Interview de M. François d'Aubert, vice-président de Démocratie libérale, à RMC le 19 octobre 1999, sur les accusations du préfet Bonnet contre sa hiérarchie dans l'affaire des paillotes, son souhait que M. Tibéri ne soit pas candidat de l'opposition pour la mairie de Paris, son rejet des mesures annoncées pour le budget 2000 et la défense de la politique budgétaire et fiscale suivie par l'opposition avant 1997.

Texte intégral

Philippe Lapousterle : Les lycéens organisent, ce matin à Paris, leur troisième journée de protestation. Est-ce justifié ou pensez-vous, comme C. Allègre, que les lycéens feraient bien de réintégrer les lycées et les collèges ?

François d'Aubert : C’est vrai que les lycéens ont de quoi être mécontents car il y a des remplacements qui ne sont pas assurés dans les lycées, il y a des professeurs qui ne sont pas là.

Philippe Lapousterle : Comme toujours, comme toujours…

François d'Aubert : Oui mais enfin, ça commence à devenir agaçant et je comprends, en tant que parent. Et puis eux-mêmes ils le vivent tous les jours. Donc, il y a un ras-le-bol des lycéens car ils pensent qu’ils ont affaire à une administration de l’Éducation nationale qui ne fonctionne pas, ils le voient bien, ils vivent cela. Il faut effectivement réformer l’Éducation nationale. Malheureusement, M. Allègre annonce beaucoup de choses et cela ne va pas vite, peu de choses se font.

Philippe Lapousterle : Vous avez dit à vos enfants d’aller manifester ?

François d'Aubert : Ils sont encore un peu petits. Mais je comprends que les lycéens aillent manifester.

Philippe Lapousterle : Vous avez été ministre de la République. Quel est votre sentiment devant les apparitions télévisées à répétition et radiophoniques de M. Bonnet, l’ancien préfet de Corse, évoquant son affaire et multipliant les accusations vis-à-vis des ministres ou des chefs de cabinet ? Est-ce normal ou est-ce que le devoir de réserve a disparu dans la République ?

François d'Aubert : Il y a droit de réserve d’un côté et la raison d’État de l’autre. Je comprends que M. Bonnet ait envie de se défendre, car il a été, je crois, assez injustement, dans certaines circonstances, accablé. Je ne dis pas que la totalité du dossier soit claire, mais je crois qu’il a été accablé aussi par l’appareil d’État alors qu’il est un serviteur de l’État. Qu’il ait donc besoin de se justifier, de se défendre, je le comprends. C’est vrai qu’il appartient à une hiérarchie particulièrement serrée qui est celle de la préfectorale, mais en même temps, on comprend mal – si les accusations qu’il subit son vraies – que la hiérarchie, c’est-à-dire le ministre de l’Intérieur, le Premier ministre n’aient pas été au courant. C’est donc plus complexe que simplement le fait de dire que c’est un peu bizarre qu’il vienne, ainsi, devant les télévisions.

Philippe Lapousterle : Donc il doit continuer ?

François d'Aubert : Il doit continuer à pouvoir s’expliquer. Que cela interpelle le ministre de l’Intérieur ça ne m’étonnerait pas. Je crois que M. Bonnet, d’une certaine manière, est légitime dans ses justifications et dans les interrogations. Car il y a des interrogations, notamment quand il pose la question du rôle de la famille Colonna, c’est une vraie question.

Philippe Lapousterle : Mme Tiberi est en jugement à Évry, on entre dans des procédures qui vont durer 15 mois et qui vont amener les juges et les tribunaux à siéger sur des affaires touchant à la municipalité de Paris sur les HLM et autres affaires. Est-ce que dans ces conditions M. Tiberi peut être votre candidat, le candidat de l’ensemble de l’opposition, à la mairie de Paris ?

François d'Aubert : Je crois que ça serait une catastrophe si M. Tiberi était le candidat de l’opposition, de la majorité parisienne, municipale, à Paris, aux prochaines élections municipales. Tout simplement parce que, d’abord, il y aurait un risque de perdre Paris, un risque sérieux. Et deuxièmement, il y aurait un risque de dommages collatéraux partout en province. Car l’affaire de Paris intéresse les Français et à Paris les Français veulent une situation nette.

Philippe Lapousterle : Comment faire alors ?

François d'Aubert : Il faut donc trouver un moyen, et cela c’est aux politiques de le dire, c’est aux partis politiques de… Nous nous exprimons souvent à Démocratie libérale. Il n’est pas possible que M. Tiberi soit le candidat, en tout cas de Démocratie libérale, et partant de la majorité municipale à Paris. C’est prendre trop de risques de perdre Paris et d’avoir des dégâts dans d’autres grandes villes de province.

Philippe Lapousterle : Comment allez-vous imposer votre point de vue ?

François d'Aubert : On a un an et demi pour faire avancer notre point de vue.

Philippe Lapousterle : Vous êtes ancien ministre du Budget. Aujourd’hui, à l’Assemblée nationale, vous allez ouvrir l’étude de ce budget de l’année 2000. Franchement, vous n’auriez pas aimé le présenter ce budget ?

