Texte intégral
Sylvie Pierre-Brossolette : Un tel règlement de compte chez les socialistes était-il nécessaire à vos yeux, et au total est-ce que cette opération est bonne pour Michel Rocard ?
René Monory : Moi je ne sais pas si elle est bonne pour Michel Rocard, mais de toute façon malheureusement, les défaites engendrent toujours des remises en cause, des règlements de compte, la lutte des hommes, c'est un peu la division dans la défaite, et je crois que c'était presque inévitable. Cela dit, il y a la manière de le faire, de toute façon Michel Rocard avait pris ses risques, il avait lancé avant les élections son Big-bang. J'avais un peu pronostiqué qu'il exploserait pour la raison suivante, c'est que ce n'était pas un rassemblement autour d'idées, c'était une addition de voix pour faire sortir un homme, et ça n'est jamais très bon longtemps. Je crois que c'est ça ce dont le Parti Socialiste a souffert, il avait perdu son identité, il avait perdu ses points de repère, c'était la lutte des hommes qui vient de se concrétiser par l'éclatement d'hier.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous diriez que Michel Rocard a eu tort d'employer la manière que vous décrivez ?
René Monory : Moi je n'ai pas à commenter ce qu'a fait le PS, mais je ne suis pas sûr que Michel Rocard se soit donné une bonne fusée pour démarrer plus loin.
Christine Fauvet-Mycia : Mais selon vous qui est le plus grand responsable de cette débâcle socialiste : les hommes ou les faits ?
René Monory : Vous savez, il y a beaucoup de choses. Il y a bien sûr le rejet du socialisme, parce que les français n'avaient plus beaucoup de points de repère et puis parce qu'il y a une crise européenne que la France subit de plein fouet comme les autres, et naturellement on donne toujours la responsabilité à ceux qui sont au gouvernement. Il y a aussi à mon avis la manière dont on a exprimé la politique au cours de ces dernières années ; c'est notre parti, notre groupe centre, centre-droit qui en a bénéficié dans les dernières élections, mais il faut faire attention maintenant à être dans l'expression de la politique, un peu différents. Il y a eu les affaires, mais il n'y a pas que ça : il y a ces polémiques qui sont permanentes, ces luttes des hommes qui sont permanentes et dont personne ne veut plus entendre parler. Les gens veulent avoir une certaine prospective de la vie politique, de la société, de façon à ce qu'ils aient à nouveau des points de repère ; c'est à ça qu'il va falloir s'employer rapidement.
Sylvie Pierre-Brossolette : Mais François Mitterrand n'est pas un des principaux artisans de cette défaite ?
René Monory : François Mitterrand est l'artisan avec les autres, mais il y a beaucoup plus que la défaite des socialistes derrière tout cela, il y a un rejet de la politique en général, et c'est là qu'il faut qu'on invente, nous la nouvelle majorité, une autre façon de s'exprimer. Les gens veulent vraiment une grande décentralisation, je crois que l'Europe est inévitable, on reparlera sûrement, mais il faut aussi la manière d'être, le respect des autres et non pas toujours l'autoritarisme où tout ce qui vient d'en haut est bon, tout ce qui vient d'en bas est mauvais, il faut revoir notre conception de la politique, je crois que c'est comme ça qu'on redonnera confiance aux français ; sans la confiance on n'y arrivera pas.
Christine Fauvet-Mycia : Laurent Fabius a passé une très mauvaise journée hier…
René Monory : Une mauvaise nuit aussi sans doute…
Christine Fauvet-Mycia : Pour lui c'est peut-être le début ou la continuation d'une mauvaise série, il y a toujours cette affaire du sang, est-ce que selon vous il est opportun de réenclencher la procédure de mise en accusation devant la Haute Cour ?
René Monory : Nous pour le Sénat, on avait travaillé correctement, c'était l'Assemblée Nationale à l'époque qui avait changé la qualification, ce qui a entrainé d'ailleurs la prescription. Aujourd'hui je ne sais pas ce que mes mais vont vouloir faire au Sénat, ce que je conseillerais c'est d'abord d'attendre de voir ce que le gouvernement veut faire, parce que même si on peut l'inscrire sans l'avis du gouvernement, il est bien normal d'avoir l'avis du gouvernement. D'autre part, il faut refaire la Haute Cour car l'Assemblée est différente et ce ne sont plus les mêmes hommes et les mêmes femmes qui vont l'habiter. Donc je crois qu'il ne faut pas de précipitation, il faut savoir si l'Assemblée Nationale va désigner ses candidats, et à partir de là ça voudra dire qu'elle veut poursuivre la procédure, et je veux aussi demander l'avis du gouvernement, savoir si le gouvernement est d'accord ou pas pour qu'on relance le sujet. Donc voilà où nous en sommes, on verra bien.
