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© steheap / Stock-adobe.com

Géopolitique des centres de données et de l'IA

Temps de lecture  16 minutes

Le cyberespace est sous tension ! La place centrale acquise par Internet dans le monde et le développement fulgurant de l’IA placent les centres de données (datacenters) au cœur de la compétition technologique et économique mondiale.

Irréductible à de pures questions techniques, le défi de la localisation des centres de données et de l’intelligence artificielle (IA) dans l’espace géographique mondial renvoie à d’immenses enjeux stratégiques. La course acharnée que se livrent les géants de la tech se superpose désormais aux rivalités de puissance entre États qui voient, à juste titre, dans cette compétition une menace à leur souveraineté. Dans un cyberespace où l’affrontement fait rage entre les États-Unis et la Chine, l’Union européenne est pour l’heure marginalisée. 

Entre noeuds et réseaux

La numérisation de nos sociétés et l’essor de l’intelligence artificielle aboutissent à une production exponentielle de données numériques (textes, images, sons…). Transportées par des réseaux de fibre optique, elles sont stockées et traitées dans des entrepôts spécialisés : les centres de données (data centers).

Les États-Unis : 37% des centres de données

Cet enchevêtrement de nœuds et de réseaux interconnectés définit le cyberespace, aux fonctions dorénavant névralgiques. Celui-ci présente deux caractéristiques majeures. Loin d’être évanescent et déterritorialisé comme pourrait le faire croire l’expression de "cloud" (nuage), il repose sur des infrastructures ancrées dans des territoires, et donc soumises à l’exercice d’une souveraineté étatique et d’un cadre juridique.

Ce cyberespace est le fruit et l’objet de rivalités géopolitiques exacerbées ; entre États, qui multiplient les références à leur "sécurité nationale", et entre firmes. En 2025, les leaders mondiaux des centres de données sont étatsuniens : Amazon Web Services (AWS) (30%), Microsoft Azure (20%), Google Cloud (13%), Oracle (3%), IBM (2%), puis chinois : Alibaba Cloud (4%), Tencent (2%).

Reflet des rapports de puissance, la géographie des quelque 11 000 centres de données est polarisée à 73% par quinze États : les pays hautement développés (Royaume-Uni, Allemagne, France, Canada…), États-Unis (37%) en tête ; et certains grands pays du Sud global (Chine, Inde, Brésil, Indonésie…) et la Russie. Principaux marchés, les aires métropolitaines situées en haut des hiérarchies urbaines représentent des accumulations privilégiées : Londres, Paris, Toronto, São Paulo, Sydney, Jakarta, Moscou... Localement, les centres de données forment souvent des pôles spécialisés, clusters ou campus, facilitant l’accès à la fibre optique et à l’énergie pour des activités très énergivores.

Le critère de la puissance électrique installée, indicateur phare du potentiel de calcul et de stockage d’un centre de données, souligne le poids écrasant des États-Unis (60% du potentiel mondial), très loin devant l’Europe (16%) et l’Asie de l’Est (8%). Mais, dans un monde multipolaire, la carte des centres de données pourrait devenir de plus en plus complexe : Riyad a lancé en 2025 un plan de développement d’une "IA made in Arabie saoudite", promouvant en particulier des références plus conformes aux valeurs du régime au pouvoir.

La course à la puissance 

Les centres de données sont desservis par des réseaux de câbles en fibre optique dans lesquels l’information circule à la vitesse de la lumière. Le temps de latence d’un message pour parcourir les 6 200 kilomètres séparant le Portugal du Brésil est de 0,06 seconde via le câble EllaLink, ouvert en 2024. Cette extraordinaire vitesse explique le sentiment de transparence de l’espace géographique traversé, dont l’usager ne prend conscience que lors de coupures, pannes ou accidents. 

Si le réseau terrestre mondial est dix fois plus étendu, l’attention des médias se porte en général sur les câbles sous-marins, à la fois plus vulnérables – comme l’ont montré les attaques hybrides russes en mer Baltique – et au rôle intercontinental plus marqué. L’explosion des besoins liés à l’intelligence artificielle se traduit par une course à la puissance de transfert : le déficit en bande passante entre l’Europe et les États-Unis pourrait être de 64% en 2030 si aucun grand chantier n’est lancé d’ici là. 

