Interview de M. Julien Denormandie, Ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à Europe 1 le 9 novembre 2020 sur les tensions commerciales avec les Etats-Unis et la fermeture des commerces non essentiels pour faire face à l'épidémie de Covid-19.

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Intervenant(s) :

Texte intégral

MATTHIEU BELLIARD
C'est l'heure de retrouver Sonia MABROUK et son invité. Ce matin, Julien DENORMANDIE, ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation.

SONIA MABROUK
Bienvenue et bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

SONIA MABROUK
Pour nos intérêts commerciaux, que peut vraiment changer l'arrivée de l'administration Biden ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien très concrètement, c'est d'apaiser la discussion. Vous savez qu'entre les Etats-Unis et l'Europe il y a une sorte de guerre commerciale qui s'est instaurée. Je pense notamment à tous les viticulteurs, TRUMP avait mis une taxe en place, qui s'appelle « La taxe Trump », qui faisait que toute bouteille de vin arrivant sur le territoire américain était taxée à 25%, avec d'énormes conséquences évidemment pour nos producteurs de vin. Et donc on est aujourd'hui dans une négociation, parfois dans une négociation très dure d'ailleurs avec une défense forte de nos intérêts commerciaux, et j'ose espérer que l'arrivée de l'administration Biden va pouvoir changer le climat de ces discussions et à arriver un accord très rapidement pour mettre fin par exemple à ces taxes sur le vin, mais d'autres exemples pourraient être cités.

SONIA MABROUK
Vous l'espérez, Monsieur le Ministre, mais rappelons que cette taxe est partie d'un contentieux AIRBUS – BOEING, que ne dépasse largement le cadre de la France, c'est européen, est-ce que clairement, avec nos alliés européens, l'Allemagne, on va mener une discussion dès aujourd'hui ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, il faut faire deux choses. D'abord il ne faut avoir aucune naïveté, c'est-à-dire, vous l'avez bien dit, les taxes américaines elles dépassent souvent les présidents, c'est souvent les administrations américaines qui les mettent en place. Et donc face à ça on a décidé, au niveau européen, et la France était à la manoeuvre, de pouvoir prendre des mesures de rétorsion, c'est-à-dire que nous aussi on va mettre en place des taxes, en échange de ces décisions prises par l'administration américaine.

SONIA MABROUK
Mais en quoi ça va aider nos viticulteurs à nous ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien parce que dans le rapport de force, à la fin c'est une discussion, dans le rapport de force si vous ne montrez pas à un moment donné que vous avez des muscles, que vous êtes prêt à les mettre sur la table et que vous êtes prêt à avancer, à ce moment-là, rien ne se passe.

SONIA MABROUK
De muscles par rapport aux Etats-Unis ?

JULIEN DENORMANDIE
Des muscles par rapport aux Etats-Unis. Quand vous êtes l'Europe, l'Europe est un marché essentiel pour les Américains, donc d'une part on montre qu'on est prêt à prendre nous aussi des mesures de rétorsion, et d'autre part on engage ce dialogue en disant : cette guerre commerciale, in fine, elle ne fait sens, apaisons les choses pour trouver une solution, c'est-à-dire mettre fin à ces taxes. Et je peux vous dire que la diplomatie est très fortement mobilisée là-dessus, parce que pour nos viticulteurs, je les ai encore rencontrés la semaine dernière, c'est une véritable catastrophe ces taxes, donc il nous faut trouver des solutions, c'est ce qu'on est en train de faire.

SONIA MABROUK
Alors, il y a nos viticulteurs, il y a aussi nos commerçants, Julien DENORMANDIE, qui appellent au secours et demandent une réouverture dès le 12 novembre. Est-ce qu'ils pourraient avoir un signe d'espoir à la fin de cette semaine ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien ça, ça n'est pas à moi de le dire, c'est au ministre de la Santé et au Premier ministre. Mais je pense qu'il faut toujours prendre un peu de recul par rapport à tout ça. Vous savez, moi j'entends beaucoup…

SONIA MABROUK
C'est facile à dire pour vous et moi qui avons un salaire à la fin du mois mais ces commerçants ne l'ont pas à la fin du mois.

