L'évolution du pouvoir d'achat en France et en Europe
S’il est vrai qu’une grande partie des Français pense avoir vu son pouvoir d’achat diminuer au cours de la dernière décennie, il est tout aussi vrai que dans les chiffres le pouvoir d’achat des Français a, au contraire, globalement augmenté sur cette même période. Cette déconnexion entre la réalité statistique du concept et le ressenti d’une partie de la population déborde le cadre de la stricte économie pour entrer sans aucun doute dans la sphère politique. Il convient donc en cette période pré-électorale de poser les bases d’un débat sain et a-idéologique sur l’évolution récente du pouvoir d’achat des Français.
Pour ce faire, il faut s’intéresser aux données produites en France par l’Insee (Institut national des statistiques et des études économiques), pour qui le pouvoir d'achat correspond au volume de biens et de services qu'un revenu permet d'acheter. L’analyse de l’évolution du pouvoir d’achat dans le temps se calcule en valeur réelle (ou à prix constants), c’est-à-dire après correction des effets de l’inflation. Pour cela, l’Insee utilise le déflateur de la consommation finale. Ce déflateur se base sur la structure de la consommation de l'année en cours (pondérations courantes), tandis que l’indice des prix à la consommation (IPC) s'appuie sur un panier fixe ou mis à jour selon une autre périodicité. Ces deux déflateurs varient très légèrement.
Le pouvoir d’achat a connu une progression entre 2017 et 2024, de l’ordre de 13%
Ainsi défini, le pouvoir d’achat a connu une progression entre 2017 et 2024, de l’ordre de 13%. Cette croissance fut régulière mais heurtée au niveau agrégé avec des taux plus au moins élevés selon les années (de 0,2% à 3,4% par an). Plus largement, l’on oublie trop souvent de rappeler que dans nos économies de marché en croissance (même molle) l’on observe traditionnellement une progression, certes disparate, et du pouvoir d’achat du revenu disponible brut et du pouvoir d’achat par unité de consommation dans le temps.
Pour obtenir une individualisation moyenne du pouvoir d’achat, l’Insee calcule en effet le pouvoir d’achat par unité de consommation. Il faut voir derrière cette notion d’unité de consommation la prise en compte de ce que l’on pourrait appeler "les économies d’échelle" de la consommation des ménages. Par exemple, pour maintenir un niveau de vie, il n’est pas nécessaire, à la suite d'une naissance et donc d'un accroissement du foyer, d’acheter un nouveau réfrigérateur, une nouvelle machine à laver, etc. Par ailleurs, l’Insee publie également le pouvoir d’achat par habitant. Il rapporte le pouvoir d’achat du revenu disponible au nombre d’habitants. Celui-ci reflète mieux la situation individuelle moyenne car il neutralise le facteur démographique.
Si l’on retient cette version du calcul, alors la France a connu récemment à trois reprises des légers replis de son pouvoir d’achat par unité de consommation :
- au début du Covid-19 (-0,3% en 2020);
- lors du choc inflationniste (-0,3% en 2022);
- en 2025 (-0,7%) consécutivement à la contraction de certaines prestations sociales et de la baisse des taux d’intérêt notamment.
Ces chiffres sont intéressants à interpréter car le pouvoir d’achat par unité de consommation offre, selon l’Insee, le mode de calcul qui se rapproche le plus du ressenti des ménages.
Il est aussi à noter que ces chiffres permettent à la France de faire partie des pays européens qui ont eu la plus grande augmentation du pouvoir d’achat entre 2019 et la 2024 selon les derniers chiffres de la Direction générale du Trésor. La croissance du pouvoir d’achat de la France sur cette période fut de 13,6% alors que la moyenne de la zone euro se situe à 12,3%. Ainsi la France fait bien mieux que l’Italie (4,5%), l’Allemagne (8,7%) ou encore le Royaume-Uni (9,8%), quoi que moins bien que l’Espagne (18,3%) qui connaît depuis ces dernières années une situation économique globale favorable.
L’une des explications résulte sans aucun doute de la relative maîtrise de l’inflation cumulée en France sur cette même période (elle a été plus forte en Allemagne et au Royaume-Uni par exemple), qui elle-même s’explique par des mesures ciblées de politiques publiques énergétiques comme le bouclier tarifaire proposé tant sur l’électricité que sur le gaz dans un contexte de tensions croissantes avec la Russie.
Quand les mesures du pouvoir d'achat se heurtent au ressenti des Français
L’ensemble des données que je viens de présenter relèvent de calculs agrégés et correspondent souvent à des moyennes annuelles qui, bien sûr, ne peuvent refléter l’ensemble des situations individuelles des ménages. Ainsi derrière ces chiffres se dissimulent des tendances bien particulières qui peuvent clairement susciter un décalage de perception entre les statistiques et le vécu d’une grande partie de la population. Et il me semble qu’aucun économiste ne serait disposé à affirmer le contraire !
