Interviews de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO, à France-Inter à RTL et à France 2 le 12 avril 1994, sur les positions de Force ouvrière face à la méthode du référendum employé à Air-France et face aux projets de loi sur l'emploi et la Sécurité sociale.

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Média : France Inter - RTL - France 2

Texte intégral

Mardi 12 avril 1994
France Inter

A. Ardisson : La méthode Blanc vous réjouit-elle ?

M. Blondel : À situation exceptionnelle, méthode exceptionnelle. Toute l'erreur consisterait à généraliser la chose : il ne faut pas faire d'un cas particulier une généralité. Il y a eu une grève sérieuse, FO en était l'initiatrice. Cette grève s'est terminée par le départ de M. Attali. M. Blanc a utilisé une méthode de consultation du personnel qui a été respectueuse des syndicats. Il y a eu discussion avec les syndicats. Seulement, il a dit : "sur mon plan, ou vous êtes tous d'accord pour l'entériner, ou alors je ferai un référendum". Certains syndicats ont estimé qu'il fallait faire un référendum. Nous étions d'accord avec la proposition : la pilule est amère, mais il faut sauver l'entreprise et nous avons besoin d'une vingtaine de milliards de capitalisation. Nous les avions obtenus. À partir de ce moment, même si ça a un caractère exceptionnel, c'est un succès aussi pour FO.

A. Ardisson : N'est-ce pas un moyen de vous mettre au second plan ? N'évoluons-nous pas vers un système à l'allemande qui instaure une consultation avant le déclenchement d'une grève ?

M. Blondel : Qui vous dit que nous ne le faisons pas ? Avant de lancer une grève, on consulte au moins nos adhérents. C'est le minimum démocratique.

A. Ardisson : Vous étiez considéré comme le mandataire des salariés.

M. Blondel : Nous le sommes en permanence. Le référendum est éphémère. Il ne donne aucun droit légal. C'est nous qui contractons, tandis que le référendum n'est pas un contrat et n'a aucune valeur. Celui qui est le plus en difficulté aujourd'hui s'appelle M. Blanc. Il a un succès absolument extraordinaire. Il est tellement porteur des espérances du personnel que s'il faillit, il n'a pas le droit à l'erreur. S'il fait une erreur, c'est sûr, le personnel se retournera contre lui. En plus, le gouvernement se retournera aussi. On pourrait assimiler ce référendum à un programme qu'a présenté le président de la compagnie. Le personnel a souscrit à ce programme. Je ne suis pas gêné : nous faisons 40 % aux élections. Contrairement à ce qu'on raconte, les syndicats sont importants à Air France. C'est un des secteurs où il y a le plus de représentation syndicale, en taux de syndicalisation. Nous faisons 40 %, je ne suis donc pas étonné du résultat puisque nous avions appelé à voter oui. À la limite, je peux m'enrichir du succès du référendum. Je ne le fais pas parce que je ne pense pas que ce soit une bonne méthode que de généraliser. C'est une situation exceptionnelle.

A. Ardisson : B. Bosson y voit le succès de la méthode Balladur.

M. Blondel : C'est nous qui avons lancé le conflit. Je n'accepte pas qu'on conteste la force des syndicats parce que je me souviens qu'on me disait que j'étais en train de bloquer l'économie de la France. Regardons de plus près : E. Balladur a aidé au financement. Il faudra qu'il tienne les engagements, même si l'Europe n'est pas d'accord. Sinon, le référendum se retournera à la minute.

A. Ardisson : Vous n'excluez pas d'autres grèves ultérieures ?

M. Blondel : Dans le référendum, il n'y a pas de remise en cause du droit de grève ! C'est une tentation qu'aurait pu avoir le président Blanc et je lui ai fait savoir que nous ne l'accepterions pas. Quand il a été président de la RATP, on a eu quelques différends à ce sujet. M. le président veut stimuler les gens : il a raison. C'est un phénomène de motivation. Arrêtons de jouer sur le "mot blanc" : cela devient ridicule ! "Le chèque en Blanc", "le noir et Blanc"…

A. Ardisson : Que vont faire les syndicats à propos de la loi quinquennale ?

M. Blondel : C'est cela, la méthode Balladur ! J'ai toutes réserves contre la loi quinquennale : les postulats sont faux, c'est de l'ultra-libéralisme en matière de flexibilité, ce n'est moyen de sortir de la situation. Je vais contester la majeure partie des décrets. Je remilite. Je vais mobiliser sur ces problèmes.

A. Ardisson : Dès qu'un décret tombera, ça repartira ?

M. Blondel : Peut-être avant. On ira voir le ministre en lui disant "attention, voilà les conséquences si on les accepte pas". On verra s'il s'entêtera.

A. Ardisson : Si la clause sociale ne figurera pas dans le rapport final signé aujourd'hui à Marrakech, peut-on espérer qu'elle y figure dans le cadre de l'OMC ?

