Texte intégral
8 juin 1989
Montréal
Madame Le Président,
Mesdames et Messieurs,
Je suis très honoré, Madame le Ministre, d'être à vos côtés pour ouvrir cette séance et je remercie les gouvernements canadien et québécois ainsi que le Président de cette conférence, Monsieur Ivan Head, de m'avoir invité à m'exprimer devant la communauté scientifique internationale.
Notre rencontre est un temps fort pour deux raisons :
Première raison : après une période d'urgence, arrive le temps de la permanence. Le sida perdra-t-il alors de son attrait médiatique. La population tendra-t-elle à se désintéresser du problème. Quelles que soient les réponses à ces questions, il importe de ne pas relâcher notre effort, car l'épidémie continuera à progresser. Il est donc de notre devoir de poursuivre nos actions, en pensant aux enjeux qu'elles représentent pour les générations à venir.
Deuxième raison : cette réunion est un temps fort pour la cohésion des équipes et leur complémentarité. À l'origine de la maladie, ce sont bien souvent les proches des malades qui se sont mobilisés. Quelques années plus tard, l'ensemble des partenaires a réagi.
D'une manière générale, le sida nous éclaire sur la manière d'aborder d'autres maladies.
Dans l'approche des problèmes de santé publique, nous avons souvent souhaité cette interdisciplinarité. Avec le sida, ce souhait est devenu réalité. Cette maladie nous oblige à une approche globale.
Cette conférence est sans doute sur ce point exemplaire tant elle permet justement que s'exprime et que se confronte l'ensemble des acteurs concernés, qu'ils soient soignants ou soignés, qu'ils soient représentants de la puissance publique ou organismes privés, qu'ils soient chercheurs ou industriels.
Pour caractériser l'action que nous devons mener en matière de lutte contre le sida, je citerai 4 mots : éthique, tolérance, responsabilité, solidarité.
Les réflexions éthiques sur la recherche bio-médicale ont sensiblement évolué depuis l'apparition du sida.
La recherche fondamentale, en matière de sida, ne soulève pas de difficultés étiques spécifiques. Par contre, les enquêtes épidémiologiques ne doivent être entreprises que si elles ont une utilité pour la collectivité.
La rigueur des essais thérapeutiques doit s'appliquer au sida comme aux autres maladies. L'essai thérapeutique contrôlé, la concentration des efforts sur un petit nombre de thèmes sont des devoirs éthiques. Ne pas respecter ces règles fait finalement perdre du temps aux malades en voulant en gagner. Il est essentiel que les séropositifs et les malades prennent bien conscience que c'est dans leur intérêt que la rigueur scientifique doit être maintenue.
Par contre, une fois l'efficacité d'un produit démontrée, tout doit être fait pour raccourcir les procédures préalables à sa distribution.
Les travaux sur la vaccination n'en sont encore qu'à un stade préliminaire car, et ce n'est pas de la faute des chercheurs, le virus est particulièrement complexe. Il me semblerait tout à fait nécessaire d'établir une charte des essais vaccinaux, afin de déterminer des règles qui permettent de juger des résultats sans faire courir de risques particuliers.
Le devoir des chercheurs doit se prolonger dans la qualité des publications scientifiques et de leur vulgarisation.
Cette déontologie de la communication est nécessaire pour préserver le capital de confiance des personnes infectées et de la population. Elle concerne donc aussi bien les décideurs, les acteurs de terrain et les médias. La difficulté est d'adapter cette information à chaque interlocuteur. C'est pourquoi les campagnes doivent être conduites avec doigté, en tenant compte des courants de pensée, des convictions religieuses ou philosophiques sans pour autant en arriver à des messages réducteurs symboliques et sans effet.
La tolérance repose justement d'abord sur la qualité de l'information de l'ensemble de la population, information sur les modes de transmission, sur l'épidémiologie, sur l'avancement des recherches et aussi sur les actions des pouvoirs publics.
Une bonne information est une garantie meilleure contre les risques d'exclusion. C'est aussi une garantie pour développer le principe de responsabilité. On ne lutte pas contre le développement du sida en reportant la responsabilité sur l'autre. Il nous faut dire à nos concitoyens que chacun est concerné, que chacun de nous peut le renoncer. Le sida ne touche pas des "groupes à risques", le sida touche des personnes ayant des comportements à risque. C'est donc à chacun de changer si nécessaire son comportement. La responsabilité, c'est celle aussi des décideurs qui ont la charge de définir la dimension structurelle et financière de la lutte contre la maladie, en prenant en compte la réalité de nos différents systèmes de santé avec le souci d'assurer que, quel que soit son niveau social, chacun puisse avoir un égal accès aux soins et que ces droits des malades soient bien protégés.