JULIEN DENORMANDIE
Ces commerçants je les connais très bien, je les rencontre quotidiennement, je vois leur détresse, mais il faut prendre du recul, pourquoi on fait tout ça ? Parce qu'aujourd'hui toutes les 4 minutes l'un de nos concitoyens meure de cette maladie, parce qu'aujourd'hui on est dans un confinement. Le confinement ça veut dire quoi ? Ça veut dire rester chez soi, sauf pour aller travailler ou pour aller à l'école…

SONIA MABROUK
Monsieur le Ministre, pourquoi ces chiffres ? Pourquoi ce climat par la peur, même si la situation est grave ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais parce qu'on voit bien qu'aujourd'hui le débat s'est déporté, on ne parle que des exemptions, et on ne parle plus de la gravité de la situation. Mais enfin, dans quelques jours, quand on voit que les hôpitaux continuent à se saturer, vous allez voir, je vous parie que les mêmes qui aujourd'hui appellent à plus d'exemptions, notamment dans les partis politiques, demain diront : vous n'êtes pas allés assez loin. Et donc la réalité, la difficulté, la gravité elle nous impose au gouvernement, elle nous impose de prendre des décisions qui parfois sont difficiles.

SONIA MABROUK
Mais, Monsieur le Ministre ne vous demandent pas des exemptions et des dérogations, ils vous demandent un protocole sanitaire renforcé et une réouverture possible.

JULIEN DENORMANDIE
Et c'est pour ça que le ministre de l'Economie a fait deux choses. D'abord de mettre en place toutes, et je dis bien toutes les mesures de soutien économique nécessaires. Plus de…

SONIA MABROUK
Ils veulent travailler, ils ne veulent pas d'aides, disent-il.

JULIEN DENORMANDIE
Mais je sais bien, mais tout le monde veut travailler, tout le monde veut travailler, mais quand vous êtes face à cette gravité de la situation sanitaire, vous devez prendre des décisions, et face à ces décisions qu'est-ce qu'on fait ? Un, on met en place toutes les mesures de soutien économique, et deux, le ministre de l'Economie fait les consultations dès cette semaine pour voir justement comment on peut aménager les dispositifs de sécurité sanitaire, pour qu'ensuite les décisions puissent être prises. Mais vous le voyez bien, encore une fois, c'est très difficile de savoir où est-ce qu'il faut placer le curseur. Parce que oui, tout ça a un impact sur nos commerçants, tout ça a un impact sur notre vie, tout ça a un impact sur notre économie, mais en même temps on est dans une épidémie avec un confinement, c'est ça que ça veut dire.

SONIA MABROUK
Oui, mais Monsieur le Ministre, mais ils vous demandent de la cohérence, de la cohérence. Un exemple : des fédérations de commerçants demandent l'interdiction de Black Friday, cette période promotionnelle qui va les désavantager en période de fermeture. Que leur répondez-vous ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien que là aussi ils en discutent cette semaine pour voir quelle est la meilleure décision à prendre.

SONIA MABROUK
Quel est votre avis, à vous ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien que ce n'est pas si simple que ça. D'abord, moi, vous savez, mon avis, c'est que…

SONIA MABROUK
Pourquoi ce n'est pas simple ?

JULIEN DENORMANDIE
Parce que Black Friday ce n'est pas que AMAZON, Black Friday c'est beaucoup d'autres sites Internet, et des sites internet français, avec de la production française. Donc il ne faut pas tout mélanger. Mais vous savez, moi ma position elle est assez simple. Ce que je trouve fabuleux dans notre pays, c'est que face à ce type de discussion, qui est une vraie question, on se dit : est-ce qu'il faut interdire Black Friday ? Mais moi, ce que je dis, c'est que nous tous en tant que consommateurs, nous sommes des citoyens, nous sommes responsables, nous tous en tant que consommateurs nous pouvons faire le choix, et moi j'en appelle à tous nos concitoyens, par exemple, de faire le choix des produits frais, des produits locaux dans l'agriculture. De faire le choix de cette agriculture de proximité, de faire le choix dans son acte de consommation d'avoir un acte citoyen, mais une société…

SONIA MABROUK
Et vous dites d'ailleurs…

JULIEN DENORMANDIE
… c'est un ensemble de citoyens, dont les actes, y compris de consommation, peuvent changer les choses.

SONIA MABROUK
Monsieur le Ministre, vous dites que globalement les distributeurs ont joué le jeu dans la mise en valeur des acteurs des filières de produits frais et de produits locaux, mais comment faire que, faire en sorte que ça dure ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien aujourd'hui, aujourd'hui même, et je vous l'annonce, on sera dans quelques heures à mon ministère avec toutes les grandes surfaces, réunis par visio, pour signer des engagements très concrets pour faire vivre les produits frais, les produits locaux, dans tous nos supermarchés. Qu'est-ce qu'on constate ? Pendant le confinement on voit qu'il y a une solidarité qui s'est créée, notamment pendant le premier confinement. On a vu que de plus en plus de produits frais et de produits locaux, c'est-à-dire des produits du terroir, les fruits, les légumes, etc. étaient consommés. Et qu'est-ce que moi je souhaite ? C'est que cette tendance qu'on a vu pendant le confinement, on puisse la mettre tout le monde l'année. Et donc ce matin, ce sont…

SONIA MABROUK
Comment faire alors, quel engagement ?