M. Blondel : J'espère bien. Je suis un peu déçu. C'est la France qui a pris la première place dans ce débat, avec les États-Unis. J'en étais assez satisfait puisque c'est à la demande des organisations syndicales, notamment de FO. On raconte beaucoup d'histoires à propos de la clause sociale : on en fait un monde sans avoir précisé ce dont il s'agissait. Si nous sommes d'accord pour refuser le travail des enfants ou des prisonniers – en Chine, il y a 20 millions de gens qui font du travail forcé –, le complément, c'est que ceux qui travaillent aient le droit de se constituer en syndicats et de négocier leurs conditions de travail et de revenus. Il ne s'agit pas de faire un SMIC mondial : c'est de l'hérésie. Il s'agit en fait de donner la possibilité à ceux qui sont des producteurs de pouvoir discuter de leurs conditions de travail et de revenus, de manière à faire que ce soient les travailleurs de ces pays qui s'enrichissent, pas leurs dirigeants. On ne peut pas être pour la clause sociale pour les pays en voie de développement et mettre de la flexibilité chez nous. Sinon, c'est du protectionnisme. Il faut que nous appliquions les normes, voire des normes supérieures, puisque nous sommes des pays plus avancés.

A. Ardisson : Un document vous a été soumis sur l'assurance-maladie.

M. Blondel : J'ai été amené à préciser au gouvernement qu'il y avait trois points sur lesquels il ne fallait pas modifier les choses radicalement en France : le SMIC, l'école laïque et la Sécurité sociale. Il a déjà touché au SMIC et à l'école laïque. Il veut toucher à la Sécurité sociale. On nous présente un document qui se veut gentil. Quand on le regarde de l'intérieur, c'est un véritable éclatement de la Sécurité sociale, un prémisse de démantèlement et son contrôle par le Parlement on donne encore de moins en moins d'autonomie au régime de Sécurité sociale. Si nous en restons là, il y aura des remous.

A. Ardisson : Il ne faut pas toucher aux tabous ?

M. Blondel : Ce n'est pas une question de tabous ! C'est la base même du pays. On ne remet pas ces choses en cause. On les fait évoluer avec délicatesse.

 

Mardi 12 avril 1994
RTL

J.-J. Bourdin : Vous allez tout faire pour limiter l'usage de tels référendums ?

M. Blondel : La voie référendaire a été utilisée par C. Blanc car il n'a pas eu la signature de toutes les organisations syndicales. Dans son esprit, il ne remettait pas en cause la démocratie par délégation, le droit du syndicat d'engager les gens.

J.-J. Bourdin : Plusieurs entreprises, avant Air France, avaient déjà eu recours au référendum.

M. Blondel : Oui, sur des problèmes particuliers et notamment sur les problèmes dérogatoires au code du travail en matière d'emploi.

J.-J. Bourdin : Vous dites : "prudence sur le référendum, attention, ne généralisons surtout pas" !

M. Blondel : Oui, et même plus : attention danger ! D'autant plus que les accords qui ont été signés de cette façon et qui sont détenus par la Délégation à l'emploi, nous n'arrivons même pas à en avoir connaissance, car la plupart du temps, ça n'amène pas de solution au problème et les entreprises licencient quand même.

J.-J. Bourdin : Ces consultations sont organisées pour faire admettre des réductions de salaires, des changements d'horaires de travail et encore des suppressions d'emplois ?

M. Blondel : Oui. On dit ceci : il faut que vous acceptiez ce genre de chose pour que nous maintenions les emplois, sinon nous allons licencier. Comment voulez-vous que des salariés n'aient pas le sentiment que ça peut être d'abord eux qui seront licenciés, voire leurs voisins de travail ? Il y a une sorte de solidarité qui joue un peu dans la misère. Et donc, ils acceptent des choses qu'en temps ordinaire ils n'accepteraient pas. Quand, en plus, les syndicats, considèrent qu'en effet, c'est délicat et qu'ils ne peuvent pas aller à contre-courant, ils acceptent le référendum.

J.-J. Bourdin : Ne craignez-vous pas une multiplication de référendums ?

M. Blondel : Ingérable, et juridiquement, le référendum n'a aucune valeur. Ce n'est pas parce que vous dites accepter une remise en cause d'un acquis conventionnel ou législatif, que le référendum l'emporte sur la loi ou sur la convention. Ce sont les organisations syndicales qui sont signataires de la convention. Il n'y a qu'elles qui peuvent modifier les conditions.

J.-J. Bourdin : Voyez-vous dans le référendum, une limitation du rôle des syndicats ?

M. Blondel : C'est très exactement ce que je veux contrer. J'insiste sur le fait qu'Air France était dans une situation tout à fait particulière, il y allait de l'existence, et surtout, de la sollicitation d'une série de concours. Aller chercher 20 milliards au gouvernement par les temps qui courent, c'est un exploit. Il s'agit donc d'une compagnie nationalisée, importante. Je ne dis pas que je suis content du référendum, encore que sur le résultat, puisque les miens avaient appelé à voter "oui", ils ont aussi gagné. Mais ce qui est clair, c'est que la généralisation ne pourrait que bloquer le dialogue social.

