Texte intégral
Cher(e)s Camarades,
Je vous dois un aveu. J'ai d'excellentes raisons de me trouver parmi vous aujourd'hui.
Tout d'abord, parce que je suis ici au milieu d'amis de longue date et vous m'excuserez de n'en citer que quelques-uns.
À Gérard Denecker et Bernadette Bouzai me lie une vieille complicité militante.
À Jean-Claude Cassaing, un lourd travail accompli ensemble notamment sur l'enseignement supérieur à la Commission des affaires sociales que je présidais alors.
À François Hollande, enfin un attachement commun à mener à terme des dossiers complexes qu'ils soient d'intérêt national comme la fiscalité ou le financement de la sécurité sociale ou d'intérêt plus local, et je n'insisterai pas sur l'interlocuteur coriace que j'ai trouvé en face de moi et à qui vous devez le CAT de Chamboulive.
Mais au-delà du plaisir de retrouver des amis, nos fêtes de la Rose sont aussi l'occasion pour nous qui dans nos diverses responsabilités sommes chaque jour confrontés aux dures contraintes de l'action de prendre le temps de la réflexion et du débat sur l'orientation de cette action.
La question qui préoccupe le plus aujourd'hui les socialistes et le Gouvernement c'est celle des inégalités sociales.
Pour nous socialistes, l'objectif premier c'est le progrès social : la recherche d'un mieux-être et d'un mieux vivre pour tous.
Allons-nous dans ce sens ?
La réponse que nous entendons, venant de certains, des militants, des citoyens, du pays c'est souvent l'expression d'un malaise. Beaucoup ont le sentiment que les inégalités s'accroissent.
L'argent est à la une des médias tandis que le pouvoir d'achat ne progresse pas spectaculairement. C'est parfois plus l'image que la réalité qui accroit le malaise.
Les rapports, les commentaires, qui sont souvent dramatisés pour obtenir un succès médiatique, jouent dans le même sens.
Le malaise existe, reconnaissons-le.
Mais quelle est la réalité des évolutions ? Je n'hésite pas à le dire de façon simple ! ça va mieux !
Je sais, ce n'est pas le grand soir mais d'autres que nous en sont revenus. Il nous faut encore progresser. Mais nous avons pris le bon chemin.
Nous avons fait collectivement en 1983 un double choix, confirmé par tous nos derniers congrès :
Vivre en économie de marché et lutter en permanence pour plus de justice sociale.
Mais ce choix a créé des contraintes et limite nos marges de manœuvre. Il laisse moins de place au rêve. Il oblige à une action graduelle et réformatrice.
Lutter contre les inégalités c'est s'attaquer à tous les fronts à la fois : les inégalités existent devant la loi, l'éducation, la santé, le logement, l'accès au travail, le revenu.
La première des inégalités c'est celle qui partage ceux qui ont un emploi de ceux qui n'en ont pas. Cette inégalité, plus que d'autres, brise les hommes et les femmes, détruit l'espoir, maintient dans la spirale de l'échec et de l'exclusion.
Derrière le taux, les chiffres abstraits, les statistiques, il y a des gens, il y a des drames humains.
600 000 emplois de plus en 2 ans, voilà notre fierté. Il ne faut pas casser ce mouvement. Il faut maintenir les choix budgétaires, les arbitrages qui permettent ce retour progressif à l'emploi.
Et l'argent qui va-là ne va pas ailleurs.
La seconde priorité c'est la lutte contre l'exclusion. Garantir à ceux qui n'ont rien les moyens d'une existence digne. C'est l'objet du R.M.I., de la politique d'insertion, mais aussi des lois sur le surendettement des ménages, sur le logement des plus démuni sur le crédit-formation, sur l'indemnisation des victimes.
C'est aussi le moteur de la politique menée dans mon ministère en direction des personnes âgées, des handicapés, des malades, de tous ceux qui sont fragilisés par une situation difficile.
Si nous nous sommes parfois confrontés à certains biologistes, à certains pharmaciens et à certains médecins, c'est bien parce que nous défendons l'égal accès de tous à des soins de qualité et que cela remet en cause certains avantages acquis ; et il est vrai que le choix est là entre cette politique et le plan Seguin qui lui touchait les plus fragiles d'entre nous.