Qui contrôle les câbles – États ou firmes – contrôle les flux. Afin de sécuriser leurs activités et leurs revenus, les géants de la tech investissent donc massivement : AWS Amazon possède ainsi un réseau de 9 millions de kilomètres, soit 23,5 fois la distance de la Terre à la Lune. Dans cette guerre des câbles, China Mobile et Huawei Marine Networks ont lancé en octobre 2025 un projet de câble reliant Hong Kong à Valparaiso. Cette connexion directe entre l’Amérique du Sud et la Chine vise à briser le monopole des États-Unis dans l’océan Pacifique, jusqu’à présent véritable "lac états-unien".

Pourquoi le cyberespace fait-il l’objet de rivalités géopolitiques ?

Oui, le cyberespace est un terme qui définit donc l'ensemble des dispositifs techniques sur lesquels s'appuie en particulier l’intelligence artificielle.

Donc, on a à la fois des centres de données data centers en anglais.

Et puis on a d'autre part les réseaux de fibre optique.

Il faut se rendre compte dans les réseaux de fibre optique l'information circule à la vitesse de la lumière.

Donc, par exemple, un trajet entre le Portugal et le Brésil, c'est 0,06 secondes, la 
milliseconde.

Donc c'est pour ça qu'en général les usagers, même s’ils ont une demande qui traverse la moitié de la planète en quelques secondes, sont connectés et donc ont un sentiment que cet espace et ce cyberespace, il est général, il est « aterritorial », alors qu’en fait il est très ancré dans l'espace géographique et dans les territoires.

Alors après, on a aussi tous les dispositifs techniques de relais.

Et puis le cyberespace, c'est peut-être aussi votre téléphone portable ou votre ordinateur, y compris privés, qui vont être connectés et qui participent de ce dispositif général.

Et sur ce cyberespace se développe ce que l'on va appeler la datasphère.

Donc c'est l'ensemble des données, des informations qui circulent et des discours ou des 
informations qui vont pouvoir se structurer et organiser cet espace.

Alors le cyberespace, il représente des enjeux techniques, les équipements, technologiques, les technologies, les composants qui vont pouvoir le mettre en œuvre.

Et puis, d'autre part aussi, toutes les dimensions culturelles, intellectuelles et culturelles et 
aussi toutes les dimensions politiques.

Pensons au contenu et aux débats qu'il peut y avoir sur le contenu et à la volonté de tel ou tel pouvoir politique de pouvoir le contrôler.

Pensons par exemple à la dictature iranienne qui va couper le pays du cyberespace mondial.

Pensons à la Chine par exemple.

On a des pays comme ça autoritaires, pour lesquels ils essayent de couper leur population et leur pays du cyberespace mondial.

Alors donc ça représente un enjeu politique, géopolitique extrêmement important.

C'est un enjeu de puissance et de rivalités, tout simplement parce que les entreprises, les États, les entreprises, les particuliers sont complètement inscrits dans ces logiques et dans cet essor de la donnée numérique mondiale et que ça participe donc de l'ensemble de 
l'économie et des sociétés.

Alors ce cyberespace, il est né aux États-Unis dans les années 1980-1990.

Il s'est progressivement développé.

Il est en particulier contrôlé ou piloté très largement au niveau technologique encore 
aujourd'hui, par un ensemble de sociétés étasuniennes qu'on appelle les GAFAM, qui sont l'abréviation d'un certain nombre de grands Google, Microsoft, etc.

Et donc, ce cyberespace il a connu un essor extrêmement important avec en particulier le 
développement de l'IA l'intelligence artificielle, c'est 5, 10 dernières années.

Au début l'IA est plutôt dans la sphère privée, dans la sphère des entreprises, et elle quitte les laboratoires et elle va, grâce aux grands modèles de langage universels aujourd'hui 
développés, acquérir maintenant un usage social très généralisé et à peu près mondial.

Donc, on a un développement avec une rupture technologique qui s'est opérée et donc une hypertrophie en fait du cyberespace et de la datasphère qui pose aujourd'hui des problèmes tout à fait nouveaux, en particulier sur la finalité de son développement, ses modes de 
fonctionnement, ses coûts économiques et environnementaux.

