Interviews de M. Claude Evin, ministre de la solidarité et de la santé et de la protection sociale, dans "Paris-Match" du 20 avril et dans "France-Soir" du 27 avril 1989, sur sa proposition de nouvelles cotisations de solidarité sur tous les revenus et les problèmes en matière de santé.

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Intervenant(s) : 

Média : Paris Match - France soir

Texte intégral

20 avril 1989
Paris Match

Le ministre de la Santé, Claude Évin, face aux problèmes de société. Il annonce de nouvelles retenues de solidarité sur tous les revenus

Le budget colossal de la protection sociale

"L'ensemble du budget de la protection sociale : assurance maladie, retraite, politique familiale, accidents du travail, etc., dépasse le Budget de l'État (1 300 milliards de francs contre 1 000 milliards). C'est beaucoup mais c'est un choix de société. Les Français veulent un système fondé sur une large solidarité. À nous d'organiser la protection sociale en conséquence pour éviter que tout le système n'éclate. Étant ministre de la Solidarité, mon ambition est aujourd'hui de le pérenniser dans un souci d'équité en le gérant mieux."

Les cotisations vont-elles encore augmenter ?

"A priori, personne ne souhaite augmenter les prélèvements. Moi non plus, je ne le souhaite pas. Mais pour payer les retraites, de nouveaux prélèvements seront nécessaires. Aussi faut-il rendre plus juste notre système de cotisations. Actuellement, les cotisations ne pèsent que sur les revenus du travail (salaires, revenus professionnels). Il faut faire contribuer également les revenus du capital (actions, obligations…) et les revenus de remplacement. En prélevant sur tous les revenus et pas sur les seuls revenus du travail, on peut recueillir les sommes nécessaires avec des taux de prélèvement deux fois moins élevés. Je consulte actuellement les organisations syndicales et professionnelles pour définir la forme de ce nouveau prélèvement."

Le déficit inquiétant de l'assurance maladie

"L'assurance maladie représente un budget de 400 milliards de francs. C'est deux fois plus que celui de l'Éducation nationale. Depuis trois ans, elle affiche un solde négatif, sauf en 1987, mais s'il y a eu cette année-là un excédent, c'est le résultat des mesures que M. Séguin avait prises, diminuant les remboursements des personnes les plus démunies. Je me refuse, moi, à équilibrer les comptes de cette manière. Mon objectif, c'est de maîtriser les dépenses de santé. Si les dépenses de santé ne sont pas régulées, notre système de protection sociale sera remis en cause. Or, notre excellent système de santé ne vit que parce que tous peuvent y accéder grâce à la Sécurité sociale. Maîtriser les dépenses de santé, c'est possible. Une bonne médecine n'est pas automatiquement dispendieuse. Une médecine soucieuse d'économie n'est pas une médecine qui renonce à soigner. Dans l'intérêt du malade, elle ne doit pas multiplier les prescriptions, les analyses, les actes techniques. Elle doit accepter de s'évaluer, de se remettre en cause dans son comportement et ses structures."

Les droits des malades seront renforcés

"Le malade, on l'oublie trop souvent, doit être la préoccupation première de la médecine, de l'hôpital et de la Sécurité sociale. C'est pourquoi nous préparons un projet de loi sur les droits des malades : respect du consentement préalable du patient, droits à son information et à l'accès à son dossier médical, simplification de ses possibilités de recours lorsqu'il y a litige ou problème."

Les Français ne veulent plus mourir

"Au fond de chacun d'entre nous, il y a cette peur de la souffrance et de la mort. C'est également autour de cette angoisse que notre système de santé doit s'organiser et s'adapter. Cependant, plus on met à la disposition du public des traitements sophistiqués, plus le public en attend l'impossible. Chacun de nous demande en fait aux hôpitaux, aux médecins, aux infirmières, aux médicaments de l'empêcher de mourir. Or, c'est un pari impossible. Mais si on veut comprendre en profondeur le malaise qui se manifeste parfois dans notre système de soins, il faudrait accepter de réfléchir à cette peur que nous avons tous."

Les infirmières en colère

"Elles ont été trop longtemps ignorées. Elles n'avaient pas connu de revalorisation de leur profession depuis plus de quinze ans. Je suis le premier des ministres à le faire. Qu'elles aient aujourd'hui le sentiment que je n'ai pas encore répondu totalement à leur attente, je le comprends. Elles demandent aussi une reconnaissance, un plus grand dialogue à l'hôpital, des responsabilités accrues. On en discute actuellement dans les hôpitaux."

Les maladies cardio-vasculaires : le gouffre

"Elles sont la conséquence de notre mode de vie. Elles coûtent actuellement de loin beaucoup plus cher à soigner que le cancer ou le sida. Pour lutter contre ce fléau, une bonne politique de prévention devrait être mise en place. Or pour la prévention, la France est la lanterne rouge de l'Europe : on y boit, on y fume plus qu'ailleurs et on s'y tue plus en voiture. La France doit se ressaisir. La prévention va devenir une véritable priorité nationale."

