Texte intégral
Q. : Qu'attendez-vous du prochain sommet des Sept en matière de politique économique pour relancer la croissance et soutenir l'emploi ?
R. : Comme vous le savez, la plupart des pays européens connaissent aujourd'hui une récession. Cette situation provoque une montée du chômage à une échelle très inquiétante. Il y a, là, une réelle menace pour l'équilibre de nos sociétés. Le Japon lui-même qui ne connaît pas un chômage d'une telle ampleur, n'est pas épargné par les effets néfastes d'une croissance devenue très faible. Retrouver une croissance soutenue qui puisse faire renaître des emplois doit être une véritable priorité. La Communauté européenne a décidé au sommet européen d'Edimbourg, à la fin de l'année 1992, une "initiative européenne de croissance" pour relancer nos économies ; les montants financiers dégagés ont été accrus au récent sommet européen de Copenhague, en juin 1993. Je crois que le Japon dont la demande intérieure reste faible et qui ne connaît pas les déficits publics de ses partenaires, peut apporter sa part à l'effort de relance dans le prolongement des deux plans successifs annoncés en aout 1992 et avril 1993.
De tout cela, nous pourrons débattre au sommet dans un esprit de coopération, en tenant compte de l'utilisation possible des marges de manœuvre propres à chaque participant.
Q. : Le GATT, sera l'un des dossiers importants de ce sommet. Pensez-Vous qu'un accord soit possible, et à quelle condition malgré les nombreuses difficultés apparues lors des récentes négociations, sur le volet agricole, comme sur la question de l'ouverture des marchés mondiaux ?
R. : Les négociations commerciales du GATT seront certainement évoquées lors du sommet. Toutefois, notre opinion est que ce type d'enceinte ne peut pas être un lieu de décision sur les questions commerciales. Comme les précédents sommets l'on démontré, les chefs d'État et de gouvernement ne peuvent aller au-delà d'engagements de principe et de prises de position générales. Le sommet n'est pas une enceinte commerciale, ni le directoire du monde.
Au surplus, la négociation est multilatérale. Ce n'est pas aux Sept de décider pour les 112 pays qui négocient au sein du GATT à Genève. Nous plaiderons donc pour un retour de la négociation à Genève.
Quant aux difficultés que vous mentionnez, elles me paraissent certaines mais je tiens à souligner que les obstacles ne sont pas venus de la Communauté européenne, qui s'est montrée très souple dans ces négociations, trop à notre gré comme nous l'avons dit et le répèterons sur le volet agricole, par exemple. Mais d'autres pays se cachent derrière la Communauté européenne et n'ont pas fait beaucoup de concessions. Quant aux États-Unis, ils campent également sur des positions très fermes et des schémas de négociation très arrêtés qui constituent autant d'entraves aux progrès de la négociation.
Q. : Récemment, vous avez déclaré être favorable à une "institutionnalisation du GATT". Pouvez-vous nous préciser le sens de cette proposition ?
R. : L'institutionnalisation du GATT, en faveur de laquelle nous nous sommes déclarés, n'est rien d'autre que l'aboutissement du projet de constitution d'une Organisation mondiale du commerce (OMC et MTO en anglais) qui figure dans le projet d'acte final de M. Dunkel, l'ancien directeur général du GATT.
Cette institutionnalisation aurait le mérite de donner aux questions commerciales une importance comparable à celle des questions financières ou de développement, couvertes par les institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale.
Depuis 1947, le commerce mondial est régi par un simple accord général mais ne dispose pas d'organe institutionnel.
L'OMC permettrait de redonner une réalité à la nécessaire préservation d'un multilatéralisme des échanges commerciaux. Elle serait le meilleur garant d'une approche concertée des questions liées au commerce. Elle constituerait le cadre approprié d'un mécanisme de règlement des différends identique pour tous et condamnant le recours à l'unilatéralisme.
Q. : Quelles sont vos attentes à l'égard du gouvernement japonais, lors des travaux du sommet ?
R. : Je suis très heureux de venir à Tokyo et très reconnaissant au gouvernement japonais pour les efforts d'organisation et de préparation des débats de ce sommet.
