Interview de M. Richard Ferrand, ministre de la cohésion des territoires, à France Inter le 31 mai 2017, sur la moralisation de la vie publique et la décision du procureur de Brest faisant savoir qu'il n'y a pas lieu à investigations "en l'état" dans l'affaire immobilière le concernant.

Texte intégral

PATRICK COHEN
Bonjour Richard FERRAND.
RICHARD FERRAND
Bonjour.
PATRICK COHEN
Vous avez lu la presse ce matin, ou peut-être juste les Unes, l'encombrant monsieur FERRAND, faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais, le pouvoir à l'épreuve du soupçon, mélange des genres etc… face à ces accusations, on va en détailler quelques-unes, face à ce soupçon, à ces soupçons, qu'avez-vous à dire ce matin aux citoyens auditeurs ?
RICHARD FERRAND
D'abord monsieur COHEN, moi, je vais vous dire quelque chose, je ne suis pas un faux-cul, je sais qu'il faut répondre aux questions des Françaises et des Français, je suis là pour ça. La justice d'abord est souveraine, il faut prendre ce premier point. Les journalistes posent des questions, j'ai répondu à toutes celles qu'ils m'ont posées du Canard Enchainé ou du Monde. Les Français se posent des questions, je suis là pour y répondre, il est normal que des comptes puissent être demandés, il faut être lucide, mais on m'interroge là, vous le savez, sur ma vie d'avant, lorsque j'étais directeur général d'une entreprise mutualiste.
PATRICK COHEN
Pas tout à fait, il y a aussi des questions pendant votre activité de député.
RICHARD FERRAND
Oui mais enfin moi je n'ai pas de tempérament de victime, je ne suis pas dans la dénégation, je ne me défile pas et surtout je porte une certaine idée du renouvellement, une certaine idée du retour à la confiance envers les décideurs politiques. Et ce que je lis à l'inverse, laisse apparaitre des soupçons de duplicité, de vénalité, et donc cela peut créer de la déception. Si je suis devant vous, Monsieur COHEN, c'est parce que je pense à vos auditrices, à vos auditeurs qui pourraient être déçus, qui pourraient se dire mais enfin ce qu'ils ont porté en terme de renouvellement de pratique, en terme de renouvellement d'être dans le rapport à la chose publique, est-ce que donc ce n'était pas vrai ? Est-ce que parce que dans sa vie antérieure, professionnelle, on met telle ou telle chose en lumière, est-ce que ça veut dire que nous avons été trahis ? Donc moi, je viens répondre parce que nous n'avons rien trahi et que ce qui se passe là, c'est qu'on me met en cause, des choses qui datent de 2009, 10, 11 qui font qu'aujourd'hui on est dans une autre temporalité, je suis dans une autre fonction, et on essaie en quelque sorte de mettre en contradiction des faits et une époque, avec aujourd'hui d'autres fonctions et d'une certaine manière une autre époque.
PATRICK COHEN
C'est ce qu'a dit autrement Edouard PHILIPPE, hier soir le Premier ministre, il a semblé dire que certaines de vos activités ou de vos pratiques ou de vos montages immobiliers n'étaient plus acceptables, est-ce que vous en convenez ce matin et est-ce que vous comprenez l'exaspération des Français, c'est le terme utilisé par le Premier ministre hier soir ?
RICHARD FERRAND
Vous savez, le président de la République et le Premier ministre veulent faire en sorte qu'il y ait un retour à la confiance entre les citoyens et leurs représentants politiques. Ils veulent faire en sorte qu'on puisse disposer d'un appareillage législatif qui fasse que toute personne en charge d'une responsabilité soit au-dessus de tout soupçon, ce que d'ailleurs par parenthèse, je considère être, je rappelle que dans notre pays, c'est encore la justice qui est souveraine. Donc ils souhaitent prendre des dispositions d'encadrement de la vie politique qui fassent qu'on ne puisse plus demain laisser entendre qu'il y aurait telle ou telle difficulté avec telle ou telle personnalité.
PATRICK COHEN
Il n'y a que la justice qui puisse effacer le soupçon, Richard FERRAND ?
