Texte intégral
JEFF WITTENBERG
Avec vous, bien sûr, on va parler du travail, de la sécurité au travail, mais aussi des salaires. Et d'abord, des salaires, de la transparence salariale plus précisément, c'est-à-dire de la communication des salaires dans l'entreprise. Pourquoi ? Eh bien, parce qu'il y a une directive européenne qui oblige la France à se prononcer avant le 7 juin. Nous sommes le 5 juin. Monsieur le ministre du Travail, qu'est-ce que vous allez faire ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Oui, on peut rappeler peut-être de quoi il s'agit. Il s'agit en fait de donner un nouveau droit aux salariés, qu'ils soient des hommes, qu'ils soient des femmes. Chaque salarié pourra situer sa rémunération par rapport à la moyenne de la catégorie à laquelle il appartient.
JEFF WITTENBERG
Et donc, vous avez décidé, puisqu'il y a, je le répète, une directive européenne qui doit être transposée dans le droit français. Et aujourd'hui, rien n'est fait, il n'y a pas de projet de loi. Est-ce qu'il y a quelque chose qui va se passer ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Oui, oui. Alors, j'ai une bonne nouvelle à annoncer, puisque nous avons décidé de lancer le processus de fabrication de la loi. Le projet de loi sera transmis au Conseil d'État, au plus tard pour dimanche prochain, 7 juin. Donc, on va démarrer. Et j'espère qu'on pourra voter cette loi à la fin de l'année. On a pris un peu de temps pour les concertations. C'est pour ça qu'on a un petit peu de retard par rapport au calendrier européen. Mais il fallait concerter à la fois avec les organisations professionnelles, comme avec les organisations syndicales. Les points de vue étaient assez éloignés les uns des autres. Et le Gouvernement a essayé de trouver l'équilibre entre les positions exprimées par les uns et par les autres.
JEFF WITTENBERG
Le patronat y est plutôt opposé, à cette transparence salariale.
JEAN-PIERRE FARANDOU
Oui, le patronat y est opposé, parce qu'il craint de nouvelles normes, de nouvelles tracasseries administratives. Et de l'autre côté, les organisations syndicales, au contraire, ils voient de nouveaux droits, ils veulent les amener le plus loin possible. Chacun est dans son rôle. Et le Gouvernement va essayer d'être à l'équilibre entre les deux points de vue exprimés.
JEFF WITTENBERG
Mais qu'on comprenne bien. Concrètement, ça veut dire que chaque salarié va pouvoir connaître le salaire de chacun de ses collègues ? C'est comme ça que ça va se passer, ou ça sera par catégorie ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Voilà, par catégorie. Pas de chacun de ses collègues. Ça reste privé, j'allais dire. Mais par contre, chaque salarié appartiendra à une catégorie d'emploi homogène, de qualification homogène. Et il pourra situer sa rémunération par rapport à cette moyenne. C'est une information importante qu'il pourra ensuite utiliser, peut-être, dans le cadre de discussions avec ses managers.
JEFF WITTENBERG
Donc, la France se met en conformité avec le droit européen. Est-ce que ça va être aussi l'occasion de constater l'immense, enfin, disons, une moyenne de 20 %, la grande disparité qu'il y a entre les salaires des hommes et les salaires des femmes aujourd'hui ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Oui. D'abord, je veux dire : bien sûr, je suis favorable à l'esprit de cette loi, bien sûr. Moi, je suis quand même en accord avec le fait qu'une femme doit gagner autant qu'un homme par exemple.
JEFF WITTENBERG
20 % d'écart aujourd'hui.
JEAN-PIERRE FARANDOU
Alors ces 20 %, il y a trois causes. La transposition de la directive dont nous parlons va vraiment s'attaquer au noyau dur, c'est-à-dire qu'à job égal, salaire égal. Ça, c'est, en gros, 5 % d'écart. Ces 5 % de trop, il n'y a aucune justification. Ensuite, vous avez le fait que les femmes occupent parfois des métiers moins rémunérés. Donc, forcément, en moyenne, la rémunération moyenne des femmes est aussi affectée par ce phénomène. Et enfin, et ce sont des choix souvent privés et personnels, c'est plutôt les femmes qui font des temps partiels par rapport aux hommes. Quand vous additionnez effectivement l'ensemble de ces facteurs, vous arrivez effectivement à un écart de 20 % entre la rémunération des femmes et des hommes.
