Texte intégral
RTL : 21 septembre 1992
O. Mazerolle : La convocation par J. Chirac d'un conseil du RPR, c'est vraiment urgent ?
A. Juppé : Nous avons dans le mouvement gaulliste une conception exigeante de la légitimité. J. Chirac a pris position pour le "oui", il est un secret pour personne que la majorité de nos militants était plutôt favorable au "non", et bien nous allons vérifier auprès d'eux qu'ils sont toujours décidés à faire confiance à J. Chirac.
O. Mazerolle : Est-ce que ce n'est pas ennuyeux d'être secrétaire général d'un mouvement dont 2/3 des électeurs militants ont voté contre l'avis de leur dirigeant ?
A. Juppé : Quand je suis arrivé au secrétariat général, il y avait une grande question qui se posait qui n'était pas tranchée, qui était celle de l'alliance avec le FN, et je me souviens de débats très nombreux et très nourris qui avaient lieu à l'époque. Et en accord avec J. Chirac j'avais fait adopter une décision de refus total et formel avec le FN. La grande majorité de nos militants n'était pas pour. Ils ont compris, ils ont suivi et nous avons gagné. Alors je suis sûr que sur l'Europe le même processus se produira.
O. Mazerolle : Vous pensez que l'union va se refaire facilement ?
A. Juppé : Je le pense. J'observe les déclarations, sauf si ceux qui se sont exprimés ont dissimulé leurs pensées profondes. J'ai entendu C. Pasqua, P. Séguin et beaucoup d'autres expliquer que J. Chirac n'était pas en cause, et était, et de loin, le meilleur présidentiable RPR pour les prochaines élections. Et il a été dit et redit que le 21 au matin nous nous retrouverions tous ensemble. Alors le rendez-vous est pris. Nous allons pouvoir vérifier la sincérité des uns et des autres.
O. Mazerolle : Vous ne croyez pas que N. Sarkozy et vous allez être dans l'œil du cyclone ?
A. Juppé : J'en ai vu d'autres. C'est J. Chirac qui prendra les décisions qu'il juge les meilleures, pour ma part je suis tout à fait serein.
O. Mazerolle : Ne craignez pas que certains au RPR disent : si J. Chirac n'avait pas fait une campagne aussi active, il y aurait peut-être eu le "non" et le Président Mitterrand aurait été obligé de partir ?
A. Juppé : Le Président Mitterrand avait annoncé qu'il ne partirait en aucun cas, et J. Chirac a pris sa décision pour des raisons qui transforment tout à fait cette petite politique politicienne. Il l'a fait par intime conviction, et parce qu'il était convaincu que le succès du non aurait affaibli les positions de la France sur la scène internationale. Je crois qu'il avait tout à fait raison, et c'est la raison pour laquelle j'ai moi-même milité pour le oui.
O. Mazerolle : Pourquoi avez-vous affirmé hier soir que vous trouviez la déclaration de F. Mitterrand un peu courte ?
A. Juppé : Ce scrutin ne peut pas rester sans conséquence. Il va bien falloir changer le fonctionnement des institutions communautaires. Il aurait été utile de savoir quels enseignements on va tirer de ce scrutin. Car les Français ont voté avec beaucoup de bon sens et de sagesse. Ils se sont rendus compte que dire non, c'était placer la France en position d'infériorité, mais ils n'ont pas voulu donner un blanc saint à la manière dont la Communauté fonctionne. Je pense qu'en particulier il faudra remettre la Commission à sa place et faire en sorte que la technocratie bruxelloise réglemente beaucoup moins qu'elle ne l'a fait dans le passé.
O. Mazerolle : La Communauté ne pourra plus à l'avenir fonctionner comme avant, mais ce n'est pas une volonté de renégocier camouflée ?
A. Juppé : Non le traité, quand il sera ratifié, s'il est ratifié car nous ne sommes pas les seuls, sera ce que nous en ferons. Et tout le problème est de savoir ce que le gouvernement français demain est décidé à en faire. J'ai entendu Mme Guigou hier, ce matin, dire que plus rien ne serait après comme avant ; qu'est-ce que cela veut dire ? C'est ce que j'attendais du Président de la République. Peut-être le saurons-nous dans les prochains jours. Je pense qu'il y a également des conséquences à tirer sur le plan de la politique intérieure. Car souvenez-vous de la tonalité de la campagne de beaucoup de partisans du non dans les derniers jours. Il s'agissait en disant non à Maastricht de dire non à Mitterrand. Donc ce n'est pas faire de procès d'intention que de dire que beaucoup d'électeurs du non ont voulu exprimer leur rejet du socialisme. Alors, qu'est-ce qui va changer sur ce plan-là ? Comment va-t-on changer la politique économique, la politique de l'éducation, de la sécurité… ?
