Interview de M. Alain Carignon, ministre de la communication et membre du bureau politique du RPR, dans "Le Figaro" le 16 juin 1993, sur le projet de charte du secteur public de télévision et le développement des chaînes françaises de télévision par câble.

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Média : Le Figaro

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Le Figaro : De nombreux députés de la majorité pensent qu'il faudrait prendre des mesures symboliques dans l'audiovisuel. Autrement dit, ils demandent de faire « tomber quelques têtes », pour bien montrer que quelque chose a changé avec l'alternance.

Alain Carignon : Je trouve qu'il y a peu de parlementaires qui souhaitent la revanche pour la revanche et qui estiment que l'alternance politique doit trouver un parallèle automatique dans l'audiovisuel public. Beaucoup ont compris la nécessité de l'État impartial et admis l'idée que le secteur audiovisuel français devait disposer d'un cadre nettement défini et de la durée, parce que les enjeux économiques et culturels sont considérables et vont bien au-delà des querelles d'hommes.

Il y a donc un vrai consensus pour que chacun joue son rôle. Au CSA, la régulation et le contrôle. Il faudrait d'ailleurs probablement le renforcer pour que le contrôle prévu au regard des chaînes privées s'applique aux chaînes publiques. À l'État, la définition des missions du secteur public, pour que sa présence d'actionnaire se trouve justifiée par un cahier des charges qui impose les missions à caractère culturel, civique, scientifique, que la télévision publique doit produire.

Le Figaro : Vous avez créé une commission pour réfléchir à ces problèmes. Or, selon l'un de ses membres, cela serait « une ânerie et une perte de temps ». Que pensez-vous de ce jugement expéditif ?

Alain Carignon : Le groupe de travail mis en place en accord avec le Parlement a pour objet de définir la charte du secteur public de télévision pour l'automne. Le gouvernement a, en effet, souhaité ne pas l'édicter seul. Ceux que vous citez représentent des intérêts ou des lobbies qui ont systématiquement décidé d'être critiques, voire blessants. Ce sont les forces conservatrices. Que n'aurait-on pas dit si le gouvernement avait défini tout seul l'avenir du secteur public ?

Le Figaro : La culture et la communication peuvent être un symbole pour tout nouveau pouvoir. On l'a bien vu avec la gauche en 1981, puis, a contrario, entre 1986 et 1988. Comment définissez-vous votre tâche, en accord avec le ministère de la culture ?

Alain Carignon : L'époque de l'autocongratulation sur la richesse de la culture française est bien révolue. Maintenant, c'est la guerre, une guerre dans laquelle il faut en passer par l'économique si l'on veut sauver le culturel. La querelle franco-française est dépassée. Aux États-Unis, la télévision prépare sa nouvelle révolution, avec des groupes rassemblant des forces financières fantastiques, qui veulent mettre sur le marché un savoir technologique combinant à la fois l'édition, l'image, les produits audiovisuels, l'électronique, la téléphonie, les jeux vidéo, les réseaux câblés, et envahir le territoire européen.

Dans les négociations du Gatt, les États-Unis sont particulièrement demandeurs dans l'audiovisuel, parce que c'est le deuxième poste exportateur pour eux. Face à tout cela, on a cru trop longtemps qu'on pouvait se protéger à coups de « ligne Maginot technologique ». Dans quelques mois, l'arrivée par le satellite d'une ou deux chaînes Turner, diffusées en langue française, va peut-être sonner le réveil européen. C'est ce débat-là qui m'intéresse.

Le Figaro : Le débat autour de la personnalité d'Hervé Bourges ne vous paraît donc pas être capital...

Alain Carignon : Le débat n'est pas là : le service public comme la République n'appartiennent à personne. Les nominations des présidents des sociétés nationales de programme relèvent du CSA.

Le Figaro : Mais un système peut s'identifier à une personne.

Alain Carignon : C'est au CSA d'en décider. Le problème qui se pose est de savoir comment, face au défi de la bataille audiovisuelle, préserver l'identité culturelle française et européenne et le développement de celle-ci au-delà de nos frontières. On a besoin que se constituent des groupes d'origine française puissants : le secteur public doit être le plus fort possible, le secteur privé aussi, tout comme les câbles-opérateurs.

Le Figaro : Vous travaillez en accord avec Jacques Toubon ?

Alain Carignon : Bien entendu. Nous voulons faire monter sur le satellite un bouquet de chaînes françaises, irriguer le Maghreb et l'Est.

Le Figaro : Le secteur public est-t-il armé pour lutter contre l'envahissement américain et nippon ?

Alain Carignon : On peut estimer qu'il y aura cinq cents canaux de diffusion sur le câble et le satellite dans la décennie. Nous avons un secteur public qui n'est pas négligeable, de même pour le secteur privé. Je vais prendre des initiatives, dans les mois qui viennent, en vue de faire face à ce déferlement d'images. On ne peut pas admettre que les images pleuvent des satellites, en France et en Europe, sans appliquer et moderniser les réglementations en fonction des mentalités européennes. J'ajoute que ce secteur est d'autant plus important qu'il est très créateur d'emplois, notamment pour les jeunes.

Le Figaro : Dans les solutions que vous préconisez, alliant le public et le privé, avez-vous bien l'appui de l'ensemble de la majorité ?

Alain Carignon : On peut dire que l'ensemble est d'accord pour penser qu'il doit y avoir un équilibre entre le public et le privé, et qu'il ne doit pas y avoir de groupe dominant. Un seul opérateur omniprésent serait dangereux.

Le Figaro : Vous ne touchez plus au CSA ?

Alain Carignon : Notre souhait est d'avoir une stabilité. Ce sera le premier gouvernement depuis dix ans qui n'aura pas prétendu, parce qu'il y a un changement de majorité, déstabiliser le secteur audiovisuel.

Le Figaro : C'est justement cette forme de stabilité qui provoque des critiques.

Alain Carignon : La plupart des annonces qui ont été faites dans le discours de politique générale du Premier ministre ont été reprises dans les premiers projets de loi déposés. Le Premier ministre a donné à sa majorité les moyens de répondre à la situation.

Le Figaro : Certains de vos alliés sont impatients.

Alain Carignon : Que tel ou tel veuille amender des dispositions, c'est tout naturel, mais je ne crois pas que quiconque puisse espérer bâtir un destin individuel sur un échec collectif. Ce serait maladroit, contraire à l'intérêt général et inefficace.

Le Figaro : « Quiconque » : vous pensez à quelqu'un ?

Alain Carignon : C'est une philosophie générale...

Le Figaro : Vous étiez en 1989 un rénovateur. Édouard Balladur incarne-t-il une forme de rénovation ?

Alain Carignon : C'est une chance qu'un homme de cette dimension conduise la rénovation de la France.

Le Figaro : Balladur tête de liste de la majorité aux européennes ?

Alain Carignon : Je le souhaite de tout cœur car la majorité a besoin d'union, et en 1994 probablement plus qu'en toute autre période. Ce serait un élément d'espoir considérable. Nous avons besoin de durée. Encore faut-il qu'il l'accepte.