Christine Fauvet-Mycia : Ce matin, des militants d'ACT-UP ont défilé devant le domicile privé du Premier ministre pour réclamer une grande politique un peu plus efficace et plus généreuse contre le Sida, est-ce que à votre avis c'est une des priorités du gouvernement actuel ?
René Monory : C'est sûrement une des priorités du gouvernement, mais comme président du Sénat par exemple, j'ai reçu les chercheurs autour du Sida, et ils m'ont tous dit que bien sûr il faut des moyens, mais aujourd'hui c'est beaucoup plus qu'une question d'argent, c'est une question d'avancement des travaux, et que malheureusement malgré tous les efforts que font les français et les américains et les autres, l'état d'avancement n'est pas encore très important. Alors je crois que bien sûr tout le monde est pour qu'on fasse des efforts, pour qu'on développe davantage, mais ce n'est pas simple. il y a bien sûr l'argent mais il n'y a pas que ça, et les chercheurs pensent aujourd'hui qu'ils vont être amenés à remettre beaucoup de choses à plat et beaucoup d'idées reçues à repenser. Donc je crois que tout le monde va faire l'effort, mais il ne faudrait pas laisser l'illusion aux françaises et aux français et à tous ceux qui sont malheureusement dans la situation, qu'il suffirait de mettre de l'argent pour régler le problème, c'est beaucoup plus compliqué.
Christine Fauvet-Mycia : Le Sénat a une autre responsabilité, sur votre bureau vous avez les textes de la réforme constitutionnelle qui vous ont été transmis par le précédent gouvernement ; est-ce que vous souhaitez qu'ils soient vite inscrits à l'ordre du jour, ou simplement l'un des deux, qu'est-ce qui vous semble prioritaire ?
René Monory : Moi je crois qu'il ne faut pas espérer, me semble-t-il, ça serait une illusion, que l'on va reprendre tout en bloc tel que ça a été présenté jusqu'à présent. Par contre je crois que tout ça bien sûr c'est un problème de gouvernement puisque l'ordre du jour prioritaire dépend du gouvernement. Mais il y a probablement des textes comme, je pense à la Haute Cour qui a tellement fait couler d'encre, comme la magistrature, un certain nombre de choses qui peuvent être extraites dès maintenant et rebâties dans un projet de loi préparé par le gouvernement, et qu'on pourrait examiner là maintenant, pourquoi pas ? Alors bien sûr, il faut examiner les choses qui poseront le moins de problèmes de façon à ne pas être obligés de faire un référendum et de le régler à Versailles.
Sylvie Pierre-Brossolette : À cette occasion, est-ce qu'il faudrait introduire une réforme du mode de scrutin, qu'elle soit constitutionnelle ou pas ?
René Monory : Vous savez, je me méfie un peu quand il s'agit de casser le thermomètre quand les choses ne vont pas. Parce que en général la réponse quand les choses ne vont pas c'est : qu'est-ce qu'on va casser. Si il y a eu un grand rejet d'un côté et une grande adhésion de l'autre, ce n'est pas une raison suffisante pour se dire que demain il faut changer le scrutin. On s'aperçoit aujourd'hui que le scrutin n'est pas bon et chaque fois, rappelez-vous dans le passé, chaque fois qu'un gouvernement était plus ou moins menacé, il était tenté de le faire. C'est-à-dire qu'il ne faut pas ajouter quelque chose peut-être un jour pour que les minorités soient représentées, il faut faire attention à ne pas dire coûte que coûte il faut changer le mode de scrutin parce qu'on a perdu. Ça serait à mon avis une illusion parce que la prochaine fois…
Sylvie Pierre-Brossolette : Là en l'occurrence, c'est parce qu'on a gagné mais peut-être trop…
René Monory : Oui, mais la prochaine fois il faut se méfier parce que si on prend l'habitude à chaque élection de dire on va changer le scrutin parce que ça ne va pas, à ce moment-là ça deviendra une habitude et tous ceux qui seront en place chercheront par tous les moyens à garder le pouvoir. Alors il faut faire très attention, il y aura sans doute à réfléchir sérieusement, comment on peut ajouter quelques députés de plus, mais il faut savoir qu'il y en a déjà 577, si on en ajoute d'un côté il faudra en enlever d'un autre, alors encore faut-il qu'ils soient d'accord sur cette direction.
