Interview de Mme Charlotte Caubel, secrétaire d'État chargée de l'enfance, à France 2 le 6 septembre 2022, sur les enfants victimes de violences et de maltraitance.

Texte intégral

JULIA VIGNALI
Bonjour Charlotte CAUBEL, merci d'être avec nous. Le 30 août dernier, 10 enfants d'une même famille ont été découverts par la police, dans les Hauts-de-France, à Noyelles-sous-Lens, dans des conditions d'hygiène déplorables, certains d'entre eux étaient même ligotés. C'est un cas de maltraitance avéré et tout à fait insoutenable. Comment se fait-il que depuis 2013, alors même qu'il y avait les signalements autour de cette famille, eh bien les services sociaux soient intervenus uniquement maintenant, c'est-à-dire 9 ans ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, on ne peut pas dire que les services sociaux sont intervenus uniquement maintenant, mais vous avez raison de dire que, comment peut-on en 2022, alors que l'école, les services de santé, les services sociaux, ont entouré cette famille, personne n'ait pris le temps de faire la synthèse de tous les éléments pour se rendre compte de la situation absolument tragique de ces enfants, et qu'il ait fallu attendre le signalement d’un des enfants, pour que les autorités publiques se mettent effectivement en branle pour protéger efficacement ces enfants.

JULIA VIGNALI
Oui, parce qu'il y avait eu un dispositif d'accompagnement qui a mis en place pour les parents…

CHARLOTTE CAUBEL
Tout à fait.

JULIA VIGNALI
Mais vraiment la question qu'on se pose tous c’est : les parents ok, défaillants on les prend en charge, mais les enfants en danger, comment ça se fait que la priorité n'ait pas été déjà de les sauver ?

CHARLOTTE CAUBEL
En réalité, on avait des informations un peu sur chaque enfant, et on avait des informations sur les parents, mais c'est ce que je vous dis, il n'y a pas eu de synthèse entre l'hôpital qui suivait un des enfants, entre les écoles, puisqu'ils étaient scolarisés dans plusieurs écoles, entre l'assistante sociale qui est passée plusieurs fois au domicile, avec des parents parfois coopérants, parfois pas coopérants. Quand on connaît la date de la venue de l’assistante sociale, on nettoie la maison. Donc effectivement, tous les signaux plus ou moins faibles, plus ou moins forts, n'ont jamais fait l'objet d'une synthèse, c'était l'objet de mon déplacement effectivement hier sur le territoire…

JULIA VIGNALI
Justement, hier vous étiez dans le Pas-de-Calais, vous avez d'ailleurs réuni autour de la table de très nombreux acteurs, la préfecture, l'Education nationale, la mairie, l'Agence Régionale de la Santé, est-ce que c'est pas justement ça le problème, le fait qu'il y ait tellement d'acteurs sur le terrain, que finalement eh bien plus personne, tout le monde fait tout, donc plus personne ne fait rien ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, on ne peut pas dire que plus personne ne fait rien. Il y a énormément d'engagements, et évidemment la cause des enfants, et la cause des enfants maltraités est une cause partagée par tous, mais chacun intervient dans son silo. Je le dis souvent, dans le champ de la protection de l'enfance, dans le champ de la maltraitance, on a deux 2 montagnes à dépasser : le silence, nous y reviendrons, et les silos, les cloisons entre les uns et les autres, le secret professionnel parfois, les médecins qui considèrent qu'ils n'ont pas à parler aux autres. Ces enfants, une partie de ces enfants, cette maman qui a accouché 10 fois, est passée par l'hôpital. Quels ont été les échanges entre les services de l'hôpital et les services de l'Education nationale qui ont pris certains en font au titre du handicap ? Il n'y a pas eu de synthèse de l'ensemble des signaux, c'est la difficulté de cette bataille contre les maltraitances pour les enfants.

