Définir la géopolitique

Conflits géopolitiques, risques géopolitiques, enjeux géopolitiques : le mot géopolitique connaît depuis quelques années un succès considérable. Pourtant, tout n’est pas géopolitique et les géographes et historiens ont défini précisément le concept.

Par  Yves Lacoste - géographe et géopolitologue français, professeur émérite de géopolitique à l’Université Paris-VIII.

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Qu’est-ce que la géopolitique ?

Par géopolitique, il faut entendre toute rivalité de pouvoirs sur ou pour du territoire. Toute rivalité de pouvoirs n’est pas nécessairement géopolitique. Pour qu’elle le soit, il faut que les protagonistes se disputent au premier chef l’influence ou la souveraineté d’un territoire. 

L’idée de territoire telle que l’entendent les géographes est indispensable au raisonnement géopolitique : non pas telle portion d’un espace abstrait, mais tel territoire avec ses frontières et ses limites, ses formes de relief, les contours de ses rivages, le tracé de ses cours d’eau, la répartition de ses peuplements, la localisation de ses villes, ses axes de circulation sans oublier bien sûr ses ressources géologiques et ses espaces maritimes.

Depuis quelques années, le terme de géopolitique est souvent étendu aux nouvelles formes de territoires que sont le cyberespace et l’Internet et aux rivalités qui s’y expriment, notamment entre acteurs étatiques ou économiques.

Contrairement à ce qui est souvent avancé, ce n’est en effet pas tel ou tel territoire, son intérêt économique ou stratégique, qui déterminerait tel antagonisme géopolitique. Il s’agit au premier chef de rivalités entre des pouvoirs, chacun d’eux étant inspiré par des idées de conquête ou de défense territoriale.

Quelles sont les origines de la géopolitique ?

Ce sont des géographes qui ont lancé le mot géopolitique en Allemagne à la fin du XIXe siècle, tout d’abord comme simple contraction de l’expression « géographie politique », avant de le combiner à des thèses darwiniennes sur l’inégalité des espèces et des races : certaines, pour des raisons soi-disant génétiques, devaient occuper bien plus d’espace que d’autres. 

Ces théories furent malheureusement reprises et développées par l’idéologie hitlérienne pour justifier ses ambitions et ses crimes. Le mot géopolitique fut donc proscrit après la Seconde Guerre mondiale. Il réapparut en 1979 en France dans les médias au sujet d’un conflit territorial alors politiquement incompréhensible entre deux États communistes, le Vietnam et le Cambodge. Ce furent alors de nouveau des géographes qui reprirent la réflexion géopolitique, mais dans un tout autre état d’esprit et surtout instruits du danger de certains discours géopolitiques.

Le terme de géopolitique n’est-il pas galvaudé ?

Le mot géopolitique a, il est vrai, connu en France un succès étonnant, voire excessif. Il est désormais utilisé dans toutes sortes de discours : « géopolitique des frustrations sexuelles » ou « psychanalyse et géopolitique », par exemple ! 

Il faut se garder de ces métaphores et n’accepter le terme de géopolitique que lorsqu’il est question d’une portion – grande ou petite – d’un territoire, celle-ci faisant l’objet d’un litige, d’une rivalité, d’un conflit entre des pouvoirs qui peuvent être très différents. 

Il ne s’agit en effet pas seulement de rivalités entre États mais aussi entre mouvements politiques officiels, officieux ou clandestins, entre bandes ou entre tribus. Des conflits pour de tout petits territoires peuvent avoir des conséquences internationales démesurées ; c’est le cas du conflit israélo-palestinien.

Quelles sont les perspectives de la géopolitique

Les spécialistes de relations internationales qui relèvent des sciences politiques contribuent largement à l’analyse des questions géopolitiques, bien qu’ils apprécient peu le terme géopolitique qui leur paraît trop inspiré par une géographie qu’ils ne connaissent guère, en dehors de ses aspects scolaires souvent fastidieux. 

Mais la géopolitique telle qu’elle est pratiquée par certains géographes et historiens qui leur sont proches, est presque la seule discipline à prendre en compte les dimensions et les multiples caractéristiques géographiques de chacun des territoires qui sont enjeux de conflits. Une telle approche est indispensable pour comprendre le monde contemporain.