Étudiants : des conditions de vie précarisées ?

La condition étudiante cristallise les débats publics sur l'enseignement supérieur. Les étudiants sont plus nombreux mais ils sont aussi en plus grand nombre à rencontrer des difficultés pour financer leurs études ou pour se loger.

Temps de lecture  9 minutes

La crise sanitaire provoquée par le coronavirus au printemps 2020 ou, à l'automne 2019, l'immolation d'un étudiant devant le siège du Crous de Lyon sont des événements qui ont mis en lumière la situation précaire de certains étudiants.

Pour l'année 2020-2021, alors que 2,8 millions d'étudiants ont fait leur rentrée (+2,1% par rapport à 2019), le syndicat étudiant, Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), annonce une augmentation du coût de la rentrée de plus de 3%

Dans une enquête récente sur les conditions de vie des étudiants pendant la crise sanitaire, l'Observatoire national de la vie étudiante (OVE) révèle que la crise sanitaire a eu d'importants effets sur leurs conditions de vie. De nouvelles inégalités sont apparues entre étudiants avec le développement des cours en distanciel (ordinateur personnel, connexion internet, environnement calme et propice au travail universitaire, etc.). Les étudiants étrangers ont été les plus affectés par les conséquences du confinement.

Qu'est-ce que l'Observatoire national de la vie étudiante (OVE) ?

Créé en 1989 par le ministère de l'éducation nationale, sa mission principale est de mettre à disposition des informations sur les conditions de vie des étudiants et sur leur rapport avec le déroulement des études. L'objectif est d'éclairer la réflexion politique et sociale et d'aider à la prise de décisions.

Le financement des études

Selon l'étude de l'OVE sur les conditions de vie des étudiants publiée en octobre 2018, le budget étudiant est composé majoritairement de :

  • revenus d'activités pendant l'année scolaire (33%) ;
  • aides publiques (31%) ;
  • aides de la famille (25%).

Des étudiants qui travaillent

Parmi les étudiants interrogés, 30% jugent leurs ressources insuffisantes et sont contraints de travailler pour subvenir à leurs besoins primaires (alimentation, logement, transport, etc.).

Le pourcentage d'étudiants qui déclarent être en activité rémunérée pendant l'année universitaire est de 46%. Ils sont 54% à juger cette activité indispensable pour vivre et 25% estiment qu'elle a un impact négatif sur leurs résultats scolaires. Au-delà de 12 à 15 heures par semaine, une activité professionnelle est jugée comme possiblement concurrente à la réussite scolaire, notamment si elle n'a aucun lien avec les études. Cet emploi peut être source de stress et de fatigue pour l'étudiant et avoir un impact sur sa santé physique et psychologique.

 


À partir des résultats d'enquête de l'OVE, l'Inspection générale de l'administration, de l'éducation nationale et de la recherche (IGAENR) relève la diversité des situations face à l'emploi étudiant. Les effets de l'emploi varient en fonction du type d'activité rémunérée exercée pendant l'année universitaire. La concurrence entre l'emploi et les études provoque, dans la plupart des cas, des effets négatifs comme un étirement des parcours. À l'inverse, les activités en lien avec la formation ou les activités rémunérées en conciliation avec les études peuvent contribuer au développement du projet personnel des étudiants. 

L'IGAENR formule une série de recommandations destinées aux établissements d'enseignement supérieur pour rendre l'emploi davantage compatible avec les études. Les préconisations visent à inciter le recrutement d'étudiants sur le campus par des levées d'obstacles de nature réglementaire. Les établissements sont aussi sollicités à mettre en place des services d'orientation pour valoriser l'emploi étudiant dans le cadre des parcours de formation.

Le confinement lié au coronavirus a également eu des conséquences fortes sur les activités rémunérées des étudiants puisque 58 % de ceux qui exerçaient une activité ont arrêté, réduit ou changé leur activité rémunérée.

La question des aides sociales

Principales ressources des étudiants, le montant des aides sociales s'élève à 5,7 milliards d'euros. Pendant l'année universitaire 2018-2019, plus de 700 000 étudiants (soit 37,5% des étudiants) ont bénéficié de la bourse sur critères sociaux. S'ajoute l'aide personnalisée au logement (APL) qui concerne près de 800 000 étudiants. 

Pour la rentrée universitaire 2020, les bourses dispensées par les Crous ont été augmentées de 1,2%. Cette hausse est jugée insuffisante par plusieurs syndicats étudiants par rapport à l'inflation des coûts de la vie étudiante. La question des APL s'ajoute aux préoccupations étudiantes. Après l'annonce d'une diminution de cinq euros par mois en 2017, une nouvelle réforme des APL modifiant le mode de calcul du montant de l'aide devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2021. Son application, initialement prévue le 1er avril 2020, a été reportée en raison de la crise sanitaire.

Des logements de moins en moins accessibles

La plupart des grandes villes françaises enregistrent une hausse continue des loyers depuis plusieurs années.