De même, en engageant une lutte déterminée contre le tabac et l'excès d'alcool, nous nous attaquons à une des plus grandes inégalités qui soit, l'inégalité devant la mort.
Savez-vous qu'un manœuvre est soumis aux mêmes risques de décès dans l'année de ses 35 ans qu'un cadre supérieur à 53 ans ? Et la différence de mortalité entre ces catégories socio-professionnelles s'est encore creusée dans la période 1956-1980.
Au cœur de cette différence de mortalité, il y a bien sûr les conditions de travail, mais il y a aussi l'hygiène de vie.
L'alcool, est trop souvent associé à des processus qui conduisent à la perte d'emploi et à la désocialisation. Sa consommation excessive est encore aujourd'hui, dans les milieux les plus défavorisés, cause et conséquence de marginalisation.
Nous ne pouvons espérer lutter contre ces inégalités sans tenter de mieux maîtriser la promotion des facteurs de risques.
C'est pourquoi j'ai proposé au Parlement des mesures pour interdire toute publicité pour le tabac et limiter la publicité pour l'alcool à la presse écrite.
Il ne s'agit pas d'un texte liberticide. J'ai été étonné, et même parfois choqué, de voir certains dans nos propres rangs s'interroger sur la nécessité de ces mesures et les caricaturer au point d'y voir une dérive vers je ne sais quel ordre moral.
Je les invite à regarder la réalité sociale de notre pays en face. Notre société ne peut pas laisser diffuser des messages contradictoires, les uns pouvant avec des moyens illimités vanter le tabac et l'alcool à travers le sport, la séduction, le rêve, le voyage et l'évasion, et les autres luttant avec les trop faibles moyens de l'éducation sanitaire pour rappeler que ce rêve débouche sur la mort de 110 000 personnes par an, d'une personne toute les cinq minutes.
Laisser ces deux messages s'affronter avec des moyens inégaux, c'est pénaliser inévitablement tous ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir un bon environnement social, familial, de faire de bonnes études, c'est-à-dire en fin de compte les défavorisés.
Une telle attitude irait à l'opposé des intérêts de notre collectivité qui ne peut espérer laisser le champ libre à tous les intérêts financiers tout en sauvegardant la solidarité. Je dis qu'il doit y avoir une place pour la protection des plus fragiles et il est de notre devoir de l'organiser.
La troisième priorité, c'est ce que Michel Rocard a appelé "briser les fatalités" ; la première d'entre elles étant l'échec scolaire, un effort sans précédent a été fait en faveur du système éducatif.
C'est aussi l'objet de la politique de réhabilitation et de relance des logement sociaux, d'amélioration des transports, de développement social urbain.
Nous devons nous socialistes être présents sur des terrains que nous avons trop souvent délaissés et où nous n'avons pas su combler le vide laissé par la déshérence des militants communistes.
D'autres que nous ont su en profiter mais pour des objectifs vils et méprisables.
Il nous faut aujourd'hui savoir réagir et ne pas faire de la lutte contre l'extrémisme un seul enjeu médiatique, même si là aussi nous devons nous battre en nous adaptant jusque dans notre propre discours.
La quatrième priorité c'est répartir plus équitablement, c'est améliorer le pouvoir d'achat des salariés.
Et là, je persiste et signe au risque de surprendre, ça va mieux.
Je ne vais pas débattre de chiffres, de pourcentages, de rapports.
Vous le savez, le débat statistique est d'autant plus passionné que l'outil est imprécis. On peut varier les périodes de références, le contenu des indices, choisir les éléments que l'on additionne… bref on peut faire dire ce que l'on veut aux chiffres et se les envoyer ensuite à la figure.
Non, parlons plutôt concret.
Le ménage de chômeurs où désormais grâce à l'amélioration de la situation de l'emploi un salaire rentre n'a-t-il pas augmenté son pouvoir d'achat ?
Eh bien si ce salaire est modeste au départ, il fait baisser la moyenne statistique des salaires !
Le ménage endetté qui a renégocié sa dette n'a-t-il pas augmenté son pouvoir d'achat ?
Le ménage de fonctionnaires qui a touché, pour la première fois depuis quelques années en 1989, plus que ce que l'inflation lui prend, n'a-t-il pas augmenté son pouvoir d'achat ?
