Interview de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, à France 2 le 8 novembre 2016, sur la commémoration des attentats de la journée du 13 novembre 2015 et la résilience, la reconstruction et l'indemnisation des victimes.

Texte intégral

WILLIAM LEYMERGIE
« Les 4 vérités », Caroline ROUX reçoit ce matin Juliette MEADEL, la secrétaire d'Etat chargée de l'Aide aux victimes.
CAROLINE ROUX
Oui, elle se prépare à la commémoration du premier anniversaire du 13 novembre. Un an après, la France vit avec les attentats, tant bien que mal, et l'État met les moyens pour accompagner les victimes et les familles des victimes.
- Jingle -
CAROLINE ROUX
Bonjour Juliette MEADEL.
JULIETTE MEADEL
Bonjour.
CAROLINE ROUX
Alors, à quoi doit servir cette journée de commémoration, le 13 novembre, un an après ?
JULIETTE MEADEL
D'abord c'est une journée pour les victimes, pour elles. Elles veulent évoquer évidemment la mémoire de ceux qu'elles ont perdus, elles veulent aussi que la France se souvienne, et parce qu'on leur doit tous de la reconnaissance. On leur doit notre solidarité. Ce qu'elles vivent aujourd'hui est terrible, parce qu'elles vont, à travers les récits, revivre ces tristes heures, mais en même temps, pour certaines c'est aussi un moment où il faut que l'on prépare l'avenir, et beaucoup sont attachées à l'idée de se reconstruire.
CAROLINE ROUX
Quels sens vous voulez donner à cette journée ?
JULIETTE MEADEL
L'idée que la France ne les oubliera jamais. Les victimes ne seront plus jamais seules. Nous souhaitons évidemment qu'il n'y ait plus d'attentats, c'est un truisme, excusez-moi de le dire, mais quand même, on travaille...
CAROLINE ROUX
C'est bien de le dire, vous savez.
JULIETTE MEADEL
Eh bien oui, parce que je crois que c'est le sens aussi des politiques qui sont menées, c'est-à-dire que l'on fait tout pour éviter qu'il y ait d'autres attentats, et le terrorisme n'est pas une fatalité.
CAROLINE ROUX
Ça veut dire que vous avez préparé l'organisation de cette journée avec les associations de victime ?
JULIETTE MEADEL
Oui. Moi, depuis que le secrétariat d'Etat a été créé en février, c'est ce que je fais, c'est-à-dire que c'est vraiment une politique qui est mise en place, pour les victimes, donc elles sont au coeur des décisions que nous prenons.
CAROLINE ROUX
Et qu'est-ce qui va se passer, alors, du coup ?
JULIETTE MEADEL
D'abord, il va y avoir, dimanche matin, des plaques qui seront... six plaques, qui seront inaugurées sur les différents lieux des attentats, qui seront inaugurées avec les victimes, évidemment, en présence du président de la République et du Premier ministre et je serai évidemment à leurs côtés. Ça sera très sobre, c'est-à-dire qu'avec la maire de Paris, il y aura le dépôt d'une gerbe, pas de discours, et quelque chose de trs très sobre, et...
CAROLINE ROUX
Pourquoi très sobre ? Vous insistez là-dessus. Parce qu'il ne faut pas donner le sentiment qu'il y a une forme de récupération d'un drame comme celui-ci ? C'est ça l'idée ?
JULIETTE MEADEL
C'est parce que c'est la demande des victimes, et que l'on a vraiment à coeur de considérer et de faire que c'est pour les victimes, donc ça doit correspondre à ce qu'elles attendent.
CAROLINE ROUX
Est-ce que c'est, pour les victimes, ça on l'a compris, et bien évidemment, j'ai envie de vous dire, mais pour le pays aussi, il y a eu un traumatisme national après le 13 novembre, vous dites : « Il n'y aura pas de discours », à un moment donné, pourquoi ? Parce que ça ne sert plus à rien les discours ?
JULIETTE MEADEL
Non, parce que le temps du discours n'est pas celui du 13 novembre. Il y a eu déjà le 19 septembre, comme vous vous souvenez, une commémoration pour l'année passée, et puis je crois que le sens, bien sûr les discours politiques c'est important, mais le sens c'est aussi de se souvenir et que chacun puisse vivre, et chaque victime puisse vivre cette cérémonie en fonction aussi de ce qu'elle a vécu. Il y aura... il n'y a pas que ce que je vous ai indiqué sur le dévoilement des plaques le dimanche matin, il va y avoir le dimanche après-midi, une autre cérémonie, organisée par l'une des associations qui s'appelle « Life for Paris », sur le parvis de la Mairie du XIème, et puis il y aura un temps de travail, auquel je participerai, sur la question de la résilience, de la reconstruction, où avec Life for Paris, également, nous réfléchirons à cette question de comment on se reconstruit sur le plan psychologique après un tel traumatisme. Vous parliez de traumatisme, c'est aussi ça le 13 novembre.
