Texte intégral
5 octobre 1989
Europe 1
Q. : Faut-il employer les forces de l'ordre chez PEUGEOT pour déloger les grévistes de la forge ?
R. : J'ai vu que le gouvernement avait désigné un conciliateur. Une de ses premières missions devrait être d'examiner ce problème.
Q. : Est-ce une bonne méthode ? Est-ce que le gouvernement a trop attendu ?
R. : L'appel à un conciliateur est une bonne chose de façon générale. Dans le cas de PEUGEOT en particulier a-t-il attendu, n'a-t-il pas trop attendu ? D'une façon générale, je suis partisan de laisser les acteurs de la vie sociale, salariés, cadres, directions, d'essayer de régler leurs propres problèmes eux-mêmes. Quand cela dure, l'appel d'un conciliateur peut se révéler une bonne chose.
Q. : Est-ce que vous soutenez toujours J. CALVET ?
R. : J. CALVET a redressé son entreprise de façon remarquable. Il a raison de dire que ce redressement n'est pas fini. Il a raison de dire que l'automobile française et l'industrie française est menacée et que le moment n'est pas venu de se laisser aller à la facilité. Cela étant, peut-on, ne peut-on pas chez PEUGEOT accorder telle ou telle mesure au titre de l'intéressement ou autre, cela n'est pas mon affaire, et je n'ai d'ailleurs pas d'éléments pour en juger.
Q. : Est-ce que vous donnez raison à P. BEREGOVOY dans le conflit des impôts ?
R. : Il y a eu des augmentations de salaire quand j'étais ministre des Finances. Et il s'est trouvé qu'elles devaient être suffisantes puisqu'il n'y a pas eu de mouvement social. Je crois que le temps est passé où l'on peut résoudre les problèmes de la fonction publique de façon globale. Nous souffrons d'un système dans lequel on traite les problèmes de 2,5 millions de personnes (les fonctionnaires) comme s'ils remplissaient tous les mêmes fonctions et dans les mêmes conditions. Et qu'il faudra bien une fois ou l'autre s'interroger sur ce statut général de la fonction publique qui est un facteur de rigidité.
Q. : Qu'est-ce qu'on fait alors pour les agents des impôts ?
R. : L'idée de discuter en termes qualitatifs est une bonne idée, il faut voir ce que cela peut donner (vous êtes favorable à la méthode du coup par coup ?) Pour le moment oui.
Q. : Quelle est la leçon de ces conflits ? Est-ce que la crise est finie ?
R. : Non. Parce que ses conséquences sont très loin d'être terminées. La France a pris beaucoup de retard, elle a commencé son redressement beaucoup plus tard que les autres. Et le moment n'est pas venu où on peut considérer que les entreprises ont terminé leur redressement. Donc je m'insurge contre un état d'esprit de facilité.
Q. : Est-ce que vous êtes plutôt optimiste comme R. BARRE ?
R. : Je ne dirai pas la même chose que lui. Je trouve que le gouvernement a su utiliser avec un certain art une situation qui est assez facile. Mais que pour autant il n'a réglé aucun des grands problèmes de notre société. Je le trouve beaucoup trop conservateur, le gouvernement socialiste. J'aimerai bien que les réformateurs soient à droite.
Q. : Qu'arrive-t-il à l'opposition ? Pourquoi ce cavalier seul du RPR ?
R. : D'abord la loi programme militaire est une mauvaise loi. Elle supprime à peu près 6 % des crédits militaires d'équipement par an. Je considère que le moment n'est pas venu de nous laisser aller là non plus à l'esprit de facilité. Donc je trouve normal que l'on censure cette loi. Cela étant, cela pose le problème de la coordination au sein de l'opposition. J'ai parlé il y a 18 mois de l'union de l'opposition, et avec beaucoup de la naïveté d'ailleurs, j'ai dit que si on le voulait, en 6 mois on pouvait résoudre les problèmes. 18 mois sont passés, ils ne sont pas encore résolus. Viendra bientôt ou par honnêteté intellectuelle il faudra peut-être cesser de parler d'union et se contenter de parler d'alliance, ce serait plus honnête envers nos électeurs.
Q. : M. NOIR disait que l'opposition n'allait pas échapper à un nouveau mai 68.
R. : Je ne sais pas si la comparaison avec mai 68 est bonne.
Q. : Vous ne pensez pas loin de ce qu'il dit ?
R. : Non. Je pense que c'est un chemin beaucoup plus long que je ne le croyais. Mais nos électeurs éprouvent un sentiment d'agacement croissant.
