Interviews de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, dans "Voici" du 29 août 1988 et à France-inter le 14 octobre 1988, sur les objectifs du gouvernement concernant la protection sociale, la santé et la recherche.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : Voici - France Inter

Texte intégral

29 août 1988
Voici

Oui à la prise en charge à 100 % des grands malades par la Sécurité sociale, non au dépistage systématique du Sida, oui aux larges crédits accordés à la recherche et aux nouvelles techniques… Voici, parmi de nombreuses autres, les priorités du nouveau ministre de la Santé.

QUESTION : Envisagez-vous de conserver le remboursement actuel par la Sécurité sociale à 70 % pour les vignettes blanches et à 40 % pour les vignettes bleues ?

RÉPONSE : Vous savez que le Gouvernement vient de rétablir, pour les grands malades, la prise en charge à 100 % de leur maladie, y compris la prise en charge pour les médicaments à vignette bleue. Aucun autre projet à ce sujet n'est en préparation actuellement. Faudra-t-il dans l'avenir, revoir le mode de remboursement des médicaments. L'une des questions qu'il faut avoir à l'esprit à ce sujet est celle du financement de la recherche pharmaceutique française, y compris dans la compétition internationale. Je souhaite mener dans ce domaine, une politique en collaboration avec mes collègues de l'Industrie et de la Recherche.

QUESTION : Comptez-vous règlementer le dépistage du Sida, notamment pour les femmes enceintes ?

RÉPONSE : Le dépistage systématique du virus HIV, une ou deux fois dans la vie, et pour l'ensemble de la population, coûterait très cher apportait aucune garantie. Il est donc évidemment à proscrire. On sait qu'il existe des sujets qui courent plus de risques que d'autres. Chez ces sujets, le dépistage doit être proposé systématiquement et, en particulier, lors d'une consultation médicale, quelle qu'en soit la raison. Il faut surtout que les personnes "à risque" aient la liberté de faire effectuer un test de façon anonyme dès qu'elles ont un doute. En ce qui concerne les femmes enceintes, le seul argument vis-à-vis d'une attitude plus directive est le risque de transmission du virus à l'enfant (risque chiffré à 50 %). C'est un problème d'éthique qui n'avait pas été étudié très spécifiquement. C'est pour cette raison qu'à la suite de la proposition du professeur SCHWARZENBERG, j'ai demandé au comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé, ainsi qu'au conseil national de l'ordre des médecins, de donner un avis que j'aurai normalement cet automne.

QUESTION : Avec l'apparition de nouvelles formes de toxicomanies et avec l'augmentation du chiffre des drogués en France, quelles mesures comptez-vous prendre pour enrayer ce fléau ?

RÉPONSE : Il faut lutter activement contre le trafic de drogue, et mes collègues ministres de l'Intérieur et de la Justice s'y emploient. Je veux, quant à moi, attaquer le problème de la toxicomanie à sa racine, à long terme, et donc mettre d'abord l'accent sur la prévention. Celle-ci passe par l'insertion des jeunes, une information adaptée, la formation diversifiée d'adultes attentifs et aptes à répondre : parents, médecins de famille, juristes, enseignants. Il faut ensuite, individu par individu, grâce à l'écoute, à la formation et au travail essayer de réintégrer le toxicomane "guéri" dans la société pour briser le cercle vicieux de la drogue, choisir à tout prix la réinsertion plutôt que l'exclusion. Je veux aussi développer et mieux adapter notre système d'accueil et de soins aux nouveaux problèmes posés, tel le développement du Sida chez les toxicomanes, ainsi que les nouvelles formes de drogue comme la consommation de certains médicaments. Enfin, je n'oublie pas le drame des familles dans lesquelles la drogue apparaît et, notamment, l'angoisse des parents qui y sont confrontés. Je poursuivrai l'effort qu'avait entrepris Georgina Dufoix pour les comprendre, les soutenir et les aider.

QUESTION : Souhaitez-vous développer la chirurgie sans hospitalisation, c'est-à-dire les petits actes chirurgicaux pouvant être suivis ensuite à domicile ?

RÉPONSE : Toutes les alternatives à l'hospitalisation doivent être approfondies, et nous devons intensifier notre action dans cette voie. En particulier en ce qui concerne la chirurgie. Nous accusons probablement un petit retard par rapport à d'autres pays. Une telle attitude est d'une part dans l'intérêt des patients, et d'autre part dans celui de l'équilibre des dépenses de santé.

QUESTION : Pensez-vous que la qualité des soins en milieu hospitalier dépende de l'établissement choisi et du prix que l'on y paye ?

RÉPONSE : Il est surprenant de poser cette question au ministre chargé aussi de la protection sociale. Je pense que, globalement, la qualité de la médecine française est très bonne et relativement homogène. Naturellement, il en va pour la médecine comme pour toutes les activités humaines : on y trouve des lieux d'excellence et d'autres dont les performances pourraient être améliorées. Ce qui m'importe, là-dessus, c'est que l'efficacité du système progresse et, pour cela, il faut mieux la connaître et mieux la mesurer à chaque échelon. C'est ce que nous appelons "l'évaluation" des pratiques. C'est d'abord un état d'esprit, une discipline : savoir précisément le service qu'on rend et à quel coût, pour constamment améliorer les méthodes et mieux soigner, tout en dépensant moins, car la qualité du système tient aussi en la possibilité pour tous d'y avoir accès grâce à une très bonne protection sociale.

QUESTION : En ce qui concerne le cancer, ne croyez-vous pas que les campagnes de collectes par des sociétés privées soient excessives ? L'État ne pourrait-il pas prendre le relais ?

RÉPONSE : Les demandes de fonds organisées par des organismes privés prennent parfois une dimension considérable, et les sommes collectées peuvent être énormes. Sur le principe, l'État ne peut pas se substituer à ces initiatives, et ne doit pas non plus vouloir tout faire. En effet, elles répondent au souhait de certains d'entre nous de donner de l'argent pour une action extra gouvernementale, pour un "plus" par rapport à l'action des pouvoirs publics. L'importance prise par ces collectes de fonds privés pose toutefois des problèmes auxquels il nous faut tous réfléchir. Je mentionnerai en particulier deux points : l'argent collecté va-t-il là où les besoins sont les plus pressants ? Comment assurer aux donateurs la véritable utilisation de leurs dons ? Je souhaite qu'on engage une réflexion approfondie sur ce sujet.

QUESTION : Quels sont les secteurs de pointe que vous souhaitez encourager financièrement ?