Le ménage qui ne voit plus son loyer augmenter dans des proportions folles, n'a-t-il pas augmenté son pouvoir d'achat ?
Vous le voyez, on peut multiplier les exemples.
Je l'ai dit - ce n'est pas le grand soir.
Il faut bien sûr continuer, répartir encore mieux les fruits de la croissance et le chantier le plus important c'est celui de la revalorisation des carrières.
L'insatisfaction la plus grande, c'est de voir stagner sa rémunération, de n'avoir aucune perspective de promotion tout au long d'une vie professionnelle.
L'intolérable c'est d'être condamné à rester au même niveau malgré l'expérience accumulée.
Le Premier Ministre a demandé aux partenaires sociaux d'entamer une négociation à ce sujet. Il veillera à ce qu'elle ne s'enlise pas et à ce qu'elle débouche.
Une plus grande justice fiscale a été mise en œuvre avec l'I.S.F., les allègements de T.V.A. et la réforme de la taxe d'habitation.
François Hollande, je vous le disais au début, a remis un rapport où des orientations existent. Débattons-en. Avançons et évitons les faux débats qui bloquent tout évolution.
Permettez aussi au Ministre en charge de la sécurité sociale de réagir sur un aspect précis de ce débat sur le pouvoir d'achat.
J'entends dire que le poids des cotisations sociales confisque aux salariés le produit de leurs efforts. Ce raisonnement, mis en avant en particulier par le RPR – grand défenseur des bas salaires, comme chacun sait – est totalement erroné.
A quoi servent les cotisations sociales ?
Elles financent les dépenses de santé, de retraite et les prestations familiales. Garantir à tous des soins de qualité et une retraite digne, aider les familles à élever leurs enfants, n'est-ce pas un bon moyen de lutter contre les inégalités ?
Assurer la sécurité de nos concitoyens devant la maladie ou devant la vieillesse, redistribuer une partie de la richesse créée, notamment au profit des familles les plus modestes, voilà ce qui unit les Français et fait la cohésion sociale de notre pays.
Nous voulons améliorer encore ce système en mettant en place un nouveau moyen de financement de la Sécurité sociale élargissant l'assiette à tous les revenus.
Avec la cotisation sociale généralisée, la protection sociale ne sera plus financée sur les seuls revenus du travail. Les ressources supplémentaires, acquises en particulier sur les revenus du capital, permettront d'alléger les cotisations sur les bas salaires.
Vous savez combien il est difficile dans ce pays de faire évoluer la structure des prélèvements sociaux fiscaux.
Il y faut un effort patient et résolu.
Mais en ce domaine comme bien d'autres, le souci d'une réforme progressive témoigne d'une aussi haute ambition que les incantations et les gesticulations.
Nous menons aujourd'hui une politique au service de la réduction des inégalités. Une politique solide, en profondeur.
Notre politique donnera bien sûr des effets à moyen et long terme. Elle ne tient pas du gadget symbolique ou de la recette miracle. Elle a besoin de durée.
Alors, forcément, il y a des impatiences.
Certaines, justifiées, viennent de ceux qui attendent une amélioration de leur sort au quotidien.
D'autres viennent, dans nos rangs, de ceux qui ont du mal à faire un travail de deuil sur nos grands discours passés. Ils critiquent l'action gouvernementale comme si une autre était possible.
Est-ce le cas ? Je le dis simplement c'est non. C'est pourquoi je dis NON à la gauche maso.
NON à la gauche sincèrement maso qui mesure mal les contraintes et le chemin parcouru.
Mais NON aussi et surtout la gauche tactiquement maso qui fait courir des risques stupides pour l'ensemble des socialistes et du pays tout entier.
Entre une vraie opposition de droite et une fausse opposition interne au parti socialiste, les Français choisiront la droite.
Oui, c'est vrai, la réalité va moins vite que l'espérance.
Oui, c'est vrai, il nous faut du temps.
Mais nous sommes sur le bon chemin et les premiers résultats sont déjà importants.
Mobilisons-nous autour de nos réalisations et de nos projets plutôt que de nous déchirer en querelles intestines et alors nous pourrons aborder les échéances à venir confiants dans le jugement de nos concitoyens.