Les médecins sont trop nombreux

"Il y a aujourd'hui 160 000 médecins dont 20 000 ont du mal à s'installer en libéral. Il est vrai qu'au cours des années passées, la France a formé trop de médecins. Mais la répartition des médecins est mal équilibrée. Nous avons trop de médecins en ville alors qu'il y a des postes vacants à l'hôpital. Je souhaite rééquilibrer cette disparité. C'est la raison pour laquelle j'ai entrepris la revalorisation des médecins hospitaliers."

Les médicaments : toujours plus

"Les Français ont pris l'habitude de consommer trop de médicaments et, de surcroît, ils les consomment mal. Certains avancent même que dix pour cent des hospitalisations résultent de la mauvaise utilisation des médicaments. Or, a qualité d'une ordonnance ne s'apprécie pas à sa longueur. Aux scientifiques aussi de faire le ménage car les laboratoires sortent trop souvent des nouveaux produits identiques à ceux qui existent et plus chers."

Des pharmaciens, pas des épiciers

"Les pharmaciens jouent un rôle social très important mais je souhaite que leur mode de rémunération soit réexaminé, qu'ils soient moins commerçants et davantage prestataires de services."

La réforme des hôpitaux en chantier

"Redonnons davantage de responsabilités aux gestionnaires des hôpitaux afin qu'avec l'ensemble des personnels, médecins et non-médecins, ils puissent mieux répondre à la demande des malades. Accordons-leur une plus grande autonomie dans un souci d'efficacité et de qualité. C'est ce que nous allons faire."

Les retraites en péril

"Le budget des retraites, qui est d'environ 500 milliards de francs, est en augmentation constante. La date cruciale se situera entre 2005 et 2010. Elle correspond au baby-boom des années 45-50. Mais dès maintenant, nous avons un besoin permanent de financement lié au fait que le nombre des cotisants n'augmente pas au même rythme que celui des retraités. Ajoutez à cela l'allongement de la durée de la vie : un an tous les quatre ans pour les femmes, un an tous les cinq ans pour les hommes. De ce fait, le temps de versement des pensions vieillesse augmente alors que diminue celui de l'activité des cotisants. Mon objectif, c'est de maintenir notre système de retraite par répartition et que ceux qui ont cotisé voient leur retraite assurée. C'est un impératif de solidarité."

Sida : le préservatif ou la fidélité

"Contrairement ce que certains avancent, l'épidémie est loin d'être enrayée. Il est très difficile de donner le nombre de séropositifs et d'en mesurer l'évolution. Rien ne permet de dire que leur nombre ne progresse plus. Il faut donc rappeler sans cesse que les seules armes sont le préservatif ou la fidélité. Quant au nombre de séropositifs qui ont développé effectivement la maladie, il augmente moins vite, c'est vrai, chez les homosexuels, mais de plus en plus vite chez les toxicomanes et dans la population hétérosexuelle à partenaires multiples. Il n'y a là rien de rassurant Je souhaite qu'on puisse ralentir puis enrayer cette évolution mais les savants nous disent que nous n'aurons malheureusement ni vaccin ni traitement avant cinq ou dix ans. Le professeur Escande, qui a déclaré que l'épidémie était enrayée, ne s'est basé sans doute que sur l'activité de son service, ce qui est à mon avis une vue très parcellaire des choses."

Le stress, la maladie du siècle

"Le stress est une réalité. Je constate aujourd'hui une consommation abusive de tranquillisants et de calmants de toute sorte. Bien qu'il s'agisse de comportements difficiles à modifier, il faut responsabiliser les citoyens et les médecins pour lutter contre cette forme de dépendance."

Les syndicats hospitaliers : un casse-tête

"Dans les trois mille établissements hospitaliers publics, il y a une très grande atomisation de la représentation syndicale. Les quatre-vingts catégories de personnels hospitaliers sont représentées chacune par une multitude de syndicats, d'associations, de groupements, de coordinations. Les sages-femmes ont huit organisations différentes, les praticiens hospitaliers trente-quatre ! Chacun se positionne par rapport à l'autre. Dès que l'on bouge sur une catégorie, cela perturbe les autres. C'est kafkaïen. Moi, je dois garder la cohérence et l'équité entre toutes les catégories. S'il est important d'entendre cette diversité, il faut reconnaître qu'il est difficile de passer des accords avec chacune des associations concernées. Pour cette raison, j'ai considéré que les interlocuteurs les plus représentatifs restaient quand même les confédérations syndicales, d'autant plus que 70 % des personnels avaient voté pour l'une ou l'autre d'entre elles en avril 1988."

 

27 avril 1989
France-Soir

Cotisations accrues pour l'assurance vieillesse

Le ministre de la Santé, Claude Évin, sera ce soir l'invité de Claude Sérillon pour une "Edition spéciale" consacrée au coût de la santé des Français. Hier, ceux-ci découvraient qu'ils avaient en moyenne dépensé 8 270 F par personne en 1988, et même 15 000 F pour les plus de 60 ans. Le déséquilibre entre les actifs et les retraités s'aggrave chaque année.