RÉPONSE : C'est le ministère de la Recherche, évidemment, qui est le premier concerné en la matière, mais il va de soi que le ministère de la Santé est particulièrement impliqué dans la recherche médicale. Sans prétendre donner un panorama complet de ce secteur qui est très vaste, je pense spontanément à deux domaines. Tout d'abord, la recherche pour la prévention et le traitement du Sida, dont on peut attendre des retombées en matière de vaccination, et où la France détient actuellement une position de pointe dans le monde. Et ensuite, ce qu'on appelle les "biotechnologies", qui représentent un enjeu industriel et commercial très important, Je pense à quatre exemples : l'imagerie fonctionnelle (les scanners et toutes ces techniques lasers nouvelles), les thérapies qui permettent d'opérer "sans ouvrir" chirurgicaux, lithotriteurs), le recherche fondamentale et les services liés à la greffe d'organes, et enfin, les alternatives à l'hospitalisation (télé-surveillance, dialyse à domicile, suivi à distance de la femme enceinte…).

QUESTION : Envisagez-vous de créer une formation spécifique pour les futurs spécialistes en médecines douces ?

RÉPONSE : Les termes de "médecines douces" ou de "médecines alternatives" recouvrent des pratiques très diverses. Certaines s'adressent aux petits désagréments de la vie courante. Il s'agit d'une aide à bien vivre. Pour les autres méthodes, il appartient aux autorités scientifiques d'évaluer de façon adaptée leur opportunité et leur efficacité. Aucune formation spécifique n'est en projet dans l'état actuel des réflexions.

 

14 octobre 1988
France-Inter

ALAIN BEDOUET : Monsieur Claude ÉVIN bonsoir, et d'abord merci d'avoir accepté de venir répondre en direct à nos questions, et aussi à celles des auditeurs de FRANCE-INTER. Les dossiers dont vous avez la charge au Gouvernement rejoignent plusieurs grandes préoccupations des Français et de leur vie quotidienne. La solidarité, la santé, la protection sociale, vous n'étiez encore arrivé mais nous avons bien sûr ouvert ce journal sur le train de mesures adopté en conseil des ministres pour l'emploi. Alors je commencerai par une question qui concerne ces mesures, l'allégement des charges des entreprises ne risque-t-il pas de constituer une sorte de manque à gagner pour la sécurité sociale ? Parce que certains… une centrale syndicale dont la CFTC s'en inquiète.

Claude ÉVIN : Actuellement il n'est pas prévu de diminuer l'ensemble des recettes de la protection sociale, il est prévu de déplafonner les cotisations d'allocations familiales et qui, globalement, à 3 milliards près sur la première année – sur lequel éventuellement je peux donner quelques explications – reste dans un rapport constant… (?). Mais nous aurons un débat à voir sur le financement de la protection sociale qui n'est pas du tout obéré par les mesures qui ont été prises aujourd'hui.

ALAIN BEDOUET : Deuxième petite question d'actualité. Aujourd'hui même le Conseil Économique et Social a examiné le fameux rapport CHOTARD sur la sécurité sociale, qui suggère entre autres de prélever 3 % sur tous les revenus pour financer le déficit. Alors on attend bien sûr la position du Gouvernement, mais que pensez-vous déjà de cette proposition de monsieur CHOTARD ?

Claude ÉVIN : Tout d'abord c'est un rapport du Conseil Économique et Social, je crains que la personnalisation un peu trop grande du débat qui s'est engagé entre l'ensemble des partenaires au sein du Conseil Économique et Social, n'est sans doute pas une très très bonne chose. J'attends les propositions et les éléments du débat du Conseil Économique et Social, plus précisément en ce qui concerne la proposition à laquelle vous faites allusion, ce n'est pas le problème des 3 % que je veux évoquer ici, mais le fait de savoir si nous essayons de changer d'assiette de prélèvements. En effet, la protection sociale est actuellement assise sur les seuls revenus du travail, et la question en effet se pose de savoir s'il ne serait pas opportun d'étendre les cotisations à l'ensemble des revenus. Je dois dire que je sors actuellement d'un certain nombre de rencontres avec les organisations syndicales, et que j'ai été frappé par le fait qu'à la quasi-unanimité les organisations syndicales sont toutes favorables à un élargissement de l'assiette, et à une cotisation sociale généralisée.

ALAIN BEDOUET : Encore une question posée par Brigitte JEANPERRIN et ensuite, c'est promis, nous nous tournons vers le standard.

BRIGITTE JEANPERRIN : Justement, juste un détail à propos de cet élargissement de l'assiette, du côté de chez Pierre BÉRÉGOVOY on n'est pas vraiment d'accord, on préférerait une augmentation des cotisations traditionnelles ?

C. ÉVIN : Le problème ne se pose pas en termes de conflit avec Pierre BÉRÉGOVOY. L'ensemble du Gouvernement est favorable à ce que nous assurions une pérennisation du financement de la protection sociale. Il y a une inquiétude très grande. Aujourd'hui des Françaises et des Français, de savoir notamment si, dans 10 ou 15 ans, ou 20 ans ils seront assurés de bénéficier de leur retraite. Et l'ensemble du Gouvernement souhaite que nous puissions sécuriser les Françaises et les Français sur le seul fait qu'ils pourront effectivement bénéficier de prestations vieillesse, c'est-à-dire de retraites. Et nous prendrons des décisions qui nous permettront d'assurer le financement de la retraite. La discussion que nous avons, dans le cadre de discussions interministérielles est de savoir s'il est possible de mettre en place cette contribution sociale généralisée tout de suite, ou bien s'il n'y a pas encore à vérifier, avec les partenaires sociaux, car j'ai indiqué tout à l'heure qu'ils étaient d'accord sur le principe, encore faudrait-il savoir, par exemple sur les revenus de remplacement, quels sont les revenus de remplacement que nous touchons. Alors pour ne pas être trop technique pour vos auditeurs, je veux parler… Bon où est-ce qu'on s'arrête par exemple sur les indemnités chômage, sur les retraites ? Je pense par exemple qu'il n'est pas opportun d'envisager de prélever sur le minimum vieillesse ou sur l'allocation de solidarité pour les demandeurs d'emploi. Par contre il faut effectivement, si nous envisageons une contribution sur l'ensemble des revenus, que le plancher soit relativement bas. Il y a de la discussion à avoir avec les partenaires sociaux, et la seule discussion que j'ai avec Pierre BÉRÉGOVOY, dans le cadre des discussions interministérielles, est de savoir si le calendrier nous permet de les faire tout de suite, ou si nous sommes obligés d'attendre de faire ça au printemps prochain puisqu'il faudra un texte législatif, c'est tout.

ALAIN BEDOUET : Comme promis nous prenons la direction du standard pour un premier appel.

