La Birmanie et le drame des Rohingyas

En Birmanie (Myanmar), le drame des Rohingyas a refroidi l’enthousiasme né du retour au pouvoir de Aung San Suu Kyi et de la réouverture internationale du pays. Il hypothèque la « transition démocratique » birmane et présente un risque de déséquilibre pour toute la région.

Par  Amaury Lorin

15 minutes

La désillusion des partenaires de la Birmanie est aujourd’hui à la hauteur de l’espoir né de l’ouverture en 2011, aussi inattendue qu’incertaine, de ce « pays ermite » après cinquante ans d’isolement international. La junte militaire en place depuis le coup d’État du général Ne Win en 1962 avait alors transféré le pouvoir à un gouvernement présenté comme « quasi civil ».

Un enthousiasme mondial, non dénué d’arrière-pensées économiques, avait alors salué la naissance miraculeuse d’un « nouvel eldorado » asiatique à très fort potentiel de développement. Le pays, riche de ressources naturelles très abondantes (gaz naturel, pétrole, bois, minerais et pierres précieuses notamment), était en effet alors dépourvu d’infrastructures de transport, de réseaux de télécommunication, d’accès à Internet et de secteur bancaire.

À partir de 2017, la crise des Rohingyas (une minorité musulmane persécutée depuis 2012 en réalité dans l’État de Rakhine par la majorité bouddhiste du pays) a brusquement rappelé au monde entier les profondes fragilités structurelles de la Birmanie. Le pays est notamment en proie à des tensions intercommunautaires qui le minent. Et ce alors que pas moins de 135 groupes ethniques officiellement reconnus s’y côtoient sur un territoire plus vaste (676 578 km²) que la France et le Benelux réunis.

À l’origine de l’une des pires crises humanitaires mondiales, l’exode forcé de centaines de milliers de Rohingyas fuyant les exactions perpétrées par l’armée birmane (Tatmadaw) a lourdement compromis les efforts de réformes entrepris par le pays depuis 2011. Au point d’hypothéquer la réussite de la « transition démocratique » engagée par la Birmanie et de déséquilibrer la région tout entière.

 

Le drame des Rohingyas

L’hostilité entre bouddhistes et musulmans

Le bouddhisme, proclamé religion d’État en 1958 en Birmanie, serait pratiqué par 88 % de la population birmane. L’émergence d’un nationalisme bouddhiste birman, dans sa forme la plus extrémiste, est relativement récente (2014). La diffusion par les médias birmans d’images associant islam et terrorisme crée le fantasme d’une « islamisation » du pays, alors que les musulmans ne représentent que 4,7 % de la population birmane.

Contrairement à la présentation qui en est souvent faite en Occident, l’affrontement entre bouddhistes birmans theravada et musulmans rohingyas sunnites n’est toutefois pas que religieux. Pour le gouvernement birman en effet, il s’agit d’abord de lutter contre une menace pour la sécurité intérieure, de type terroriste.

La tragédie des Rohingyas a suscité en réaction la vive colère de gouvernements de pays musulmans (Indonésie, Turquie, Pakistan, Iran, Arabie saoudite, etc.). L’appel à la solidarité entre coreligionnaires musulmans d’Asie, émanant notamment de responsables d’Al-Qaïda au Yémen et de l’internationale des jihadistes, a-t-il été entendu ? Le recrutement de guérilleros rohingyas désespérés par des extrémistes jihadistes apparaît toujours comme un risque réel, renforcé par les liens tissés avec la diaspora rohingya installée au Pakistan et en Arabie saoudite depuis 2009.

Le soutien avéré, financier en particulier, apporté par des groupes indonésiens et malaisiens d’Al-Qaïda et de l’organisation État islamique à l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA) apparue en octobre 2016, inquiète. La rébellion armée dément cependant tout lien avec ces groupes terroristes et affirme ne recevoir de fonds d’aucune organisation. L’ARSA, mal équipée, a lancé un appel à la paix et demandé l’égalité ethnique entre tous les Birmans. Sa principale revendication se limite à faire valoir les droits dont les Rohingyas sont dépourvus. Elle ne revendique pour l’instant aucun séparatisme.