RICHARD FERRAND
Par définition, il n'y a que la justice, d'abord qui puisse le lever le soupçon, puisque par définition la justice, lorsqu'elle soupçonne quelque chose mène des enquêtes et elle juge. Et il faut la respecter parce qu'il faut respecter la liberté de la presse, c'est fondamental, mais il faut aussi respecter la souveraineté de la justice et la souveraineté du suffrage universel.
PATRICK COHEN
Mais est-ce qu'on peut dire qu'elle est passée la justice, parce que ce communiqué du procureur de Brest qui a indiqué en quelques lignes qu'il n'y avait pas matière à poursuivre, est-ce qu'il est suffisant, est-ce que quand il y a soupçon et il y a soupçon manifestement, vous le voyez au travers des articles de presse et des réactions des citoyens, est-ce que quand il y a soupçon, il ne devrait pas y avoir une enquête ?
RICHARD FERRAND
Ecoutez, je crois que le Procureur de Brest vous a répondu. Depuis quand est-ce que…
PATRICK COHEN
Il a répondu aux premières révélations… Il y en a eu d'autres depuis.
RICHARD FERRAND
Non, il n'y en a pas d'autres, non, non, il n'y en a pas d'autres, il faut rester très factuel, tout ce que j'ai fait dans la vie professionnelle est légal, public, transparent, validé par un conseil d'administration qui a d'ailleurs exprimé son soutien. Donc si vous voulez si demain, on dit, je soupçonne mon voisin, donc il faut une enquête, vous allez un peu surcharger la vie judiciaire de ce pays et par ailleurs les procureurs ont eu l'occasion de s'exprimer. Alors on ne peut pas à la fois nous demander de ne pas commenter les décisions de justice, quelle qu'elles soient, la justice est souveraine. Donc ensuite que l'on épilogue, que l'on prenne, que l'on analyse mon activité comme directeur général, que l'on en fasse des lignes dans la presse pour dire, était-ce bien, était-ce ceci, était-ce cela, moi je veux bien, mais ça n'enclenche rien sur le plan légal. Ca n'enclenche rien sur le plan de l'opacité puisque j'ai fourni toutes les pièces, j'ai donné tous les éléments de réponse, parce que justement je veux que les Françaises et les Français soient éclairés, que les Marcheuses et les Marcheurs dont je suis, secrétaire général d'En Marche, vous le savez, eh bien n'est pas de doute. Par conséquent, j'ai tout donné à vos confrères, tout ce qu'ils m'ont demandé je leur ai répondu… Alors ensuite qu'ils fassent des exégèses, c'est leur droit, mais la question, elle est, est-ce que je suis un homme honnête ou pas ? La réponse : Oui, je suis un homme honnête. J'ai sauvé une entreprise qui avait 130 emplois en danger, j'en ai créé 250, j'ai le soutien total des salariés, de mes successeurs, et qui a décidé, qui a décidé en 2012 que je ne resterais pas directeur général ? C'est moi. C'est moi, je n'ai pas attendu qu'il y ait une loi, alors que j'aurais très bien pu le faire.
PATRICK COHEN
Vous auriez pu rester député et directeur général…
RICHARD FERRAND
Evidemment, attendez, Monsieur COHEN, il ne vous a pas échappé qu'à l'Assemblée nationale, il y a forcément des députés qui sont avocats, notaires, ils siègent à la Commission des lois. Regardez, soyons concrets, le principal opposant naguère à la réforme de la loi Macron, sur les notaires, c'était monsieur HUYGHES…
PATRICK COHEN
Sébastien HUYGHES.
RICHARD FERRAND
Oui, notaire de son état, mais je ne lui en fais pas le reproche. Pourquoi il s'intéresse au sujet, parce qu'il le connaissait bien évidemment. Lorsque tous les médecins siègent à la commission des affaires sociales, qu'ils discutent le projet de loi de Sécurité sociale, je ne dis pas qu'ils le font parce qu'ils sont intéressés, ils le font parce qu'ils sont compétents. Quand des journalistes siègent à l'Assemblée nationale et qu'il y a un débat sur le financement de la presse et de la communication, ils prennent part aux débats, c'est bien normal puisqu'ils y connaissent quelque chose.