AUDITEUR : Bonsoir, Monsieur le Ministre, bonsoir Mesdames, bonsoir Monsieur. Ma question est à jeux volets, la première partie est la suivante, est-ce qu'on a évalué le coût social de l'alcoolisme et du tabagisme et le deuxième volet de ma question est quand aura-t-on le courage politique de s'attaquer sérieusement à ces deux fléaux ?

CLAUDE ÉVIN : Le tabac et l'alcool sont en effet des fléaux qui pèsent considérablement sur l'ensemble de notre société, et je vous remercie Monsieur de J'avoir posé en termes de coût social, en tant que ministre de la Sécurité sociale je suis attentif à ce qu'il pèse sur la Sécurité sociale et donc sur notre système de santé. Mais vous avez raison de dire que, d'abord ces fléaux ont un coût social global, et que notamment les accidents ne pèsent pas simplement en termes de santé ils pèsent en termes de vies brisées, de situations professionnelles complètement remises en cause etc… et donc c'est un problème très très général. Le Gouvernement en 1984 a déjà commencé à prendre des mesures, qui ont été des prélèvements sur les consommations d'alcool et sur le tabac. Personnellement je suis tout à fait d'accord pour accentuer la pression sur la consommation d'alcool et de tabac. J'aurai l'occasion, avec les différents partenaires, nous avons naturellement des producteurs par exemple qui sont assez sensibles au problème d'alcoolisme et au problème de tabac, des producteurs agricoles notamment. Mais personnellement je suis tout à fait favorable à aller encore plus dans ce sens, et je pense notamment qu'en matière d'alcoolisme, une des premières mesures pourrait toucher la publicité sur l'alcool. Je crois en effet qu'il nous faudrait règlementer la publicité interdisant la publicité vis-à-vis d'un certain nombre de populations, et notamment les populations jeunes, particulièrement les enfants et les adolescents.

HÉLÈNE CARDIN : Est-ce que vous avez l'intention justement de faire une campagne, une campagne par voie d'affiches ou quelque chose de semblable ou est-ce que tout se passera au Parlement ?

CLAUDE ÉVIN : Sur l'alcoolisme ?

HÉLÈNE CARDIN : Sur l'alcoolisme et même sur le tabac, pourquoi pas.

CLAUDE ÉVIN : Écoutez les modalités techniques de campagne ne sont pas encore déterminées parce que là ce sont des problèmes, je dirais tout à fait techniques. Il nous faut toucher une population qui en la matière est diverse. Je crois en effet que la consommation d'alcool pose des problèmes différents actuellement dans la jeunesse, qu'elle le pose par exemple sur des populations plus adultes, et qu'il faut nous adresser différemment à chacun de ces populations. Nous avons un vrai problème de l'alcoolisme chez les jeunes, qui d'une certaine manière s'apparente… enfin touche à des problèmes de toxicomanie, à des problèmes de drogue, les cocktails d'alcool, de bière et de différents médicaments sont des préoccupations sur lesquelles je serai amené à prendre des mesures. Et puis en ce qui concerne effectivement la population adulte, je crois que la valorisation de l'alcool, la valorisation de l'usage du tabac doit être prescrit et en matière de publicité nous aurons, effectivement des décisions à prendre.

AUDITRICE : Bonsoir Monsieur le Ministre, je suis Madame BRETEAU Marie-José, je suis infirmière anesthésiste à l'Assistance Publique. Comme beaucoup de français vous avez dû regarder, surtout écouter Monsieur SCHWARTZENBERG à l'"Heure de Vérité", ma première question est la suivante : à la suite de cette émission ne regrettez-vous pas qu'il ait été obligé de démissionner alors qu'il était convaincant à 93 % en passant devant Monsieur ROCARD ?

CLAUDE ÉVIN : Madame, je ne souhaite pas polémiquer sur cette décision de démission de monsieur SCHWARTZENBERG. Je vous rappellerai d'abord que, au moment où monsieur SCHWARTZENBERG a démissionné du Gouvernement il y avait une majorité de Français pour considérer qu'il était tout à fait normal que le Premier ministre lui ait demandé de démissionner. Donc vous voyez qu'on peut relativiser un peu les évènements et y compris l'opinion que formulent les Français, soit en fonction des questions, soit en fonction des moments où lui sont posées telle ou telle question. Le problème n'est pas là et m'éloignant un petit peu peut-être des préoccupations plus particulières de santé, je voudrais dire simplement rapidement un mot là-dessus. Je crois qu'il y a dans notre société des gens qui assument des responsabilités différentes. Il y a des gens dont c'est la vocation de porter témoignage, et le professeur SCHWARTZENBERG porte témoignage, qui est un témoignage humain que je respecte beaucoup, et qui moi me touche personnellement énormément. Mais il y a aussi à un moment des décisions à prendre, et ce n'est pas nécessairement par la parole que l'on peut prendre un certain nombre de décisions. Ma responsabilité de ministre à moi, aujourd'hui elle est d'agir sur un certain nombre de mesures, elle n'est pas simplement de parler, même si une émission comme ce soir consiste effectivement à parler, mais intention plutôt ici est d'expliquer les décisions à prendre, de faire de la pédagogie, et de dire quelles sont les contraintes auxquelles nous sommes confrontés.

ALAIN BEDOUET : Vous êtes toujours là Madame, toujours en direct sur FRANCE-INTER, alors quel est le second point que vous vouliez aborder s'il vous plaît ?

AUDITRICE : … a eu tout de même le mérite d'avoir proposé des choses concrètes en matière de santé, notamment des mesures urgentes contre le Sida…

CLAUDE ÉVIN : … je veux bien Madame qu'on ne parle de ces mesures, puisque ces mesures sont actuellement au cœur de l'actualité, et éventuellement, compris sur les propositions de monsieur SCHWARTZENBERG, sans du tout l'esprit de polémique, je veux bien qu'on éclaire le débat si vous le souhaitiez en effet.

ALAIN BEDOUET : C'était cela, Madame que vous vouliez nous demander ?

AUDITRICE : … et aussi une revalorisation des infirmières…

ALAIN BEDOUET : Tout y passe. Bon on va prendre, si vous le permettez, le Sida et ensuite nous parlerons des infirmières car il y a également beaucoup de fiches dans ce sens ce soir.

CLAUDE ÉVIN : Sur les infirmières, Madame, puisque vous êtes infirmière anesthésiste, je voudrais dire d'abord que je connais tout à fait le dévouement des infirmières, et je le dis absolument sans aucune "forfanterie", je suis moi-même administrateur d'un centre hospitalier et, croyez-moi, que même si en tant que gestionnaire nous avons des difficultés parfois à donner satisfaction à l'ensemble des personnels, je sais combien nos hôpitaux ne pourraient pas fonctionner s'il n'y avait pas le dévouement des infirmières, et dans n'importe quelles conditions de travail, si je puis dire, et cela doit être amélioré.

