Interview de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, dans "La Lettre de l'Institut social de France" de juillet 1989, sur ses orientations notamment en ce qui concerne la prévention et le financement de la Sécurité sociale.

Prononcé le 1er juillet 1989

Intervenant(s) : 
  • Claude Evin - Ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale

Média : La Lettre de l'Institut social de France

Texte intégral

Le Ministère de la Solidarité, de la Santé et de la Protection Sociale, a la responsabilité d'un "Secteur Clé" de la vie quotidienne et de l'avenir des Français.

En accordant une interview exclusive à LA LETTRE DE L'INSTITUT SOCIAL DE FRANCE, son Ministre M. Claude ÉVIN répond ainsi aux nombreuses questions que se posent aux responsables sociaux et les citoyens de ce pays.

Q. : Vous êtes en charge d'un large secteur ministériel puisque vous êtes ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection Sociale. Quel est le "dénominateur commun" de tous vos dossiers ?

R. : Il est vrai que j'ai à traiter des préoccupations de nature diverses : des aspects humains (santé, solidarité, insertion…) des aspects économiques, qui comportent notamment le contrôle d'un budget équivalent à celui de la Nation, et bien sûr des aspects sociaux très divers. Pourtant, l'expérience de cette première année a confirmé la conviction que j'avais en acceptant de prendre en charge ce Ministère : il existe une forte cohérence entre ces différents dossiers. D'abord parce qu'il est capital à mes yeux qu'un même Ministère soit en charge des problèmes humains, de la demande de santé et de solidarité, et du système de protection sociale qui les finance. Il n'est pas cohérent d'avoir d'un côté un "Ministère de la dépense" et de l'autre un "Ministère des comptes". Plus fondamentalement, il m'est apparu que deux axes prioritaires qui traversent l'ensemble des préoccupations de ce Ministère, expriment la cohérence de ce secteur : d'une part la prévention, aussi bien en santé publique que dans la gestion des phénomènes sociaux, et d'autre part la cohésion sociale, qui est d'ailleurs dans mon titre ministériel à la première place : c'est l'exigence de la Solidarité. C'est autour de ces deux idées que je me suis fixé un cap, que je me suis fait une philosophie de mon action publique.

Q. : Vous voulez fonder votre politique de santé sur la prévention. N'est-ce pas aller à l'encontre des habitudes de notre système de santé qui est plutôt axé sur la qualité des soins ?

R. : J'ai eu l'occasion, le 12 avril dernier, de présenter au Conseil des ministres, les 4 grandes orientations de la politique de Santé pour les trois années à venir :

- affirmer les droits des malades ;
- intensifier la prévention ;
- édifier l'hôpital de demain ;
- rénover la médecine de ville.

À travers ces quatre orientations, j'ai la volonté d'être avant tout le ministre des Malades. Dans cette optique, la prévention est en effet très importante. Car la prévention a trop longtemps été le parent pauvre de notre système de santé. Est-ce en raison de ses effets moins spectaculaires et moins mesurables que ceux des soins curatifs ?

Pourtant, développer une politique cohérente et coordonnée de prévention, c'est préserver le "capital santé" de la Nation. Cela suppose l'engagement de tous les acteurs de notre système de santé. Les pouvoirs publics ne peuvent agir seuls dans un domaine où les comportements sociaux et même culturels sont déterminants. Les partenaires doivent engager un véritable débat social capable de faire évoluer positivement les comportements de chacun ; lutte contre le tabagisme ou l'alcoolisme, prévention du SIDA, promotion de l'hygiène du milieu… autant d'enjeux cruciaux pour les années à venir. Le SIDA est un révélateur puissant de cette nécessité puisque la prévention est alors une question de vie ou de mort ; c'est pourquoi le gouvernement a multiplié par quatre les moyens consacrés à la prévention de cette maladie. Par ailleurs, nous devons lutter contre les facteurs qui augmentent les risques de maladies graves. Nous travaillons actuellement à l'élaboration d'un plan d'action de santé publique visant à renforcer :

- la prévention du tabagisme et des maladies qui en découlent ;
- la lutte contre l'alcoolisme et ses conséquences sociales ;
- le bon usage des médicaments pour éviter les phénomènes de dépendance ;
- les programmes nutritionnels et d'hygiène de vie ; le dépistage précoce des maladies graves telles que cancer et maladies cardio-vasculaires.