Le Japon est un pays dont la place est considérable dans le monde. Il faut qu'il devienne un pays de plus en plus solidaire. La tendance va dans ce sens mais peut être renforcée à l'égard des pays pauvres du Sud dont la situation nous inquiète comme à l'égard des pays de l'Est pour lesquels les déboursements ne sont pas toujours à la hauteur des montants annoncés. Nous souhaitons aussi que le marché intérieur japonais s'ouvre davantage aux produits européens comme est ouvert le marché européen aux produits japonais.
Q. : Vous avez récemment mis en garde vos partenaires européens sur la procédure de préparation du G7 par la Commission ; pensez-vous que les représentants de la CEE pourront parler d'une voix commune à Tokyo ? Quelles sont, selon vous, les principales divergences des Douze à propos du GATT ?
R. : Les quatre États membres de la CEE qui font partie du G7 y parlent chacun en leur nom propre. C'est un lieu d'échanges et de concertation entre principaux pays industrialisés.
Nous avons la chance de disposer aussi de la présence de la Commission. Nous préparons soigneusement ce type de rencontre et nous nous efforçons d'avoir des positions coordonnées.
S'agissant du GATT, il est évident que certaines divergences ont pu apparaître entre les Douze, ce qui est naturel dans le cadre d'une négociation d'une telle ampleur et compte tenu des intérêts de chaque État membre. Il reste que la Communauté partage des objectifs communs et j'observe d'ailleurs que les orientations retenues dans le mémorandum français sur le GATT ont été bien accueillies par tous nos partenaires au sein de la Communauté. Vendredi dernier à Bruxelles, le conseil des ministres a adopté une position commune sur la méthode de discussion au sein du cycle de l'Uruguay.
Q. : La France doit prochainement soumettre un rapport au Secrétaire général des Nations unies sur l'élargissement du conseil de sécurité. Quelle est la position de la France sur cette question ?
R. : La France a effectivement communiqué le 30 juin sa réponse au Secrétaire général des Nations unies concernant la composition du conseil de sécurité.
Comme vous le savez sans doute déjà, il s'agit d'une réponse ouverte, la France souhaitant participer à ce débat dans un esprit constructif.
Pour le gouvernement français, il est exact de dire que les évolutions du monde récent, l'accroissement du nombre des États représentés à l'ONU, les changements politiques et économiques majeurs intervenus dans la dernière décennie, justifient que l'on envisage un élargissement du conseil de sécurité.
Nous abordons ce débat, qui en est encore à ses prémices, avec sérénité. Notre place particulière de membre permanent du conseil de sécurité et de plus gros contributeur en troupes aux opérations de maintien de la paix de l'ONU nous confère une expérience spécifique qui pourra, nous l'espérons, enrichir utilement la réflexion qui s'amorce.
Ainsi mettons-nous l'accent sur la nécessité, reconnue par tous, de préserver l'impératif primordial d'efficacité du conseil de sécurité, qui lui a permis de fonctionner au mieux, par des décisions le plus souvent consensuelles, au cours de ces dernières années.
D'autres facteurs auront aussi leur importance dans les critères qui seront pris en compte pour un élargissement du conseil de sécurité : au premier rang de ces facteurs, se situe bien entendu le poids spécifique qu'ont acquis certains États en raison de leur développement économique. La participation de ces États, ou leur disposition tien à participer aux opérations de maintien de la paix, ainsi que l'intérêt dont ils font preuve, pour exercer des responsabilités mondiales seront sans aucun doute également pris en considération.
S'agissant du Japon, nous connaissons l'intérêt de votre pays pour un siège permanent au conseil de sécurité. Cet intérêt est pour nous tout à fait légitime. Le Président de la République l'a d'ailleurs confirmé dans un entretien récent avec l'un de vos confrères, tout en soulignant que sa mise en œuvre en serait sans doute assez compliquée.
Nous en sommes aux premiers stades de la réflexion et de la discussion. Je suis en tous cas heureux que ce processus soit engagé.
Q. : Vous avez proposé la création d'un fond pour la Bosnie. Avez-vous reçu des réponses favorables à cette initiative ?
Quel niveau de participation attendez-vous du Japon ? Cette participation serait-elle uniquement financière, ou souhaitez-vous aussi une participation de soldats japonais aux opérations de l'ONU ?
R. : Il s'agit en effet aujourd'hui de mettre en application sans délai la résolution 836 du conseil de sécurité, à l'origine de laquelle, je tiens à le rappeler, se trouve la France. La mise en œuvre de cette résolution suppose que dans un premier temps, 6 000 à 7 000 hommes nouveaux puissent être affectés à la protection des zones de sécurité énumérées par ce texte.