Alors la revendication des infirmières, je la connais, je sais aussi qu'il y a des mouvements en préparation pour la fin du mois de septembre, je puis vous annoncer que, à partir du 21 septembre je recevrai l'ensemble des organisations syndicales successivement sur le problème particulier des infirmières, sur l'ensemble des préoccupations des personnels de santé, mais plus particulièrement sur les infirmières. Mais j'attire l'attention sur le fait qu'il me faudra obtenir, en effet des moyens budgétaires. Le dernier point là-dessus c'est que je voudrais quand même attirer l'attention de tous les personnels de santé, sur le fait que c'est la majorité d'avant 1986 qui a défini un statut de la fonction publique hospitalière qui, pour les personnels s'appelle le Titre 4 de la fonction publique hospitalière. Cela fait plus de deux ans maintenant que ce Titre 4 est sorti, entre 1986 et 1988 le Gouvernement précédent n'a pris aucune mesure qui permettait de préciser les statuts des personnels, notamment les textes d'application de la loi. Alors je suis confronté à ce dossier aujourd'hui, je sais que les infirmières n'ont pas été revalorisées depuis maintenant à peu près 15 ans, et mon intention est bien d'apporter des réponse concrètes dans les semaines qui viennent.

ALAIN BEDOUET : À propos maintenant – nous le disions – du Sida, une question peut-être d'Hélène CARDIN.

HÉLÈNE CARDIN : Nous avons parlé du professeur SCHWARTZENBERG, il y a eu l'appel également du professeur SHERMANN et du professeur MILLIEZ, est-ce que vous êtes, Monsieur pour le dépistage des séropositifs et des malades du Sida ?

CLAUDE ÉVIN : Le dépistage, il est organisé actuellement dans notre pays, et je crains que la manière dont parfois le débat s'engage à coups médiatiques, eh bien ne clarifie pas du tout le débat. Je dis d'abord, le dépistage, il est organisé.

HÉLÈNE CARDIN : C'est-à-dire que si on veut se faire dépister on peut ?

CLAUDE ÉVIN : Ça veut dire que, toute personne qui aujourd'hui veut se faire dépister dans notre pays le peut, il existe 113 centres actuellement de dépistage anonymes et gratuits. Et dans n'importe quel laboratoire il est possible de se faire dépister, ça coûte 119 francs et c'est remboursé à 65 % par la Sécurité sociale. Actuellement il y a 150 000 personnes chaque mois qui se font dépister dans notre pays. Qu'il faille encore améliorer si je puis dire, et augmenter le nombre de personnes dépistées, je ne suis pas contre, bien au contraire. À condition qu'on dise bien qu'il y a sans doute des priorités, et que, sans faire de géographie particulière, entre un ouvrier agricole de la Creuse et un habitant de Paris, et un Parisien les risques ne sont pas tout à fait les mêmes. Bien que c'est plus subtil que ça qu'il faudrait regarder de manière un peu plus précise. Donc je crois qu'il faut cibler le dépistage…

HÉLÈNE CARDIN : Par exemple les femmes enceintes ?

CLAUDE ÉVIN : Oui parce que la transmission du virus se fait selon trois manières qu'il est peut-être important de rappeler, elle se fait de la mère à l'enfant pendant la période de grossesse. Donc il y a un dépistage de la femme enceinte, il y a une proposition de dépistage formulée par le médecin à la femme au moment de la déclaration de grossesse, ce qui me paraît normal et d'ailleurs il y a des instructions qui ont été données pour que cela se fasse, et cela en général se fait. Alors je sais qu'il ne se fait pas partout, mais je sais tout à fait… mais j'invite les médecins à le faire. Il faut toutefois savoir que le résultat du dépistage, c'est-à-dire la séronégativité apparaissant dans un dépistage n'est pas nécessairement une garantie puisque nous avons des dépistages qui ne permettent pas nécessairement de trouver une séropositivité, même si la personne est porteuse, pendant une période qui est d'environ de 2 mois. Donc il faut bien quand même savoir que le dépistage ne résout pas tous les problèmes. Et puis sur les autres moyens de transmission, les autres manières dont est transmis le virus, effectivement, il y a des précautions à prendre. J'insiste bien sur le fait que le dépistage est certes utile, mais que le dépistage ne doit pas nous masquer le vrai problème qui est le problème de la prévention.

AUDITEUR : Bonsoir Messieurs, c'est un médecin qui vous parle, je voudrais vous demander si vous trouvez normal l'inégalité des chances devant la maladie selon que l'on est fonctionnaire, salarié ou petit artisan ? Et si vous trouvez cette inégalité anormale que comptez-vous faire ?

CLAUDE ÉVIN : Est-ce que vous pourrions Monsieur, s'il vous plait, ou docteur, préciser votre question. Parce que moi j'ai une perception de l'inégalité des chances devant la maladie. Je vais vous dire la mienne. C'est le fait de savoir si on a une Sécurité sociale qui nous permette d'accéder à n'importe quel type de soins, quel que soit notre niveau de revenus. Et moi je dis que l'égalité des chances devant la maladie elle passe d'abord par un système de Sécurité sociale qui permette à chacun, quels que d'accéder soient ses revenus de pouvoir accéder à n'importe quel type de soins, y compris les plus sophistiqués. C'est pour ça qu'en tant que ministre de la Santé je suis aussi ministre de la Sécurité sociale, et d'ailleurs je me félicite qu'au moment de la nomination l'ensemble des professionnels aient noté avec satisfaction que depuis plusieurs Gouvernements il n'y avait jamais eu un ministre qui avait dans ses mains les deux volets, Santé et Sécurité sociale. Ce qui veut dire que je suis attaché à l'amélioration de notre système de santé, mais je suis autant attaché, sinon plus à un maintien de la Sécurité sociale.

AUDITEUR : J'entends bien, mais vous concevez parfaitement que, la différence entre un salarié et un petit artisan est tout de même fondamentale. Un salarié qui s'arrête touche immédiatement des prestations, un petit artisan se débrouille comme il peut, et d'autre part ses cotisations sociales d'une part et la couverture sociale dont il bénéficie sont tout de même fondamentalement différentes.

CLAUDE ÉVIN : Tout à fait, mais donc vous confirmez bien, d'abord que l'appréciation de l'égalité des chances devant la maladie elle s'apprécie au regard de la sécurité sociale. Alors là vous abordez un autre sujet qui est de savoir, bon quel est… bon je ne voudrais pas rentrer dans des détails trop difficiles sur le plan technique, mais il faut savoir que notre système de Sécurité sociale n'a pas été généralisé dès le début, dès 1945 parce qu'un certain nombre de catégories socio-professionnelles se sont refusées à rentrer dans le système de solidarité à l'époque. Elles y sont rentrées progressivement après, dans des conditions naturellement différentes les uns par rapport aux autres. Et les différences que vous évaluez aujourd'hui elles ne s'apprécient que par le fait que chacun ne contribue pas de la même manière.

