Interview de M. René Monory, président du Sénat, dans "Paris-Match" du 29 juillet 1993, sur la politique de l'emploi, l'aménagement du territoire la cohabitation et le Sénat.

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Média : Paris Match

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Paris-Match : Balladur vient d'annoncer qu'il était prêt à conduire une liste unique de la majorité aux élections européennes de l'année prochaine. Sera-t-il votre candidat et celui du CDS ?

René Monory : Ce qui m'importe, c'est que toute la majorité se prononce, une fois pour toutes, pour une France ou verte et européenne. C'est la vraie condition du redressement. Sans l'Europe, nous aurions deux fois plus de chômeurs et notre économie serait très mal en point. Toute liste, unique ou pas, qui acceptera de le dire, aura mon soutien. J'en ai assez des démagogues qui font de l'Europe le bouc émissaire commode de la crise. Ils travaillent contre leur pays. Mais les Français sont très exigeants, si le Premier ministre veut être tête de liste, il a une obligation de résultats concrets.

Paris-Match : Justement, parlons de résultats ! Êtes-vous satisfait de ce qui a été fait en matière d'emploi ?

René Monory : Non, pas complètement. Nous vivons encore tous, trop souvent, dans une orthodoxie adaptée aux périodes de croissance et non en phase avec la dépression que nous connaissons. Les recettes traditionnelles sont dépassées. Il faut faire preuve d'imagination et trouver des solutions audacieuses. Il aurait d'abord fallu mieux analyser qui peut, aujourd'hui, créer des emplois : ce sont l'État, les collectivités, les entreprises, notamment dans des secteurs nouveaux que réclament les Français (environnement, qualité de la vie, protection de l'environnement). Et puis, dans des périodes comme celle que nous traversons, il faut accepter de prendre des mesures un peu spectaculaires, en dehors des normes, celles qu'on n'apprend pas dans les manuels d'économie, mais qui créent un choc et indiquent une direction. Nous n'en sortirons pas sans un certain partage des revenus.

Paris-Match : Qu'auriez-vous fait à sa place ?

René Monory : On aurait pu carrément supprimer 50 milliards de charges familiales pour les entreprises qui se seraient engagées à embaucher immédiatement des jeunes en formation avec un salaire variant autour de 4 à 5 000 francs sans charges sociales. 600 000 jeunes auraient pu ainsi entrer immédiatement dans l'entreprise, pour apprendre sa culture, connaître sa manière de fonctionner. Le chômage des jeunes est, pour moi, une obsession; c'est insupportable. L'État aurait pu compenser son manque à gagner par l'augmentation provisoire de la TVA de 1 point. Les caisses d'indemnisation du chômage s'en seraient mieux portées, et l'on s'y retrouverait.

Paris-Match : En avez-vous parlé à Balladur ?

René Monory : Oui ! Et il n'est pas hostile à ces mesures. Mais il semble avoir craint qu'elles ne portent préjudice au franc qui souffre déjà. Le gouvernement se montre très prudent, trop prudent; il ne faut pas que la France paraisse douter de son avenir. Nous ne devons pas apparaître frileux. Il faut savoir se faire respecter au niveau international, dans les négociations, mais jamais en donnant l'impression d'être craintifs. Il faut oser !

Paris-Match : Le gouvernement vient de réunir le Conseil interministériel d'aménagement du territoire. Les mesures prises sont-elles efficaces ?

René Monory : Il n'est pas sorti assez de réformes de ce comité, sauf une meilleure répartition de la richesse intellectuelle sur le territoire, que je souhaitais depuis longtemps. Les emplois de demain viendront, j'en suis certain, de la culture, de la formation, de la recherche, qu'il convient de mieux répartir sur l'ensemble du territoire, et pas seulement dans la région parisienne. Pour le reste, je suis déçu. On continue à accepter la concentration de la population autour de Paris. Elle se fait au détriment des autres régions françaises. Le schéma directeur d'aménagement de l'Île-de-France, ce document officiel qui prévoit jusqu'en 2015, n'est pas acceptable en l'état. Je regrette aussi qu'il n'y ait pas eu un mouvement de décentralisation des responsabilités en matière de logement et de grands équipements. Je ne voudrais pas, aujourd'hui, que l'aménagement du territoire devienne un enjeu politicien.

Paris-Match : Vous parlez de Pasqua et de son projet de grande consultation de tous les maires de France ?

René Monory : Cette consultation est une opération politique qui ne sert à rien de concret. Elle me rappelle les états généraux de la Sécurité sociale qui n'ont débouché sur aucune mesure durable. Au Sénat, nous avons tous les éléments en main pour indiquer au gouvernement ce que veulent les maires, s'il ne le sait pas ! Une mission d'information spéciale y travaille depuis neuf mois ! Quelques séances de travail avec le gouvernement suffiraient.

Paris-Match : Balladur aurait-il dû insister auprès du président pour que la loi Falloux soit inscrite en session extraordinaire ?

René Monory : La cohabitation, c'est un tout. Il faut savoir ce que l'on veut. Il n'est pas nécessaire d'ajouter une crise politique à la situation actuelle. S'il y avait un vrai désaccord entre le gouvernement et le Président de la République, nous risquerions une crise et nous le paierions cher, par exemple en menaçant le franc. Balladur est très soucieux de le défendre et ne veut pas porter atteinte, par des difficultés politiques, au redressement d'une situation très fragile. Il a certainement raison.

Paris-Match : Depuis votre arrivée, avez-vous réussi à faire bouger le Sénat ? A quoi aspirez-vous désormais ?

René Monory : Le Sénat est une institution formidable, qui n'est pas soumise aux accès de fièvre politiques, qui a le temps, qui est donc raisonnable, qui fait des propositions constructives. Il faut mieux faire connaître ses travaux, nous ouvrir plus vers l'extérieur, el notamment vers l'international. Nous ne comprendrons rien à nos difficultés si nous restons frileusement repliés sur nous-mêmes. Je m'y emploie de toutes mes forces et le Sénat est plus présent dans le débat. J'espère qu'on renforcera les pouvoirs du Parlement. L'exécutif doit être mieux contrôlé ; l'initiative des lois doit aussi appartenir aux sénateurs et aux députés ; et puis, il faut mieux organiser le travail du Parlement.

Paris-Match : Qui, de Chirac, Giscard ou Balladur, a votre préférence pour 1995 ?

René Monory : Fidèle à ma famille, l'UDF, je ferai mon choix avec elle. Quant aux différentes personnalités que vous citez, j'attends qu'elles présentent leurs projets pour la France ; je verrai celle qui défend le mieux mes idées. J'aime bien Balladur, mais j'attends de voir la liberté que lui laissera son parti. À ma connaissance, il n'a pas encore adhéré au CDS !