Les pays voisins de la Birmanie ont tout intérêt au retour de la stabilité dans ce pays, pour des raisons tout autant économiques que politiques. La plupart des États d’Asie du Sud-Est connaissent d’ailleurs des difficultés avec des minorités ethniques et religieuses. En Thaïlande par exemple, le gouvernement est en guerre depuis des années contre des séparatistes musulmans à l’extrême sud du pays.

Enfin, près d’un million de Rohingyas sont, au total, arrivés depuis 2012 sur le sol du Bangladesh, voisin occidental de la Birmanie, pour y trouver asile. Les deux pays ont signé en novembre 2017 un accord fragile portant sur le rapatriement des Rohingyas, que le Bangladesh, le pays le plus densément peuplé de la planète (en dehors de micro-États), ne peut toutefois accueillir sur le long terme.

Le gouvernement birman s’est engagé auprès de la communauté internationale à faciliter le retour des Rohingyas. Cependant, ces derniers, ayant dû massivement fuir dans un contexte de terreur en 2017, demeurent effrayés à l’idée d’être « accueillis » par les mêmes brigades qui les ont expulsés. Deux tentatives de retour forcé de ces réfugiés, en novembre 2018 puis en août 2019, ont ainsi échoué.

Trois conditions à leur retour en Birmanie ont été posées par les Rohingyas à l’occasion du deuxième anniversaire de leur exil en août 2019 :

  • des garanties quant à leur sécurité ;
  • l’obtention de la nationalité birmane ;
  • et le retour dans leurs villages, quittés en 2017.

Aucune de ces conditions n’est respectée à ce jour.

Juger les exactions contre les Rohingyas

Zeid Ra’ad Al Hussein, haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a parlé en 2017 de « cas d’école du nettoyage ethnique » pour qualifier les violences perpétrées par l’armée birmane contre les Rohingyas. Avant d’accuser la Birmanie d’avoir sciemment « planifié » ses attaques contre cette communauté.

En 2018, une mission d’enquête internationale indépendante des Nations Unies a présenté un rapport détaillant les exactions commises : « assassinats », « disparitions », « tortures », « violences sexuelles », « travail forcé », etc. Soit « les crimes les plus graves au regard du droit international ». Une fin de non-recevoir a été adressée en retour à l’ONU par le chef de l’armée birmane, objectant que l’organisation n’avait pas le « droit d’interférer » dans les affaires intérieures birmanes.

Ces crimes, étayés par des preuves matérielles indéniables, sont maintenant falsifiés et réinterprétés par l’armée birmane afin de les faire entrer dans le « roman national » birman. Ainsi, pour le gouvernement birman, il s’agissait, en août 2017, d’une « campagne de lutte antiterroriste » visant à neutraliser la menace islamiste émanant de « rebelles » de la guérilla rohingya. L’attaque de militants de l’ARSA contre des postes frontières le 25 août 2017, un tournant, justifiait selon lui les sanglantes représailles qui suivirent.

La préméditation et l’intention génocidaire ne font aujourd’hui plus de doute : cette attaque fut saisie comme une opportunité par l’armée birmane pour engager un « possible génocide », selon l’ONU, préparé et organisé, avec un mode opératoire répété dans plusieurs villages et des milices civiles armées et entraînées pour tuer.

Dès lors, la comparution pour « crime contre l’humanité » devant la Cour pénale internationale (La Haye) d’Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix 1991, est-elle envisageable ?

La Constitution birmane n’accorde aucun pouvoir sur les affaires militaires à la « Dame de Rangoun », chef de facto du gouvernement birman depuis mars 2016 avec le double titre de ministre des Affaires étrangères et de « conseillère d’État ». Plusieurs voix ont réclamé que la prestigieuse récompense lui soit retirée. Un tel retrait est statutairement impossible, a fait savoir le comité Nobel norvégien. La Cour pénale internationale a, de son côté, ouvert en 2018 un examen préliminaire, première étape d’un processus pouvant aboutir (ou non) à une enquête du tribunal sis à La Haye.

