Interview de Mme Cécile Duflot, ministre de l'égalité des territoires et du logement, à I-Télé le 30 avril 2013, sur la valorisation de l'entreprenariat, les débats européens, notamment sur la transition énergétique, la transformation de bureaux en logements par voie d'ordonnance et les déclarations de patrimoine des responsables politiques.

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Les chefs d'entreprise sont aux anges depuis hier soir après les annonces du président. Ce social libéralisme-là, est-ce qu'il vous convient ?
CECILE DUFLOT
Attendez, il ne faut pas nous mélanger. S'inquiéter des chefs d'entreprise, des PME et des TPE – parce que c'est une des difficultés de notre pays ; c'est-à-dire qu'il y a beaucoup de PME qui ont du mal à se maintenir et puis on a aussi un vrai problème de transmission d'entreprise. Moi qui me déplace comme ministre de l'égalité des territoires sur l'ensemble du territoire français, je constate chaque jour qu'il y a beaucoup d'inventivité, beaucoup de petites entreprises, beaucoup de gens qui s'installent et aussi beaucoup de gens qui aimeraient partir à la retraite et qui ont du mal à créer leur entreprise.
CHRISTOPHE BARBIER
Donc oui aux cadeaux fiscaux.
CECILE DUFLOT
Ce n'est pas des cadeaux fiscaux, c'est un principe simple : fiscalité sur le travail identique à la fiscalité sur le capital. Voilà l'orientation qui est celle du gouvernement. Et puis de la clarification et de la simplification si nécessaire, mais un principe de base qui sera un principe respecté.
CHRISTOPHE BARBIER
Et enseigner l'entrepreneuriat dès la Sixième au collège, ça c'est écolo ? c'est dans votre ligne ?
CECILE DUFLOT
Attendez ! Moi je crois que ce qui est dans la ligne des écologistes, si vous voulez savoir, c'est que l'école soit ouverte sur le monde, c'est que ce soit un lieu d'échange, c'est que ce soit un lieu perméable à la société, c'est que ce soit un lieu où les enfants peuvent découvrir la vie, découvrir le monde de l'entreprise, mais aussi suivre un enseignement de sciences économiques et sociales qui apprend à connaître les rapports de force dans la société, beaucoup de sujets. Je pense que c'est très intéressant d'être une logique très ouverte dès l'école.
CHRISTOPHE BARBIER
En même temps, on oblige les entreprises qui ont des sites en difficulté à les revendre aussi à un repreneur plutôt qu'à les fermer, c'est-à-dire à aider peut-être leurs concurrents à se renforcer.
CECILE DUFLOT
Non mais c'est la même logique.
CHRISTOPHE BARBIER
Ça va décourager les investisseurs.
CECILE DUFLOT
Non, non, c'est la même logique. C'est que si on considère qu'il y a des sites qui peuvent fonctionner – on a beaucoup d'exemples en tête ; je pense au combat qu'ont mené les FRALIB par exemple – qui peuvent travailler, qui peuvent continuer à produire dans de bonnes conditions, y compris en changeant le statut de leur entreprise avec le développement des coopératives, des reprises par les salariés eux-mêmes. On voit que ça donne aussi de la stabilité aux entreprises. Il y a des modèles, et je le dis à dessein parce que je sais que ça existe dans le secteur du bâtiment. Vous savez, moi je vois à quel point la structure des entreprises est très importante. Il y a à la fois des grandes entreprises mais il y a aussi des PME et il y a aussi des scopes, des sociétés coopératives de production, qui travaillent dans ce secteur-là, qui sont des sociétés qui sont aussi plus robustes et qui peuvent franchir parfois les périodes difficiles.
CHRISTOPHE BARBIER
L'ennemi n'est plus la finance.
CECILE DUFLOT
Non, ne confondez pas tout. Les entrepreneurs, les gens qui travaillent, qui inventent, qui créent des projets, qui créent des produits, qui inventent et qui innovent, ce sont des gens très importants pour la vie d'une société. Ce n'est pas la même chose que ceux qui jouent avec les cours de la Bourse et qui sont dans une logique purement spéculative. Il y a deux sujets très différents, il faut faire attention de ne pas les confondre parce qu'une société a besoin de production avec différents moyens, mais l'entreprise privée comme les sociétés coopératives, comme les sociétés d'économie mixte…
CHRISTOPHE BARBIER
Ont leur place.
CECILE DUFLOT
Mais bien sûr. Les écologistes pour le coup, puisque ça a l'air de vous chatouiller, défendent une vraie biodiversité économique.
CHRISTOPHE BARBIER
Alors est-ce que Jean-Vincent PLACÉ est dans la confusion ou est-ce qu'il est moins écolo quand il dit : « Le gouvernement va dans le mur. Il faut revenir à l'esprit du discours du Bourget » ?