CAROLINE ROUX
Est-ce que vous aurez une attention particulière pour ceux qui sont encore hospitalisés un an après ? D'ailleurs, combien sont-ils ?
JULIETTE MEADEL
Il y a aujourd'hui une vingtaine de personnes qui sont encore hospitalisées. Sur ces 20, il y en a 11 qui sont, ce qu'on appelle en hôpital de jour, c'est-à-dire qu'ils ne dorment pas à l'hôpital mais qui viennent effectuer des soins, 9 qui sont encore un temps plein. Et puis n'oublions surtout pas, ça ce sont des blessés physiques, qu'il y a aujourd'hui 600 personnes qui sont encore suivies pour des troubles psychologiques, et j'insiste, les troubles psychologiques sont profonds et sont parfois invisibles, mais produisent des conséquences en termes de santé, dramatiques, c'est ce qu'on appelle le « psycho-trauma », il ne faut surtout pas le négliger. L'idée que, un an après, le 13 novembre, il y a encore 600 personnes qui consultent, dans les services hospitaliers, pour ces troubles et ce poste... et ces troubles post-traumatiques, c'est réellement significatif.
CAROLINE ROUX
Se pose la question justement de comment indemniser les victimes, après la publication du Livre blanc, de 170 avocats de victimes, vous vous êtes prononcée pour la reconnaissance du préjudice d'angoisse et d'attente. On peut être victime parce qu'on a attendu des nouvelles d'un proche.
JULIETTE MEADEL
Oui, mais il y a l'angoisse aussi, que vous ne mentionnez pas, qui est essentielle, l'angoisse c'est quand vous êtes face au tueur, qu'il pointe son fusil sur la tempe, ce qui est le cas, j'ai entendu des témoignages saisissants de personnes qui ont cru qu'elles allaient mourir, c'est-à-dire qu'on voit la mort en face, certaines sont décédées et elles méritent, leurs ayants-droits méritent d'être indemnisés à ce titre, et ceux qui ne sont pas morts et qui heureusement sont vivants, vous racontent aujourd'hui, et c'est saisissant, comment ils ont percuté la mort. C'est ce qu'ils décrivent. Les spécialistes de psycho-traumas vous disent que dans votre existence, si un jour vous êtes face à l'idée que vous allez mourir, ça produit une mécanique psychologique qui peut générer ensuite des troubles physiologiques durables et profonds.
CAROLINE ROUX
Et eux se considèrent aujourd'hui comme des victimes.
JULIETTE MEADEL
Ce sont des victimes, oui, bien sûr, ce sont des victimes.
CAROLINE ROUX
Ce sont des victimes.
JULIETTE MEADEL
Alors, pour ceux qui en font la demande, naturellement, certains ont été menacés de mort et ont l'impression que tout va bien, et pour certains tout va bien et tant mieux. Pour d'autres, il faut entendre ce qu'elles vous disent, et savoir que le choc post-traumatique peut se révéler plusieurs mois après la survenance des faits.
CAROLINE ROUX
Est-ce que ça veut dire qu'il faut en venir à une forme de barémisation de l'indemnisation des victimes ?
JULIETTE MEADEL
Certainement pas, pour une raison simple. En France nous indemnisons le préjudice intégralement. Le préjudice, ça veut dire quoi ? C'est ce que vous avez subi, c'est le dommage. Par exemple, vous avez été menacé par un tueur, vous n'avez pas de blessures physiques, mais vous êtes choqué, et puis vous rentrez chez vous, et un mois après vous n'avez rien. Deux mois après, vous vous réveillez la nuit, vous n'arrivez plus à dormir. Vous n'arrivez plus à travailler, vous ne mangez plus, j'en ai entendu des dizaines, des cas comme ça. Vous êtes en état de choc post-traumatique. Vous devez donc être indemnisé intégralement pour votre préjudice. Mais, le préjudice n'est pas le même en fonction des personnes, il y a des personnes que ça choque un peu, d'autres beaucoup et d'autres enfin pour lesquelles c'est beaucoup plus important. Quand vous êtes blessé, prenons le cas d'un blessé, puisque c'est aussi ça le sujet, vous perdez une jambe, hélas il y en a, si vous êtes coureur cycliste, le préjudice sera bien plus important que si vous êtes par exemple violoniste. Donc, je dis ça pourquoi ? Pour dire que l'indemnisation du préjudice est fonction de chacun et qu'on ne remettra pas en cause, en France, l'indemnisation intégrale du préjudice.
CAROLINE ROUX
Un an après, est-ce que toutes les familles de victimes ont été indemnisées ou est-ce qu'il y a encore des contentieux ?