Q. : L'opposition est-elle crédible aujourd'hui ?
R. : Non
Q. : En 4 ans, de combien les impôts peuvent-ils baisser ?
R. : Ils peuvent baisser de 130 milliards, soit un peu plus de 30 milliards par an. C'est ce que nous avons fait sous le gouvernement de J. CHIRAC pendant deux ans, et c'est ce qu'il faudrait continuer. Je constate que le gouvernement ne continue pas puisqu'il propose à peine 15 milliards de baisse d'impôts donc moins de la moitié de ce qu'il faudrait faire. Le déficit doit être réduit à 70 milliards. Tout ça est parfaitement possible, à condition que l'on n'augmente pas trop les dépenses, que l'on reprenne les privatisations et que l'on veuille bien tirer la conséquence de la croissance. C'est à dire que je suis persuadé que l'augmentation des recettes en 90 sera très supérieure à ce que nous annonce le gouvernement.
Q. : Cela veut dire qu'on peut faire cette politique avec le libéralisme populaire d'E. BALLADUR, c'est difficile pour les socialistes ?
R. : Il s'agit de savoir s'ils sont sincèrement ou pas européens et s'ils veulent ou pas réduire le chômage. Si on est pro-européen et si on veut réduire le chômage, il faut réduire les impôts.
Q. : Qu'est-ce qu'on peut faire comme réforme des droits de succession ?
R. : Je ne le crois pas. Ils sont déjà en France beaucoup plus lourds qu'ils ne le sont à l'étranger notamment en RFA. Je veux bien que l'on libère tous les mouvements de capitaux et que l'on alourdisse la fiscalité française. Lorsque on aura vu tous les capitaux français s'en aller en RFA, on en tirera les conséquences.
Q. : Si les Allemands ou les européens de l'Est demandent l'asile ou de l'aide aux Européens ou aux Français, est-ce qu'il faut ouvrir nos ambassades ?
R. : Organiser systématiquement l'émigration des Allemands de l'Ouest, ce n'est pas du ressort des États. Mais accueillir des réfugiés, c'est la responsabilité de l'État, surtout lorsqu'il se réclame du respect des droits de l'homme.
16 octobre 1989
Antenne 2
Q. : Quelle est votre analyse sur cette crise ?
R. : Fort heureusement, il ne s'agit pas d'un krach mais d'une secousse qui a beaucoup inquiété, et dont j'espère fermement qu'elle va pouvoir être dominée. Il ne faut pas compter sur moi en pareilles circonstances pour faire du catastrophisme comme trop nombreux sont ceux qui en ont fait il y a deux ans.
Q. : Vous êtes plutôt optimiste ?
R. : Non, je dis que je suis réservé et que pour l'instant la situation parait sous contrôle, mais il faut en tirer très vite les leçons. Le monde vit dans une situation très instable, et nous n'avons que le temps, les grands pays industriels, d'enfin harmoniser leurs politiques économiques, et d'instituer un véritable ordre monétaire international. En attendant, j'en tire la conclusion que le temps de la démagogie et de la facilité n'est pas avenu et qu'il faut s'en souvenir. Cela fait une transition.
Q. : J'imagine que vous approuvez la fermeté de votre successeur vis-à-vis des agents des Finances ?
R. : Je ne peux pas me prononcer sur le fond de ce contentieux, je n'ai pas les éléments en main. Je suis hostile à un dérapage généralisé des rémunérations. S'il en était besoin, la secousse boursière récente devrait nous alerter encore davantage. Quant à la grève du personnel des impôts, deux choses. D'abord, il est question, paraît-il, de ne pas assurer le paiement des traitements à la fin du mois. Cela fait un peu près 4 millions de personnes qui peuvent être dans de graves difficultés, car il y a beaucoup de traitements modestes avec des gens qui n'ont pas forcément beaucoup d'épargne devant eux. Je pense qu'il faudrait prendre des mesures d'urgence, et demander que sur attestation du chef de service, les fonctionnaires puissent aller dans les perceptions pour recevoir 70 ou 80 % de leur traitement, qui pallie les conséquences du blocage de l'informatique. Cela me paraît essentiel. Quant au fond du litige, je crois que dans le système de fonction publique qui est le nôtre, où l'on recrute de plus en plus de fonctionnaires et où ils ont tous des statuts uniformes, il est impossible de régler les problèmes sérieusement et durablement. Un agent des impôts n'est pas un professeur, un sous-officier n'est pas un agent des télécommunications. Nous ne sortirons pas de tous ces problèmes si nous ne donnons pas un peu plus de diversité, de vie, d'autonomie à tous les secteurs de cette énorme fonction publique d'État.
Q. : Demain commence la discussion budgétaire à l'Assemblée. B. DURIEUX, député centriste a dit "ce budget va dans la bonne direction, le gouvernement a droit à un oral de rattrapage". Êtes-vous d'accord ?