Et puis le coût énergétique en particulier, qui est absolument énorme pour pouvoir le faire 
fonctionner.

On a aujourd'hui à peu près 12 000 centres de données, data centers dans le monde et les États-Unis représentent à peu près représentaient 60 % des capacités de 
stockage et de traitement de l'information dans le monde.

Grâce au développement en particulier des centres géants qu’ils sont en train de développer.

Ils sont aujourd'hui passés à 70 %, avec des data centers géants qui peuvent coûter entre 1 et 10 milliards de dollars.

Donc leur volonté, c'est bien d'écraser la concurrence aux niveaux technologique, technique et financier pour faire en sorte que le coût d'entrée dans le cyberespace et dans l'IA devienne exorbitant et que les entreprises ne puissent pas suivre.

Et donc, cela pourra comme cela asseoir leur monopole technologique, économique et 
technique sur l'ensemble du globe.

Les États-Unis peuvent-ils obtenir le monopole sur l’IA et les data centers ?

Dans le panorama géopolitique et géostratégique actuel on peut considérer que la Russie est marginalisée avec le conflit en Ukraine en particulier, et donc la grande rivalité elle est 
aujourd'hui entre les États-Unis et la Chine.

La Chine est à peu près le seul État aujourd'hui en capacité de rivalité de manière frontale avec les États-Unis sur les data centers, et puis l'intelligence artificielle, grâce en particulier à leur énorme marché intérieur, grâce à l'élévation aussi de leur niveau culturel, scientifique et technique qui a connu des progrès phénoménaux dans ces 30 dernières années.

Et puis d'autre part, grâce à un pilotage public et étatique extrêmement fort, extrêmement 
cohérent, qui leur permet aujourd'hui d'avoir des stratégies d'affirmation tout à fait 
intéressantes.

Donc l'objectif des Américains, c'est bien aujourd'hui de bloquer, de gérer leur affirmation 
mondiale en bloquant le développement de la Chine.

On le voit avec une guerre commerciale mais qui est aussi une guerre technologique.

Quand Donald Trump interdit l'exportation de composants de Nvidia pour l'intelligence 
artificielle, l'objectif est de bloquer en fait le développement de l'IA à la chinoise.

Ceci dit, le reflet de cette position, le contraire, c'est que les Chinois aujourd'hui sont en train de faire des investissements énormes, considérables dans le développement de leurs 
systèmes de composants.

Et peut-être que dans 5 à 10 ans auront un niveau technologique équivalent à peu près à 
celui de la Silicon Valley.

Donc, plus on bloque la Chine, plus en fait, elle investit pour essayer de compenser ses 
faiblesses avec ses propres ressources internes.

Donc on peut estimer que la Chine, d'ici 5 à 10 ans, sera en état de rivaliser dans ces 
domaines largement avec les États-Unis.

Alors les États-Unis le deuxième élément, c'est le blocage de la montée en puissance 
potentielle de l'Union européenne.

Et puis, c'est d'autre part la tentative de bloquer aussi les puissances mondiales 
intermédiaires : je pense au Brésil, je pense à l'Inde en particulier, donc pour essayer de 
maintenir ce monopole mondial.

Alors, les États-Unis font face à des difficultés structurelles majeures.

Premièrement, leur base industrielle et technologique est quand même très affaiblie.

Les data centers, il faut importer énormément d'équipements électriques, électroniques, ou même mécaniques, la chaudronnerie, etc.

Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il faut du temps.

Un data center, ça met 2, 3, 4 ans entre l'effet d'annonce et son entrée en fonction.

Donc toutes les annonces qui ont été faites cette année en 2025, 2026, elles ne vont arriver en fait en activité que d'ici 2 ans, 3 ans.

Donc il y a des délais, il y a des inerties qui apparaissent. Au niveau des composants, Nvidia conçoit ses composants en Californie mais il les fait fabriquer à Taïwan.

Donc on voit bien là aussi les liens de dépendance qui s'opèrent et de faiblesses.