Q. : Quelles mesures concrètes envisagez-vous de prendre ?

R. : Une attention particulière doit être portée au renforcement de la lutte contre le tabagisme et l'alcoolisme. D'ores et déjà, des mesures législatives ont été prises pour mieux réglementer la publicité du tabac. Il faut poursuivre, dans la voie d'une meilleure éducation pour la santé, multiplier les actions permettant de faire comprendre, particulièrement aux plus jeunes, que le tabac et l'alcool sont des consommations dangereuses. Par ailleurs, nous étudions les moyens de publier régulièrement et largement un indice des prix, excluant le tabac et l'alcool afin de favoriser son utilisation comme l'indice de référence. La qualité des programmes de prévention est à promouvoir, plutôt que l'injection systématique de moyens. Car dans de nombreux domaines (prévention du cancer du sein, prévention périnatale, examens de santé, …) l'effort quantitatif global, en termes financiers et de nombreux actes est d'ores et déjà satisfaisant. Lorsque ces actes seront méthodiquement programmés, centrés et évalués sur les populations à risques, l'efficacité de la prévention sera accrue. Médecine prédictive et prévention doivent être liées. Dans cet esprit, le fonds national de prévention relevant du régime général de la Sécurité Sociale vient d'être mis en place. Celui-ci aura un rôle important à jouer dans le financement des programmes prioritaires de prévention, d'information, d'éducation sanitaire et de dépistage. Un organisme scientifique sera parallèlement créé afin de conseiller les pouvoirs publics et les caisses sur les programmes prioritaires à financer sur ce fonds et d'évaluer les résultats et l'impact des actions menées.

Q. : En ce qui concerne la Sécurité Sociale, vous avez confié une grande consultation des partenaires sociaux à M. DUPEYROUX. Quelles sont les orientations qui s'en dégagent ?

R. : En ce qui concerne l'assurance maladie, il est clair que nous ne pouvons pas relâcher l'effort de maîtrise des dépenses. Mais si j'entends poursuivre ces efforts, je veux le faire sans ambiguïté quant au maintien de ce formidable acquis qu'est la Sécurité Sociale, mais également quant à la nécessité de ne pas pénaliser voire exclure les plus démunis et les plus fragiles soit parce qu'ils sont malades, soit parce qu'ils ont peu de ressources. J'ai refusé de poursuivre dans la voie, explorée par mon prédécesseur, d'économies sur la protection sociale pesant sur ceux qui en ont le plus besoin, ceux qui ont droit à la prise en charge à 100 % des soins. Des mesures ont été prises pour revenir sur le plan dit de "rationalisation" de l'assurance maladie et nous nous sommes engagés sur une autre voie qui repose sur trois principes :

- ne pas remettre en cause les fondements du système de Sécurité Sociale ;
- stabiliser les cotisations à la charge des entreprises ;
- chercher les voies d'une plus grande performance de ce système et assurer une plus grande transparence de son fonctionnement.

Je pense, par exemple, aux voies d'investigations que nous ouvre l'évaluation médicale, thème d'un rapport que vient de me remettre le Professeur ARMOGATHE. Son développement permettra à la fois l'amélioration des soins offerts aux malades et une optimisation de l'utilisation des ressources. La politique que j'ai mise en place encourage systématiquement ce type de démarche.

En ce qui concerne le financement du système de protection sociale, le principe d'une prélèvement assis sur l'ensemble des revenus, et plus seulement sur les seuls salariés, a été retenu par le Plan. Avec les organisations syndicales et professionnelles, je réfléchis à sa mise en œuvre concrète.

Sur les autres thèmes, les discussions se poursuivent entre M. DUPEYROUX et les partenaires sociaux. D'une manière générale, toute mon action est inspirée du souci d'assurer la cohésion sociale du pays. Cela implique notamment de défendre, de préserver notre système de protection sociale et de renforcer nos mécanismes de solidarité collective.