Même par unité de consommation, le pouvoir d’achat mesuré par l’Insee reste donc une moyenne. C’est pourquoi il ne permet pas une interprétation globale susceptible de traduire un consensus auprès de la population. Il est tout aussi vrai de dire que le pouvoir d’achat, moyen, a augmenté depuis 2017 que de dire que tels types de ménage ont subi une baisse de leur pouvoir d’achat sur cette même période.
En d’autres termes, il est raisonnable de supposer qu’une personne habitant une passoire thermique à la campagne et utilisant son véhicule diesel pour aller travailler à 30 kilomètres de chez elle n’ait pas le même ressenti, voire la même évolution de son pouvoir d’achat qu’un citadin résidant dans un appartement récent et utilisant les transports en commun urbains pour se rendre à son travail.
Et nous observons depuis deux décennies un taux de croissance du pouvoir d’achat qui demeure inférieur quasiment de moitié à ce qu’il était avant la crise des subprimes de 2007. Force est de constater que la succession de crises économique, sociétale, sanitaire et sécuritaire a conduit à limiter l’évolution du pouvoir d’achat des Français depuis le milieu des années 2000. Cet affaiblissement constant du taux de croissance du pouvoir d’achat a sans nul doute eu un effet sur la perception des Français, qui ont le sentiment de perdre des acquis depuis une vingtaine d’années.
Cet affaiblissement constant du taux de croissance du pouvoir d’achat a sans nul doute eu un effet sur la perception des Français.
Or, en économie, l’on sait bien que les personnes sont plus sensibles aux pertes qu’aux gains en matière de politiques économiques. Même s’il ne s’agit pas d’argent perdu, constater que les augmentations habituelles de pouvoir d’achat ne sont plus des "acquis" peut être vécu comme une perte par les Français. Il s’agit là autant d’une question de perception que de cognition. Raisonner en moyenne, et parfois en médiane, est nécessaire en économie mais cette méthode nourrit bien entendu les biais cognitifs.
Revenu disponible des ménages (exprimé souvent en médiane), revenu par tête, revenu fiscal de référence, indice des prix à la consommation, niveau de vie, l’ensemble de ces concepts et agrégats économiques sont concernés par ces limites statistiques et ces biais cognitifs. L’une des conséquences peut être de surestimer l’évolution du pouvoir d’achat de certains types de ménages.
Il s’agit là d’une évidence statistique et sociologique dont l’Insee a bien conscience. C’est pourquoi l’Institut va encore plus loin et propose de calculer le revenu et le pouvoir d’achat "arbitrables" des ménages afin de mieux apprécier le ressenti des Français en déduisant de ces calculs les dépenses pré-engagées (comme les dépenses contraintes associées aux divers contrats et abonnements de consommation).
Il est alors nécessaire de savoir apprécier et interpréter l’évolution des indicateurs statistiques dont l’on dispose tout en décelant leurs principaux écueils afin d’améliorer les outils d’aide à la décision publique. C’est dans cet esprit qu’un rapport d’information datant de mai 2026 a d’ailleurs été proposé à l’Assemblée nationale, par la mission d’information sur l’évolution du pouvoir d’achat en France depuis 2017, au regard des indicateurs de prix et de consommation. Ce rapport dresse une liste de 29 propositions susceptibles de réduire les biais entre le ressenti des ménages et les chiffres de la statistique mais aussi d’améliorer son utilité pour guider les politiques publiques. Il est notamment préconisé de :
- publier la médiane plutôt que la seule moyenne pour la communication sur le pouvoir d’achat afin de ne pas masquer la concentration potentielle des gains sur une minorité de ménages ;
- recourir à la collecte automatisée de données sur les plateformes immobilières afin de mieux prendre en compte les évolutions des prix de l'immobilier.
L'origine des gains et des pertes de pouvoir d'achat
Les gains de pouvoirs d’achat réalisés depuis 2017 ont aussi été tirés par des mesures budgétaires exceptionnelles à la suite du Covid-19 et de la forte inflation qui a suivi et par des mesures fiscales pérennes fort spécifiques selon les bénéficiaires : suppression de la taxe d’habitation et de l’impôt sur la fortune, baisse de certains prélèvements obligatoires (impôts sur le revenu et sur les sociétés, redevance audiovisuelle, etc.) ou encore instauration du prélèvement forfaitaire unique (PFU ou flat tax) appliqué aux revenus du capital et des placements financiers (dividendes, intérêts, plus-values).
Dans une note de mars 2022 intitulée "Effets redistributifs des mesures socio-fiscales du quinquennat 2017-2022 à destination des ménages", l’Institut des politiques publiques constatait que derrière la hausse moyenne des niveaux de vie des ménages (de l’ordre de 2%), les gains étaient clairement plus faibles pour les revenus les plus modestes eu égard aux revenus des ménages les plus aisés. Et dans tout cela il ne faut pas non plus oublier le rôle des salaires, des salaires réels (salaires nominaux déflatés par le niveau d’inflation) tout particulièrement, dans la structuration des perceptions des ménages.
Ce n’est pas la hausse des salaires qui a suscité principalement les gains de pouvoir d’achat des Français mais davantage les revenus du capital.