Le troisième élément, l'enjeu, c’est l’énergie on a actuellement une base énergétique qui est fragile.

On voit le retour du charbon.

On voit l'explosion du gaz de schiste, en particulier au Texas.

On voit le boom du nucléaire.

Donc le boom de l'IA va avoir un coût environnemental extrêmement important et il est porté en particulier par les populations locales, puisque les compagnies électriques aux États-Unis, en fait, augmentent considérablement leurs prix pour pouvoir investir dans la fourniture 
électrique.

Et on voit même aujourd'hui des GAFAM qui sont en train d'acheter ou d'investir dans des 
anciennes pour la réouverture d'anciennes centrales nucléaires.

Donc la question énergétique est un enjeu tout à fait essentiel.

L’Europe peut-elle rattraper son retard sur les États-Unis et la Chine ?

Alors concernant l'Union européenne, l'Union européenne a tous les leviers et tous les moyens à sa disposition.

D'abord, c'est un marché qui est considérable.

On a une dépense annuelle dans l’IA de 320 ou 350 milliards de dollars dont 70 % part aux États-Unis, du fait des liens de dépendance.

D'autre part, on est quand même en Europe sur des équipements ou des matériaux ou des 
logiciels qui sont étasuniens, avec en particulier un investissement important des GAFAM qui pose aujourd'hui des enjeux d’extraterritorialité du droit américain.

Les États-Unis se réservent en particulier le droit de pouvoir poursuivre à l'international tout acteur et de pouvoir saisir toutes ses données à partir du moment où ils passent par une 
entreprise américaine, étasunienne ou par des équipements étasuniens, ou par des logiciels, etc. étasuniens. 

Donc ce droit extraterritorial étasunien, il est complètement impérial et il menace aujourd'hui la souveraineté européenne.

Donc l'Europe a tous les éléments intellectuels, scientifiques, techniques, financiers pour 
obtenir ou construire son autonomie face aux États-Unis, dans le cyberespace et dans l'IA, après, manque la volonté politique.

Donc la question qui se pose aujourd'hui, c'est le rôle et la place de la France, qui est un des grands États cherchant à promouvoir à la fois son autonomie stratégique mais en même temps à construire un vrai projet d'autonomie européen.

Et la question qui se pose après, c'est au-delà de l'éclatement ou des intérêts nationaux qui peuvent être divergents, essayer de construire un véritable projet et une véritable vision 
européenne dans les 5 à 10 ans qui viennent.

Donc là, il y a un enjeu extrêmement important.

Mais ce qui est intéressant pour l'Union européenne, c'est qu'elle peut prendre appui à l'échelle internationale sur des exigences nouvelles qui ont été par exemple formulées dans le sommet sur l'IA en Inde, il y a quelques jours, avec l'objectif de faire de l'IA et du cyberespace un grand enjeu de société et de civilisation avec un bien commun public mondial.

Alors, immédiatement, la Maison-Blanche et son conseiller technologique s’y sont opposés et y ont mis un veto.

Mais on peut espérer, comme on l'a fait dans le droit de l'espace, dans le droit maritime.

On peut espérer, peut être que dans les 20 ans qui viennent, un droit international de l'IA et du cyberespace puisse être posé comme une ressource et comme une solution face aux 
tentatives hégémoniques à la fois chinoise ou étasunienne.

Là, il y a une troisième voie.

Et là, la France n'est pas forcément isolée.

Peut-être qu’elle peut être en difficulté sur l'Europe sur ces questions, mais elle peut trouver aussi des relais au Brésil ou en Inde pour essayer de construire quelque chose de nouveau.

On est là face à un vrai projet de civilisation en fait.

Et c'est ce qui est intéressant, c'est que ça renouvellerait, refondrait un peu les bases de la mondialisation actuelle.

 

Mobiliser des ressources rares

Les bases de l’hégémonie états-unienne

Apparue dans les années 2000 et démocratisée dans les années 2020, la révolution de l’intelligence artificielle passe jusqu’à présent par la mobilisation de grands modèles de langage (Large Language Models, LLM) : ChatGPT, Grok, Gemini, Claude, Mistral… Pour Sam Altman, PDG d’OpenAi, les LLM s’améliorent, selon une loi d’échelle, en proportion de leur taille. Et donc des capacités des acteurs à mobiliser de manière croissante, pour leur mise au point puis leur fonctionnement, puissance de calcul (composants), quantité d’énergie et capitaux.

