Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à Radio classique le 3 mars 2021, sur les bonus/malus provisoirement non appliqués aux restaurants, cafés et hôtels à cause de la crise et la réforme de l’assurance-chômage à laquelle s’opposent la CGT, Force Ouvrière et le Medef.

Texte intégral

GUILLAUME DURAND
Bonjour Madame BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

GUILLAUME DURAND
Bienvenue sur l'antenne de Radio Classique. Les sujets ne vont pas manquer. Nous allons commencer par l'assurance-chômage, vous n'êtes pas sans savoir que les syndicats sont vent debout, dans des registres d'ailleurs qui sont différents, puisque la CFDT et Force ouvrière portent plainte. La CFDT considère que c'est pour faire une réforme et pour boucler le quinquennat que tout ça donc est mis en place. Quant au patronat, il est assez divisé, mais il reste assez vent debout sur le bonus/malus. Alors, moi, ce que j'aimerais savoir, avant qu'on rentre dans le détail ensemble, c'est au fond, ce matin, quelles sont les propositions que vous leur faites pour essayer de débloquer la situation ; propositions que vous leur avez déjà présentées ?

ELISABETH BORNE
Alors, je vous confirme que ça fait six mois que j'ai des discussions ininterrompues avec les organisations syndicales et patronales. Vous vous souvenez que le Premier ministre a suspendu l'application de la réforme de 2019, précisément pour qu'on puisse l'adapter au contexte actuel. Et c'est bien ce qu'on a fait, puisqu'on a bougé sur à peu près tous les paramètres de la réforme, évidemment, en gardant le cap de cette réforme, qui vise à la fois à lutter contre la précarité, en dissuadant les entreprises de recourir de façon excessive à des contrats courts, c'est le système de bonus/malus…

GUILLAUME DURAND
Et le MEDEF est contre ?

ELISABETH BORNE
Alors, effectivement, le MEDEF est contre, moi…

GUILLAUME DURAND
Patrick MARTIN, numéro deux du MEDEF, vent debout !

ELISABETH BORNE
Oui, en fait, on n'est pas très surpris par cette position. Simplement, je pense que c'est important de dissuader le recours à des contrats courts, vous savez que le principe, c'est qu'on compare les entreprises au sein d'un secteur, celles qui recourent moins aux contrats courts auront un bonus, celles qui recourent plus aux contrats courts auront un malus…

GUILLAUME DURAND
Et ça, ça rentre en vigueur quand ?

ELISABETH BORNE
Donc, j'ai écouté effectivement les inquiétudes des organisations patronales sur le fait que la période qu'on vient de traverser en 2020, et encore sur ce premier semestre 2021 est perturbée par la crise sanitaire et ses conséquences économiques, et donc, du coup, on n'observera les comportements des entreprises à partir du 1er juillet 2021 ; donc ça fait partie des éléments, comme l'ensemble de la réforme, qui rentrent en vigueur au 1er juillet 2021, puisque j'ai bien entendu les organisations syndicales qui, pour leur part, nous dis que…

GUILLAUME DURAND
On va y venir…

ELISABETH BORNE
Ce n'est pas le moment. Et donc on applique la réforme à partir du 1er juillet 2021…

GUILLAUME DURAND
Madame BORNE, nous sommes en direct, vous savez qu'il y a des secteurs entiers de l'économie qui sont dans une situation catastrophique, il s'agit de l'hôtellerie et de la restauration. Donc on comprend très bien que le gouvernement, dans l'idée qui est celle de son programme, parce que le bonus-malus étant le programme du président de la République, veuille avancer et revenir à un rythme de réformes malgré la Covid-19, mais est-ce que ce matin, vous pourriez nous dire : eh bien, on va faire une exception par exemple pour les restaurateurs, pour les hôteliers, parce qu'ils ont été tellement dévastés que ce n'est peut-être pas le moment de leur coller une réforme sur le dos alors qu'ils sont dans une situation catastrophique ? Est-ce qu'il faut faire un cas particulier ou des cas particuliers ?

