Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration de l'Ecole nationale de la photographie, Arles, samedi 1er février 1986.

Texte intégral

Monsieur le maire,
- Monsieur le président,
- Mesdames et messieurs,
- C'est un instant toujours émouvant que celui où s'ouvrent pour la première fois les portes d'une école. Chaque fois, c'est un peu de connaissance en plus, la connaissance des êtres, la connaissance des choses.
- Mais votre école, l'Ecole nationale de la photographie, a une mission particulière et des plus ambitieuses : l'apprentissage du regard. Je suis heureux de pouvoir partager avec vous ce moment privilégié.
- Vous connaissez, sans doute, ce mot d'ordre favori d'Henri Cartier-Bresson : "il faut apprendre à regarder. C'est tellement difficile de regarder. On a l'habitude de penser, on réfléchit tout le temps, plus ou moins bien, mais on n'apprend pas aux gens à voir. C'est long, cela prend énormément de temps d'apprendre à regarder. Un regard qui pèse, enfin... interroge".
- Nous avons entendu ce qui pourrait être aujourd'hui la morale et la leçon de Cartier-Bresson. C'est la raison pour laquelle le ministère de la culture n'a pas ménagé ses efforts pour favoriser, partout en France, le développement de la photographie. C'est-à-dire l'enrichissement du regard.
- Incitation à la création par la multiplication des bourses, progrès dans la conservation, grâce à la modernisation et l'accroissement des dépôts à Saint-Cyr ou à la Bibliothèque nationale, élargissement de la diffusion grâce aux centres nationaux et provinciaux qui organisent de plus en plus d'expositions, autant d'actions importantes que vous connaissez et qui méritent d'être notées.
- Mais je pense que c'est dans le domaine de la formation que la politique suivie est la plus riche avec, dans les collèges et les lycées, ces classes "arc-en-ciel" ou les "mille classes photos", avec l'Ecole nationale qui nous accueille aujourd'hui.
Vous, les étudiants, allez trouver ici les moyens d'appréhender le monde, de le voir et de donner à voir, à comprendre, à rendre compte. Certains d'entre vous, fidèles en cela à la tradition humaniste, poursuivent l'action -entreprise - j'en ai rencontré - pour débusquer partout la pauvreté, l'injustice et la misère humaines. D'autres partiront témoigner où ils voudront de la folie du monde à leur propre manière, qu'ils deviennent des Capa, Smith ou Riboud...
- Je souhaite que la quarantaine d'agences françaises de presse et les milliers de spécialistes qui font de Paris, on doit le dire sans vanité, la capitale mondiale incontestée du photo-journalisme, puissent faire appel à de nouvelles compétences, à vos compétences. Prépondérance créative, importance économique aussi, GAMMA, SIPA, SYGMA, à elles seules nous apportent chaque année plus de 60 millions de francs de devises, et l'ensemble de nos agences couvrent les deux-tiers des besoins photographiques mondiaux des magazines.
- Vous pourrez aussi choisir la mode, travailler pour les plus grands journaux à l'instar de Bourdin, Gicobetti, Sieff, Sarah Moon ou de Dominique Issermann, sans oublier bien sûr Man Ray ni Tabard.
- D'autres encore porteront leur intérêt vers la photographie publicitaire. Après Goude, Mondineau, Fraudereau ou Bloch-Laîné, vous participerez à la création de notre environnement quotidien.
- Dans cette ville qui abrita l'une des premières collections photographiques, qui vit naître, vous l'avez rappelé, monsieur le maire, dès 1969, les rencontres internationales de la photographie, vous aurez à coeur de constituer, de conserver notre patrimoine de demain. Oeuvre fragile, la photographie, a, je le pense, droit à la plus vigilante attention. Parmi les plus grands, certains nous ont quittés, c'est la loi des choses : Izis, Brassaï, Germaine Krull ou tout récemment André Kertesz, je crois que votre promotion future doit porter cet illustre nom. Appliquez-vous à faire connaître leur talent magistral.