Les Rohingyas, plus grande communauté apatride au monde

L’Arakan, peuplé de bouddhistes et de musulmans depuis la fin du XVe siècle, a été rebaptisé État de Rakhine en 1989 par la junte militaire au pouvoir. Les Britanniques, qui l’avaient annexé en 1826, avaient installé des migrants musulmans du Bengale pour développer la riziculture sur les terres fertiles des Arakanais bouddhistes ayant fui à l’arrivée des Britanniques. Engagés pour cette raison auprès de l’ancien colonisateur britannique, les Rohingyas sont de ce fait détestés comme des « traîtres » par les bouddhistes, qui ne leur ont jamais pardonné cet engagement.

Considérés comme « la minorité la plus persécutée au monde » par l’ONU en 2019, les Rohingyas sont des musulmans sunnites, victimes depuis plusieurs décennies d’une discrimination systématique. Ils formaient déjà avant la crise de 2017 la plus grande communauté apatride au monde. La population est estimée entre 1,5 et 3 millions de personnes, selon les sources, soit la plus nombreuse des communautés musulmanes de Birmanie.

Des libertés fondamentales telles que la libre circulation dans le pays, l’accès à des services publics comme l’éducation et les droits élémentaires tels que le mariage ou le vote leur sont notamment refusés en vertu d’une loi restrictive datant de 1982 sur la citoyenneté birmane, dont ces parias dépourvus de nationalité, apatrides de jure, sont exclus.

Les bouddhistes de la région les appellent « métèques ». Le pouvoir birman, quant à lui, les appelle « Bengalis » pour mieux les considérer comme des étrangers venus « des Indes ».

Un renforcement de l’influence chinoise en Birmanie

La Chine peut-elle profiter de cette crise pour renforcer encore son influence en Birmanie ? Dominant largement l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), créée en 1967 et rejointe en 1997 par la Birmanie, la Chine, bien qu’elle n’en fasse pas partie, a développé des relations de type tributaire avec ses voisins asiatiques. Elle les considère encore aujourd’hui peu ou prou comme ses vassaux, notamment le Vietnam et la Birmanie.

Le soutien apporté par Pékin aux armées rebelles de plusieurs minorités ethniques birmanes près de sa frontière est ainsi un secret de Polichinelle. Le respect, dans le cadre de l’ASEAN, du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des pays membres a entraîné un laissez-faire en matière de violation des droits de l’homme.

Les enjeux autour du Rakhine dépassent cependant le simple cadre national birman. La Birmanie représente un intérêt stratégique et économique considérable pour la Chine. En effet, 80 % du pétrole importé par la Chine transite par voie maritime par le détroit de Malacca, foyer de piraterie endémique, et la mer de Chine méridionale, où des contentieux territoriaux opposent la Chine aux pays riverains.

Alors que la Chine est devenue le premier importateur de pétrole au monde, on comprend tout l’intérêt que représente pour Pékin un accès par les côtes birmanes aux ressources en hydrocarbures du golfe du Bengale. Il s’agit pour elle d’ouvrir une « nouvelle route maritime de la soie » en prolongement de son « collier de perles » qui s’étend sur les rives de l’océan Indien.

Le gazoduc (2013), doublé d’un oléoduc (2015), construits et financés par Pékin entre le Rakhine et le Yunnan chinois s’inscrivent dans cette perspective. La construction en 2016 par la Chine d’un port en eau profonde et d’une zone économique spéciale à Kyaukpyu répond au port construit par New Delhi à Sittwe.

Des gisements de titane, d’aluminium, d’uranium, de nickel et de terres rares ont en outre été découverts au Rakhine. Un secret d’État. Une population n’est-elle dès lors pas souhaitable au Rakhine afin de pouvoir mieux exploiter ces ressources convoitées ? La situation géographique de la Birmanie, entre la Chine de l’intérieur et l’océan Indien, apparaît idéale aux yeux de Pékin. L’océan Indien sera en effet fondamental pour les Chinois dans les décennies à venir. La Birmanie peut-elle dès lors devenir leur « Californie », dans la mesure où elle peut fournir un accès à une seconde côte tant recherché ?

 

Un risque de déstabilisation régionale ?

La grande diversité ethnique et religieuse de la Birmanie présente un potentiel non négligeable, bien qu’à relativiser, de déstabilisation régionale. Sa gestion déterminera assurément l’avenir du pays dans la perspective des élections générales de 2020. En 2015, un risque de surchauffe de l’économie birmane inquiétait ses partenaires. Dorénavant, une implosion ou une fragmentation (« balkanisation ») du pays est-elle à craindre ?

