Discours de M. Jacques Chirac, président du RPR, au conseil national du RPR du 21 octobre 1993, sur la politique d'aménagement du territoire.

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Circonstance : Réunion du Conseil national du RPR le 21 octobre 1993

Texte intégral

Mes chers Compagnons,

L'aménagement du territoire a malheureusement cessé depuis longtemps d'être une politique. La consultation lancée, à l'initiative d'Édouard Balladur et de Charles Pasqua, à l'occasion de la préparation de la prochaine loi d'orientation sur le territoire est donc essentielle. Il nous revient à tous, citoyens, élus, acteurs économiques et sociaux, représentants du monde associatif, d'élaborer la charte qui constituera le schéma directeur de notre pays pour les vingt prochaines années. Il nous appartient aujourd'hui de dessiner la France que nous voulons pour les générations qui viennent.

L'aménagement du territoire, pour les socialistes, ce fut d'abord l'abandon d'une politique. Celle qui avait été inventée au début des années soixante, sous l'autorité ailleurs nécessaire, parce qu'elle n'a pas été accompagnée d'une action d'aménagement du territoire exprimant la solidarité nationale, a accentué les inégalités naturelles et aggravé les handicaps de certaines régions. Dépourvus de vision d'avenir, aveuglés par les contraintes de l'instant, les précédents gouvernements socialistes n'ont pas su utiliser les dividendes de la croissance pour harmoniser l'occupation de notre territoire.

Ces négligences ont aujourd'hui une redoutable contrepartie : la désertification de plus de 40 % de notre espace, avec son corollaire, la surconcentration urbaine et les déséquilibres qu'elle provoque. Si rien n'est fait, notre territoire va se disloquer. L'agonie du monde rural va se poursuivre. La crise des banlieues s'accentuera. Les poches de pauvreté et d'insécurité vont se multiplier. Partout va se développer l'exclusion. Déjà, le spectre d'une France à plusieurs vitesses se profile et, sous la façade des principes républicains d'unité nationale et d'égalité des citoyens, l'édifice social se lézarde.

Il ne sera pas simple d'inverser les tendances car, lorsque l'équilibre territorial est compromis et que la cohésion sociale est menacée, les solidarités se distendent.

La France dispose pourtant de formidables avantages : une économie qui reste performante, un espace accessible et facilement exploitable, des identités régionales fortement enracinées. Sans parler de la géographie qui fait de notre pays le plus étendu d'Europe, après la Russie et l'Ukraine. Nos côtes atlantiques nous ouvrent sur les Amériques tandis que les rivages méditerranéens nous rapprochent de l'Afrique et du Moyen-Orient. Forte de sa dimension continentale, la France, également présente outre-mer, est aussi une grande puissance maritime.

L'époque contemporaine, qui réhabilite les terroirs et fait de l'environnement une valeur en hausse, constitue une chance historique pour l'aménagement du territoire. Pour peu que l'on veuille et que l'on sache l'exploiter, le milieu rural a autant d'atouts que la ville. Pas seulement en raison des progrès de l'agriculture ou du potentiel du travail à distance. Mais surtout en raison de l'authenticité qui est la sienne. Des marais salants de Guérande aux vallées chargées d'histoires du Périgord, la France regorge de diversité. À nous de la mettre en valeur.

Les enjeux ne sont pas minces.

Le débat sur l'aménagement du territoire est d'abord un débat sur la société française dans son ensemble, sur ses solidarités, sur ses valeurs. C'est aussi un débat sur le rôle de l'État et les responsabilités des collectivités locales. C'est enfin un débat sur la place de la France dans la nouvelle géographie du continent européen.

L'aménagement de l'espace, c'est bien sûr une meilleure répartition des hommes, des activités et des équipements. C'est en quelque sorte la traduction géographique de l'idéal républicain d'égalité. Cet idéal qui refuse le principe d'une France à plusieurs vitesses.

Mais l'aménagement du territoire n'est pas seulement une politique technique, économique ou financière visant au simple rétablissement de l'égalité des chances. À travers le maintien de la vie dans les régions les plus démunies, c'est l'équilibre national qui se joue. C'est notre unité et notre identité que nous affirmons. C'est pourquoi, avant d'être une politique, l'aménagement du territoire est d'abord et avant tout une mystique.

Nous appartenons à la famille politique qui a mis en œuvre la première politique d'aménagement du territoire. J'en ai fait personnellement, aux différentes responsabilités qui ont été les miennes, l'une des priorités de mes engagements et j'ai, avec vous, développé ce thème tout au long des dernières campagnes électorales.