ELISABETH BORNE
Donc c'est bien le cas pour les entreprises qui sont le plus affectées par la crise, notamment celles qui font l'objet de restrictions sanitaires, c'est le cas des restaurants par exemple, et des hôtels, cafés, restaurants en général, ils ne rentreront pas dans le dispositif de bonus/malus…

GUILLAUME DURAND
C'est une annonce que vous nous faites ce matin…

ELISABETH BORNE
Donc, ils ne rentreront pas dans le dispositif de bonus-malus pour les années où ils ont justement subi des restrictions administratives du fait de la crise sanitaire.

GUILLAUME DURAND
Mais est-ce que vous trouvez normal que pour assouplir le marché du travail, parce que c'était déjà le principe au départ du quinquennat d'Emmanuel MACRON avec la loi Travail, finalement, on revienne sur ce qui avait été accordé à des cadres en matière d'indemnisation chômage, et qu'on descende leur indemnisation chômage à partir d'un certain niveau de ressources et à partir d'un certain âge, à un niveau moindre ; est-ce que c'est vraiment nécessaire pour l'économie française ?

ELISABETH BORNE
Alors ça fait partie de l'équilibre de la réforme dans laquelle effectivement il y a une dégressivité qui est mise en place pour les allocations de ceux qui percevaient un salaire supérieur à 4.500 euros bruts, mais là encore, on a adapté la réforme pour tenir compte du contexte, cette dégressivité, elle s'applique au-delà de 8 mois, et non pas de 6 mois, et on reviendra aux règles initiales quand les clauses de retour à meilleure fortune joueront, c'est-à-dire que la situation du marché du travail sera revenue à la normale.

GUILLAUME DURAND
Mais quand vous avez par exemple la CGT et Force ouvrière qui attaquent… enfin, qui se pourvoient en justice justement contre ce projet, avec peut-être des résultats qu'ils vont obtenir, donc un blocage…

ELISABETH BORNE
Ecoutez, on a essayé de…

GUILLAUME DURAND
Donc vous leur dites quoi ce matin ?

ELISABETH BORNE
Non, non, moi, je leur dis que j'ai bien compris qu'ils ne souhaitaient pas de réforme de l'assurance-chômage, en même temps, moi, je pense que cette réforme est importante, parce que lutter contre la précarité et le recours excessif aux contrats courts, je pense que c'est important de le faire maintenant, on a vu dans la crise que ceux qui précisément alternent des contrats courts et des périodes de chômage ont été très pénalisés par la crise. Donc je pense qu'il faut… et ça nous a conduit du reste à mettre en place une aide exceptionnelle pour garantir à ces demandeurs d'emploi un revenu minimal de 900 euros par mois, on a 460.000 demandeurs d'emplois qui sont concernés. Donc ça montre à quel point ce développement des contrats courts est pénalisant, notamment pour…

GUILLAUME DURAND
Les 900 euros, il faut redire exactement, parce qu'il faut toujours être pédagogue dans ces affaires-là, ces 900 euros, ils interviennent quand et ça concerne qui ?

ELISABETH BORNE
Alors, ces 900 euros, c'est le revenu minimum qu'on garantit à ces demandeurs d'emploi qui, avant la crise, alternaient des contrats courts et des périodes de chômage et qui n'ont pas pu travailler en 2020, et donc qui ont pu épuisé leurs droits ou avoir des allocations très faibles…

GUILLAUME DURAND
Et ça nécessite combien de mois de travail…

ELISABETH BORNE
Et donc sur les mois de novembre…

GUILLAUME DURAND
Au préalable pour que…

ELISABETH BORNE
Il faut avoir travaillé 60 % du temps au cours de l'année 2019, c'est-à-dire 138 jours, et donc, dans ce cas, des mois de novembre à fin mai, vous pouvez avoir, vous avez une aide qui vous garantit un revenu de 900 euros par mois. C'est important parce que c'est plus de 460.000 demandeurs d'emploi qui bénéficient de cette aide, qui est en moyenne de 400 euros par mois, donc ça montre à quel point il était important d'accorder cette aide. Et ça montre aussi à quel point le recours excessif à ces contrats courts précarise beaucoup de salariés, et donc de demandeurs d'emploi, donc je pense que c'est important de mettre en place ces nouvelles règles de l'assurance-chômage pour lutter contre ce recours excessif aux contrats courts.