O. Mazerolle : Est-ce que vous ne croyez pas que le leadership de l'opposition vous soit soufflé par l'UDF, qui paraît plus unie que vous ?
A. Juppé : Je ne veux pas entrer dans ce genre de compétition, car on peut dire beaucoup de choses. P. De Villiers est un leader important de l'UDF. Et j'ai observé sur le terrain que beaucoup de responsables de l'UDF n'étaient pas des partisans enflammés du oui. Et j'ai remarqué ce matin, dans les sondages que si le oui l'a emporté on le doit pour l'essentiel au vote de l'Ile-de-France, de Paris, qui a été entraîné notablement par J. Chirac.
France 2 : 24 septembre 1992
H. Sannier : Je vous vois regarder les chiffres ?
A. Juppé : Vous faites une différence massive entre le RPR et l'UDF, il y a une différence de quatre points. D'un côté 62, de l'autre 58. Les électorats étaient divisés, c'est la conclusion peut en tirer.
H. Sannier : Vous êtes soulagé par la victoire du "oui" ?
A. Juppé : Soulagé et satisfait. Les Français ont voté avec beaucoup de bon sens. Le bon sens vient du fait que les Français ont dit oui, car ils se rendaient compte qu'en disant non, ils affaiblissaient la France. Ils ne la mettaient plus en position de défendre nos intérêts face à l'Europe. Ils n'ont pas donné un blanc-seing et il faudra en tirer les conséquences. Il va y avoir un conseil européen en octobre. Il serait très utile que le gouvernement nous dise ce qu'il va dire à ce conseil européen. Il faudra moins de réglementation, il faudra que J. Delors accepte de ne pas se propulser un peu partout comme un chef d'État, il y a des choses à faire du côté du fonctionnement de la Communauté.
H. Sannier : La majorité des militants du RPR est opposée à Maastricht : comment sortir de cette fracture ?
A. Juppé : J'ai la sérénité des vieilles troupes. Ce n'est pas la première fois que ça tangue. Je suis bien arrimé à mon siège. Il y a des problèmes. Dans ma circonscription, le oui a fait 60 %. Il faut se poser surtout la question de savoir ce qui va se passer demain. Nous allons avoir deux échéances dans les prochains mois et les prochaines années les législatives. Est-ce que sur la préparation de ces élections, sur ce que nous avons à dire aux Français – quelle politique pour lutter contre le chômage, quelle politique pour mettre un terme à la crise du monde rural – est-ce que nous sommes divisés ou rassemblés ? Nous sommes évidemment rassemblés. La deuxième échéance, ce sera l'élection présidentielle : quel est, à l'évidence, le meilleur candidat, pour ne pas dire le seul crédible ? C'est J. Chirac.
H. Sannier : Posera-t-il la question de confiance à ses militants ? Il n'est pas en position de force, comparé à Séguin et Pasqua…
A. Juppé : Oui. Mais je ne suis pas de votre avis. Vous me demandez si J. Chirac sort affaibli ou renforcé au sein du RPR ? Je vous dis non. Car j'ai fait campagne et j'ai observé en allant souvent à la rencontre de militants ou d'électeurs qui votaient non, qu'ils votaient non, mais qu'ils étaient à fond derrière Chirac pour la suite des événements. Il apparaît comme le leader naturel de notre formation.
H. Sannier : Comment allez-vous recoller les morceaux avec l'UDF ?
A. Juppé : Nous allons reprendre des initiatives très concrètement. Nous avons trois choses à faire avec l'UDF pour faire repartir l'union qui a été un peu mise à mal. Il s'agit de savoir si nous sommes bien d'accord pour désigner un seul candidat au premier tour des futures présidentielles. Ensuite, il faut se mettre autour de la table pour faire des investitures aux législatives. Enfin, le plus important, il faut que nous nous mettions d'accord sur la politique que nous allons proposer aux Français. Ce qui intéresse les gens, c'est qu'on leur parle vraiment de problèmes concrets et précis. Nous le ferons.
H. Sannier : Ça veut dire que la perspective de gagner les législatives a effacé les divergences sur l'Europe ?
A. Juppé : J'ai lu que ce serait une « puissante force centripète » à savoir que ça amènera tout le monde à se rassembler, c'est sûr.
Europe 1 : 24 septembre 1992
J.-P. Elkabbach : J. Chirac doit-il vous confirmer dans vos fonctions ?
A. Juppé : Je n'ai pas été remis en cause au cours de la réunion d'hier où tout le monde est venu. Le rôle qui est le mien n'a entraîné aucune critique.
J.-P. Elkabbach : Le score de 95 % pour J. Chirac va-t-il résoudre vos difficultés ?
