Interview de Mme Martine Aubry, ministre de l'emploi et de la solidarité, dans "L'Evénement" du 5 août 1999, sur la réforme de la législation sur l'avortement, suite au rapport du professeur Nisand, notamment l'augmentation du délai légal de grossesse de dix à douze semaines pour l'IVG et l'accès des mineures à l'IVG sans autorisation parentale.

Texte intégral

L'événement. - Qu'est-ce qui vous a le plus surprise dans le rapport du Pr Nisand sur l'IVG en France ?

Martine Aubry. - Premièrement, il montre que globalement en France l'IVG est bien appliquée. Ce qui m'a surprise, c'est que le service public remplit mal son rôle. On ne peut pas obliger un médecin à faire lui-même une IVG : la clause de conscience ne sera pas remise en cause. Mais la loi doit être appliquée et le service public, exemplaire, y compris dans la manière dont il accueille les femmes. Je souhaite que, dans tous les services de gynécologie-obstétrique, il y ait une unité d'orthogénie (contrôle des naissances). Aujourd'hui, beaucoup de femmes doivent attendre au risque de dépasser le délai de dix semaines. Nous allons augmenter le nombre de postes de praticiens hospitaliers en orthogénie. Et nous veillerons à ce que les futurs chefs de service gynécologie-obstétrique acceptent que l'IVG soit pratiqué dans leur service. Mon idée est de normaliser et non de banaliser l'avortement, qui reste pour la femme un traumatisme.

L'événement. - Sur deux points, l'augmentation du délai légal de dix à douze semaines de grossesse et l'accès des mineures à l'IVG sans autorisation parentale, vous avez souhaité prendre un an de réflexion. Pourquoi cette prudence ?

• « Il n'y a pas d'opposition médicale au passage à douze semaines. Presque tous les pays d'Europe ont adopté ce délai. L'autorisation parentale pour les mineures souhaitant une IVG est un problème important pour certaines jeunes filles, qui n'arrivent pas à obtenir cette autorisation. Mais ce n'est pas au moment où l'on veut renforcer le dialogue dans la famille que l'on doit rendre possible pour les jeunes filles le fait de ne pas en parler avec leurs parents. J'ai donc décidé de réunir une commission pour réfléchir à des solutions telles que celle d'un accompagnement de la jeune fille par un adulte lorsque la preuve sera apportée qu'il lui est impossible d'obtenir l'autorisation parentale. Modifier la loi de 1975, sans ouvrir au préalable un débat important, comporte des risques pour les femmes. Ce serait une erreur de terminer le XXe siècle avec une polémique sur l'IVG. »

L'événement. - N'est-ce pas laisser la porte ouverte aux anti-IVG virulents ?

• « On ne va pas discuter avec ceux qui contestent une loi votée par notre Parlement. Le débat  se fera avec ceux qui souhaitent que la loi soit mieux appliquée. »

L'événement. - Le Pr Nisand et vous-même faites l'objet d'une odieuse campagne de la part d'une association anti-IVG. Comment réagir face à ces mouvements ?

• « Le professeur reçoit des insultes antisémites ignominieuses, qui montrent les relations de ces associations avec d'autres, qui se situent en dehors des règles de notre République. Le professeur a tout notre soutien et nous l'accompagnons dans la plainte qu'il a déposé en nous portant partie civile. Nous sommes dans un pays de liberté, les femmes doivent pouvoir disposer de leur corps. Certains peuvent refuser ces pratiques pour eux-mêmes, mais ils n'ont pas à les refuser aux autres. »