Je retire de cette expérience quelques enseignements simples.

La politique d'aménagement du territoire est, si j'ose dire, comme la République, une et indivisible. Il n'y a pas de place pour une action sectorielle. Trop de fausses querelles ont par le passé obscurci les débats, qu'il s'agisse de l'opposition entre Paris et la province, entre les villes petites ou moyennes et les métropoles régionales. Toutes ces confrontations sont aussi dangereuses qu'artificielles. Nous n'avons d'autre alternative que de vide la France. Paris doit jouer un rôle essentiel dans l'Europe et le monde de demain. Mais pour maintenir leur rang, Paris et l'Île de France n'ont pas besoin d'accaparer l'ensemble des richesses et des activités du pays.

Les solutions, bien sûr, ne se trouvent pas dans le passé. Il serait vain de vouloir revenir aux riches heures de la DATAR. L'aménagement du territoire ne se décrète plus de Paris. Il doit être concerté et suppose que l'on abandonne, une fois pour toutes, la logique de la "toile d'araignée" tissée à partir de la capitale. Il impose de substituer à cette logique héritée du 19e siècle une stratégie de "développement multipolaire" qui donne à chaque région, à chaque département, à chaque pays, toute sa chance. C'est ainsi que nous parviendrons à susciter un véritable sursaut national et à mobiliser tous les Français, toutes les forces vives et toutes les collectivités, jusqu'à la plus petite de nos 36 000 communes, autour d'un même dessein, d'une même ambition. L'heure est plus que jamais à l'offensive solidaire.

La France étant ce qu'elle est, et ce que nous voulons qu'elle reste, c'est-à-dire une très ancienne nation, rassemblée autour de l'État face aux féodalités et aux divisions sans cesse renaissantes, rien d'essentiel ne pourra être accompli sans que les pouvoirs publics assument pleinement leurs responsabilités. Non pas, comme c'est trop souvent le cas aujourd'hui, par des actions ponctuelles modestement financées par une poussière de fonds d'intervention désargentés. Mais grâce à des initiatives fortes dans un certain nombre de domaines considérés à juste raison comme structurants : les équipements routiers et ferroviaires, les télécommunications, les grands travaux d'aménagement, la diffusion des produits culturels, la carte sanitaire, les établissements scolaires et universitaires, bien d'autre encore.

Les prochains mois vont permettre à chaque français de s'exprimer, de définir son idée de la France, de faire jouer son imagination. C'est une grande entreprise, décisive pour l'avenir de notre pays. Je voudrais, à cette occasion, rappeler un certain nombre d'exigences, essentielles à mes yeux.

Première exigence : valoriser, comme il le mérite, le potentiel de notre agriculture, tant il est vrai qu'il n'y a pas de territoire sans activité et qu'il ne peut y avoir de politique d'aménagement du territoire sans politique agricole. C'est pourquoi les actuelles négociations au sein du GATT sont capitales pour l'avenir de notre pays et ne peuvent se réduire à quelques ratios statistiques ou contingents d'exportation. Il y a bel et bien une exception territoriale française, et nous en sommes collectivement dépositaires, On ne négocie pas son identité comme on négocie une marchandise. L'espace rural n'a pas vocation à devenir l'arrière-cour de la société urbaine, ni la jachère de l'Europe.

Deuxième exigence : renouer avec la tradition du service public, accessible à tous. L'État ne peut pas se contenter d'être le chef d'orchestre de la politique d'aménagement du territoire. Il doit en écrire la partition. Il doit aussi en être l'instrumentaliste à travers ses propres administrations et ses services publics. Ce qui implique une politique de délocalisation intelligente et concertée. Ce qui suppose aussi d'abandonner la conception purement comptable de gestion des services publics en zone rurale. Démanteler, sous prétexte d'économies immédiates, le maillage administratif de notre territoire, c'est gagner quatre sous en oubliant le prix de l'exode rural, de la croissance excessive des villes, de la désespérance des campagnes et de la révolte des banlieues-ghettos.

Troisième exigence : mettre en œuvre une politique imaginative et volontariste pour maintenir ou créer des activités industrielles, artisanales, commerciales et libérales dans les zones rurales. Les aides financières ou fiscales nécessaires pour cette action seront en toute hypothèse beaucoup moins onéreuse pour la nation que le coût de la désertification des campagnes et celui de l'indemnisation du chômage qui en résulte.