- Enfin, il est encore un autre domaine qui vous est ouvert : la photographie scientifique, la haute technologie. Faut-il rappeler que sans les techniciens d'Angénieux qui en ont fabriqué les objectifs, les caméras de la NASA ne pourraient nous transmettre les images de Saturne.
- Les progrès incessants de la photographie médicale ont permis depuis Lennart Nielson, d'appréhender l'indiciblement petit. Les scientifiques, les médecins, les chercheurs ne peuvent plus faire avancer leurs connaissances sans recourir à vos compétences.
- Vous voyez, mesdames et messieurs, que les possibilités, les choix, les perspectives ne manquent pas. Quel que soit votre choix, vous vous trouverez au coeur de l'aventure moderne.
Mais j'ai encore une autre raison de me réjouir de cette inauguration, car cette école illustre trois originalités de la politique culturelle que je vais me permettre maintenant de souligner.
- La première : c'est une politique pour tous les arts. Pas seulement les beaux arts consacrés ou reconnus comme tels. Le hasard fait que, en l'espace de huit jours, sont successivement inaugurées des institutions liées à trois arts méconnus par les pouvoirs publics jusqu'à une époque récente, j'allais dire 1981 : le Musée des arts de la mode, l'Ecole nationale de la photographie, et lundi prochain le concert inaugural du premier orchestre national de jazz. Dans quelques jours s'ouvrira aussi le premier Zénith de province à Montpellier consacrant l'importance nouvelle du rock et de la musique populaire.
- La deuxième originalité : c'est une politique pour toutes les régions de France. Nous avons mis en oeuvre à Paris un programme d'équipement assez considérable avec le grand Louvre, la Villette, le Musée d'Orsay, l'Opéra de la Bastille, le Carrefour de la Communication à la Défense. Mais c'est toute la France et pas simplement Paris qui doit bénéficier de ce mouvement. C'est, en effet, dès le début de 1982, vous avez bien voulu le rappeler, que j'ai souhaité qu'une ligne budgétaire importante soit ouverte pour lancer en province de grands projets culturels. Et voilà que moins de trois ans après, votre école ouvre ses portes. Première réalisation qui sera suivie de quelques autres à très courte échéance, comme le Centre national de la mer à Boulogne-sur-Mer, les Archives du monde du travail à Roubaix, la Base archéologique de Bibracte, le Conservatoire national supérieur de musique à Lyon, l'Ecole nationale supérieure de la danse à Marseille. Je cite comme cela en passant les Zeniths, pour parler au pluriel, les nouveaux musées : Grenoble, St-Etienne, Angoulème... La liste serait longue. La troisième originalité, c'est que là comme ailleurs, il faut donner, et nous donnons, la priorité à la formation. Cinq écoles nationales de musique, l'Institut de pédagogie musicale, l'Ecole nationale supérieure de danse, les départements d'art dramatique dans les Conservatoires nationaux de région, le Centre national supérieur de formation aux actes du cirque de Châlons-sur-Marne, l'atelier-école de la bande dessinée à Angoulème, la nouvelle section professionnelle de l'Ecole du Louvre, bientôt l'Institut national supérieur des études cinématographiques et audiovisuelles. Ce n'est qu'un bout de la longue liste de ce qui aura pu être accompli au cours de ces dernières années.