Q. : La réforme la plus importante que vous ayez mise en place depuis un an est certainement le RMI. Est-ce que vous n'avez pas agi trop vite, avec pour conséquence de privilégier le revenu sur l'insertion ?

R. : Nous étions tenus d'agir vite. Songez qu'il y a en France 500 000 ménages sans ressources décentes, 400 000 personnes sans sécurité sociale. Le Gouvernement, conformément aux engagements du Président de la République, en a fait une priorité.

Dès juillet de l'an dernier, un projet de loi a été adopté en Conseil des ministres. Le Parlement a été saisi et la loi créant le RMI a été votée à l'unanimité le 1er décembre 1988. En 15 jours, elle entrait en application.

Aujourd'hui, 200 000 allocations sont versées et 150 000 demandes supplémentaires sont traitées.

Mais, vous avez raison, au-delà du revenu, c'est bien l'insertion qui est pour nous la priorité. Cela ne se fait pas en un jour. Il faut mobiliser tous les partenaires au plus près des personnes concernées. Il faut ensuite élaborer avec chaque bénéficiaire du RMI un "contact d'insertion", c'est-à-dire déterminer à travers un dialogue approfondi, ce que ces hommes ou ces femmes sont prêts à faire pour retrouver une place dans la société.

La loi donne trois mois aux allocataires pour passer ce "contrat" avec la société. Il prend des formes très diverses, selon les situations : formation professionnelle bien sûr, mais aussi réapprentissage de l'écriture ou de la lecture ou amélioration de l'hygiène de vie, prise en charge de sa propre famille…

Aujourd'hui, après le recensement des bénéficiaires et la mise au point des "contrats d'insertion", l'insertion se met en place. Les commissions locales d'insertion ont été installées, le dispositif s'enclenche qui nous permettra de passer du moyen, la nécessaire assistance, au but, la réinsertion sociale.

 

Biographie

M. Claude ÉVIN

Né le 29 juin 1949 à LE CELLIER (Loire-Atlantique).
Marié – trois enfants.
Député de Loire-Atlantique depuis mars 1978.

- Éducateur spécialisé, il travaille auprès de jeunes et de familles en difficultés dans un service de placement familial à Saint-Nazaire.
- Militant syndical, il adhère en 1970 au PSU qu'il anime sur Saint-Nazaire.
- Quitte le PSU en 1974 pour adhérer au Parti Socialiste, au moment des "Assises pour le socialisme" et a gardé, depuis, des liens très étroits avec Michel ROCARD dont il est l'un de ses proches.
- Est élu Premier adjoint au Maire de Saint-Nazaire en 1977, puis Député de Loire-Atlantique en mars 1978.
- Réélu au premier tour des législatives de 1981, il devient alors Président de la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l'Assemblée nationale jusqu'en mars 1986. Il prend une part importante dans toutes les réformes législatives notamment en matière sociale. Président du "groupe long terme sur les changements des modes de vie" dans le cadre des travaux du Commissariat Général au [illisible], il présente en novembre 83 un rapport intitulé "Comment vivrons-nous demain ?". Membre de la Commission des Comptes de la Sécurité Sociale jusqu'en 86, il siège également au sein de la commission du Plan sur l'évolution des systèmes de retraite (84-85).
- Élu de nouveau Maire adjoint de Saint-Nazaire à l'occasion des municipales de mars 1983.
- Il préside l'Union Hospitalière du Nord-Ouest et est, à ce titre, Vice-Président de la Fédération Hospitalière de France.
- Réélu aux législatives du 16 mars 1986, il occupe le poste de Vice-Président de l'Assemblée nationale jusqu'en avril 1987.
- Directeur de la campagne de Michel ROCARD, il intègre l'équipe nationale de campagne de François MITTERRAND où il est chargé des problèmes de société.
- Nommé ministre Délégué auprès du ministre des Affaires Sociales et de l'Emploi, chargé de la Santé et de la Protection Sociale le 12 mai 1988.
- Réélu aux législatives du 12 juin 1988, il est nommé ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection Sociale, Porte-Parole du Gouvernement, le 18 juin 1988.