GUILLAUME DURAND
Vous avez une opposition, alors qui a un caractère, j'allais dire, qui n'est pas moins politique, du côté de Laurent BERGER, mais en fait, vous le connaissez, vous conversez avec lui, au fond, ce qu'il dit, j'essaie de simplifier, il dit : la Covid-19 est une telle catastrophe que je ne comprends pas pourquoi le gouvernement veut absolument, pour des raisons électorales, continuer d'afficher un programme, alors, il laisse tomber les retraites, mais il va aller avancer sur l'assurance-chômage, alors que fondamentalement, ASTRAZENECA, pour l'instant, on se rend compte que beaucoup de gens n'en veulent pas parce qu'ils ont peur, que les vaccins, beaucoup de gens considèrent que la politique européenne a été un échec absolu. Et donc pour BERGER, n'en déplaise à votre ministère, il y a d'autres préoccupations que de modifier le marché du travail. C'est ça son argument…

ELISABETH BORNE
Alors, vous savez qu'on agit au quotidien…

GUILLAUME DURAND
Non, mais vous lui répondriez quoi ce matin ?

ELISABETH BORNE
Je lui réponds que poser des règles qui nous mettront dans une situation meilleure en termes d'assurance-chômage, luttant contre ces contrats courts, assurant plus d'équité entre les demandeurs d'emploi, ça me paraît important, pour autant, notre énergie, elle est totalement mobilisée pour surmonter la crise, vous savez, on est très attentif à la situation des plus fragiles, on est très attentif à faire le maximum pour que les gens ne perdent pas leur emploi, quand on met en place l'activité partielle qui a protégé jusqu'à 9 millions de Français au plus fort de la crise, qui en protégeait encore plus de 2 millions en janvier, quand on est attentif par exemple en prolongeant les droits des demandeurs d'emploi depuis le mois de novembre, donc ça concerne effectivement beaucoup de demandeurs d'emploi, c'est 1,5 milliard de dépenses. Donc, voyez, on est vraiment sur le front pour aider notre pays à surmonter la crise en protégeant les plus fragiles…

GUILLAUME DURAND
Mais ça, personne le conteste, Madame BORNE, pardonnez-moi de vous interrompre, ce qu'ils disent au fond, et c'est ce qui a été reproché, je parle des syndicats, pas du patronat, c'est ce qu'ils ont reproché à Emmanuel MACRON au début, c'est-à-dire qu'ils considèrent que c'est un libéral, donc il y a eu une énorme parenthèse dans laquelle l'Etat, l'Etat du Conseil national de la résistance a investi massivement pour sauver les Français, et maintenant, pour qu'au fond, son programme ressemble à quelque chose dans une perspective électorale qui serait de se représenter, eh bien, il revient à son antienne initiale qui consiste à assouplir le marché du travail, donc à faire preuve d'une idéologie libérale, donc c'est ça, c'est ça qu'ils vous disent…

ELISABETH BORNE
Vous savez, on est à la fois en train de protéger les Français dans la crise, et en même temps, de préparer l'avenir, quand, par exemple, moi, je porte un plan Jeunes, un plan « 1 jeune, 1 solution » de 7 milliards d'euros pour permettre aux jeunes de trouver un emploi, une formation, d'avoir un accompagnement, quand on investit dans la formation, les salariés qui sont en activité partielle, ils peuvent se former pour avoir les qualifications qui seront les bonnes au moment où l'économie repartira, donc on est à la fois en train de protéger massivement les Français dans la crise, et en même temps, de préparer la crise, de préparer le rebond pour notre pays.

GUILLAUME DURAND
Donc MACRON n'est plus le libéral qu'il était pendant la campagne électorale ?