Cette mobilisation de ressources rares fait de l’IA une activité hyper-capitalistique. La course en avant des géants de la tech est en osmose avec les objectifs stratégiques de l’administration Trump, qui vise à renouveler les bases de l’hégémonie américaine autour de trois piliers : le monopole des firmes américaines sur l’IA, les centres de données et le cyberespace, le développement des cryptomonnaies, et une nouvelle course aux armements et à l’espace. 

En rendant l’accès à l’IA prohibitif – technologiquement, techniquement et financièrement –, les États-Unis visent à asphyxier toute concurrence, Chine et Europe en tête, pour imposer leur suprématie mondiale. Deux conditions sont cependant nécessaires : être capable de drainer l’épargne mondiale à des niveaux stratosphériques ; réussir à transformer le marché mondial de l’IA en un monopole états-unien permettant de rentabiliser les gigantesques investissements consentis.

Innovation, capital et énorme bulle spéculative

En dix ans, le chiffre d’affaires des huit géants américains de la tech a été multiplié par quatre, mais leur capitalisation boursière, portée par une énorme bulle spéculative, l’a été par dix. En décembre 2025, quinze firmes états-uniennes de la tech captent 60% de la capitalisation des cinquante premières firmes mondiales, soit 26 000 milliards de dollars, dont Nvidia (1er rang mondial), Apple, Google et Microsoft. 

La concentration des acteurs états-uniens de l’IA, fonctionnant en vase clos, est donc extrême. Ainsi, OpenAI mobilise des milliards de dollars pour accéder aux infrastructures de Microsoft, AWS ou Oracle et aux processeurs de Nvidia, Broadcom ou Google. En dix ans, les investissements des géants américains de la tech dans l’IA se sont élevés à 1 362 milliards de dollars, alors que les investissements mondiaux dans les centres de données pourraient atteindre 7 000 milliards de dollars d’ici à 2030, dont plus de 40 % aux États-Unis. Cet emballement est-il toutefois tenable ?

La sortie, au printemps 2025, de l’IA conversationnelle R1 du chinois DeepSeek, aussi innovante mais bien plus frugale en énergie, a en effet causé un petit tremblement de terre pour la Silicon Valley. Depuis, aux États-Unis, face à la menace de Small Language Models (SLM) moins puissants mais bien plus économes, des doutes ont émergé quant aux promesses de rentabilité du secteur et à la viabilité des choix effectués. La voie semble désormais bien plus étroite pour les firmes américaines. 

La difficile défense du monopole des États-Unis

D’autant qu’aux États-Unis la course à la puissance numérique se heurte à des goulets d’étranglement. Ces derniers renvoient à des difficultés structurelles : profonde désindustrialisation, déqualification, infrastructures énergétiques défaillantes, dépendance extérieure en matière de composants électroniques fabriqués à Taïwan… Ces difficultés freinent considérablement la mise en œuvre concrète des annonces spectaculaires des firmes américaines, tout en soulignant la densité des liens d’interdépendance tissés avec la Chine – notamment pour les terres rares. 

La répartition des centres de données aux Etats-Unis éclaire les défis géoéconomiques et géopolitiques lancés aux territoires américains par ces mutations de grande ampleur. Seuls dix États fédérés polarisent 75 % du potentiel national (Virginie, Pennsylvanie, Illinois, Texas, Utah, Oregon, Californie…). Dans le sud de la mégalopole de la côte Est, la Data Center Alley de Virginie s’affirme comme le premier pôle états-unien et mondial en desservant Washington. La répartition témoigne surtout de la course des grands groupes américains aux centres de données géants ("hyperscalers") pouvant coûter jusqu’à 10 milliards de dollars – tel celui de New Carlisle, dans l’Indiana, construit par AWS Amazon pour Anthropic LM Claude –, en particulier à Dallas, Phoenix, Atlanta, Chicago ou Colombus.