Pour la rentrée 2020, l'enquête annuelle réalisée par le syndicat étudiant UNEF évalue le coût moyen du loyer à 535 euros par mois (contre 522 euros à la rentrée 2019), soit plus des deux tiers du budget mensuel des étudiants. Selon l'Observatoire des loyers de l'agglomération parisienne, entre 2009 et 2019, le loyer moyen hors charges a connu une augmentation de 16%

Pour sa part, le Cnous a décidé le gel des loyers des logements administrés par les différents Crous en 2020. Cette mesure ne concerne que les locations des Crous et n'impacte pas les loyers des locations du parc privé.

Résidences Crous : des capacités insuffisantes

Les Crous font face à une forte demande de logements sans avoir les capacités de loger l'ensemble des demandeurs. Par exemple, le Crous de Paris avait reçu, en 2016, 24 500 demandes de logement pour 6 700 places disponibles. La situation est similaire dans la plupart des grandes villes étudiantes françaises.

Un premier plan de logements étudiants visant à construire 40 000 logements avait été lancé en 2013. Un deuxième plan vise la construction de 60 000 logements étudiants d'ici à 2022, 20 000 seront gérés par le Crous. Ces plans ont pour objectif d'améliorer les conditions de vie des étudiants et de compléter l'offre de logements pour être en mesure de suivre l'accroissement futur du nombre d'étudiants.

Une "décohabitation" plus tardive

La "décohabitation" désigne le fait de quitter le domicile parental. Après une hausse de 36% en dix ans pour atteindre 69% d'étudiants décohabitant en 2016, la situation s'inverse et la décohabitation a lieu de plus en plus tard.

L'étude sur les 16-25 ans à Paris (portrait social et démographique) de l'Atelier parisien d'urbanisme (APUR) montre qu'en Ile-de-France, près de 45% des jeunes âgés de 25 ans et nés à Paris vivaient encore chez leurs parents en 2014 contre 32% en 1999. L'une des principales explications est l'augmentation des loyers. En moyenne, il faut débourser 572 euros pour un logement de 12m² et 855 euros pour un logement de 21m² à Paris.

Cette tendance d'une "décohabitation" de plus en plus tardive touche principalement les grandes villes. Les jeunes nés dans les petites et moyennes villes doivent le plus souvent partir de leur lieu de résidence pour étudier. 

Une santé qui se dégrade ?

À l'heure où les études supérieures se démocratisent et où la population étudiante augmente d'année en année, la santé devient un enjeu social primordial.

Projection des effectifs dans l'enseignement supérieur pour les rentrées de 2019 à 2028

Selon les projections 2019-2028 du ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, les inscriptions lors de la rentrée 2019 avaient déjà augmenté de 1,3%, ce qui représentait 35 000 étudiants supplémentaires. Si les tendances actuelles se prolongent, on attend 2,81 millions d'étudiants en 2028, soit 133 000 étudiants de plus qu'en 2018.

La question de l'alimentation

Dans l'enquête de l'OVE, à la question "Durant une semaine normale de cours, vous arrive-t-il de sauter des repas ?", 48% des étudiants déclarent sauter des repas. Les raisons sont multiples : 71% par manque de temps ou à cause d'horaires irréguliers, 16% pour des raisons financières, 7% pour des raisons de santé.

Pour permettre aux étudiants boursiers d'accéder à un repas complet à un prix réduit, un tarif réduit à 1 euro pour un repas est institué dans les restaurants universitaires du Crous à la rentrée 2020.

Un renoncement aux soins

Les étudiants sont aussi davantage concernés par le phénomène du renoncement aux soins. Selon l'enquête réalisée pour l'année 2015-2016 par l'OVE, 30% des étudiants affirment avoir déjà renoncé au moins une fois à des soins. Dans 44,5% des cas, le renoncement est dû à des raisons financières. Les étudiants étrangers sont également touchés. Ceux ne parlant pas ou peu la langue et ne connaissant pas le système de santé français sont confrontés à des difficultés pour trouver un médecin. 

Cependant les raisons du renoncement aux soins ne sont pas toutes liées à des contraintes financières, le manque de temps et "l'attente que cela passe" rentrent également comme principales raisons au renoncement aux soins.

Un état psychologique qui se détériore ?

La santé mentale des étudiants est devenue un enjeu social important. L'enquête 2016 de l'OVE pointe "le non-recours aux soins des étudiants souffrant d'un épisode dépressif majeur". Il est estimé que 75% des troubles psychiatriques et psychologiques débutent avant l'âge de 24 ans. En effet, les études correspondent à une période de changement dans la vie de l'individu et les étudiants sont susceptibles d'être soumis à plusieurs formes de pressions, qu'elles concernent la réussite scolaire, les difficultés financières ou l'intégration sociale.

Dans un rapport de 2018 sur la qualité de vie des étudiants en santé, il est proposé, après un constat inquiétant sur l'état de santé des étudiants en médecine de mettre en place des dispositifs de soutien et d'accompagnement englobant et dépassant les seules aides aux étudiants en échec académique grave ou souffrant de troubles psychiatriques. L'idée principale est d'agir majoritairement en prévention pour intervenir en amont des difficultés que rencontrent les étudiants.