BRIGITTE JEANPERRIN : Alors justement est-ce que vous allez avoir le courage politique, parce qu'il en faut un certain, pour régler ce problème d'harmonisation entre les différents régimes de Sécurité sociale ?

CLAUDE ÉVIN : Alors c'est sans doute un problème de courage politique, ce n'est pas simplement un problème de courage politique, moi je le souhaite. Il y a déjà des choses qui ont été faites quand même en la matière, elles l'ont été en matière des retraites, par exemple. Il y a des commerçants et artisans qui ont bénéficié, puis les agriculteurs qui ont bénéficié progressivement de la retraite à 60 ans alors que les salariés en avaient bénéficié en premier lieu. Je le souhaite mais il y a des disparités telles que je ne pense pas, je ne suis pas naïf au point de penser que l'on pourra y aboutir de manière très rapide. Mais c'est sans doute un chantier qu'il faudra ouvrir, en tous les cas je mesure tout à fait combien un certain nombre de solutions aujourd'hui, par exemple en matière de financement des retraites, on ne va pas différencier tout à fait, là de quoi on parlait si on parlait de la maladie uniquement, parce que le problème des retraites se pose un peu de la même manière, nécessitera sans doute qu'on avance, mais je pense qu'on ne peut pas avancer brutalement, on n'avancera que progressivement dans ce domaine.

ALAIN BEDOUET : On nous appelle beaucoup ce soir au standard du "Téléphone Sonne". On correspond également avec nous par le canal du MINITEL RADIO FRANCE. Alors j'ai là Monsieur ÉVIN une question qui vient du MANS, Monsieur le Ministre que pensez-vous de la position des centres LECLERC qui désirent briser le monopole pharmaceutique ?

CLAUDE ÉVIN : Qui désire briser le monopole pharmaceutique…

ALAIN BEDOUET : … c'est la formulation MINITEL de ce correspondant, évidemment elle fail trois lignes.

CLAUDE ÉVIN : Il nous faut clarifier le débat avec les professionnels, avec les pharmaciens notamment, et on a déjà un peu commencé, pour savoir ce qui est du médicament et ce qui n'est pas du médicament. Et je crois qu'on ne peut apprécier le rôle que jouent les uns et les autres, c'est-à-dire le rôle que jouent les pharmaciens dans leur mission de conseil, qui n'est pas simplement un rôle de distribution, qui est aussi une mission de conseil… il faut pour ça préciser de savoir ce dont on parle, quand on parle d'un médicament et quand on parle de produits qui ne sont pas des produits médicamenteux. Alors il y a de la discussion à avoir avec, des pharmaciens notamment, on l'a eue d'ailleurs il y a… enfin quelques jours après ma nomination comme ministre de la Santé à propos du lait maternisé qui a soulevé beaucoup de débats, enfin disons beaucoup de pages de publicité, des grandes surfaces surtout.

ALAIN BEDOUET : Dans les journaux…

CLAUDE ÉVIN : Oui, oui, tout à fait. Je ne veux pas polémiquer avec les grandes surfaces sur ce point. Nous avons essayé de clarifier en disant : voilà il y a des produits qui sont effectivement des produits qui nécessitent des conseils et qui ne peuvent être donnés que par des professionnels que sont les pharmaciens. Il y a d'autres produits qui ne nécessitent pas de conseils spécifiques de professionnels de santé et qui, à ce moment-là, sont des produits de consommation plus courante.

ALAIN BEDOUET : Monsieur ou Madame bonsoir, nous vous écoutons.

AUDITEUR : Bonsoir, bonsoir Monsieur le Ministre, Yannick MARZIN, pharmacien.

CLAUDE ÉVIN : Ah Monsieur MARZIN.

ALAIN BEDOUET : Je vois que vous vous connaissez.

CLAUDE ÉVIN : Monsieur MARZIN est l'un des représentants des syndicats de pharmaciens d'officines avec lequel j'ai eu effectivement l'occasion d'avoir des discussions auxquelles je viens de faire allusion il y a maintenant quelques jours.

YANNICK MARZIN : Tout à fait. Monsieur le Ministre, le médicament français, vous le savez, possède une définition qui est inscrite dans la loi française, et dans une directive européenne. Nous trouvons aujourd'hui sur le marché des produits dangereux ou toxiques qui sont fabriqués par n'importe qui, et vendus n'importe où. Ma question est toute simple, vous êtes bien sûr chargé de la santé publique, et de protéger nos concitoyens en la matière, que comptez-vous faire pour éviter un jour un mort et pour avoir à fermer rapidement les fabricants indélicats de ces produits ou les distributeurs hors la loi de ces produits ?

CLAUDE ÉVIN : Monsieur MARZIN, vous êtes un professionnel, alors ne traitez pas ce genre de problème de cette manière quand même tout à fait. C'est vrai qu'il y a un certain nombre de problèmes de produits toxiques ou dangereux, et il existe pour cela, au ministère de la Santé un certain nombre de commissions, dans lesquelles d'ailleurs sont représentés les pharmaciens, dans lesquelles d'ailleurs vous être représenté, et donc la mission est de définir les classifications des médicaments. Je ne suis pas opposé, je l'ai d'ailleurs dit à propos d'un évènement récent dans l'édition, publication d'un livre, je ne suis pas opposé à revoir un certain nombre de classifications pour, effectivement faire que des médicaments dangereux ne soient pas accessibles dans n'importe quelle condition. Et puisque vous me posez un problème plus général du médicament, je voudrais dire ici que ma volonté, et pas simplement la mienne, celle aussi du ministère de l'Industrie, monsieur FAUROUX, et celle du ministre de la Recherche, monsieur CURIEN, est de prendre le problème du médicament dans sa globalité, et pas simplement au regard, par exemple du problème des prix. Et je puis vous indiquer que vous avons décidé de donner une mission à quelqu'un qui prendra le problème dans sa globalité, en termes de santé, en termes industriels et en termes de recherche, afin de définir une politique du médicament qui ne s'apprécie plus simplement maintenant au seul regard du coût des médicaments.

ALAIN BEDOUET : Brigitte JEANPERRIN.

BRIGITTE JEANPERRIN : Oui, justement à propos du grand marché européen, est-ce qu'on ne va pas être obligé de libéraliser le prix des médicaments ? Et si c'est oui, est-ce que, dans ce cas-là on ne va pas mettre à plat complètement nos fameuses économies ?