Quatrième exigence : parfaire la décentralisation. Plus personne n'en conteste aujourd'hui l'opportunité. Relancée il y a dix ans, elle a été d'autant mieux acceptée que l'État se révélait alors incapable d'assumer ses propres responsabilités. Certaines de ses modalités doivent être redéfinies, tant il est vrai que trop souvent elle s'est contentée de renvoyer les riches à leur richesse et les pauvres à leur pauvreté. L'heure est venue d'inventer le volet oublié par les lois de 1982, je songe bien sûr à la péréquation des ressources financières. Elle suppose de redéfinir les critères de distribution des dotations de l'État, de repenser l'architecture de notre fiscalité locale et de mettre en œuvre les dispositifs financiers nécessaires. C'est à cette condition que le principe républicain d'égalité des chances retrouvera tout son sens.

Cinquième exigence prendre en compte la dimension européenne de l'aménagement du territoire. Le remodelage de notre espace ne peut se concevoir dans un cadre strictement national. La compétition entre les différentes métropoles et régions européennes nous rappelle à la réalité, celle d'une concurrence de plus en plus sévère. Nul doute qu'en occupant plus harmonieusement notre territoire, en répartissant plus intelligemment nos infrastructures, nous parviendrons à renforcer notre poids et notre influence dans une Europe de plus en plus continentale. Encore faudra-t-il que l'Europe des Douze reste fidèle aux principes qui inspirent le traité de Rome, notamment dans les domaines de la préférence communautaire et du respect de la diversité des nations. J'en suis convaincu l'aménagement équilibré de notre territoire n'est pas compatible avec le libre échange intégral, avec son cortège de délocalisations qui aboutit à redessiner la géographie des régions en fonction des taux de profit. Plus que jamais, l'aménagement du territoire et la construction de l'Europe telle que nous la voulons, vont de pair.

Sixième exigence : faire tomber les citadelles trop longtemps considérées comme imprenables. Pour reconquérir le territoire, il ne faut pas craindre de changer d'instruments et de méthodes. Il faut bousculer les vieilles habitudes, mettre en œuvre des solutions radicalement nouvelles. L'État, lui-même, ne pourra pas faire l'économie d'une réflexion en profondeur sur son organisation. Pour plus d'efficacité et de souplesse, il devra accepter de transférer à ses représentants locaux, préfets et chefs de service, nombre de compétences aujourd'hui exercées pat les directions d'administration centrale. À la décentralisation des compétences aux collectivités locales doit désormais correspondre une déconcentration du pouvoir dans l'appareil d'État. Ce n'est pas la moindre des révolutions qu'appelle la réhabilitation de notre politique d'aménagement du territoire.

L'enjeu du débat que vient de lancer le Gouvernement dépasse très largement la question de la répartition des hommes et des richesses sur le territoire. C'est l'avenir de notre nation qui est directement en cause. La nation telle que nous l'aimons et telle que nous la voulons. Il s'agit de rester maîtres de notre destin et de préserver notre identité.

Pour m'en tenir à l'essentiel, je dirai volontiers que l'aménagement du territoire incarne à la fois un refus, une méthode et des convictions.

L'aménagement du territoire, c'est d'abord le refus du laisser-faire et du laisser-aller. Le refus de confier à d'autres, ou de renvoyer à la seule loi du marché, l'avenir de nos régions, de nos départements, de nos communes. En mettant en œuvre une politique d'aménagement du territoire, résolument imaginative et ambitieuse, nous ferons de la France, ce vieux pays, une nation moderne, forte de ses richesses, fière de son identité, en harmonie avec son temps.

L'aménagement du territoire, c'est aussi un changement de méthode. Pour être plus harmonieux, il suppose de meilleures relations entre l'État et les collectivités locales, c'est-à-dire davantage de concertation et de dialogue. Il implique aussi une plus grande solidarité envers les régions que la géographie ou l'histoire ont desservie. Il exige enfin une clarification des compétences entre les différents acteurs responsables, à un titre ou à un autre, de la gestion de notre espace.

Mais l'aménagement du territoire, ce sont avant tout de solides convictions. La conviction qu'il n'y a pas de fatalité à la désertification qui menace nos départements ruraux, pas plus qu'il n'existe de fatalité devant la crise que traversent certaines de nos banlieues. La conviction que la France dispose d'atouts pour redevenir une nation forte et équilibrée. La conviction qu'en aménageant notre territoire, nous nous donnerons les moyens de développer l'emploi, de combattre l'exclusion, de rétablir l'égalité des chances et de renforcer la cohésion nationale.

Oui, mes chers compagnons, reconquérir le territoire, c'est aussi, réinventer la République.