CECILE DUFLOT
Il y a un sujet qui est un sujet en direction du monde de la finance, qui est un sujet sur la pression que font exercer certains investisseurs. Vous parliez de la reprise des sites rentables ; pourquoi on ferme des sites rentables ? Parce que parfois un certain nombre d'investisseurs font des pressions sur les dirigeants d'entreprise parce qu'ils estiment que la rentabilité n'est pas suffisante. Ce n'est pas la même chose. Effectivement, il faut faire en sorte de ne pas considérer aujourd'hui que la logique financière doit dominer. La logique de la production et des entreprises, ce n'est pas la même et notamment le grand combat qui est engagé aujourd'hui pied à pied et dans les faits sur la lutte contre les paradis fiscaux, contre toutes les poches qui permettent de faire sortir de l'argent pour aller…
CHRISTOPHE BARBIER
Ça c'est très bien.
CECILE DUFLOT
Oui, c'est très bien et c'est décisif. Et c'est décisif !
CHRISTOPHE BARBIER
Le gouvernement ne va pas dans le mur ?
CECILE DUFLOT
Je ne vais pas vous dire que le gouvernement va dans le mur parce qu'il se trouve que j'en fais partie et que ce qui m'importe, ce n'est pas d'aller dans le mur : c'est d'en construire des murs pour construire des logements.
CHRISTOPHE BARBIER
On va en parler.
CECILE DUFLOT
Oui, on va en parler parce que dans ce cadre-là j'ai le sentiment moins d'un an après, presqu'un an après…
CHRISTOPHE BARBIER
D'avoir bien avancer.
CECILE DUFLOT
D'avoir beaucoup avancé sur un sujet qui est très important et d'avoir encore beaucoup de travail parce que la question du logement, c'est une question prioritaire.
CHRISTOPHE BARBIER
Et pourtant, si la présidentielle avait lieu dimanche selon le CSA, HOLLANDE aurait dix-neuf, Marine LE PEN vingt-trois, SARKOZY trente-quatre.
CECILE DUFLOT
Et à votre avis, si c'était François MITTERRAND et Valéry GISCARD D'ESTAING qui étaient candidats, ce serait quoi le résultat ?
CHRISTOPHE BARBIER
C'est juste un moment de mou dans un quinquennat normal ?
CECILE DUFLOT
Mais je ne vais pas vous dire que c'est un plaisir ! Simplement, il ne faut pas refaire l'histoire telle qu'elle s'est faite. Nous avons été élus il y a un an dans le cadre d'une majorité avec un projet. Il faut le mettre en oeuvre et c'est sur ces résultats-là que nous serons jugés.
CHRISTOPHE BARBIER
Et pour le mettre en oeuvre, il faut tordre le bras de l'Allemagne comme certains veulent le faire au PS ?
CECILE DUFLOT
Moi, je suis très, très fâchée qu'on puisse considérer que c'est un débat franco-allemand : c'est un débat européen, ce n'est pas un débat franco-français. Ça n'est pas – je le redis – un débat franco-allemand : c'est un vrai débat européen. Qu'est-ce que nous voulons faire de l'Europe ; comment on se donne les moyens d'investir dans de vrais projets, dans de vrais investissements à l'échelle de notre continent sur la transition énergétique ; sur les questions décisives comme par exemple les nouveaux matériaux de construction. Ce n'est pas un petit sujet, faire diminuer l'empreinte écologique, utiliser des matériaux de recyclage, avoir une vraie logique d'économie circulaire, c'est un grand chantier pour l'Europe. Et puis aussi la rendre plus démocratique, donner davantage de poids au Parlement qui peut faire avancer de bonnes décisions. Je veux d'ailleurs saluer ici la décision qui a été prise hier finalement après un long combat de trois ans pour faire interdire les insecticides qui tuaient les abeilles. L'Europe peut être un lieu d'avancée, il faut que ça continue de l'être.
CHRISTOPHE BARBIER
Jeudi en conseil des ministres, vous annoncerez des mesures visant notamment à transformer des bureaux en logements. Est-ce que ce sera un train de mesures coercitives, avec des réquisitions de bureaux, des sanctions contre ceux qui ne voudront pas se laisser faire ?
CECILE DUFLOT
Je vais vous dire, monsieur BARBIER, moi je pense qu'il faut utiliser tous les moyens nécessaires. La crise du logement est suffisamment grave et elle est aussi essentielle à la vie des habitants qu'il faut utiliser tous les moyens pour aller plus vite et plus loin. Sur la question de la transformation des locaux de bureaux en logements, c'est un constat. Sans doute cinq millions de mètres carré de bureaux vacants dont trois millions et demi en Île-de-France et en même temps, un manque de logements criant. On peut transformer ces bureaux en logements, dans un certain nombre de cas ça peut même aller assez vite. Aujourd'hui, il y a des difficultés juridiques qui empêchent ces transformations. Grâce aux ordonnances, nous allons les lever très vite, d'ici quelques mois.