JULIA VIGNALI
D'ailleurs vous avez annoncé la création d'un Comité de suivi renforcé au niveau départemental. Quel est cet objectif ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, deux objectifs. Un objectif j'allais dire général, faire le point sur la situation du département. On est dans le Pas-de-Calais, des familles aussi en situation de précarité sociale, culturelle, c'est hélas pas une chose exceptionnelle. Donc la situation du département, l'offre et l'organisation des services, donc la stratégie globale. Et puis un comité qui prend les affaires les plus complexes et où tout le monde se parle. « Je connais telle famille, qu'est-ce que vous avez à dire, vous qui avez vu tel enfant, telle maman etc. » Parlons-nous, parlons-nous des dossiers extrêmement concrètement, pour que la compétence de chaque professionnel s'additionne, au lieu d'avoir tout le monde dans des couloirs de neige et avec la responsabilité individuelle. Voilà.

JULIA VIGNALI
Ce vendredi, vous avez effectué un déplacement à Marseille avec Brigitte MACRON, pour visiter une unité pédiatrique destinée aux enfants victimes de violences. Il s'agit, quoi en fait, d'un lieu permettant une prise en charge globale, c'est bien ça ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, toujours ce besoin de décloisonner au bénéfice de la prise en charge de nos enfants. Effectivement, un enfant qui est victime de maltraitance, il faut à la fois conduire l'enquête pénale, et ça c'est les enquêteurs qui sont dans ces unités d'accueil pédiatrique, il faut évidemment limiter le traumatisme de l'enquête qui se rajoute en général au fait qu'il a subi, et puis il faut psychologues, médecins, éducateurs, qui apprécient la situation. Ce qui est très intéressant dans ces unités d'accueil pédiatrique, c'est que tout le monde entend, avec discrétion bien sûr, l'audition de l'enfant, et peut partager justement son impression et ses compétences.

JULIA VIGNALI
Je voudrais revenir avec vous sur le nombre, les chiffres des infanticides. Vous dites qu'il y a plus d’infanticides que de féminicides en France. Quels sont les chiffres réellement ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, les chiffres qu'on connaît aujourd'hui, et vous savez qu'en la matière on peut aussi avoir des chiffres noirs, parce que voilà, un bébé secoué ne prend pas la parole, par définition, on estime aujourd'hui qu'un enfant meurt tous les 5 jours dans un contexte de violences au sein de sa famille.

JULIA VIGNALI
Alors, heureusement, quand un enfant est en difficultés, nous en tant que citoyens nous avons des choses à faire. Est-ce qu'il y a une obligation de signalement ? Si demain j'assiste à une scène qui me terrifie, des cris dans mon entourage d'un enfant, et que je soupçonne une maltraitance, qu'est-ce que je dois faire ?

CHARLOTTE CAUBEL
Vous avez l'obligation, au nom de la non-assistance à personne en danger, de saisir les autorités publiques. Ce n'est pas toujours aussi simple, parce que vous entendez des cris et vous vous dites peut-être que ce n'est pas ça » et puis « suis-je la mieux placée, suis-je le mieux placé pour aller alerter les autorités publiques ? Finalement la maîtresse sera peut-être mieux placée que moi, le médecin de famille, la grand-mère etc. ».

JULIA VIGNALI
S’ils ne l’ont pas déjà fait, c’est peut-être que ça n’existe pas.

CHARLOTTE CAUBEL
Moi je dis aujourd'hui, au bénéfice du doute, appelez le 119, qui est le numéro de l'Enfance en danger. Ce numéro il est à destination des enfants, mais il est aussi à destination des adultes. Derrière, vous avez des écoutants de grande compétence, qui vont partager avec vous vos doutes et vont essayer de vous aiguiller pour confirmer vos doutes, ou au contraire pas nécessairement, et vous envoyer vers les services publics qui prendront en charge vos doutes. Mais au bénéfice du doute, il faut appeler le 119.

JULIA VIGNALI
Et ensuite, les écoutants feront leur travail.

CHARLOTTE CAUBEL
Exactement.

JULIA VIGNALI
Eh bien merci beaucoup Charlotte CAUBEL d'avoir été avec nous ce matin.

CHARLOTTE CAUBEL
Merci beaucoup.

JULIA VIGNALI
Merci à vous.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 15 septembre 2022