Dernièrement, ce n’est pas la hausse des salaires qui a suscité principalement les gains de pouvoir d’achat des Français mais davantage les revenus du capital. Or nous sommes sensibles au premier chef à l’évolution réelle de nos salaires. C’est tout particulièrement le cas pour les Français les plus modestes. Dans une étude récente, l’Insee rappelle qu’entre 2019 et 2024 seules 121 professions et catégories socio-professionnelles sur 343 ont connu une hausse de leur salaire net moyen en euros constants. C’est pourquoi d’ailleurs très souvent en France les gains de pouvoir d’achat n’engendrent plus un accroissement de la consommation.
Il faut néanmoins noter qu’avec la baisse de l’inflation en 2024 (+2% après près de 5% en 2023), le salaire net moyen des Français se redresse enfin (à 0,8% contre -1% en 2023) avec une représentation de l’ensemble de l’échelle salariale. Les mécanismes de revalorisation du SMIC n’avaient jusque-là préservé le pouvoir d’achat que des ménages situés dans le bas de la distribution des salaires entre 2022 et 2024 (ce qui avait permis d’ailleurs de contenir les disparités salariales). Cette tendance pourrait se confirmer en 2025-2026 même s’il faut toutefois rappeler le gel confirmé du point d’indice de la fonction publique au cours de ces deux dernières années.
Il y a donc plusieurs facteurs qui influent sur l’évolution du pouvoir d’achat. Certains relèvent de tendances structurelles et de politiques économiques fondées sur le long terme, tandis que d’autres répondent davantage à une logique de court terme et à des mesures politiques extraordinaires car les dépenses énergétiques ont eu, dans la période récente, une influence majeure sur le pouvoir d’achat des Français.
La souveraineté énergétique pour soutenir le pouvoir d'achat
La hausse du prix de l’énergie avait pour principale conséquence de précariser des ménages modestes aux modes de vie fatalement énergivores et d’enclencher une spirale de privations (notamment alimentaires) dégradant leurs conditions de vie et accentuant les inégalités territoriales. Dans cette perspective, il est clair que les mesures gouvernementales comme le bouclier tarifaire, les aides à la rénovation énergétique ou encore le chèque énergie ont eu un effet positif sur le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes.
Mais il s’agit de mesures extraordinaires, qui se situaient d’ailleurs dans la continuité du "quoi qu’il en coûte" de la Covid-19 qui avait déjà dégradé les comptes publics. Il est donc impossible de pérenniser ce type de dispositifs dans le contexte budgétaire de la France. Partant, lors de la nouvelle flambée des prix du pétrole associée au blocage du détroit d’Ormuz en printemps et été 2026, le gouvernement n’avait clairement plus la possibilité d’agir comme il l’avait fait dans le passé.
C’est pourquoi il est nécessaire de repenser avec acuité les conditions d’une indépendance énergétique plus forte afin d’éviter que d’autres crises internationales grèvent le pouvoir d’achat des Français par le biais de la consommation d’énergie qui constitue surtout des transferts de richesses vers les pays producteurs, au détriment de la France. Trois millions de ménages en France sont actuellement dans une situation de précarité énergétique selon l’Observatoire national qui la mesure. Ce nombre serait encore plus grand sans les mesures gouvernementales exceptionnelles citées précédemment. Dans un contexte de réchauffement climatique dont l’on mesure chaque jour les conséquences, il est fondamental pour la France d’établir une stratégie industrielle ambitieuse visant à accroître sa souveraineté tant alimentaire qu’énergétique afin de faire face aux instabilités internationales pourvoyeuses d’inflation.
Il est fondamental pour la France d’établir une stratégie industrielle ambitieuse visant à accroître sa souveraineté tant alimentaire qu’énergétique.
La souveraineté alimentaire de la France est l’un de ses plus grands atouts. C’est pourquoi il convient de la maintenir face aux enjeux économiques, climatiques et géopolitiques qui la menacent régulièrement. En matière de souveraineté énergétique, notre dépendance vis-à-vis du monde est en revanche toujours bien trop grande. Il est sans aucun doute pertinent d’accroître l’usage de l’électricité afin de limiter notre dépendance, forte, aux énergies fossiles comme le gaz naturel et le pétrole. Les primes à la conversion et autres bonus écologiques jouent ainsi ce rôle pour les ménages les plus modestes dans le secteur automobile.
Dans une perspective de hausse pérenne du pouvoir d’achat, il faut certes penser la complémentarité des politiques industrielles et fiscales susceptibles de stimuler une réelle hausse des salaires. Mais une autre priorité de l’agenda politique consiste clairement à accroître notre souveraineté énergétique, laquelle nous rendra bien moins vulnérables face à l’environnement international de plus en plus chaotique. Il faut donc poursuivre les efforts observés dans les lois de programmation pluriannuelle de l’énergie et développer les filières industrielles associées. Cette stratégie, bien pensée dans une perspective tant de décarbonation que de compétitivité internationale, doit permettre aussi de créer de la croissance et des emplois en France en continuant à investir dans les énergies renouvelables et dans une filière nucléaire moderne nous permettant enfin d’aboutir à un mix énergétique bas carbone.