Face au nouveau dérapage prévisible du budget social de la nation, "France-Soir", a demandé à Claude Évin les mesures préventives qu'il envisage, c'est-à-dire ses priorités. S'il lui paraît possible de maîtriser les dépenses d'assurance-maladie par une meilleure gestion, il ne voit pas comment il pourra affronter l'augmentation des retraites sans recourir de nouveau à un prélèvement obligatoire.

France-Soir : L'ensemble des professions de santé revendiquent de meilleurs salaires ; les Français consomment de plus en plus de soins remboursés par la sécurité sociale les retraités sont de plus en plus nombreux et les actifs de moins en moins. Suivant quelles priorités comptez-vous résoudre cette quadrature du cercle ?

Claude Évin : Il n'y a évidemment pas de solution atteint près de 1 400 milliards de francs, contre 1 067 milliards pour le budget de l'État. Ces simples chiffres montrent la complexité du système.

Un plan de trois ans

France-Soir : Reprenons donc les dossiers dans l'ordre. La grogne généralisée des professions médicales continue. De quelle enveloppe disposez-vous encore pour satisfaire les revendications ?

Claude Évin : Je ne raisonne pas en terme d'enveloppe. Un processus de revalorisation a été engagé avec l'accord du 21 octobre dernier pour les infirmières, il se poursuit pour les autres professions. J'ai proposé un plan de trois ans de modernisation du système de santé au Conseil des ministres. Nous travaillerons donc sur les trois années à venir, et les effets au niveau de la vie dans les hôpitaux ne peuvent se faire sentir que progressivement.

France-Soir : Prenons un exemple concret. Les infirmières – en majorité des jeunes femmes - ne sont pas remplacées dans les services hospitaliers durant leurs congés de maternités, alors que les institutrices, par exemple sont à l'Éducation nationale. Êtes-vous prêt à créer les 9 000 postes nécessaires pour satisfaire ce besoin ?

Claude Évin : Le problème des congés maternité est réel. Pourtant, il ne s'agit pas de savoir si je suis prêt à le résoudre ainsi mais de savoir où je peux trouver les moyens financiers pour le faire. De plus, ce n'est pas un besoin que l'on peut gérer en créant 9 000 postes au niveau national. C'est donc au niveau des établissements hospitaliers et au travers de la plus grande autonomie des chefs d'établissement qu'il faut chercher des solutions.

"Moderniser le système"

France-Soir : Mais d'une façon générale, à combien chiffrez-vous votre marge de manœuvre financière ?

Claude Évin : Il ne s'agit pas de rajouter des crédits supplémentaires globalement. Quand l'assurance-maladie atteint 400 milliards de francs, soit deux fois le budget de l'Éducation nationale, il vaut mieux chercher comment mieux repartir, mieux gérer ces dépenses plutôt que de s'interroger sur la somme qu'il faut ajouter.

France-Soir : Mais où faire des économies ? En réduisant les remboursements ?

Claude Évin : Justement, non. Il s'agit de moderniser le système pour améliorer son fonctionnement. Mais la seule solution n'est pas de réduire les prestations comme a voulu le faire M. Séguin. Pour les hôpitaux publics, peut-être faut-il réfléchir à une meilleure gestion des installations. Pour la médecine de ville, la convention médicale est actuellement en négociation entre les syndicats de médecins libéraux et la Sécurité sociale : J'ai clairement exprimé que le gouvernement ne pourra approuver le texte de la convention que dans la mesure où l'évolution des dépenses de médecine de ville sera réellement maîtrisée. Aux partenaires sociaux de mettre en place des mécanismes efficaces assurant une réelle régulation des dépenses. La négociation est en cours, je ne peux vous en dire plus.

France-Soir : Il y aura 200 000 médecins en France en l'an 2000, est-ce trop ?

Claude Évin : Les syndicats de médecins eux-mêmes commencent à exprimer leur inquiétude de manière de plus en plus pressante. L'évolution de la démographie médicale augmente les dépenses de santé et diminue les revenus des médecins. Sans doute y a-t-il aujourd'hui trop de médecins de ville, et dans le même temps, il y a 2 700 postes vacants dans les hôpitaux généraux. Là encore, j'attends de la convention médicale qu'elle me fasse des propositions d'autorégulation. De la même façon, la profession devra se pencher sur les différences de densité médicale. Schématiquement, il y en a trop dans le sud de la France, et pas assez dans le Nord.

France-Soir : Reste le dernier dossier : l'assurance-vieillesse…

Claude Évin : Là il ne s'agit plus, comme pour l'assurance-maladie, d'un problème de gestion, mais d'un déséquilibre structurel. L'arithmétique en est simple. L'espérance de vie augmente d'un an, tous les quatre ans, pour les femmes et tous les cinq ans pour les hommes. On commence à avoir une activité salariée de plus en plus tard et l'on part à la retraite de plus en plus tôt. Résultat, au rythme actuel, il nous faut trouver 10 milliards de francs supplémentaires chaque année pour verser des pensions vieillesse au même taux. Il faudra donc obligatoirement recourir entre autres à un accroissement des prélèvements. Si l'on veut assurer aux Français qu'ils toucheront une retraite le jour où ils seront en âge de le faire, il n'y a pas d'autre solution.