La solidarité de l'ensemble des partenaires, pouvoirs publics, chercheurs, industriels, associations, la France a essayé de l'illustrer ici à Montréal par la Maison France. Mais cette solidarité ne doit pas se limiter à notre pays.
C'est pourquoi le gouvernement français participe activement à la lutte contre le sida au niveau mondial :
- en soutenant le programme mondial de lutte contre le sida de l'OMS,
- en facilitant la réflexion internationale sur des thèmes comme les implications du sida pour la mère et l'enfant, en organisant avec l'OMS une conférence internationale fin novembre 1989 à Paris,
- en développant une coopération directe avec les pays,
- les plus touchés par la maladie, en particulier en Afrique,
- en favorisant enfin les réflexions éthiques au plus haut niveau. C'est pourquoi le Président de la République Française, Monsieur François Mitterrand, a pris l'initiative de réunir à Paris le Comité d'Éthique International sur le SIDA.
Cette solidarité à l'intérieur des pays et entre les pays sera d'autant plus nécessaire que la maladie s'étend surtout dans les populations les plus démunies, celles des marginaux des pays développés et celles des pays en voie de développement.
Mon propos s'est écarté des difficultés quotidiennes que vous rencontrez dans vos recherches et dans la prise en charge des patients. Cependant, à l'heure où nous allons nous séparer pour un temps, il m'a semblé utile de rapporter ces quelques réflexions, car les années qui viennent seront encore plus difficiles.
"Garder le cap" malgré les pressions politiques, les contraintes économiques, la multiplication des personnes infectées, va nécessiter un effort mondial dans lequel, quelles que soient nos responsabilités, nos fonctions, la place que nous occupons face à la maladie, nous serons tous impliqués et solidaires.
Je vous remercie, Madame la Présidente.
13 juin 1989
Mesdames,
Messieurs,
Je suis heureux de vous accueillir, nombreux, au Ministère de la Solidarité, de la Santé et de la Protection Sociale, pour vous présenter la prochaine campagne d'information sur le SIDA. C'est également la première réalisée sous la responsabilité de la nouvelle Agence de Lutte contre le SIDA que j'ai installée au mois de février.
Je vous propose d'organiser notre séance de ce matin de la façon suivante. Après avoir situé cette campagne dans le contexte général de la lutte contre le SIDA, j'examinerai successivement sa place dans le programme de communication de 1989 et ses principales caractéristiques. Je passerai ensuite la parole au Docteur Armogathe, président de l'UNAFORMEC et à Monsieur Pierre Kneip représentant de AIDES qui ont collaboré avec l'Agence à la préparation de cette campagne. Nous regarderons alors les films. Puis nous répondrons aux questions que vous nous poserez.
Nombre d'entre vous étaient présents, comme moi, la semaine dernière à Montréal à la 5e conférence mondiale sur le SIDA. La dimension politique et sociale de la maladie y est apparue en pleine lumière. Avec les progrès enregistrés dans le traitement du SIDA, cette dimension était sans doute la principale novation au Congrès.
Ainsi, en développant l'information sur le SIDA nous nous attaquons à un problème de santé majeur, mais dans le même temps nous luttons pour les droits de l'homme et pour la non-discrimination à l'égard des malades et des personnes infectées par le V.I.H.
À cet égard, je tiens à renouveler l'engagement que j'ai pris à Montréal devant la communauté internationale : le Ministre que je suis affirme son engagement personnel dans cette double bataille : stopper la transmission du virus, traiter la maladie, et défendre les droits de l'homme. Je serai le gardien vigilant de toute atteinte aux droits des malades.
Dans cette opération tous les moyens d'information et d'éducation sont à utiliser de façon complémentaire. Parmi ces moyens, la communication joue un rôle important de vecteur d'information et de moteur de la sensibilisation.
Vous ne vous étonnerez donc pas que le programme des campagnes d'information grand public fixé à l'Agence pour 1989 soit ambitieux, puisqu'il porte sur un budget de 45 millions de francs. Ce programme comprend, vous le savez deux volets nettement séparés : la banalisation de l'usage du préservatif et l'information sur la maladie. Les contacts que j'ai noués à Montréal comme les orientations les plus récentes de la stratégie d'information des autres pays industriels m'ont confirmé que la direction prise par la France est la bonne.