Il faut donc que ce dispositif soit mis en place d'urgence. Pour sa part, la France a décidé d'envoyer 1 250 hommes supplémentaires, ce qui porte notre effort global au profit de la FORPRONU à 6 400 hommes. Nous ne pouvons faire davantage, et c'est pourquoi je renouvelle mon appel pour que tous les pays contribuent à l'effort de pacification en Bosnie. Cette aide peut prendre des formes diverses : ceux qui le peuvent devraient envoyer des troupes sur le terrain. Les pays qui, pour des raisons constitutionnelles, parce qu'ils sont riverains de la zone de conflit, ou pour tout autre motif, ne peuvent envoyer de troupes, ont aussi le devoir de participer, autrement, par exemple par des dons en nature ou des apports de fonds.
C'est dans cet esprit que j'ai proposé la création, sous l'égide des Nations unies, d'un fonds pour la Bosnie. Je dois vous dire, à mon grand regret, qu'à ce jour, je n'ai guère entendu ni les uns ni les autres proposer leurs services ou annoncer des efforts supplémentaires.
Concernant la seconde partie de votre question, je dois vous répondre très franchement que la France attend beaucoup du Japon. Dans le cas particulier de la Yougoslavie, une aide serait la bienvenue. Nous nous sommes réjouis, en son temps, que soit rendue possible la participation de soldats japonais à des opérations de maintien de la paix. À cet égard, l'expérience du Cambodge a été plus que concluante, l'APRONUC, sous la direction active de M. Akashi, ayant joué un rôle majeur dans le bon déroulement des récentes élections.
Q. : Comment la France entend-elle mener à bien son initiative de pacte de sécurité en Europe ?
R. : Le Premier ministre a lancé en avril dernier l'idée d'une conférence internationale sur la stabilité en Europe, mais c'est déjà devenue une proposition des douze pays européens et non plus seulement une initiative française.
À quels objectifs répondent en effet ces conférences et le pacte qui doit en résulter ? Il faut favoriser la stabilité du continent européen, développer les actions de prévention des différends, fournir un cadre incitatif aux pays d'Europe centrale et orientale pour qu'ils règlent entre eux de façon pragmatique, les sources potentielles d'instabilité.
Ce projet a reçu un très bon accueil de nos partenaires européens et les Douze ont décidé à Copenhague, le 22 juin 1993, de faire leur cette proposition. Les ministres des affaires étrangères des Douze sont donc chargés de remettre un rapport au prochain Conseil européen en décembre, sur ce que pourrait être cette conférence internationale, débouchant sur un pacte européen et des accords bilatéraux.
Il revient à nos yeux à l'Europe des Douze, qui a une responsabilité particulière et dispose du poids économique pour le faire, de prendre l'initiative d'organiser, en liaison avec les Américains et les Canadiens, une telle conférence.
Notre proposition est donc que les pays qui accepteraient de prendre un certain nombre d'engagements concrets en matière de respect des frontières et des droits des minorités pourraient y être incités par la Communauté, selon des modalités à définir. Celle-ci envisagerait de les associer à des actions communes ou à l'Union de l'Europe Occidentale et définirait des mesures d'accompagnement.
L'exemple du drame qui se déroule dans l'ex-Yougoslavie montre que c'est l'intérêt de tous d'œuvrer pour la réussite de ce projet.
Q. : Depuis la formation du gouvernement de M. Balladur, on a pu noter une certaine amélioration des relations entre la France et la Grande-Bretagne, alors que les relations franco-allemandes semblent plus conflictuelles. Souhaitez-vous initier un nouvel équilibre dans la politique française de coopération européenne ?
R. : Nos relations avec le Royaume-Uni bien que bonnes ont parfois paru quelque peu délaissées au cours des dernières années. La Grande-Bretagne est pourtant un voisin très proche, et surtout un allié naturel de la France, depuis 150 ans. Notre communauté d'intérêts est forte : nous sommes de vieilles et grandes puissances européennes, membres du Conseil de sécurité, dotées de l'arme nucléaire, ce qui implique des obligations et un rôle particulier. Notre coopération mérite d'être développée. Je me réjouis donc de l'excellent climat qui s'est établi avec la Grande-Bretagne. La France est naturellement prête à accueillir favorablement les initiatives de Londres en ce sens. La prochaine rencontre au sommet le 26 juillet fournira, j'en suis sûr, l'occasion et favorisera un rapprochement de nos vues notamment dans le domaine de la construction européenne.
