées ?

François Fillon : Personne ne peut prétendre que notre système social et économique pourra supporter que 80 % des jeunes Français fassent tous des études supérieures longues. La plupart d'entre eux souhaitent apprendre un métier. C'est possible dans le cadre universitaire public, à condition, par exemple, de développer des formations en alternance, montées en coopération étroite avec les entreprises, etc. Si l'université, après s'être ouverte au plus grand nombre, ne veut pas répondre à ce nouveau défi de sa révolution culturelle en s'ouvrant à l'entreprise, l'évolution se fera en dehors d'elle, comme ce fut déjà le cas avec l'apparition des grandes écoles à la fin du XVIIIe siècle.

Le Figaro : Comment développer de telles formations ?

François Fillon : Il faudra que les entreprises et les branches professionnelles participent activement à la création de ces formations professionnelles, pas seulement financièrement, mais aussi en fournissant des intervenants, en permettant l'utilisation de leurs ateliers et le recours à leurs techniques… La liste des expériences universités-entreprises réussies s'allonge chaque jour. Reste à passer à la systématisation, en améliorant le contexte réglementaire et législatif.

Le Figaro : Tout le monde est-il mûr, en France, pour la coopération entre université et entreprise que vous préconisez ?

François Fillon : En matière de stages, on sent très bien que beaucoup d'entreprises sont prêtes à consentir un effort, dans la mesure où elles sont persuadées que celui-ci va déboucher sur une amélioration de la qualité de leur recrutement. De même, nombre d'universitaires ont compris que l'enseignement supérieur doit se préoccuper d'insertion sociale et professionnelle sans pour autant sacrifier ses autres missions, dans le domaine de la transmission des cultures notamment… Et le Premier ministre m'a autorisé à consulter la communauté universitaire sur le devenir de notre enseignement supérieur. 
La concertation se déroulera à partir du rapport d'un groupe de travail, qui me sera remis à la mi-janvier, mais elle ne débouchera, dans l'immédiat, sur aucune décision compte tenu des échéances électorales.

Le Figaro : Cette volonté d'aller de l'avant est-elle compatible avec l'état de santé de nos universités ?

François Fillon : Je suis beaucoup plus optimiste qu'il y a dix-huit mois quant à l'avenir : alors qu'on parle de crise universitaire, il est paradoxal de voir que notre université publique gagne du terrain de jour en jour, elle forme désormais davantage d'ingénieurs que les grandes écoles, le nombre des filières universitaires appréciées des employeurs ne cesse d'augmenter et j'inaugure régulièrement de nouveaux bâtiments. Il ne lui manque, pour remplir pleinement son rôle, qu'un système de gestion plus solide, une meilleure orientation basée sur une éducation des lycéens aux choix professionnels et, je le répète, une plus grande ouverture au monde de l'entreprise.

Le Figaro : Le bonheur des universités va-t-il faire le malheur des grandes écoles ?

François Fillon : Non, les grandes écoles garderont une place de choix dans notre enseignement supérieur, car il faut une diversité et elles jouent un rôle irremplaçable. Mais c'est à leur tour d'évoluer pour faire face à la concurrence des universités.