Vous vous souvenez, puisque nous nous sommes rencontrés à ce sujet à la mi-Avril, que la promotion de l'usage du préservatif par l'information en direction du grand public donnera lieu à deux campagnes en 1989. La première a eu lieu entre le 15 avril et le 15 mai : je ne m'y étendrai pas sinon pour vous dire que vous avez dans le dossier de presse les résultats de l'évaluation de cette campagne. Ils sont extrêmement satisfaisants. La seconde campagne aura lieu entre la mi-juillet et la mi-août, principalement sur les lieux de vacances. Nous en reparlerons lorsqu'elle sera prête.
Dans le domaine de la communication sur la maladie proprement dite j'ai fixé trois objectifs prioritaires et complémentaires à l'Agence de Lutte contre le SIDA :
- obtenir et stimuler des comportements préventifs ;
- maintenir le climat de tolérance face à l'extension prévisible de la maladie ;
- renforcer le climat de confiance nécessaire à l'acceptation de la prévention.
Atteindre ces objectifs est essentiel. Plusieurs d'entre-vous, ainsi qu'un certain nombre de responsables d'association m'ont dit qu'il aurait été plus logique de commencer par l'information sur la maladie. Je rappelle que si dans le calendrier, la promotion du préservatif est venue avant, c'est en raison de l'urgence. En termes de santé publique, il était indispensable de faire comprendre aux Français que l'utilisation du préservatif constituait un moyen de protection efficace contre la contamination au V.I.H.
Nous avons prévu deux campagnes d'information grand public sur la maladie en 1989. La première débute demain, je vais vous la présenter dans un instant Une seconde campagne se déroulera à l'automne.
Au total, le programme 1989 est très sensiblement plus ambitieux que celui de l'an dernier. Il est à la mesure du problème et du même ordre de grandeur que les programmes des plus actifs des autres pays industriels pour la petite histoire, le budget d'information de l'Agence britannique d'Éducation pour la Santé la "HEALTH EDUCATION AUTHORITY" dans le domaine du SIDA est de 10 Millions de Livres en 1989. Ce chiffre est quasiment équivalent aux 100 Millions que le Gouvernement a affecté à l'ensemble des actions d'information en 1989.
J'en viens maintenant aux caractéristiques de la campagne d'information sur le SIDA qui va commencer demain soir à la télévision.
Quelques mots sur la procédure de sélection des Agences de publicité qui ont été chargées de réaliser la campagne et son accompagnement. La sélection s'est effectuée en deux temps sous la responsabilité d'un jury composé, à l'initiative de l'ALS, d'un ensemble de personnalités représentatives de celles qui s'occupent du SIDA. Dans un premier temps, toutes les agences de publicité d'un chiffre d'affaires supérieur à 15 millions de francs, c'est-à-dire une centaine environ ont été invitées à présenter un projet. Trente-trois d'entre-elles l'ont fait. C'est dire la motivation de ce milieu.
Au terme de la première étape, cinq agences ont été retenues pour présenter un projet finalisé. Le choix final s'est porté sur deux agences :
- l'agence ULYSSE du groupe Havas pour la partie communication grand public ;
- l'agence OGILVY ZOE MEDICAL pour la partie sensibilisation des professions de santé.
La signature de la campagne, est "LE SIDA CHACUN DE NOUS PEUT LE RENCONTRER". L'axe de la campagne est clairement de faire sentir la proximité de la maladie.
Face au SIDA, nous nous heurtons à un phénomène très fort de déni de la maladie, que je traduirai simplement par : "Le SIDA, tout le monde est concerné donc pas moi". Aujourd'hui, un grand nombre de personnes continue à avoir des comportements à risque en niant la réalité de la maladie. Nous devons aider prioritairement ces personnes à prendre conscience du risque de manière individualisée et responsable et à adopter des comportements préventifs.
Pour toutes ces personnes, le SIDA est du domaine de l'abstrait, du lointain ; nous devons leur montrer qu'il est réel et proche.
C'est pourquoi l'ALS a décidé de parler du SIDA en évitant les pièges de la gesticulation publicitaire et de la dramatisation excessive, et en se rapprochant le plus possible de la réalité de la maladie pour créer cette "proximité" indispensable à la prise de conscience du risque.
À cet égard la collaboration entre l'ALS, l'Agence ULYSSE et les responsables des associations APS, AIDES, ARCAT-SIDA a énormément apporté.