Mais la relation entre Paris et Londres n'est pas une alternative au couple franco-allemand qui reste le moteur de la construction d'une Europe unie, c'est un complément. Malgré d'inévitables difficultés de parcours, la relation franco-allemande reste extraordinairement solide. Une coopération étroite avec d'autres partenaires est d'autant plus dans l'intérêt de tous que dans l'Europe de demain, il conviendra d'envisager des solidarités par thème. Par exemple dans le domaine de la sécurité, la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne ont à l'évidence un rôle particulier à jouer.
Q. : Quelle est votre position sur le dossier des importations de voitures japonaises en Europe ?
R. : En juillet 1991, un accord a été signé entre les autorités japonaises et la Communauté européenne prévoyant une ouverture progressive du marché européen.
L'hypothèse retenue en avril dernier, par les négociateurs japonais et européens pour l'évolution du marché communautaire en 1993, à savoir une baisse de 6,5 % n'était pas réaliste. Elle sera plutôt de l'ordre de 15 %. Sur les cinq derniers mois de 1993 ? Elle est déjà de 18 %. Cette dégradation sans précédent du marché, que les autorités japonaises ne semblent pas vouloir prendre en compte, doit conduire à de sérieux correctifs par rapport au schéma retenu en avril dernier.
C'est pour cette raison que nous avons attiré l'attention de la Commission des Communautés européennes sur l'accord convenu pour 1993 et souhaité de nouvelles consultations avec les autorités japonaises. L'accord lui-même prévoit cette opportunité puisqu'il y est reconnu que les deux parties peuvent ajuster leurs évaluations. Nous espérons que ces consultations pourront avoir lieu prochainement. Si elles ne permettaient pas d'aboutir à un accord concret autorisant l'adaptation des chiffres d'exportation de véhicules japonais vers la Communauté, c'est toute la crédibilité de l'accord qui se trouverait gravement affectée.
Q. : Comment envisagez-vous l'évolution de la situation au Cambodge à l'issue des élections qui viennent de se tenir sous l'égide de l'ONU ? Quel doit être, selon vous, l'action de la communauté internationale pour la suite du processus de paix ?
R. : Le Cambodge, pays déchiré par deux décennies d'affrontements, vient de franchir avec succès deux étapes décisives sur la voie du retour à la paix : l'élection de l'Assemblée constituante et l'instauration d'un gouvernement provisoire de réconciliation.
On ne peut que se féliciter, en effet, du bon déroulement de cette consultation électorale démocratique remarquablement, organisée par l'ONU et le représentant spécial du Secrétaire général M. Akashi et surtout de la volonté, courageusement affirmée par la quasi-totalité du peuple khmer, de tourner une nouvelle page de son histoire.
En outre, il convient de saluer la mise en place, après une brève période d'incertitude, d'un gouvernement s'appuyant sur une large coalition, sous l'autorité du Prince Sihanouk.
C'est donc dans un esprit de conciliation, que s'effectue la rédaction de la nouvelle Constitution et que peut véritablement commencer le processus de reconstruction du Cambodge.
Les dirigeants Khmers Rouges semblent aujourd'hui vouloir obtenir leur réintégration dans la vie politique cambodgienne. Cela ne pourra se faire qu'à la condition que ce mouvement, qui s'était placé lui-même en dehors du plan de paix, accepte d'ouvrir ses zones et d'y installer les contrôles prévus par les Accords de Paris. Il reviendra ensuite aux Cambodgiens eux-mêmes, après adoption de la Constitution, de déterminer la place qui pourrait être celle des Khmers Rouges dans un Cambodge pacifié et réunifié.
Pour la suite, je tiens à saluer l'intention du gouvernement japonais de réunir à Paris la première Conférence internationale sur la reconstruction du Cambodge (ICORC) à la fin du mois d'août, en vue d'apporter au nouveau gouvernement cambodgien le soutien, économique et financier dont il aura besoin dans l'importante tâche de reconstruction qui lui incombe.
La France, pour sa part, entend répondre positivement aux demandes formulées par les autorités cambodgiennes.