Christine Fauvet-Mycia : Mais quand même, ce scrutin qui a permis à l'ancienne opposition de devenir majorité écrasante au parlement, ça ne reflète pas tout à fait l'état du pays, est-ce que il n'y a pas un petit aspect malsain dans ce…
René Monory : C'est vrai vous avez raison, mais d'un autre côté je crois que le gouvernement dans sa composition a un tout petit peu rectifié les excès qu'il pouvait y avoir. Et c'est le Premier ministre qui l'a souhaité comme ça, je crois que c'est une bonne chose, tout le monde est représenté, et moi je dois dire que ce gouvernement me plait bien parce qu'il est assez européen, il est assez équilibré avec un camp de jeunes, la moitié n'a jamais encore été au gouvernement, je trouve que c'est bien. Donc il y a eu aussi la volonté politique du Premier ministre de faire un gouvernement qui corresponde un peu plus peut-être que l'assemblée aux désirs des français.
Sylvie Pierre-Brossolette : Et vous pensez que c'est une simple rectification de tir ou que c'est la vraie volonté de gouverner au centre ?
René Monory : Moi je crois que c'est gouverner au centre, gouverner sur des idées qui sont claires. De toute façon la société demain, I ne faut pas croire que parce qu'on a eu une majorité très forte, que tout va se passer facilement. Il y a beaucoup de remises en cause à faire, il y a beaucoup de difficultés à résoudre, et demain il nous faudra une société plus généreuse. Je parlais tout à l'heure du respect des autres, c'est quelque chose qu'il faut apporter. L'Europe, quelles que soient les difficultés, quelles que soient les discussions, on n'y échappera pas, l'axe franco-allemand on n'y échappera pas. Donc je crois que le Premier ministre a voulu marquer par la composition de son gouvernement un certain nombre d'idées forces qui correspondent aux besoins de la société de demain. Et ce n'est pas du tout si on est de gauche, on est de droite, on est du centre, le problème c'est autour de quelles idées on va travailler.
Christine Fauvet-Mycia : Donc vous pensez que ce n'est pas de l'affichage mais une volonté réelle, quelles ont les premières mesures qui marqueraient vraiment cette coloration, cette volonté d'être au centre droit, quelles sont les premières mesures que vous attendriez pour marquer cette orientation ?
René Monory : Je dirai que si on fait une politique à long terme, il faudrait en faire une, il y a beaucoup de mesures à prendre qui sont impopulaires, je ne commencerais pas par celles-ci pour la raison, c'est qu'il faut très rapidement donner la confiance aux français. Redonner la confiance aux français ça signifie que les taux d'intérêts actuels peuvent baisser de 3 ou 4 % sans toucher aux taux allemands. On a une prime de risque je dirais en ce moment, qui est bien supérieure aux taux allemands. Alors ces mesures il faut que ça joue sur l'emploi, sur le bâtiment et sur les travaux publics. Et il y a des mesures à prendre très très rapidement, dans le mois qui vient et je crois que le Premier ministre y est décidé, qui peut changer la courbe d'emploi des jeunes. Il faut faire un pacte avec les entreprises, et même si M. Perigot dit qu'il ne faut pas quantifier ce pacte, moi je crois qu'il faut au moins indiquer une quantification ; si on baisse les charges des entreprises, il faut en même temps les obliger à prendre beaucoup de jeunes en formation professionnelle. Et je crois qu'il y a une opération formidable à faire. Et d'autre part le logement, le bâtiment et les travaux publics peuvent se lancer très vite. Et si on lançait 150 000 logements en France, entre l'état et les collectivités locales pourquoi pas, d'un seul coup vous verriez une nouvelle reprise dans l'esprit des gens, et l'épargne qui s'est accumulée maintenant depuis deux ou trois ans par l'angoisse, car l'angoisse provoque toujours l'épargne, reviendrait alimenter l'investissement, alimenter la marche des affaires, et d'un seul coup en six mois vous pouvez avoir un état de grâce ; mais il faut prendre ces mesures très rapidement.
Sylvie Pierre-Brossolette : Parmi les mesures favorables aux entreprises, est-ce que vous êtes favorable au délai d'un mois pour rembourser la TVA ?
René Monory : Oui, je suis favorable à deux mesures, encore faudra-t-il avoir les moyens budgétaires de les satisfaire, la première le décalage d'un mois de la TVA, probablement que cela se fera progressivement parce que ça fait des sommes importantes, et d'autre part progressivement, le transfert des charges familiales des entreprises vers le budget de l'état. Mais là aussi il faut le faire progressivement parce qu'il y a des problèmes budgétaires, vous avez lu partout que le déficit budgétaire serait sans doute beaucoup plus important qu'on ne l'avait imaginé au départ.