La préparation des élections générales de 2020

La réouverture au public en décembre 2017 du Secrétariat, imposant siège administratif de la Birmanie britannique à Rangoun, où le général Aung San, père d’Aung San Suu Kyi, fut assassiné le 19 juillet 1947 par l’un de ses rivaux, et l’érection ces derniers mois de monuments en son honneur attestent d’un culte grandissant de la mémoire du très populaire héros de l’indépendance birmane. La pièce où le général fut tué a été convertie en salle de prière bouddhiste. Le 19 juillet est devenu le Jour des martyrs en Birmanie.

Sa fille, qui répète à l’envi qu’elle n’est pas une « icône » – cette image révérencieuse l’agace –, mais bien plutôt une « politicienne », revendique fièrement cette filiation, à l’instar d’une Indira Gandhi en Inde ou d’une Benazir Bhutto au Pakistan, autres célèbres héritières asiatiques en leur temps. Le calendrier électoral n’est sans doute pas étranger à ce regain d’activité mémorielle autour de la figure du père de la nation birmane.

Le général Aung San envisageait une Birmanie bâtie sur le principe de « l’union dans la diversité ». Il fit deux promesses lourdes de conséquences politiques aux populations minoritaires de Birmanie à l’issue de la conférence de Panglong (février 1947) : une structure fédérative qui les aurait intégrées pacifiquement, comparable à ce que fut en Europe la Yougoslavie (1929-2003) ; et un droit de sécession. Cet accord ne fut jamais mis en œuvre.

Dans la perspective des élections générales de 2020, la « fille du héros », qui veut venger son père et poursuivre son action inachevée, entretient savamment ce précieux héritage. En Occident, l’enthousiasme pour la « Dame de Rangoun », hier adulée, aujourd’hui condamnée, s’est transformé en disgrâce. Celle-ci aurait-elle utilisé le capital de sympathie apporté par le prix Nobel pour couvrir l’armée birmane en campagne de génocide ?

2020 sera une année de changements – ou de rupture – pour la Birmanie, prédisent les très nombreux astrologues et numérologues birmans dans un pays très superstitieux. Parmi les scénarios évoqués, l’hypothèse d’un retour des militaires, redoutée, n’est pas écartée.

Alors que, compte tenu des groupes ethniques constitutifs du pays, ce dernier a toujours été soumis à des forces centrifuges semblant irrépressibles, l’armée, après des décennies de militarisme autocratique, se présente en effet comme l’unique garant de l’unité si précaire de la nation birmane ; et comme le seul corps capable d’éviter un retour au néocolonialisme, l’expérience de la colonisation britannique (1824-1948) ayant profondément traumatisé la Birmanie. Fût-ce par l’usage de la violence et de moyens coercitifs.

L’armée birmane, fondée par le général Aung San, père d’Aung San Suu Kyi, laisserait-elle la situation dégénérer au Rakhine afin de justifier une reprise en main du pays par la force ? La Constitution birmane de 2008 l’a dotée d’un quart des sièges dans les deux chambres du Parlement ; des trois ministères clés de la Défense, de l’Intérieur et des Frontières ; et d’un droit de veto de facto contre tout amendement à cette Constitution.

Elle légitime aussi et surtout une reprise du pouvoir par l’armée en cas de menace considérée comme avérée à la sécurité nationale. Le « possible génocide » des Rohingyas, rendu faisable par une collusion entre généraux et moines bouddhistes radicaux, profite ainsi à l’armée birmane, soucieuse que le pays se rassemble autour d’elle.

Le gouvernement birman refuse aux Rohingyas confinés dans des camps interdits aux étrangers un accès à des soins médicaux, à toute ressource alimentaire et à l’aide humanitaire internationale qui leur est destinée. Il continue ainsi sa répression mortelle, sans témoins extérieurs.

Alors qu’un rapport accablant vient de dénoncer les « défaillances systémiques » rencontrées entre 2010 et 2018 par l’ONU dans la gestion de cette crise, les responsables de ces crimes doivent être poursuivis. La « minorité la plus persécutée au monde » attend en effet qu’on lui rende rapidement justice.