ELISABETH BORNE
Vous savez, je pense qu'il ne faut pas faire des caricatures, on est à la fois…

GUILLAUME DURAND
Mais, pardonnez-moi, mais c'est le discours des syndicats, c'est-à-dire, il serait revenu à ce qu'était à son origine…

ELISABETH BORNE
Je pense que les syndicats ont bien vu qu'on a échangé depuis des mois pour adapter la réforme de l'assurance-chômage, qu'on est très à l'écoute des propositions qui ont pu être faites, évidemment, on n'est pas d'accord sur tout, mais moi, je suis vraiment… je me suis attachée à trouver le meilleur équilibre pour cette réforme.

GUILLAUME DURAND
Alors vous êtes l'un des ministres, une des ministres les plus importantes de ce gouvernement. Donc vous ne pouvez pas échapper, je dis ça avec politesse, à des questions à caractère politique, la première est la suivante, vous savez que l'arrière-pensée de toute la classe politique, c'est qu'à la fois, on gère la crise, c'est ce que vous faites, il va y avoir un Conseil de défense ce matin, un discours du Premier ministre, conférence de presse demain. Mais, est-ce que vous êtes favorable au fait que le président de la République se représente ?

ELISABETH BORNE
Evidemment que je suis favorable à ce que le président de la République se représente, vous savez, je pense que…

GUILLAUME DURAND
Non, mais il y a encore un impensé, il y a des gens qui ne veulent pas se prononcer, enfin, tous les ministres n'ont pas… je ne dis pas le courage, mais en tout cas…

ELISABETH BORNE
Ecoutez, moi, je peux vous dire que…

GUILLAUME DURAND
Parce que lui-même sur Brut avait dit qu'il n'était pas certain que…

GUILLAUME DURAND
Le président de la République, il a porté des réformes très importantes, actuellement, il porte un programme massif pour la jeunesse, notamment pour aider effectivement tous les jeunes qui ne sont pas dans l'emploi, qui n'ont pas forcément les bons diplômes à pouvoir être accompagnés jusqu'à un emploi. Donc on a effectivement des transformations importantes à mener dans notre pays, pas par plaisir de transformer, mais pour que notre pays soit plus fort et plus solidaire en sortie de crise, et moi, je crois évidemment qu'il est indispensable de mener ces réformes.

GUILLAUME DURAND
Et est-ce que vous considérez – ça sera ma manière question politique – qu'on est dans une situation où, au fond, le duel LE PEN/SARKOZY (sic) est celui auquel il faut s'attendre avec cette fameuse Une de Libération, que vous avez évidemment lue, qui a fait beaucoup parler concernant justement…

ELISABETH BORNE
LE PEN/MACRON peut-être ?

GUILLAUME DURAND
Comment ? LE PEN/MACRON, oui, pardonnez-moi, avec cette Une de Libération qui a beaucoup fait parler et qui a, au fond, comment peut-on dire, installé une sorte de malaise du côté de La République En Marche, rapprochant beaucoup aux socialistes de s'apprêter à s'abstenir, comme d'ailleurs on l'avait reproché, vous vous en souvenez, à Jean-Luc MELENCHON lors de la précédente campagne ?

ELISABETH BORNE
Moi, quand j'entends que des électeurs de gauche peuvent s'abstenir dans un éventuel duel, et là, on est en pleine politique-fiction, on peut le dire, évidemment, ça m'inquiète, je pense qu'il faut dire peut-être davantage tout ce qu'on fait pour avoir plus de justice sociale, plus de solidarité dans notre pays, quand on a fait le dédoublement des classes de CP, qu'on a mis le zéro reste à charge pour les soins dentaires, pour les lunettes, pour les prothèses auditives, quand, moi, je porte un plan de 7 milliards d'euros pour la jeunesse, quand on protège les plus fragiles par exemple avec la prime de 900 euros, l'aide financière pour garantir un revenu jusqu'à 900 euros, je pense qu'on porte des réformes que la gauche aurait été fière de porter à une époque.

GUILLAUME DURAND
Merci Elisabeth BORNE d'être venue ce matin donc nous expliquer à la fois le calendrier et le dispositif de l'assurance-chômage, tel que vous le portez justement au ministère qui est le vôtre, qui est notamment le ministère du Travail.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 mars 2021