CLAUDE ÉVIN : C'était le problème auquel je viens de faire allusion, il est nécessaire d'avoir une appréhension globale du problème du médicament aujourd'hui dans notre pays. Le problème du prix du médicament ne s'apprécie en France que, parce que nous avons un système de protection sociale qui est socialisé et dont tout le monde se félicite dans notre pays. Mais on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. On ne peut pas avoir un système de protection sociale qui nécessite des décisions d'autorité de la part de la puissance publique, et à la fois libérer ou libéraliser l'ensemble des partenaires, les prix des médicaments, les prix des médecins etc… Tout le monde tient… les Français dans leur grande majorité tiennent au maintien de notre Sécurité sociale telle qu'elle est, cela nécessite un certain nombre de décisions. Alors l'arrivée de la construction européenne 92-93 va nécessiter un certain nombre d'ajustements des politiques qui ont été menées jusqu'à maintenant, nous sommes à y réfléchir, et la mission à laquelle je viens de faire allusion nous permettra notamment d'avoir un certain nombre d'éléments sur le problème du médicament…

AUDITRICE : Bonsoir, Chantal TENOT de Paris – Je vous appelle parce que je me pose quelques questions en ce qui concerne l'information du public en général et finalement je trouve qu'elle est assez mal faite. On entend actuellement, à propos du Sida, des prises de position de différents professeurs qui vont dans un sens, qui vont dans l'autre, qui parlent de dépistage automatique ou pas, bon… Le professeur MONTAGNE en a encore parlé récemment – je m'aperçois finalement qu'au niveau officiel on n'a pas d'informations organisées, éclairées de la part d'un ministère de la Santé, comme nous en avons un. Et je trouve cela pas très normal, que ce soit le Sida…

CLAUDE ÉVIN : Je suis prêt à répondre à vos questions précises Madame.

AUDITRICE : Non, mais je voulais dire…

CLAUDE ÉVIN : Quelle information voulez-vous, à propos du Sida ?

AUDITRICE : … également en ce qui concerne la pollution, moi je suis parisienne – la semaine dernière, on a eu une chape de pollution sur Paris et çà on n'en entend jamais parler.

ALAIN BEDOUET : Mais Madame c'est peut-être une pierre dans notre jardin à nous autres journalistes – encore que nous nous efforcions de la relayer cette information et dès que nous, nous la possédons et que nous allons à la source, nous vous la fournissons – mais vous pensez, et cela me fait moi un peu frémir – vous avez parlé d'informations officielles, alors je veux bien mettre des guillemets ou pas – mais n'est-ce pas non plus un petit peu dangereux ?

AUDITRICE : Officielles… je veux dire, je pense tout de même que les Français ont le droit d'apprécier ce qu'il en est de tel ou tel point, on peut leur donner l'information, il n'y a pas de raison de la détenir…

CLAUDE ÉVIN : Mais Madame je suis prêt à donner l'information.

AUDITRICE : Quand il s'agissait de madame BARZACH… En fait il n'est pas normal que l'on ne sache pas ce qu'il en est, qu'on ne sache pas quel est le degré de toxicité…

ALAIN BEDOUET : Madame, pour prendre un exemple concret, comme disait Monsieur ÉVIN – sur le Sida par exemple, vous avez l'impression que, soit la presse, soit les pouvoirs publics, soit les médecins, le corps médical dissimulent, cachent, font de la rétention sur certaines informations ?

AUDITRICE : Dissimulent ou font mal, excusez-moi de vous le dire, excusez-moi, parce que j'ai affaire à un journaliste… mais je trouve qu'on a plutôt l'impression d'avoir des bribes d'informations qu'une information générale et complète.

ALAIN BEDOUET : Monsieur ÉVIN demande la parole.

CLAUDE ÉVIN : Sur ce point Madame, je ne veux pas polémiquer du tout avec mes prédécesseurs et avec madame BARZACH. Je reconnais que sur le Sida, l'information n'a sans doute pas été la plus pertinente qu'elle aurait dû être. Avoir mené une campagne sur le thème : "Le Sida ne passera pas par moi" – a manifestement marqué son objectif. Parce que l'on constate aujourd'hui que la transmission du virus la plus importante se faisant par voies sexuelles – elle ne se fait pas uniquement par voies sexuelles – je l'ai indiqué tout à l'heure, mais elle se fait essentiellement aujourd'hui par voies sexuelles – il faut pouvoir dire les choses clairement, certains considéreront peut-être crûment, sur les conséquences qu'il faut en tirer. Et mon intention est bien, au vu notamment des propositions du professeur GOT, de mener des campagnes de communication qui disent la vérité aux gens – qui disent qu'aujourd'hui par exemple qu'il n'y a pas de vaccin contre le Sida – qu'aujourd'hui il n'y a pas de traitement contre le Sida, je le dis bien en effet. Et que le seul vaccin, si je puis dire, même si médicalement ce n'est pas tout à fait juste, mais la seule prévention possible, par exemple en matière de relations sexuelles, certains pourront peut-être considérer que je le dis crument, mais mon intention est bien de dire la vérité.

HÉLÈNE CARDIN : Alors justement le comité français de l'éducation pour la Santé devait, juste avant l'été, sortir une campagne justement sur la – promotion du préservatif – et cette campagne est restée dans les tiroirs, est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi ?

CLAUDE ÉVIN : C'est moi qui ai décidé, personnellement, qu'il n'était pas opportun de sortir un slogan qui avait tendance à faire du préservatif – comme un des slogans le proposait – un élément du geste amoureux. Je crois qu'il faut dire, je viens de l'expliquer, je crois qu'il faut dire clairement les choses aux gens. C'est que, si on préconise l'usage du préservatif, ce n'est pas simplement dans un élément de relations amoureuses avec l'autre, c'est parce que c'est le seul moyen aujourd'hui d'empêcher la diffusion de la maladie. Et n'est pas en prenant des détours pour dire les choses telles qu'elles sont que l'on fait prendre conscience aux gens. J'ai estimé à l'époque, c'était en effet fin juin, début juillet que ce que me proposait le CFLS, qui était dans le droit fil – "Le Sida ne passera pas par moi" – n'aurait pas atteint son objectif. Et la meilleure preuve d'ailleurs que ces campagnes de publicité précédentes n'ont pas atteint leur objectif, c'est le sondage IPSOS/Guy PIED qui vient de sortir il y a quelques jours et qui montre que la majorité des Français, la quasi-unanimité des Français, savent bien que c'est une maladie sexuellement transmissible, mais pensent qu'en tous les cas ils ne sont pas concernés et qu'en tous les cas pour eux cela ne changera rien. Ce qui montre bien que l'on a dépensé des millions et des millions de campagne de publicité dans un contexte certes difficile sur le plan politique – qui n'est sans doute plus le même aujourd'hui – et qui m'amènera, je l'espère, à pouvoir être plus clair dans le message, mais en tous les cas, je constate que ces campagnes de publicité précédentes n'ont pas atteint leur objectif.