L’accaparement de ressources rares (foncier, énergie, eau) se heurte en outre à de nombreuses résistances, faisant souvent de l’essor spectaculaire de l’IA un enjeu politique régional et local brûlant. La seule mise à niveau du réseau électrique – qui nécessiterait 1 800 milliards de dollars d’investissements entre 2024 et 2030 – ne pourra être financée que par de fortes hausses des prix. La sécurisation de sources d’énergie puissantes, fiables et à coût raisonnable est donc devenue un défi majeur. Il s’agit là d’un facteur d’attractivité pour les territoires les mieux dotés, comme le Texas, alors que l’on assiste parallèlement au grand retour du charbon, du nucléaire et du gaz de schiste du bassin permien au prix d’un coût environnemental désastreux. 

L'essor de la Chine

Une puissance alternative, voire rivale

Loin d’être un accident, l’affirmation de la Chine face aux États-Unis comme nouvelle puissance technologique est le fruit d’une démarche stratégique, cohérente et de long terme, soit le miroir inversé des choix de l’Union européenne et de ses faiblesses. 

Tout en demeurant très loin derrière les États-Unis, la Chine est le seul État au monde disposant de la gamme complète des leviers permettant une affirmation autonome. Cette dimension systémique associe course à l’IA, effort de recherche et publications scientifiques, dépôt de brevets, formation d’ingénieurs… Avec 380 centres de données opérés par 60 fournisseurs – dont les géants China Mobil, China Telecom, Huawei, China Unicom, Alibaba, Tencent ou Baidu –, la Chine possède le deuxième parc mondial, représentant 8% des surfaces et 5 % de la puissance installée.

Valorisant un gigantesque marché intérieur parmi les plus numérisés au monde, relativement fermé et bien protégé, la tech chinoise – érigée au rang de priorité nationale par le 15e plan quinquennal (2026-2030) – accélère sa mue à une vitesse vertigineuse. Aux 32 réacteurs nucléaires en construction sur le littoral – soit 51% du potentiel mondial – et à la multiplication des projets de petits réacteurs modulaires (small modular reactors, SMR) répondent l’accélération de la sortie de modèles d’IA et de robots conversationnels innovants et économes (R1 de DeepSeek, Qwen 2.5-Max d’Alibaba…) ou l’annonce de plans d’investissement de dizaines de milliards de dollars.

Autonomie et aménagement du territoire

Ces dix dernières années, la géographie du cyberespace chinois s’inscrit dans une double logique. Premièrement, le maintien du poids historique des trois grandes métropoles littorales de l’Est – Pékin-Tianjin, Shanghai-delta du Yangtze et Canton-Shenzhen-delta de la rivière des Perles –, qui polarisent 70% des sites. Deuxièmement, la mise en œuvre volontariste d’une stratégie d’aménagement du territoire fondée sur le basculement d’une large partie des nouveaux équipements vers l’intérieur continental disposant d’une base énergétique puissante et diversifiée (charbon, gaz, hydroélectricité…). Elle repose sur l’affirmation d’une nouvelle forme de division spatiale du travail et la spécialisation fonctionnelle des espaces productifs autour du slogan "Eastern Data-Western Compute" ("À l’est les données, à l’ouest les ordinateurs"). 

Cette stratégie a abouti à la création d’une dizaine de clusters spécialisés. Les provinces du Hebei (Zhangjiakou) et de Mongolie-Intérieure (Ulanqab, Zhangjiakou) se développent dans l’ombre de Pékin. L’effet y est considérable : en Mongolie-Intérieure, à Hohhot, China Telecom (150 MW) et China Unicom (110 MW) ont construit deux des dix plus grands centres de données au monde. 

En revanche, les autres pôles intérieurs demeurent pour l’instant limités (Zhongwei, Xi’an, Chengdu, Chongqing et Guiyang). Mais, comme dans tous les États-continents, il est plus facile et moins coûteux de construire des faisceaux de fibre optique enterrés sur des milliers de kilomètres que de nouveaux réseaux aériens de lignes électriques à haute tension. Enfin, sur le plan international, il convient de souligner l’importance des réseaux de fibres optiques tissés en direction de la péninsule indochinoise, de la Sibérie et de l’Asie centrale, qui font dorénavant de la Chine un partenaire incontournable en Asie. 