Vous êtes, j'imagine, et ne je prends pas beaucoup de risques en vous le disant, des passionnés de ce que vous faites. Vous êtes des étudiants qui ont fait un choix, rien ne les y contraignait. Ce choix correspondait à ce qu'ils possédaient en eux-mêmes, la richesse intérieure, le besoin de l'exprimer, le besoin aussi de l'enrichir par l'apprentissage des images, par la connaissance du monde, par la possibilité qui vous est donnée, d'aller plus loin, pour que ce monde, tel que nous l'avons connu dans les limites que permettaient la science, la technologie, soit plus grand, plus large, puisse aller plus loin vers l'autre infini de Pascal, l'infiniment petit qui, selon la règle-même du philosophe, est aussi vaste que l'autre. Il est intéressant d'observer qu'au moment même où l'on va vers Saturne, c'est au travers de photographies que l'on va apprendre à connaître l'espace. Dans le même moment cet infiniment petit apparaît aux géologues, aux médecins. Nous apprenons peu à peu à connaître, non seulement les profondeurs de la terre, mais aussi ce qui la compose et ce qui compose l'intérieur de notre corps, ce qui l'habite et ce qui assure les conditions de sa vie.
- C'est donc un art qui permet de philosopher, mais on peut parfaitement oublier de philosopher, l'essentiel est de bien faire ce que l'on fait. Car la philosophie se trouve finalement au bout, et, de toute façon il y aura toujours quelqu'un pour discerner à travers ce que vous avez su saisir à l'instant à travers votre image comme une sorte de correspondance avec ce que fut votre regard, qui épousera ce que vous êtes et qui en saura un peu plus, même si vous-mêmes n'avez pas toujours perçu ce que représentait cette image.
- Voilà pourquoi j'ai considéré, avec monsieur le ministre de la culture `Jack Lang`, qu'il y avait là une dimension qui devait être reconnue. On a dit les beaux-arts, les arts, bien entendu, cela fait après tout assez peu de temps que l'on a pu ainsi représenter les choses à partir des réussites de quelques chercheurs et quelques savants français.
- Qu'est-ce qu'un peu plus d'un siècle ? Même si vous avez une riche photothèque nous en sommes encore aux balbutiements d'un moyen de connaissances dont vous serez les ouvriers, les artisans, les artistes.
Monsieur le maire, je suis heureux pour la ville d'Arles que vous disposiez de ce moyen qui, non seulement, par -rapport à ce que nous avons dit, vous et moi, et vous monsieur le Président, représente une valeur en soi, mais aussi qui permet d'apporter dans votre ville un élément supplémentaire de vie créatrice, la présence de ces jeunes, de tout ce qui forme la structure d'une école et qui représente toujours un apport extrêmement important pour une ville.
- Mais au-delà, sachant ce qu'est l'histoire de cette ville, tout ce que l'on peut ressentir lorsqu'on y est étranger comme moi-même, c'est ce choc que l'on éprouve, cette histoire en même temps que cette puissance évocatrice des choses : l'oeuvre des hommes et l'oeuvre de la nature étroitement mêlées, ayant réussi quelques-uns de leurs chefs d'oeuvre conjugués. Je pense que c'était vraiment un bel endroit, un lieu adapté, qui fait rêver, qui permet d'imaginer. Mais encore faut-il l'instrument qui permet le travail, car on ne peut rien saisir des choses de la terre, de la vie, des hommes, s'il n'y a pas le travail qui offre la connaissance. Ce sont tous ces éléments qui sont réunis dans une seule école, l'Ecole nationale de la photographie, et je suis très heureux pour vous aussi que vous puissiez désormais fixer votre vie professionnelle, et sans doute votre vie, par ce que vous allez faire, par ce que vous avez commencé de faire. Je vous souhaite bonne chance, bonne chance à Arles, bonne chance à vous, mesdames et messieurs, à vous, étudiants de l'Ecole nationale de la photographie, et vous aussi les maîtres ou les enseignants. Puis les années passeront, puis les générations se retrouveront à travers les promotions, dans vingt ans, trente ans. Et plus tard, ce sera entré dans nos moeurs, dans nos institutions : Arles aura pris sa place et cela fera déjà longtemps que la photographie pourra, comme la peinture, comme les autres arts, figurer parmi les moyens qui sont donnés à l'homme de connaître, de sentir et d'aimer.