JULIETTE MEADEL
Aujourd'hui, il y a 1 774 victimes directes, et il y a 2 800 dossiers de demande d'indemnisation qui ont été déposés devant le fonds FGTI, qui indemnise. Sur ces 2 800 dossiers, 90 % ont déjà reçu des débuts d'indemnisation, et certains, 280, des règlements définitifs. Si je vous raconte tout ça, c'est pour vous dire que l'indemnisation c'est long, ça prend du temps, pas à cause du FGTI, non non, pour une raison très simple, c'est qu'on ne peut pas vous indemniser si vous n'avez pas terminé de cicatriser. Si vous avez une blessure physique et qu'on veut vous indemniser, il faut qu'on sache quel est votre préjudice, c'est-à-dire si vous allez pouvoir retrouver l'usage, par exemple, de votre bras, ou pas, et pour le savoir, il faut du temps.
CAROLINE ROUX
Vous vouliez mettre en place un service public pour les victimes...
JULIETTE MEADEL
Oui, c'est ce que nous sommes en train de faire.
CAROLINE ROUX
C'est ce que vous êtes en train de faire.
JULIETTE MEADEL
Nous avons mis en place, par exemple nous simplifions les formalités, et puis nous accompagnons chacun, c'est ça qui est important, nous accompagnons chacun dans sa reconstruction, en l'aidant à retrouver un logement, en l'aidant à faire respecter ses droits, à avoir sa carte d'invalidité, à retrouver un emploi et à être indemnisé.
CAROLINE ROUX
Après la peine, est-ce qu'il y a la colère, parfois, dans les victimes que vous rencontrez ? Est-ce qu'il y a de l'amertume chez certains ? Est-ce qu'il y a la volonté de comprendre ? Il y a certains livres qui sortent en ce moment, notamment le livre de Philippe COHEN-GRILLET, qui démontre au fond que la justice était au courant des menaces qui pesaient sur le Bataclan, dès 2009. Ce livre s'appelle « Nos années de plomb, du Caire au Bataclan : autopsie d'un désastre ». Quand ils arrivent avec, voilà, des thèses comme celle-ci, est-ce que vous sentez cette colère ? Est-ce qu'ils viennent vous voir en vous disant : Est-ce que vous avez suffisamment anticipé ? Est-ce qu'on a tout fait pour éviter le Bataclan ou les attentats du 13 novembre, plus généralement ?
JULIETTE MEADEL
Après un tel drame, et je pense à Nice notamment, oui, bien sûr qu'il y a de la colère. Mais il y a de la colère pourquoi ? Parce que c'est insupportable, parce que la douleur est insupportable, et que quand on est dans ces situations, où vous avez perdu un enfant, où vous avez perdu une mère, où vous avez perdu un père, vous avez deux solutions : vous êtes totalement anéanti par la peine, et puis certains sont en colère. Mais attention, moi j'encourage vraiment chacun à être très prudent et très responsable, parce que dire : « En réalité, on aurait pu faire autrement », quand vous venez de perdre...
CAROLINE ROUX
C'est ce que dit ce livre.
JULIETTE MEADEL
Quand vous venez de perdre un enfant et que quelqu'un vient vous dire : « Ah ben vous savez, on aurait pu éviter sa mort », moi je vous dis, ça ... une chose, du désespoir. Ça rajoute de la douleur à la douleur.
CAROLINE ROUX
Ça veut dire que ces enquêtes ne servent à rien, c'est ça que vous voulez dire,
JULIETTE MEADEL
Non, c'est pas ça que je dis, je dis qu'il faut être très prudent, je dis que personne ne sait, je dis qu'avec des si on aurait pu mettre Paris en bouteille, et je dis surtout que, attention à ne pas rajouter de la douleur à la douleur, ça ne sert à rien d'aller dire aux victimes : vous savez, en fait, votre enfant, il aurait pu ne pas mourir.
CAROLINE ROUX
Un mot sur le Bataclan. La musique sera de retour au Bataclan, vous y serez peut-être d'ailleurs samedi au concert de Sting. Vous y serez ?
JULIETTE MEADEL
C'est pour l'instant un sujet sur lequel on...
CAROLINE ROUX
A l'étude.
JULIETTE MEADEL
A l'étude, mais vous savez, surtout pour une raison très très simple, c'est que je crois que c'est vraiment un moment aussi qui doit être dédié aux victimes, et elles, souhaitent que la musique revienne. C'est ce qu'elles nous disent. C'est-à-dire qu'elles veulent que la vie revienne. Elles veulent que la vie continue, et c'est aussi pour ça que nous faisons tout ce qu'il faut pour que les cérémonies se passent, conformément à leur souhait.
CAROLINE ROUX
Vous appréhendez de retourner là-bas ou pas ? Si vous y allez.
JULIETTE MEADEL
Un peu, forcément.
CAROLINE ROUX
Oui.
JULIETTE MEADEL
Forcément un peu. Forcément un peu, c'est un moment difficile et en même temps je crois qu'il faut que la vie recommence.
CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Juliette MEADEL.
JULIETTE MEADEL
Merci à vous.
CAROLINE ROUX
C'est à vous William.
WILLIAM LEYMERGIE
Merci beaucoup mesdames.Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 novembre 2016