R. : Je ne me sens pas l'âme d'un examinateur. Je considère que dans ce budget les dépenses augmentent trop et que les impôts ne diminuent pas assez. Je ne suis pas un maniaque de la baisse des impôts. Nous avons baissé les impôts de 70 milliards quand nous étions au gouvernement. Il faut continuer, c'est impératif pour deux raisons d'abord parce que les entreprises ne sont qu'au début de leur redressement. Ce n'est pas le moment de tout redistribuer et de tout partager. Il n'y a que deux ou trois années que cela va mieux, et cela ne va pas encore suffisamment bien. Pour créer des emplois, il faut les aider à les créer et il faut des baisses d'impôts. Deuxièmement, nous sommes lancés dans une grande entreprise de construction de l'Europe. Dans l'ensemble des grands pays européens qui sont nos partenaires, on paie beaucoup moins d'impôts qu'en France. Comment voulez-vous que les Français puissent se battre à armes égales s'ils ont des boulets aux pieds. Pour ces deux raisons, je considère que dans ce budget, les dépenses augmentent trop et que les impôts ne diminuent pas suffisamment.
Q. : Le RPR pourrait-il voter une motion de censure à propos de ce budget ?
R. : Nous sortons d'une motion de censure, on n'est pas obligé d'en faire une tous les huit jours. Je pense que le RPR aura la même position que moi il n'est pas question que nous votions ce budget, nous voterons contre pour la raison que je vous ai dite. Il ne prépare pas l'avenir.
07 novembre 1989
TF1
Q. : Un sondage disait que les électeurs de l'opposition souhaitent l'union mais n'y croient pas beaucoup.
R. : Ce sondage n'est pas bon, il ne m'a pas surpris. Il donne le sentiment d'avoir pris conscience des problèmes de l'opposition, mais de ne pas avoir fait de progrès pour les résoudre.
Q. : Vous avez été un des premiers à souhaiter un grand parti.
R. : Je n'ai pas parlé de fusion, j'ai souhaité une meilleure coordination de l'opposition. J'avais été assez critiqué il y a 18 mois. Aujourd'hui beaucoup reprennent mes propositions, et je m'en réjouis. Le chemin sera encore long.
Q. : Un rapport de l'Assemblée nationale sur les privatisations vous reproche surtout d'avoir vendu trop bon marché.
R. : J'ai conçu et fait approuver cette politique de privatisation, j'en suis fier, j'en revendique toute la responsabilité. Globalement, elle a été bonne. Un seul regret : elle a été interrompue contrairement aux intérêts de la France et des Français. Cela a rapporté 70 milliards à l'État, avec lesquels nous avons baissé les dépenses publiques et le déficit, et diminué les impôts. Nous avons pu vendre des actions à 6 millions d'épargnants. Nous avons vendu ces sociétés en moyenne 2 à 3 fois plus cher que l'État ne les avait achetés. J'ai la conscience tranquille.
Q. : C'était moins cher que les cours de la Bourse qui ont suivi.
R. : Oui, mais la moyenne des cours qui ont augmenté pendant les deux années ont augmenté plus que la moyenne des entreprises privatisées, ce qui prouve qu'elles avaient été évaluées plutôt un peu haut.
Q. : N'avez-vous pas quelques petits regrets ?
R. : Une commission de privatisation formée d'experts et de personnalités indépendantes et respectables était en place : j'ai suivi ses propositions.
Q. : On vous reproche d'avoir été seul dans cette affaire.
R. : J'ai travaillé très étroitement avec l'administration, et en totale transparence. C'est si vrai que j'annotais tous les jours les notes des services, ce qui a permis à la commission parlementaire de les utiliser sans trouver quoi que ce soit à reprocher. C'est l'exemple d'un travail de totale transparence. Si un jour la même commission prenait la fantaisie de s'intéresser à ce qui s'est passé avant 1986 ou depuis 1988, je serai très surpris qu'elle trouve le même exemple.
Q. : Si vous étiez resté au pouvoir, vous auriez continué les privatisations ?
R. : Certainement. La première étape serait terminée aujourd'hui, pour le plus grand bien de la France. Je n'ai qu'un regret, c'est qu'on l'ait interrompue. Les privatisations sont indispensables pour le développement des entreprises. C'est le bon moyen de développer une démocratie économique qui permet à chacun de s'intéresser à l'économie.
Q. : Vous n'êtes pas d'accord avec la doctrine du "ni, ni" de F. MITTERRAND.
R. : Je suis en désaccord complet, c'est une doctrine tout à fait obscurantiste qu'il faudra abandonner, nous verrons bien comment, car on privatise partout dans le monde sauf en France.