J.-J. Bourdin : Mais à Air France, la base a pris en mains son avenir.

M. Blondel : Non !

J.-J. Bourdin : La masse des salariés en tout cas.

M. Blondel : Soyons clairs ! ce n'est pas l'autogestion. C'est C. Blanc qui, aujourd'hui, est le roi de la fête.

J.-J. Bourdin : E. Balladur vient de faire publier un communiqué en disant "que c'était sa méthode qui venait de triompher."

M. Blondel : Si c'est cela, c'est une belle erreur. D'abord, C. Blanc, qui est le roi de la fête aujourd'hui, n'a pas le droit à l'erreur. Car il a un capital de confiance qu'il a sollicité, le personnel le lui a donné mais le personnel attend. Il est fort probable que si le plan ne se déroule pas comme il s'est engagé, C. Blanc aura des ennuis. Rien ne met en cause le droit de grève etc. Cela peut lui revenir dans le nez à toute vitesse et il risque aussi de se faire virer de l'entreprise par le personnel. Quant à E. Balladur, je ne sais pas ; j'ai lu une dépêche où on disait que M. Balladur se félicitait de la méthode Balladur. Mais c'est quoi la méthode Balladur ? C'est qu'il y ait une grève aussi dure que celle que nous avons faite, pour ensuite mettre en avant cette notion de référendum ? Si c'est ça, ça fera deux erreurs de suite. 1/ c'est les grands messes au niveau international interprofessionnelles, qu'organise E. Balladur, qui bloquent et qui grippent les négociations dans toutes les entreprises, dans tous les secteurs d'activité. Mais si de surcroît, on initie la notion de référendum, ça va être la bagarre, je le dis clairement. 2/ Ce sera l'échec absolu, tout se passera dans la rue. Il n'y aura aucune stabilité sociale.

 

Mardi 12 avril 1994
France 2

D. Bilalian : FO était partisan du oui, mais ce référendum vous passe par-dessus la tête ?

M. Blondel : Pourquoi voulez-vous qu'il me passe au-dessus de la tête, je constate tout simplement que la position prise par l'organisation syndicale à l'intérieur de cette entreprise, dans une situation exceptionnelle, a été confirmée par une consultation de l'ensemble des salariés. Mais je n'en tire pas gloire, moi je ne suis pas pour le référendum, je considère qu'il faut éviter ce genre de chose aussi pour la démocratie des délégations. Ceci étant, celui qui a la plus grande responsabilité maintenant, c'est C. Blanc, parce que maintenant, il a un élément de confiance. Imaginez l'inverse ! Demain on va faire un référendum pour chasser tel ou tel président ? allons, ce n'est pas sérieux, il faut ramener cela à sa dimension.

D. Bilalian : Et si on voulait étendre ce procédé par référendum, par exemple à des sociétés bloquées comme la RATP, la SNCF ?

M. Blondel : Mais où voyez-vous que la RATP et la SNCF sont bloquées ?

D. Bilalian : Dans la réforme des statuts, par exemple, pour ce qui concerne la RATP, C. Blanc lui-même a buté sur cette réforme.

M. Blondel : Oui, d'ailleurs, au passage, je reconnais bien quelques responsabilités dans cette réaction, tout comme dans la grève qui a conduit à la désignation de C. Blanc, il faut bien comprendre que les syndicats ne sont pas débordés aujourd'hui, quand ils s'expriment, on a l'air de les montrer du doigt, on les conteste, ils sont trop forts, mais maintenant, quand les syndicats prennent une position, on va vérifier si cette position correspond à l'expression du moment des salariés. Je rappelle que, pour l'instant, le référendum n'a pas de valeur légale. Il va falloir modifier le contrat collectif, et là ce sont les organisations syndicales qui le feront par délégation. Je voudrais être précis sur cette affaire, c'est une démarche exceptionnelle, compte tenu qu'il s'agit d'Air France, compte tenu qu'il fallait 20 milliards. On peut comprendre, mais cela ne peut pas être généralisé, ce serait une erreur fondamentale.

D. Bilalian : P. Bosson a dit que c'était une réussite d'E. Balladur, est-ce la réussite d'E. Balladur ou de C. Blanc ?

M. Blondel : Il faut rendre à César ce qui appartient à César. C'est C. Blanc qui a mené cette affaire, cela veut dire que le choix de E. Balladur n'était pas mauvais, mais soyons clair sur le reste, E. Balladur n'a d'ailleurs pas intérêt à considérer que c'est la pratique de sa politique, parce que nous avons lancé une grève le 12 octobre et qu'elle a bloqué l'économie du pays. Si c'est à porter à l'actif de E. Balladur, moi je veux bien, mais en tout cas je ne lui affecte pas. Je pense que E. Balladur a autre chose à faire que de s'associer aux péripéties d'une entreprise particulière.