A. Juppé : Ce n'est pas une surprise parce que je savais que l'essentiel du mouvement était derrière J. Chirac. Tout le monde est venu, 73 % des membres composant le conseil national étaient là. Ce qui me paraissait nécessaire c'était de réaffirmer la légitimité de J. Chirac vis-à-vis de l'extérieur.
J.-P. Elkabbach : Qu'il y ait autant de présents constitue-t-il une défaite pour le couple Pasqua-Séguin ?
A. Juppé : Je ne pose pas le problème en ces termes. Ils ont eu tort de ne pas venir. Nous attendons qu'ils reviennent, ils ont toute leur place parmi nous. S'ils étaient venus, ils auraient fait un tabac.
J.-P. Elkabbach : C. Pasqua disait que c'est au Président du RPR qu'il appartient de prendre les vraies décisions, lesquelles ?
A. Juppé : Il faut s'entendre. Notre ligne politique est très claire. Nous voulons battre les socialistes car nous pensons que leur politique est mauvaise pour la France et nous voulons le faire avec l'UDF. Cette ligne n'a pas lieu de changer. En revanche il y a un projet. Ce sont les propositions que nous faisons aux Français pour lutter contre les maux de la société actuelle : chômage, insécurité, crise du monde rural. Là, nous sommes prêts à discuter, et je propose à tout le monde de venir tout de suite autour de la table pour voir les conséquences à tirer du scrutin sur notre projet. Nous avons approuvé, l'année dernière, le projet du RPR. Il s'est passé du temps et il faut en tirer les conséquences sur deux terrains. Sur l'Europe, nous avons dit que le traité de Maastricht serait ce que l'on en ferait, il faut se mettre d'accord sur la manière de l'appliquer et des évolutions sont en cours. Deuxième terrain, la politique sociale : il y a en France un malaise profond dans le monde paysan, les banlieues, le système éducatif. Je suis prêt à enrichir le projet du RPR avec des propositions nouvelles.
J.-P. Elkabbach : Êtes-vous sûr que C. Pasqua n'a pas d'ambitions présidentielles ?
A. Juppé : Il dit que non. Soyons clair : s'il y a un point qui fait l'unanimité au RPR c'est que le meilleur candidat gaulliste est J. Chirac.
J.-P. Elkabbach : La fronde de Pasqua Séguin est-elle finie ?
A. Juppé : Depuis quatre ans, j'ai été habitué à voir resurgir les difficultés tous les six mois, je ne suis jamais sûr de rien. Ce dont je suis sûr c'est de la bonne volonté de J. Chirac et de la direction du RPR. Nous ne voulons exclure personne et nous proposons le dialogue à tous nos compagnons.
J.-P. Elkabbach : À quelles concessions êtes-vous prêt ?
A. Juppé : Dans mon équipe, il y a tout le monde et je voudrais rappeler que C. Pasqua est un des dirigeants les plus importants du RPR. Je ne vois pas, sauf à prendre la tête du RPR qu'il ne revendique pas, la place plus grande qu'on peut lui faire. Ce problème de personne et d'organisation est un faux problème. J'ai entendu C. Pasqua dire qu'il ne réclamait aucune tête. Il ne faut pas tenir double langage. Certains autour de lui disent qu'il faut changer ; je ne sais qui ! J'écoute C. Pasqua et P. Séguin, ils n'ont jamais demandé de têtes.
J.-P. Elkabbach : Pensez-vous réussir à convaincre C. Pasqua d'accepter la victoire du oui ?
A. Juppé : Il est vrai qu'il y a eu un non de gauche comme il y a eu un oui de droite. Il est également vrai que cette campagne a profondément marqué les troupes du RPR. C. Pasqua et P. Séguin ont fait revenir vers nous des gens qui nous avait quittés, mais les partisans du oui aussi. Le RPR au sortir de cette campagne s'est élargi sur sa droite et sur son centre. Il faut rassembler tout le monde, et la meilleure manière c'est de venir et de se voir.
J.-P. Elkabbach : V. Giscard d'Estaing disait que pourront gouverner ensemble ceux qui auront reconnu la victoire du "oui" ?
A. Juppé : N'ajoutons pas d'exclusive. Je comprends que V. Giscard d'Estaing ait un peu tendance à se réjouir des difficultés de ses partenaires, c'est dans l'ordre des choses. Pourront gouverner ensemble ceux qui seront d'accord sur une plate-forme de gouvernement. Je suis d'accord avec G. Longuet qui propose d'accélérer les primaires. C'est une excellente suggestion, mais il faut d'abord officialiser l'accord et puis le faire fonctionner le plus vite possible. V. Giscard d'Estaing est d'accord, et il a même signé, en avril 91, un accord sur les primaires.