CHRISTOPHE BARBIER
Les ordonnances, c'est parce que le Parlement traîne trop ? C'est poussif ? C'est capricieux ?
CECILE DUFLOT
Pas du tout. Les ordonnances, c'est parce que nous avons eu une première étape : la loi sur la cession du foncier public et l'obligation de construire vingt-cinq pourcents de logements sociaux. Ça, ça date de janvier. Ensuite, nous avons une deuxième étape importante avec la garantie universelle des loyers, avec la capacité de changer un certain nombre de règles d'urbanisme pour construire mieux et plus vite, pour lutter contre l'artificialisation des sols et pour aller vers un vrai encadrement des loyers. Mais il y a un certain nombre de mesures qui peuvent aller plus vite, elles seront donc d'application beaucoup plus rapide en passant par le système des ordonnances dans le cadre qui est le mien de la concertation avec les parlementaires.
CHRISTOPHE BARBIER
En revanche, réquisitionner les logements privés vides, ça vous y avez renoncé.
CECILE DUFLOT
Non, on l'a fait. Bien sûr que nous l'avons fait. Nous avons lancé une grande campagne de réquisition qui nous a permis de nourrir d'ailleurs à la fois le futur projet de loi et les ordonnances puisque le constat, c'est que ce sont moins de logements qui sont vides aujourd'hui et qu'effectivement la menace, puisque vous l'appelez comme ça, de la réquisition ont été efficaces. Soixante-quinze pourcents des logements qui ont été identifiés, qui étaient des immeubles de plus de dix logements vides, sont remis en location depuis le début.
CHRISTOPHE BARBIER
Ça en fait quelques centaines ? Quelques milliers ?
CECILE DUFLOT
Ça en fait quelques milliers. Il en reste quelques centaines en Île-de-France sur lesquels nous travaillons de façon plus avancée mais le constat, c'est que le vrai gisement pour pouvoir avoir des logements plus vite, ce sont les locaux de bureaux vides et donc nous allons agir par ordonnance pour aller très vite, pour pouvoir faire en sorte que des promoteurs immobiliers, que des constructeurs mais aussi que des bailleurs sociaux parce qu'il y a un besoin absolument important de logements sociaux en Île-de-France, puisse agir très vite.
CHRISTOPHE BARBIER
Le Canard Enchaîné révèle que Pascal CANFIN, votre collègue Vert du gouvernement, a refusé de monter dans un avion pour le Mali parce qu'il y avait un expulsé dans l'avion. L'expulsé était en fait un condamné pour viol sur mineur. Est-ce qu'il n'a pas exagéré un peu Pascal CANFIN ?
CECILE DUFLOT
Écoutez, d'abord il a répondu lui-même que c'était une décision personnelle. Deuxième chose, il n'était absolument pas au courant des motifs. Troisième élément, je pense que peut-être que ça pose la question de la double peine ; je ne connais pas le sujet. Ça ne nécessite pas beaucoup plus de commentaires, sinon que bien évidemment je partage ce qu'a pu ressentir Pascal CANFIN et ce qu'ont pu ressentir de nombreux passagers qui ont été témoins de ces expulsions qui sont parfois très violentes.
CHRISTOPHE BARBIER
Toujours selon Le Canard Enchaîné, Claude GUÉANT. Dans la perquisition, on a saisi des sommes d'argent, enfin on a identifié des sommes d'argent. Il dit qu'il touchait des primes de cabinet quand il était au ministère de l'Intérieur. Bonne excuse.
CECILE DUFLOT
Pas bonne excuse, puisque ces primes de cabinet en liquide issues des fonds secrets ont été supprimées par le gouvernement et par Lionel JOSPIN avant 2002. Donc ça paraît un peu étonnant.
CHRISTOPHE BARBIER
Selon lepoint.fr, le fils de Laurent FABIUS a acheté un appartement sept millions d'euros alors qu'il ne paye pas d'impôt. Il faut enquêter ?
CECILE DUFLOT
Écoutez, je ne suis absolument pas au courant de cette histoire, pas plus que ce que vous venez de m'en dire.
CHRISTOPHE BARBIER
Peut-être qu'il faut étendre la déclaration de patrimoine aux enfants, aux ascendants des ministres.
CECILE DUFLOT
Il y a un moment où il faut considérer que les responsables politiques sont responsables d'eux-mêmes. On ne peut pas être responsable de sa famille, donc je n'ai pas plus de choses à dire. Et puis il faut aussi que sa famille ne soit pas responsable des choix d'engagement politique des uns ou des autres.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 6 mai 2013