ALAIN BEDOUET : Si vous me permettez de compléter un instant cette réponse pour cette auditrice, puisqu'elle s'adressait également à la presse, Hélène CARDIN est ici présente, elle peut en témoigner, cela fait 4 ans à peu près que nous (mots illisibles) à peu près tous les 6 mois un TÉLÉPHONE SONNE sur le Sida. Hélène s'en souvient, on peut constater donc à peu près de 6 mois en 6 mois à quel point la maturité de ceux qui nous écoutent et l'information du public a évolué. Je me souviens du premier TÉLÉPHONE SONNE ici même sur le Sida il y a 3 ans et demi, 50 % des questions c'était du mythe, c'était : est-ce qu'on attrape le Sida dans les piscines, est-ce que les piqûres de moustiques etc… ? Et manifestement on s'aperçoit que le public et tant mieux, est informé, en tout cas mieux informé.

CLAUDE ÉVIN : Tout à fait ! moi je voudrais vous dire ici, enfin donner notamment quelques éléments chiffrés qui permettent d'apprécier la gravité de la situation et confirmer que pour moi c'est une priorité de santé publique – c'est que nous avons un peu plus de 4 000 malades du Sida recensés à la fin du mois de juin. Que nous comptons en France 150 à 200 000 séropositifs et qu'actuellement le nombre de séropositifs qui deviennent malades, double à peu près tous le 11 mois. Ce qui veut dire que la progression, 4 000 malades aujourd'hui, c'est vrai que cela ne veut peut-être pas dire grand-chose pour les gens, par rapport à 50 millions de Français – d'abord je ne pense pas que 50 millions de Français soient exposés naturellement à la maladie, mais il faut bien voir à quel rythme tout cela se développe. Et c'est cela qui est très très grave et qu'on ne mesure pas encore peut-être suffisamment aujourd'hui, mon intention est bien de dire les choses telles qu'elles sont.

HÉLÈNE CARDIN : Alors justement grand titre de France-Soir ce matin, l'appel du professeur MONTAGNE, le cri d'alarme du professeur MONTAGNE – "Les crédits consacrés à la recherche sur cette maladie ont considérablement diminué". Alors vous n'êtes pas responsable, puisque c'était l'exercice précédent, mais est-ce que vous avez l'intention d'y remédier ?

CLAUDE ÉVIN : Je voudrais tout d'abord dire, mais je m'adresse à vous journalistes, qu'il faut faire un peu attention à la manière de traiter ça. Quand vous lisez l'article de France-Soir, l'interview du professeur MONTAGNE dans France-Soir, vous constatez qu'il dit des choses très précises et je ne pense pas que le titre qui a été fait se justifie. Il dit par exemple des choses sur le dépistage qui, à mon avis, auraient été assez intéressantes à prendre en titre aux regards du débat qui vient de se dérouler. Alors il est vrai, j'ai les chiffres sous les yeux, j'ai ici un document qui a été réalisé par madame BARZACH en janvier 1988, lorsqu'elle a fait le bilan du montant de l'effort des Français de lutte contre le Sida – que le Gouvernement avait mis 10 millions en 1986, 100 millions en 1987 et qu'il a mis 20 millions en 1988. En ce qui concerne 1989, le budget n'est pas voté, les décisions ne sont pas prises et j'attends, notamment du bilan actuellement de la politique menée en matière de recherche, que le professeur GOT est en train de me faire, pour demander les arbitrages du Premier ministre et du ministre de l'Économie et des Finances sur le montant qu'il nous faudra allouer à la recherche pour 1989. Je puis vous indiquer, d'ores et déjà que la sensibilité de Michel ROCARD, Premier ministre, ainsi que celle d'Hubert CURIEN, puisqu'il s'agit de la recherche, est grande dans ce domaine et que nous sommes tous d'accord pour abonder les crédits, je dirais à hauteur des besoins. Mais il est important aussi que les équipes de chercheurs nous présentent des projets qui soient cohérents les uns par rapport aux autres. On n'apprécie pas une politique de recherche aux seuls montants des crédits qui sont votés, on apprécie aussi une politique de recherche à la capacité qu'ont les équipes en question de consommer les crédits progressivement. En l'occurrence entre 1987 et 1988, il y a eu des dérapages sur lesquels je ne vais pas entrer en détails ici, parce que des crédits avaient été effectivement inscrits, mais les équipes de recherches n'étaient pas prêtes à utiliser l'ensemble des crédits. Donc je vous demande et puisque mon souci est bien de faire une bonne information, même si je suis un peu lent – je vous demande de bien prendre en considération l'ensemble des paramètres qui amènent une puissance publique à prendre des décisions.

AUDITEUR : Bonsoir Messieurs – voilà, cela concerne toujours le Sida, mais enfin là c'est plutôt la séropositivité et en fait il se trouve que cela coûte cher d'être séropositif. Il y a donc notamment des contrôles qui se font à peu près tous les 4 mois et des maladies bénignes, de primo-infections qui sont liées à cette maladie, mais qui ne sont pas remboursées à 100 % par la Sécurité sociale. L'ensemble de ces contrôles donc qui sont chers et l'ensemble de ces maladies qui sont chères aussi, sont simplement pris à 75 %, alors quand le fait d'être séropositif sera considéré comme une longue maladie (de toute façon on la soigne, mais on ne la guérit pas…) et est-ce qu'il y a une possibilité d'avoir une prise en charge à 100 % – Notamment il y a plein de gens qui n'ont pas beaucoup d'argent et c'est très difficile c'est très difficile – d'être suivi correctement et d'avoir les soins adaptés.

ALAIN BEDOUET : Monsieur Claude ÉVIN va vous répondre, mais puisque Monsieur, si je comprends bien, la séropositivité c'est votre cas, je vous demande un témoignage, qui je le rappelle est anonyme. Cela revient à combien puisque vous nous dites que cela revient assez cher tous les 4 mois ces contrôles ?

AUDITEUR : Écoutez si vous voulez, il y a plus de 1 000 F qui sont pris à 75 % par la Sécurité sociale, donc il faut bien 35 % et il y a aussi tout ce qui est primo-infection, c'est-à-dire les problèmes de poumons etc… et ça c'est suivi en fait par des généralistes en ville et il n'y a pas du tout un rapport qui est fait au niveau des remboursements de la maladie avec la séropositivité.