Vous allez voir trois films. Ils sont longs, plus d'une minute chacun. Ce sont des témoignages, bouleversants de sincérité et d'émotion retenue. Du fait de leur ton et du sujet traité, nous avons décidé que ces films seraient programmés en dehors des écrans publicitaires, ce qui est sans précédent en France.
Grâce aux personnes qui ont accepté d'apporter leur témoignage et que je remercie, on parle enfin du SIDA non comme d'un fléau et d'une maladie qui frappe l'humanité, mais comme d'un malheur qui arrive à des gens réels, des gens qui vivent, aiment, souffrent, pensent et parlent comme chacun.
Devant ces films, chacun se projette, s'identifie et s'implique :
- le SIDA est présent : il peut atteindre quelqu'un qui m'est proche, qui me ressemble, qui pourrait être moi. Donc, moi aussi, je cours des risques.
et aussi :
- le SIDA est présent : je peux vivre proche d'un malade du SIDA, il est important de l'aider, de ne pas avoir peur et de ne pas le rejeter. Si je peux aider, ça veut dire qu'il y a de l'espoir.
La signature de la campagne indique bien le double sens de la rencontre : celle de la maladie, et celle du malade.
Ces films renforcent la proximité du SIDA : ils contribuent également à créer une attitude de tolérance à l'égard des malades, tout en diffusant des informations sur la maladie elle-même.
J'en viens maintenant, pour achever la présentation de cette campagne, aux deux volets complémentaires qu'elle comporte : le numéro de téléphone et la sensibilisation spécifique des professions de santé.
À chaque fin de film, un numéro de téléphone apparaît sur l'écran. Pendant tout la durée de la campagne, tous les soirs de 19 heures à 23 heures, les appels aboutiront à une permanence téléphonique d'assistance et de conseils. Les 50 personnes recrutés pour assurer la permanence l'ont été sur des critères définis par l'association AIDES. Ce sont également des spécialistes de cette association qui assureront la supervision de la réponse aux appels. Je tiens à remercier les responsables de cette association et en particulier M. Pierre Kneip d'avoir accepté de nous faire bénéficier de leur expérience. Je veux également y voir la marque de l'esprit de concertation qui doit présider aux relations entre l'Agence de Lutte contre le SIDA et les associations.
Cet accompagnement téléphonique a été réalisé car l'expérience des campagnes d'information précédentes a montré qu'elles suscitaient, pendant le temps où elles se déroulaient, un grand nombre de demandes d'information notamment par appels téléphoniques : il était donc indispensable d'être en mesure d'y répondre. Pour autant, je voudrais dissiper une équivoque possible. Ce numéro de téléphone est le complément temporaire d'une campagne d'information. Il n'a pas l'ambition de fournir un service comparable aux lignes spécialisées d'écoute permanente qui existent dans plusieurs pays voisins. Je vous indique d'ailleurs qi j'ai demandé aux responsables de l'Agence de Lutte contre le SIDA de mettre à l'étude l'installation en France d'une écoute téléphonique permanente.
La sensibilisation spécifique des professions de santé est également une opération de partenariat entre l'Agence et des associations. Elle s'appuie principalement sur la diffusion par l'Agence à l'ensemble des médecins d'une brochure d'information réalisée en collaboration entre AIDES et l'UNAFORMEC.
L'ensemble des médecins et les professions de santé d'exercice libéral ont reçu la semaine dernière un envoi dont vous avez les éléments dans le papier de presse. L'objectif poursuivi pour l'immédiat était de sensibiliser les professions de santé au contenu de la campagne pour leur permettre de répondre aux demandes d'information qui vont leur être adressées à cette occasion. Cette opération fera naturellement l'objet d'une évaluation.
À moyen terme, le but à atteindre est plus ambitieux : il s'agit de mettre à la disposition des professions de santé les informations et la formation dont ils ont besoin pour jouer tout leur rôle dans les différents aspects de la lutte contre la maladie, information, prévention, soins, accompagnement social des malades. Vous conviendrez volontiers avec moi, je pense, que dans la lutte contre le SIDA les médecins et les autres professionnels de santé sont en première ligne.
Avant de passer la parole au docteur Armogathe et à Pierre Kneip, je voudrais conclure cette présentation en évoquant en quelques mots le développement des actions d'éducation pour la santé dans le domaine du SIDA.