JULIEN DENORMANDIE
Ce sont des engagements très concrets des filières. D'abord ça veut dire que ces filières elles font jouer la solidarité, c'est-à-dire que d'ores et déjà on va faire en sorte que les produits festifs de fin de l'année, on puisse les commander. Deuxièmement, on va mettre en place un visuel très clair qui va s'appeler « A vos goûts, à vos territoires », et qui en fait va permettre à chaque fois au consommateur de se dire : « ah ben ça c'est du produit frais »…

SONIA MABROUK
C'est une sorte de bannière, une bannière commune, qui sera mise en place dans les supermarchés…

JULIEN DENORMANDIE
C'est une sorte de bannière commune, qui sera mise en place…

SONIA MABROUK
Quand Monsieur le Ministre ?

JULIEN DENORMANDIE
Pardon ?

SONIA MABROUK
Quand, à partir du mois de … ?

JULIEN DENORMANDIE
Ça va commencer, les impressions vont commencer maintenant et ça va se développer et déployer totalement partir le début de l'année prochaine. Et comment ça va se passer, c'est qu'ensuite on aura une vision et des actions communes à toutes les grandes surfaces, pour mettre en valeur ces produits frais et ces produits locaux. Et pourquoi c'est important pour moi…

SONIA MABROUK
Non mais attendez, c'est du bon sens, mais c'est une charte, c'est un, je veux dire c'est un engagement, il n'y a rien de coercitif à cela. Nous sommes d'accord.

JULIEN DENORMANDIE
Non mais dans la vie, dans notre pays, bon Dieu, tout ne se passe pas par le côté coercitif. Là, il y a des engagements de la grande distribution…

SONIA MABROUK
A qui le dites-vous ! Vous qui avez fermé les rayons des produits non essentiels dans les grandes surfaces !

JULIEN DENORMANDIE
Attendez, c'est très différent de gérer une épidémie ou de vouloir engager toute une filière dans la promotion des produits frais et des produits locaux. Et donc aujourd'hui j'ai un engagement de toutes ces grandes surfaces, et je les en remercie, il n'en manque pas une à l'appelle.

SONIA MABROUK
Pourquoi que dans les grandes surfaces d'ailleurs ?

JULIEN DENORMANDIE
Parce que les commerçants le font déjà souvent.

SONIA MABROUK
Voilà.

JULIEN DENORMANDIE
Et puis mon deuxième objectif ça va être de le faire dans la restauration collective. Moi j'ai un grand combat, c'est que ces produits frais et ces produits locaux on les mette à fond dans nos cantines, parce que dans notre pays il existe encore une inégalité alimentaire, et face à cette inégalité alimentaire, le meilleur endroit c'est nos cantines, et donc dans le plan de relance on va mettre 50 millions d'euros pour aller renforcer les cantines dans la promotion, dans le fait de pouvoir donner à nos enfants des produits frais, des produits locaux.

SONIA MABROUK
Alors, on a compris cette promotion, cette mise en valeur des produits frais et locaux, malgré tout cela…

JULIEN DENORMANDIE
Mais c'est très important, pardon, 'est très important pour un point. HIPPOCRATE disait : le premier des médicaments.

SONIA MABROUK
C'est l'alimentation, bien sûr. Mais…

JULIEN DENORMANDIE
Et tous les experts vous disent : les produits frais, les produits locaux, c'est ce qu'il y a de mieux pour la santé.

SONIA MABROUK
Nous sommes tous d'accord, Monsieur le Ministre, malgré tout ça nos agriculteurs risquent de trinquer, la crise sanitaire, donc économique, pourrait relancer la guerre des prix entre distributeurs. Est-ce que vous le craignez ?