PATRICK COHEN
Oui, mais ils ne sont pas attachés à un intérêt d'entreprise particulier, là en l'occurrence vous avez gardé un poste…
RICHARD FERRAND
Mais quel était mon intérêt ?
PATRICK COHEN
Vous avez gardé un poste de chargé de mission auprès de la nouvelle directrice des Mutuelles de Bretagne, rémunéré 1.250 euros par mois et vous avez défendu, même si vous n'étiez pas le seul une proposition de loi, manifestement à l'avantage des mutuelles. On n'est pas dans la définition chimiquement pure du conflit d'intérêt, Richard FERRAND ?
RICHARD FERRAND
Absolument pas, ce projet de loi dont vous parlez, en quoi est-ce qu'il consistait ? Il consistait à ce que les organismes mutualistes puissent agir comme les organismes d'assurances ou de prévoyance, cette loi avait été adoptée en 2010, vous entendez bien, je n'étais pas député, par l'ancienne majorité de monsieur SARKOZY. Mais il se trouve que comme ça avait été mal fait sur le plan procédural, le Conseil constitutionnel avait dit : c'est un cavalier législatif, donc on l'enlève. Résultat, dès le début de la nouvelle législature, il a fallu revoter ce texte. Je n'ai pas déposé un amendement, j'ai participé aux débats, parce que j'y connais un peu quelque chose en effet…
PATRICK COHEN
Vous avez défendu le vote, oui…
RICHARD FERRAND
La rapporteure était madame Fanélie CARREY-CONTE, et que je sache, ce texte ne posait aucune difficulté, mais n'oubliez pas que c'est un texte qui a d'abord été adopté par la majorité précédente dont je n'étais pas membre et je n'étais pas député.
PATRICK COHEN
Alors, autre point important, la première révélation, celle du Canard Enchaîné de la semaine dernière, ce montage immobilier qui a profité à votre compagne, qui lui a permis de se constituer un patrimoine financé par les loyers des Mutuelles de Bretagne, avec une mise de zéro ou de quasiment zéro, comment qualifier cela ? C'est une bonne affaire immobilière, une opération en or, Richard FERRAND ?
RICHARD FERRAND
Non, alors ça, c'est effectivement la tritaille un tantinet excessive que je peux lire ici ou là. De quoi s'agit-il, il s'agit que, du fait que les Mutuelles de Bretagne, dont j'étais en effet le directeur général, à la demande de leurs services, des représentants du personnel, sur instruction du conseil d'administration, cherchaient à regrouper les services en un lieu unique, bien. Or, trouver dans le coeur de Brest, là où les services souhaitaient s'installer, le bâtiment adéquat n'était pas si évident que cela. Dans le même temps, de manière concomitante, et ancienne, et ancienne, cela a été démontré, ma compagne cherchait un certain nombre de locaux, soit pour s'y installer, soit pour les louer. Et lorsque les responsables du service ont étudié différentes hypothèses, nous sommes en 2010, je vous le rappelle, eh bien, l'une d'entre elles a dit : eh bien, ce qui serait mieux, ce serait d'aller dans le local de ma compagne. Voilà comment les choses se sont passées. Partant de là…
PATRICK COHEN
Pourquoi trouve-t-on votre nom sur le compromis de vente ?
RICHARD FERRAND
Eh bien, pour une raison simple, c'est que le 23 décembre, retenez bien cette date…
PATRICK COHEN
2010…
RICHARD FERRAND
2010, le 23 décembre, alors même que j'étais en vacances, que ma compagne était absente, la notaire en charge du dossier me dit : écoutez, si vous voulez que l'affaire puisse se faire éventuellement, c'est-à-dire que le conseil d'administration puisse en délibérer, ce qu'il a fait quelques mois après, il faut bloquer l'affaire, parce que le vendeur était un homme qui avait maille à partir avec la justice, et que le bien aurait pu être vendu aux enchères. Donc…
PATRICK COHEN
Vous comprenez que le montage puisse troubler quand même, Richard FERRAND !