Nous sommes tout à fait conscients, je le répète, que les campagnes d'information grand public sont loin de réaliser à elles seules toutes les actions d'éducation nécessaires. Elles doivent naturellement être complétées par des actions ciblées en direction du public plus restreints : toxicomanes, détenus, travailleurs immigrés, adolescents, étudiants, à conduire en relation avec les autres ministères. Ces actions sont plus longues à mettre sur pied. Elles doivent être précédées d'une analyse des besoins et reposent sur la formation des personnels relais ce qui demande un savoir-faire et une organisation qui n'existent pas toujours.
Dans ce domaine, l'Agence va prendre dans les semaines qui viennent l'initiative d'organiser une consultation systématique des intervenants, administrations, collectivités publiques, associations, entreprises du secteur privé. Il s'agit d'abord de mieux savoir ce qu'elles ont déjà fait qui est souvent mal connu et peu évalué. Il s'agit ensuite de bien connaître leurs moyens, leurs projets et ce qui est attendu des Pouvoirs Publics.
Les résultats de cette consultation seront utilisés pour préparer dans le domaine du SIDA un plan à deux ans d'éducation pour la santé. Il est en effet devenu indispensable d'accompagner l'effort financier réalisé en 1989 et qui sera poursuivi en 1990 d'un effort d'organisation sans précédent. C'est la nécessité de cet effort d'organisation qui a justifié la création de l'Agence. C'est lui qui donnera toute son efficacité à l'action entreprise dans le domaine prioritaire de la prévention.
Je vous remercie.
26 juin 1989
Première réunion du Conseil national du Sida
Madame la Présidente,
Mesdames, Messieurs,
Je suis très heureux d'accueillir ici la première réunion du Conseil National du SIDA.
J'aurais encore préféré pouvoir vous rencontrer dans les locaux qui vous soient propres, mais comme Madame Françoise Héritier Auger, votre présidente, vous l'a sans doute expliqué, il n'est pas aisé de trouver à Paris des locaux adaptés.
Comme vous l'avez noté aussi, il s'est écoulé du temps entre l'annonce de la décision de créer ce conseil et sa constitution définitive. Le souhait du gouvernement de créer une structure qui soit à la fois représentative de la société et autant que possible indépendante des pouvoirs publics, le souci de réunir des personnalités de haut niveau et complémentaires, le mode de désignation par des instances diverses expliquent ces délais. Nous avons préféré réunir toutes les garanties de qualité plutôt que de faire plus vite mais peut être moins bien.
Je me dois d'ajouter que grâce à l'activité considérable de votre présidente, le conseil national du sida a déjà été très présent aussi bien lors du comité international d'éthique réuni récemment à l'initiative de Monsieur le Président de la République que lors de réunions de travail communes avec l'agence de recherche ou l'agence de lutte contre le sida.
Avant toute chose je voudrais très sincèrement et très vivement vous remercier d'avoir accepter de bien vouloir consacrer une partie de votre temps aux travaux de ce conseil. Je sais que tous ceux qui sont autour de cette table ont, à l'image de votre présidente, des charges multiples et lourdes.
C'est bien évidemment toujours un peu aux mêmes personnalités que l'on pense lorsque l'on veut constituer une assemblée de qualité, d'un autre côté ces activités diverses sont le garant d'une connaissance étendue des différents problèmes de notre société.
Je voudrais vous rappeler brièvement l'historique de ce conseil.
La création du conseil national du sida résulte des discussions que j'ai eues avec le professeur Claude Got durant l'étude qu'il a menée si efficacement à ma demande en août et septembre 1988. Comme il l'a écrit dans son rapport, qui comme vous le savez a été édité en libraire au début de l'année, je cite "il s'agit d'en faire l'organisme qui donne son avis au gouvernement sur l'ensemble des problèmes de politique générale concernant le sida" fin de citation.
Les 2 et 3 novembre 1989 j'ai précisé dans une communication au conseil des ministres puis lors d'une conférence de presse le plan gouvernemental de lutte contre le SIDA. Ce plan prévoyait la mise en place de 3 nouvelles instances :
- une agence de recherche, destinée à coordonner les actions de recherche et à inciter financièrement les recherches fondamentales, thérapeutiques, cliniques, épidémiologiques et comportementales autour du sida. Cette agence fonctionne effectivement depuis le début de l'année 1989. Le directeur en est le professeur Jean-Paul Lévy ;
- une agence de lutte contre le sida dont le rôle est de coordonner, y compris au niveau interministériel, les actions de communication grand public et d'éducation pour la santé. Le directeur en est monsieur Dominique Coudreau. L'agence a lancé les campagnes récentes sur le préservatif et d'information sur la maladie. D'autres actions sont programmées dans les semaines qui viennent ;
- enfin, le conseil national du sida, "autorité morale", indépendante du pouvoir politique, créé aux fins de réfléchir sur les conséquences sociales du développement du sida et sur les moyens d'affirmer la dignité et la solidarité de notre société face à ce fléau. Le conseil national du sida est prévu comme lieu de dialogue, mais également une force de propositions et de recommandations. Il sera obligatoirement consulté sur les campagnes de communication et les programmes de prévention proposés par les pouvoirs publics.