JULIEN DENORMANDIE
Je suis très attentif à ça, et moi je porte beaucoup de forces dans ce qu'on appelle les négociations commerciales, qui se passent en ce moment entre la grande distribution, les transformateurs et les paysans. Et qu'est-ce que je fais ? C'est, aujourd'hui il y a toujours cette petite musique de la guerre des prix, c'est-à-dire à celui qui va tirer les prix le plus bas. Cette guerre des prix il faut y mettre fin, il y a beaucoup de choses qui ont évolué, il y a un état d'esprit qui a changé, mais il faut passer d'une guerre des prix et une transparence des marges, des marges, c'est-à-dire arrêtons tout le temps de se faire la concurrence sur le prix le plus bas, où tout le monde creuse sa tombe, les premiers ça va être les paysans, à la fin, et dans notre pays, on ne le sait pas suffisamment, un agriculteur sur deux part à la retraite dans les cinq prochaines années. Si on n'augmente pas leur rémunération, comment voulez-vous qu'on trouve des remplaçants, comment voulez-vous que la jeune génération y aille ? Alors qu'il y a plein fabuleux à pourvoir.

SONIA MABROUK
Donc, attendez, stopper la guerre des prix, comme vous le dites, transparence des marges…

JULIEN DENORMANDIE
Donc ça veut dire : arrêter la guerre des prix et passer à la transparence des marges.

SONIA MABROUK
Oui. Pour stopper Monsieur le Ministre la dévalorisation permanente des revenus de nos agriculteurs.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, parce que si vous faites la transparence des marges, qu'est ce qui se passe ? Eh bien la répartition de valeurs tout au long de la chaîne alimentaire, elle se met en oeuvre, et donc à la fin l'agriculteur il est mieux rémunéré. Il y a des secteurs où on a bien réussi, ou en tout cas ça avance, mais ce n'est pas suffisant dans beaucoup d'autres secteurs, le lait par exemple il y a eu beaucoup de progrès qui ont été faits dans d'autres secteurs…

SONIA MABROUK
Ça c'est l'exemple que l'on prend souvent malheureusement.

JULIEN DENORMANDIE
Malheureusement, parce que…

SONIA MABROUK
Le verre de lait est à moitié plein pour le reste, eh oui.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, c'est très bien trouvé, c'est-à-dire que malheureusement on prend trop souvent cet exemple, ça veut dire que ça n'a pas suffisamment avancé dans les autres.

SONIA MABROUK
Donc vous surveillez ce point précis, on aura l'occasion d'en reparler.

JULIEN DENORMANDIE
Mais surtout que, vraiment pour terminer, que tous les Français sachent qu'en cette période de confinement, une nouvelle fois, tous les agricultrices, les agriculteurs, les éleveurs, ils sont au boulot, tous ceux de la chaîne alimentaire ils sont au boulot, et que la chaîne alimentaire, une nouvelle fois, elle va tenir et ça c'est grâce à ces hommes et ces femmes à qui je veux vous rendre hommage ce matin.

SONIA MABROUK
Pour conclure, Julien DENORMANDIE, en cette période de crise, Jean-Luc MELENCHON s'est déclaré candidat à la présidentielle, sa candidature sera actée si et seulement 150 000 citoyens l'investissent. Quelle est votre réaction à cette candidature ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien ce n'est clairement pas ma préoccupation, alors clairement pas. J'ai l'impression que la préoccupation de Jean-Luc MELENCHON c'est Jean-Luc MELENCHON, mais enfin moi ma préoccupation, ce n'est pas Jean-Luc MELENCHON, ma préoccupation c'est de pouvoir accompagner la sortie du Covid, de pouvoir faire en sorte que la chaîne alimentaire elle tienne…

SONIA MABROUK
Vous supposez que sa préoccupation à lui ce n'est pas la crise sanitaire, la crise économique qui a lieu ?

JULIEN DENORMANDIE
Vous l'avez vu comme moi, et quand vous voyez qu'il le fait, il tire une image en disant que la lumière au bout du tunnel serait Jean-Luc MELENCHON, dans la période qui court, je trouve ça a minima assez interrogatif, pour moi le fait venir au bout du tunnel elle ne s'appelle pas Jean-Luc MELENCHON, c'est la sortie du Covid. Donc ma préoccupation ce n'est vraiment pas Jean-Luc MELENCHON, et c'est le souhait de se porter lui-même ou de se proposer lui-même à la candidature pour la présidence. Ma préoccupation, celle du gouvernement, c'est de trouver des solutions pour accompagner l'ensemble des Français dans la crise qu'on traverse.

SONIA MABROUK
Merci Julien DENORMANDIE d'avoir été notre invité ce matin.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.

SONIA MABROUK
Bonne journée à vous ainsi qu'à nos auditeurs bien sûr.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 novembre 2020