JEFF WITTENBERG
Et donc, cette loi contribuera à diminuer cet écart ? Enfin, c'est votre objectif en tout cas ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Voilà. Cette loi va s'attaquer aux 5 % les plus discutables. Il n'est pas normal, bien évidemment, qu'à job égal une femme gagne moins qu'un homme. Donc, cette loi va s'attaquer à ce phénomène principal.
JEFF WITTENBERG
Monsieur Farandou, puisqu'on parle des salaires, qu'est-ce que vous pensez de cette proposition d'un Député de droite, qui propose donc de transformer, pour les salariés qui le souhaitent, la cinquième semaine de congés payés, voire plus, en salaire, en argent, selon les trébuchants ? Pour le coup, les syndicats y sont opposés. Qu'est-ce que vous en pensez, vous, le ministre du Travail ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Oui, on peut rappeler que les RTT peuvent être transformés en argent, mais pas les congés. Voilà. Ça, c'est le droit du travail qui dit ça. Vous savez, dès qu'on touche…
JEFF WITTENBERG
Et vous souhaitez que cela demeure ou on pourrait évoluer ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Moi, ce que je souhaite surtout : c'est qu'on fasse avec méthode. Dès qu'on touche au droit du travail, dès qu'on touche au code du travail, il faut mettre les partenaires sociaux autour de la table. Donc, si cette proposition de loi portée par un groupe politique arrive à l'Assemblée, la première chose que je ferais, c'est de rassembler les partenaires sociaux et d'en discuter avec eux.
JEFF WITTENBERG
Mais à titre personnel, vous y êtes favorable ou défavorable ? Ça vous paraît être une idée recevable, que l'on puisse monétiser, pour employer cette expression, ces congés payés ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Moi, je pense que le diable est dans les détails. Les congés sont faits aussi pour se reposer, il faut en être conscient. Donc, à partir de là, il faut avoir la discussion. On voit bien : pouvoir d'achat d'un côté, repos des salariés de l'autre, emploi aussi derrière, puisque quand vous êtes en congé, on peut être amené à embaucher. Ce sont des éléments importants. Le code du travail s'il est comme ça, c'est qu'il y a des raisons. Donc, pourquoi pas le faire évoluer ? Mais ça devra passer par un dialogue social.
JEFF WITTENBERG
La question des revenus et des salaires, elle est au centre des préoccupations des salariés, du congrès de la CGT notamment, qui se termine aujourd'hui, à Tours. Qu'est-ce que vous pensez de cette manifestation des salariés de Décathlon, une entreprise qui fait des bénéfices, 900 millions d'euros en 2025, 16 milliards de chiffre d'affaires ? Et les salariés demandent en quelque sorte à avoir une part du gâteau. C'est pour ça qu'ils manifestent demain dans toute la France.
JEAN-PIERRE FARANDOU
En matière de salaire, il y a ce que peut faire l'État, il y a ce que font les entreprises. L'État, qu'est-ce qu'il a fait par exemple ? Il a bien sûr procédé à l'augmentation automatique du SMIC, puisque l'inflation était trop importante. L'État, il a décidé que la prime d'activité serait augmentée de 50 euros par mois pour les travailleurs modestes. L'État, il a décidé de faire des chèques carburant pour les plus gros rouleurs.
JEFF WITTENBERG
Donc, vous demandez aux entreprises d'en faire autant et d'augmenter les salaires ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Vous savez, les salaires, c'est dans les entreprises que ça se passe. J'ai été moi-même chef d'entreprise, j'ai conduit des négociations annuelles obligatoires.
JEFF WITTENBERG
De la SNCF, on le rappelle.
JEAN-PIERRE FARANDOU
Bien sûr, de la SNCF. Chaque entreprise regarde ce qu'il est possible de faire en fonction des résultats économiques et de la situation financière de l'entreprise.
JEFF WITTENBERG
Donc, pas d'incitation, enfin, pas d'obligation en tout cas, chacun est dans son rôle, quoi, si je vous entends bien ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Chacun est dans son rôle. Et c'est, là encore, par la négociation dans l'entreprise que les équilibres doivent être trouvés.