Le décret instaurant un conseil national du sida a été publié au journal officiel le 10 Février 1989. L'article premier reprend pour l'essentiel les fonctions qui avaient été annoncées début novembre. Il précise aussi que "le conseil établit chaque année un rapport qu'il rend public".
L'article 2 précise que le conseil national du sida peut être saisi par le président des deux assemblées, par un membre du gouvernement ainsi que par le président de l'agence nationale de lutte contre le sida. Vous noterez qu'il peut également se saisir lui-même de toutes questions relevant de sa mission. L'article 6 précise que des experts permanents peuvent également être désignés auprès du conseil pour l'assister. Ils sont nommés par arrêté du ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale sur propositions du président du conseil. Il vous appartiendra bien sûr de réfléchir à ces propositions.
En ce qui concerne vos fonctions ma préoccupation fondamentale et celle de tout le gouvernement est d'éviter toute réaction d'exclusion et de répondre aux inquiétudes de notre société.
Comme je l'ai rappelé récemment lors de la séance plénière de conclusion du congrès de Montréal, quatre termes guident mon action : éthique, responsabilité, solidarité et tolérance.
Les peurs engendrées par l'extension de la maladie peuvent inciter certains à mettre à l'écart les malades ou mêmes les personnes séropositives et il y en a déjà eu des exemples même dans notre pays.
Les discours et les politiques extrémistes sont déjà faits l'écho de telles réactions et rien ne nous garantit que cela ne se renouvellera pas.
Il faut tout faire pour éviter une situation ou le sida entrainerait des rejets, ou des malades seraient isolés, ou des personnes séropositives perdraient leur emploi, ou les enfants atteints par le virus se verraient interdire l'entrée à l'école.
Enfin nous savons que la lutte contre la maladie et notamment la politique de prévention se heurtent aux interdits et aux tabous qui entourent ces modes de transmission. Le courrier que j'ai reçu à la suite de la campagne sur le préservatif illustre ces difficultés.
C'est pour tout cela que nous avons besoin de vous. La vigilance est pour longtemps de mise car comme cela est bien apparu à Montréal, la maladie s'est installée dans la durée.
La grande flambée de l'épidémie chez les homosexuels est en régression mais la propagation se poursuit rapidement chez les toxicomanes. Elle se fait aussi à un rythme soutenu dans les pays en voie de développement. À plus bas bruit c'est toute la population qui est menacée.
Vous aurez certainement à demander la collaboration des deux agences qui ont été mises en place récemment ainsi que celles des structures administratives de mon ministère, principalement la direction générale de la santé et la direction des hôpitaux.
Ces différentes instances vous apporteront les éléments documentaires, administratifs statistique dont vous pourrez avoir besoin.
Votre action n'est cependant pas du domaine de la recherche, même si certains d'entre vous participent d'autre part à des activités de recherche sur ou autour du sida. Elle est du domaine de la réflexion et du conseil.
Vous aurez d'autre part certainement à entretenir d'étroites relations avec le comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé, et c'est pour cette raison qu'un membre de ce comité – Mme Nicole Questiaux – est membre de votre conseil.
De nombreuses questions vont se poser à vous et une de vos premières préoccupations sera certainement d'en faire la liste. Personnellement le premier problème sur lequel je me dois de vous interroger est celui particulièrement difficile et urgent des assurances. Lors du comité international d'éthique sur le sida certains ont émis l'idée que l'infection par le VIH devait être considéré comme un test de la raison d'être du système d'assurance.
Un autre problème important sur lequel je souhaite vous interroger est celui de la déontologie de l'information sur la maladie.
Voilà madame la présidente, mesdames et messieurs ce que je tenais à vous dire en ouverture de cette première séance.
Je vous remercie encore d'avoir bien voulu accepter de participer au conseil national du sida et je vous dis donc à bientôt.