RICHARD FERRAND
Mais non, mais vous savez, la notaire en question s'est exprimée dans les colonnes du Télégramme de l'Ouest, et a expliqué qu'elle fait toujours comme ça, c'est-à-dire qu'on vient me voir le 23 décembre, on me dit : il faut signer un acte qui bloque la vente, peu importe que ce soit moi ou un autre, ensuite, toute personne physique ou morale pourra se substituer, et par précaution, je fais indiquer que bien entendu, les Mutuelles de Bretagne ne sont pas engagées dans cette affaire, et encore moins dans leur décision de louer. Donc si vous voulez, j'ai, comme l'ont écrit d'ailleurs les administrateurs des Mutuelles de Bretagne, j'ai, au contraire, pris deux précautions pour préserver les intérêts de cette entreprise, que j'aime tant, parce que je l'ai relevée…
PATRICK COHEN
L'intérêt des Mutuelles n'était pas d'acheter le local, n'était pas d'acheter un local plutôt que de payer des loyers pour des années ?
RICHARD FERRAND
Alors, eh bien, écoutez, je vais vous dire, renseignez-vous, les réseaux de soins, comme ça, n'ont pas d'intérêt à mobiliser leur argent dans de l'immobilier. Le choix stratégique qui est depuis toujours le cas, c'est de l'investir dans l'outil de travail, de sorte que, si on va plus loin sur les Mutuelles de Bretagne, elles sont aujourd'hui titulaires d'une vingtaine de baux, divers et variés, et elles n'ont investi dans la pierre, si je puis dire, que dans leur siège social ou encore dans une résidence sociale à Morlaix. Sinon, pour le reste, par nécessité de souplesse, par agilité, mais aussi pour pouvoir mieux disposer des fonds pour investir dans l'outil de travail, ce n'est pas de bonnes pratiques que d'investir dans l'immobilier, et ça, tous ceux qui savent gérer ce type de réseau pourraient vous le confirmer.
PATRICK COHEN
Encore une ou deux questions avant la revue de presse, et puis ensuite les questions, les appels des auditeurs de France Inter. Avez-vous échangé avec le président MACRON ces derniers jours ?
RICHARD FERRAND
Eh bien écoutez, hier, avec lui, nous avons reçu le président Philippe RICHERT, qui est le président de l'association des régions de France.
PATRICK COHEN
Oui, avez-vous échangé avec le président MACRON concernant ce dont nous parlons depuis une petite dizaine de minutes, Richard FERRAND ?
RICHARD FERRAND
Pas formellement, il m'a simplement chaleureusement salué et encouragé, il m'a dit que j'avais un beau chantier, celui de la cohésion des territoires, et qu'il fallait par conséquent qu'il avance, et j'espère d'ailleurs qu'un jour, je reviendrai vous voir pour en parler. Mais vous savez…
PATRICK COHEN
Lui avez-vous proposé de vous retirer et de démissionner du gouvernement ?
RICHARD FERRAND
Mais, je ne le ferai pas, pour deux raisons, d'abord, j'ai ma conscience pour moi, je ne suis pas mis en cause par la justice de la République, que je respecte profondément, et puis, j'ai une mission très importante, celle de la cohésion des territoires, alors maintenant, je veux me consacrer aux priorités de mon ministère, que l'on puisse avoir la couverture mobile un peu partout en France, par exemple, que l'on puisse accéder à Internet, songez que celles et ceux qui, via Internet, veulent nous regarder, parce que maintenant, la radio, c'est aussi de la télé, en quelque sorte, eh bien, ils ne peuvent pas le faire partout en France, voilà des choses très concrètes dont je veux m'occuper. Que l'on ait l'accès aux mêmes services, que l'on soit en zone rurale ou que l'on soit en zone urbaine. Et faire en sorte qu'il n'y ait plus ce sentiment de déclassement. Mais voyez-vous, aujourd'hui, je suis venu vous répondre, parce que je comprends que petit à petit, l doute a été créé, et le doute, c'est un poison, la suspicion, c'est un poison de la démocratie, et c'est normal que les Françaises et les Français s'interrogent. Et mon devoir était de vous répondre, et ensuite, de répondre aux Françaises et aux Français qui vont téléphoner.
PATRICK COHEN
On aura peut-être un écho de ce poison, de ces doutes ou cette suspicion tout à l'heure au standard de France Inter.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 1er juin 2017