Autonomie, indépendance et souveraineté

La rivalité États-Unis-Chine

Tout à leur rêve d’hégémonie mondiale, les États-Unis définissent la Chine comme leur principal adversaire stratégique. Le Premier ministre chinois, Li Qiang, a pour sa part réaffirmé, à Shanghai en juillet 2025, le refus de Pékin d’un quelconque monopole états-unien sur un secteur si névralgique. La volonté de Washington d’imposer en position nodale dans la course à l’IA ses firmes, ses composants, ses modèles et ses normes semble néanmoins vouée à l’échec. Elle illustre l’obsolescence de la pensée trumpienne en matière technologique, car les paramètres ont changé depuis les décennies 1980-1990, période où des firmes américaines de l’Internet avaient pu constituer de solides monopoles sans rencontrer de résistance au plan international. Face au "grand bond en avant" chinois des décennies 2000-2025, les États-Unis auront désormais du mal à réitérer leur précédent succès dans le domaine de l’IA. 

Les guerres commerciales – restriction des licences à l’exportation des composants de Nvidia et de TSMC – ou technologiques – fermeture des sites R&D d’IBM ou de Microsoft à Shanghai – engagées par l’administration américaine peuvent certes ralentir temporairement la Chine, mais elles la poussent aussi en retour à monter davantage en gamme. Rappelons que, depuis 2017, les entreprises chinoises sont tenues de transmettre leurs données, même situées à l’étranger, aux services de sécurité de l’État. Dès 2018, Apple a été contraint de rapatrier les données et les clés de déchiffrement de ses clients chinois d’iCloud – stockant photos, vidéos, fichiers, e-mails… – dans un centre de données situé à Guiyang, capitale du Guizhou, et opéré par une société publique chinoise.

Les faiblesses européennes

Dépassant les scénarios les plus sombres de la science-fiction, les sanctions imposées par Donald Trump, le 20 août 2025, contre les juges et procureurs de la Cour pénale internationale (CPI) – en représailles aux poursuites engagées contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou pour son action à Gaza – ont entraîné la fermeture immédiate de tous leurs comptes par les géants américains de la tech. La CPI a également dû rompre son contrat avec Microsoft au profit de l’openDesk de l’allemand Zendis. On mesure à ce seul exemple l’épée de Damoclès qui pèse sur tous les acteurs européens, publics comme privés, militaires comme civils. 

La dépendance de l’Europe aux firmes américaines est pour l’heure quasi complète : 80% des dépenses effectuées en Europe – un marché de 330 milliards d’euros par an – partent aux États-Unis, alors que 70% des données numériques françaises sont hébergées outre-Atlantique. Pourtant, la géographie de leur stockage et la nationalité de la firme mobilisée sont devenues un défi géopolitique majeur en raison du caractère critique de ces données pour les États, les entreprises et les particuliers. 

Car l’extraterritorialité du droit états-unien autorise Washington à disposer de tout ce qui transite ou est stocké par les firmes américaines aux États-Unis et ailleurs. La mise des données hors d’atteinte des États-Unis représente donc désormais un enjeu majeur de souveraineté, en Europe et dans le monde. En janvier 2025, la Suisse s’est dotée d’un cloud souverain (Swiss Government Cloud, SGC) afin d’héberger toutes les données de l’administration fédérale, alors qu’en Asie le gouvernement indonésien impose la localisation des données de ses secteurs public et financier sur le territoire national.

Depuis le printemps 2025, Donald Trump et les géants américains de la tech multiplient les attaques frontales contre l’Union européenne – taxes digitales, législation des services numériques, régulation des marchés digitaux… – et ses différents dispositifs entrant progressivement en application, mais souvent de manière confuse – tels le Digital Services Act (DSA) européen sur les réseaux sociaux, le Digital Markets Act (DMA) sur les marchés numériques, le Data Act sur les données ou l’AI Act sur l’intelligence artificielle. Mais il manque toujours à l’Union européenne et à ses États membres une vision stratégique claire, offensive et partagée, favorisant l’émergence de champions européens ainsi que d’un cloud et d’une IA souverains. 

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