François d'Aubert : Honnêtement non, parce qu’il y a une croissance forte qui est due à des facteurs internationaux et le Gouvernement n’y est pas pour grand-chose.

Philippe Lapousterle : Encore que… Je connais des gouvernements qui ont ?…

François d'Aubert : Nous, on a eu une croissance faible, bon on la prenait comme ça.

Philippe Lapousterle : Vous ne l’aviez pas favorisée à l’époque ?

François d'Aubert : Attendez, on a travaillé pour la croissance d’après. Quand on est arrivés il y avait un déficit gigantesque – on était à 250 milliards de déficit de la sécurité sociale, du budget. Donc, il y avait un sérieux coup de balai à donner, nous l’avons donné. Cela s’est traduit par la baisse des taux d’intérêt, dont profite aujourd’hui le budget – puisque la charge de la dette a diminué. Mais il y a eu 88 milliards d’impôts payés par les Français, de plus, cette année, en 1999. Ce qui est gigantesque, historique ! C’est-à-dire que 50 % du supplément de richesses qui a été produit par les Français a été piqué, phagocyté par l’État et on ne leur rend quasiment rien.

Philippe Lapousterle : Si, la baisse de TVA sur les travaux…

François d'Aubert : La baisse de TVA va plutôt favoriser les gens riches, parce que les gens qui ont des petits revenus, quand ils font des travaux chez eux ils iront toujours acheter cela au magasin du coin, mais ce sera à 20,6 points. Et les gens qui ont un peu plus d’argent, c’est vrai, font travailler les artisans. Ce n’est pas mal mais il va y avoir aussi des complications bureaucratiques. Il y a toute une liste de travaux qui sont à 20,6, d’autres à 5,5. Si vous avez un balcon terrasse, pour le balcon, les travaux sont à 5,5 et la terrasse à…

Philippe Lapousterle : Quand vous aviez promis de diminuer l’impôt sur le revenu, cela s’adressait aux gens qui payaient des impôts sur le revenu, la moitié des Français seulement, vous le savez bien…

François d'Aubert : Oui mais l’impôt sur le revenu on en est à des tarifs prohibitifs aujourd’hui dont le prélèvement est un des deux qui ont le plus augmenté cette année avec l’impôt sur les sociétés. Et puis il y a les répercussions sur la taxe d’habitation. En ce moment il y a des mauvaises surprises avec la taxe d’habitation dans beaucoup de municipalités alors qu’elles ont baissé le taux. Normalement la taxe d’habitation devrait baisser, mais elle augmente parce qu’il y a un lien que les socialistes devraient renforcer – je ne crois pas que cela soit très intelligent – entre la taxe d’habitation et l’impôt sur le revenu. Et là, aujourd’hui, il y a des gens qui payent en taxe d’habitation la diminution du quotient familial en matière d’impôt sur le revenu.

Philippe Lapousterle : Comment le qualifiez-vous ce budget, franchement ?

François d'Aubert : Ce sont de « vrai-faux cadeaux fiscaux ». L’année dernière, et ça sera la même chose cette année, le Gouvernement avait dit : « 21 milliards de cadeaux fiscaux », et en réalité les Français vont payer 88 milliards de plus ! Donc ce n’est pas crédible. D’autre part, sur le budget, sur les dépenses, on nous explique que c’est sincère mais on a refait les calculs. Le Gouvernement dit : « Stabilité absolue de la dépense publique. » Or ce n’est pas vrai, car en réalité, elle augmente de 1,8 %. Ce qui a l’air faible mais ce qui est beaucoup par rapport à la concurrence étrangère et ce qui est beaucoup par rapport aux masses, puisque ça fait plus de 45 milliards de dépenses supplémentaires. C’est beaucoup et ce n’est pas crédible.

Philippe Lapousterle : Vous avez été élus, vous, sur « trop d’impôt tue l’impôt », et puis vous avez assassiné tout le monde…

François d'Aubert : Non ! Il y a eu en 1996 un vrai problème parce qu’il y avait un déficit qui était massif et qui ne nous permettait pas de respecter Maastricht. Donc, tout le monde disait à l’époque : « Il faut respecter les critères de Maastricht », en particulier faire descendre les déficits. On a eu cette augmentation de TVA, mais aujourd’hui on pourrait, on aurait pu déjà, l’année dernière, baisser d’un point la TVA et la baisser cette année. Nous nous étions engagés quand la croissance reviendrait - et nous l’aurions fait en 1998 - à baisser en deux ans la TVA.

Philippe Lapousterle : Les Français ne vous ont pas crus.

François d'Aubert : Ils ont cru des baratineurs qui ont fait les 35 heures, qui vont être une très mauvaise affaire, et sur le plan budgétaire ont largement profité de l’assainissement que nous avions fait.

Philippe Lapousterle : Nissan, vous approuvez ?

François d'Aubert : Nissan, c’est hélas la vie économique aujourd’hui ! Cela se passe ainsi. Ce que je vois c’est que les socialistes, M. Hollande, les communistes, n’ont pas l’air de beaucoup plaindre les salariés japonais qui vont être licenciés. Ces salariés sont autant à plaindre que les salariés français ou européens qui subissent des diminution d’effectifs.