CLAUDE ÉVIN : Le fait d'être séropositif en effet n'est pas considéré comme la maladie. Le problème que vous posez nous renvoie à des mesures qui viennent d'être prises, alors je ne peux pas répondre très précisément, techniquement, sur un dossier que je ne connais pas (il faudrait examiner celui auquel vous faites allusion Monsieur) mais c'est que le Gouvernement vient – et c'est paru au Journal Officiel il y a maintenant une huitaine de jours – d'élargir la prise en charge à 100 % à ce que nous pouvons appeler les polypathologies – c'est-à-dire, quand il y a un certain nombre de pathologies qui s'ajoutent les unes aux autres et qui font que s'il n'y a pas une manifestation de grande maladie, l'addition de ces différentes petites infections (enfin qui sont petites, par opposition à la grande, si je puis dire, bien qu'elles soient douloureuses, je le sais pour les hommes et les femmes qui sont dans cette situation, eh bien sera prise en charge à 100 %. Alors vous savez qu'en matière de Sécurité sociale il est difficile de répondre de manière très générale. Je ne veux pas répondre sur le cas très précis que vous évoquez, le fait de savoir si vous serez pris à 100 % ou pas à 100 % mais nous avons amélioré la couverture à 100 % sur les polypathologiques récemment.

AUDITEUR : Je rejoins, disons, le premier intervenant concernant la Sécurité sociale, voilà – pour continuer à travailler et travailler correctement j'ai remplacé ma paire de lunettes j'ai été remboursé par la Sécurité sociale 99 F, soit 4 % du montant de la facture. Je veux bien comprendre que la Sécurité sociale ne reconnaisse pas disons des verres – photo-gay – beaucoup de choses… mais elle ne peut, peut-être évoluer disons dans le choix des verres qu'elle propose, qu'elle reconnaît… Parce que moi, si je change mes lunettes, c'est pour continuer à travailler. D'un autre côté, c'est pareil pour les appareils dentaires qui sont très mal remboursés, où là il n'est pas invétéré, là vous êtes pris en charge à 100 % par la Sécurité sociale, vous provoquez des risques, des drames sociaux ou familiaux, arrêts de travail, accidents, conduite en état d'ivresse et un tas de choses comme cela et vous êtes pris à 100 %. Vous allez en cure de désintoxication, je connais très bien la chose – j'ai suivi la chose chez quelqu'un dans mes proches à qui cela est arrivé – vous êtes pris à 100 % et on sait que la cure n'est pas toujours efficace à long terme…

ALAIN BEDOUET : Monsieur pardonnez-moi, je vous coupe, car l'heure avance… Si je vous ai bien compris, vous posez à Claude Evin la question du remboursement des prothèses et des lunettes.

CLAUDE ÉVIN : Vous savez Monsieur, je le sais, je connais le problème tout à fait, je comprends votre demande et là ce sont des choix budgétaires qui sont à faire. Je voudrais simplement vous dire que si l'on remboursait les montures à 100 F et non pas telles qu'elles sont actuellement et si on multipliait le remboursement des verres par 3, eh bien cela coûterait un milliard de plus à la Sécurité sociale – alors c'est un choix à faire. Je ne veux pas dire par là que ce que vous demandez ne serait pas tout à fait justifié, ma réponse est peut-être un peu froide et peut-être un peu technocratique, mais elle est aussi réelle, puisqu'il nous est nécessaire d'assurer l'équilibre financier de la Sécurité sociale.

BRIGITTE JEANPERRIN : Revenons-en au problème d'argent, 11 milliards de déficit fin 88, 32,7 je crois en 89 – quelle est l'urgence sur les échéances face au fameux trou de la Sécurité sociale ?

CLAUDE ÉVIN : C'est toute une émission qu'il nous faudrait passer sur le problème…

ALAIN BEDOUET : Prenons le rendez-vous à l'avance…

CLAUDE ÉVIN : Eh bien prenons un rendez-vous… ! Je voudrais d'abord dire, il faut bien savoir de quoi on parle quand on parle du trou de la Sécurité sociale, ce n'est pas quelque chose de mythique, ce n'est pas de l'argent qui disparaît dans une trappe, ce ne sont pas des dessous de table, ce n'est pas, je ne sais quoi bon ! C'est tout simplement un certain nombre de contraintes qui sont contradictoires. Pour essayer de clarifier, je voudrais dire que le problème le plus important que nous avons actuellement, ce n'est pas le seul, mais le problème le plus important c'est le problème de l'assurance-vieillesse. En effet lors de la Commission des Comptes en juillet dernier, le besoin de financement de l'assurance-vieillesse pour 1989 a été évalué à un peu plus de 34 milliards. Le problème, il est lequel ? Eh bien c'est que nos régimes de vieillesse sont financés par l'activité des salariés el que maintenant, de plus en plus et pour des raisons dont on peut s'honorer, les jeunes commencent à travailler de plus en plus tardivement, le prolongement des études explique cette solution – et puis on arrête de travailler de plus en plus tôt. Mais par contre l'allongement de la durée de vie a fait que l'on verse les allocations-vieillesse pendant plus longtemps, eh bien il est normal qu'un écart se creuse. Eh bien il est nécessaire de réduire cet écart et nous prendrons des décisions pour assurer le financement de l'assurance-vieillesse. En matière de santé le problème est un peu différent, mais je ne voudrais pas être trop long dans cette réponse.

AUDITRICE : Je voudrais savoir quelle sera votre attitude vis-à-vis des médecines douces et à l'encontre de ceux qui les exercent.

ALAIN BEDOUET : Question courte et je vous en remercie, Madame.

CLAUDE ÉVIN : Je crois qu'il n'y a pas de médecine douce dans sa globalité, le problème des soins, le problème de la médecine est un problème de savoir combien cela coûte, à quoi cela sert, quel est l'effet de guérison produit chez les patients – et c'est donc un problème d'évaluation. Je n'appréhende ce dossier qu'au regard de l'évaluation ; combien cela coûte, cela sert pour combien de personnes et quel est l'effet de ces traitements ? Je sais que de nombreuses Françaises et de nombreux Français se soignent parce que l'on appelle d'une manière générale des médecines douces – je pense que l'on ne peut pas globaliser la réponse en la matière. Il y a des traitements qui font l'objet d'ailleurs d'évaluations et d'études, y compris donc au niveau du ministère de la Santé, lorsque nous évaluerons qu'il s'agit effectivement de traitements pertinents, eh bien il n'y a pas de raison de ne pas les reconnaître. Mais je ne peux pas apporter de réponse globale en la matière.

ALAIN BEDOUET : Fin de cette émission, Monsieur Claude ÉVIN, il me reste à vous remercier d'avoir accepté de jouer, on l'a entendu ce soir, le jeu du direct avec les auditeurs du TÉLÉPHONE SONNE – Merci !