JEFF WITTENBERG
Monsieur Farandou, un autre sujet qui vous concerne : vous présentez aujourd'hui un plan sur la santé au travail. Il y a un constat français qui est quand même assez inquiétant : en 2023, il y avait 3,6 accidents du travail mortels pour 100 000 salariés. C'est le double de la moyenne européenne. Je crois, 824 accidents mortels en 2024, 60 000 accidents du travail chaque année. Qu'est-ce qu'il faut faire face à cette situation ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
La santé au travail, c'est le grand fondamental, bien sûr, d'une politique du travail. Il faut que les salariés, quand ils travaillent, ne soient pas blessés ou encore pire, ne puissent pas décéder pendant le travail. C'est impossible. Bon, peut-être sur les chiffres, on a une manière de compter en France, où on rajoute les malaises cardiaques. C'est pour ça que notre classement européen n'est pas trop bon. Si on les enlevait comme fait l'Italie, par exemple, on serait dans la moyenne. Pour autant, il y a beaucoup…
JEFF WITTENBERG
Mais au moins, il y a une situation inquiétante.
JEAN-PIERRE FARANDOU
Oui, il y a une situation qui est inquiétante. Un seul accident du travail mortel est déjà de trop, bien évidemment.
JEFF WITTENBERG
Donc, qu'est-ce que vous allez faire ? Puisque vous présentez un plan pour la sécurité au travail.
JEAN-PIERRE FARANDOU
La bonne réponse : il faut éviter les accidents. Ça s'appelle la prévention dans notre jargon. C'est éviter que les accidents n'arrivent. Et donc, on va prêter un grand plan de sécurité, de santé au travail pour les 5 ans qui viennent, 2026 à 2030. Avec, à mon niveau, 4 priorités. D'abord, les jeunes. On a trop d'accidents sur les jeunes qui arrivent dans l'entreprise. On en a eu encore récemment.
JEFF WITTENBERG
Des jeunes stagiaires, notamment. On l'a vu dans des usines.
JEAN-PIERRE FARANDOU
Des jeunes stagiaires. On a eu des apprentis. On a eu des cas d'accidents, y compris d'accidents mortels. Il faut vraiment s'appliquer à ce que les jeunes soient protégés. On a aussi les femmes. Il faut continuer à travailler sur la santé des femmes. Il faut que les femmes se sentent bien au travail, dans toutes les dimensions. C'est important. On a aussi de la santé mentale, qui est un sujet de santé publique, mais qui arrive, bien sûr, et qui s'installe dans les entreprises. Et en fait, on a les chaleurs intenses. On vient de passer une période. On voit bien que le changement climatique nous amène à revoir nos règles de prévention quand il fait très chaud.
JEFF WITTENBERG
Donc, ce plan, il va être dévoilé aujourd'hui. Vous allez l'appliquer comment ? Ce sera, encore une fois, dans le dialogue social, dans les entreprises, ou ce seront des décrets décidés par le Gouvernement, et à brève échéance ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Alors, ce plan, c'est important. Il sort du dialogue social. On l'a beaucoup concerté avec les entreprises et les syndicats. C'est important pour les entreprises qui y ont participé, bien sûr, qu'elles s'engagent à l'appliquer dans les entreprises. La santé au travail, concrètement, ça se passe dans les entreprises. Donc, c'est très important, l'engagement des entreprises à appliquer ce plan.
JEFF WITTENBERG
Mais avec des mesures coercitives ?
JEAN-PIERRE FARANDOU
Les mesures coercitives, on sait les prendre. Par exemple, l'année dernière, on a sorti des décrets pour justement mieux structurer la prévention sur la grande chaleur. Ces décrets, d'ailleurs, nous ont bien rendu service pour cette année. Deuxièmement, dans une loi qui vient de sortir sur la fraude, nous avons durci les sanctions quand une entreprise ne produit pas son document unique de prévention des risques. Donc, ce grand plan, c'est l'analyse de tous les accidents qu'on a eus pendant les cinq dernières années. C'est l'engagement de tous les acteurs à le mettre en place. Et là encore, dans les entreprises, les chefs d'entreprise, les organisations syndicales, vont déployer ce plan dans l'ensemble des entreprises.
JEFF WITTENBERG
Merci beaucoup, Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 juin 2026