Christine Fauvet-Mycia : Sur la réforme du statut de la Banque de France, autonomie ou indépendance, vous vous êtes plutôt de quel côté : Balladur ou Alphandéry ?
René Monory : Je crois qu'ils sont du même côté tous les deux, parce que j'ai parlé avec les deux et je n'ai pas trouvé beaucoup de différences. Et puis chacun évolue, vous savez quand on est au pouvoir on rapproche ses points de vue. Moi je suis pour une assez grande indépendance de la Banque de France, parce qu'il ne faut pas que ce soient les politiques qui fassent la politique monétaire, et vous savez, les allemands pendant trente ans, quarante ans, ont réussi à lutter contre l'inflation avec une Bundesbank qui n'était pas du tout entre les mains du pouvoir politique. Alors si on veut donner confiance aux marchés internationaux, si on veut que le Franc garde et prenne de la valeur, si on veut que les taux d'intérêts baissent, ça passe par l'indépendance de la Banque de France. Alors les modalités, indépendance ou autonomie, ça c'est jouer un peu sur les mots, les modalités se mettront très rapidement en place, et je crois que M. Alphandéry que je connais bien sera complètement dans la ligne avec M. Balladur, il y aura sans doute un compromis entre les deux, mais à mon avis je n'ai pas senti de différence.
Christine Fauvet-Mycia : Mais le statut idéal à vos yeux, c'est plutôt la Bundesbank, ou la réserve fédérale américaine ?
René Monory : Elles ont à peu près le même pouvoir. Vous savez moi j'ai connu les gouverneurs des banques fédérales américaines et je me souviens à une époque, quand j'étais ministre des finances, il y avait le président à l'époque qui voulait dire au gouverneur vous allez baisser les taux d'intérêts, et moi j'ai rencontré le gouverneur au petit déjeuner à Washington, il me disait je ne les baisserai pas ; donc je n'ai pas trouvé beaucoup de différences entre les deux, c'est peut-être l'apparence mais c'est bien la même chose. Ce qu'il faut c'est que l'autorité monétaire soit indépendante de l'autorité politique.
Christine Fauvet-Mycia : Alain Juppé dès lundi va préparer à Bonn la prochaine visite de M. Balladur, qu'attendez-vous de ces discussions et pensez-vous que les allemands peuvent accorder à ce gouvernement ce qu'il n'aurait pas accordé au précédent ?
René Monory : Je ne crois pas que ce soit du tout une question de gouvernement ce qu'on accorde à l'un ou à l'autre ; c'est que les allemands connaissent les mêmes difficultés que nous en ce moment, ils ont beaucoup d'emprunts, ils ont des déficits budgétaires importants, ils ont de l'inflation plus que nous. Plus que jamais, il apparait que pour résoudre les problèmes européens l'axe franco-allemand est prioritaire. Moi j'ai rencontré le chancelier Kohl à Bonn il y a à peu près deux mois et on a beaucoup parlé de ces questions-là, j'ai trouvé que le gouvernement allemand et le chancelier en particulier complètement en phase avec la politique française. Que la première visite du gouvernement, du ministre des affaires étrangères, du Premier ministre, soit en Allemagne, je m'en réjouis parce que rien ne se fera je le répète sans cet axe franco-allemand. J'ai même, pour la petite histoire et j'espère que ça se réalisera, invité lorsque je suis allé à Bonn le chancelier à venir parler devant le Sénat, et il a accepté avec beaucoup d'enthousiasme, et je crois que ce serait un événement politique pour le Sénat, ça prouve bien notre démarche pour l'axe franco-allemand.
Sylvie Pierre-Brossolette : En dehors de la question des taux d'intérêts, il y a dans les dossiers franco-allemands l'affaire du GATT, l'affaire de la PAC. Certains suggèrent de lier la signature française du GATT contre une réforme acceptée par les allemands, de la PAC ; pensez-vous qu'un tel deal soit souhaitable ?
René Monory : Il y a une chose qui me réjouit, qui n'est peut-être pas très positive, c'est un peu négatif, c'est que j'ai toujours pensé que le lobbying national n'avait pas beaucoup d'incidences sur les décisions de Bruxelles. Et je vois depuis quelques temps, paysans, pêcheurs européens, manifester ensemble, donc ça va déjà faire un peu avancer les choses. La deuxième chose qu'il faut faire, c'est que le politique soit plus impliqué à Bruxelles qu'il ne l'a été, ça a été un peu un des enseignements de Maastricht. Moi j'ai vécu Bruxelles de l'intérieur, j'allais comme ministre dans les conseils, on avait hâte de revenir et puis finalement on prenait des décisions ou on ne les prenait pas, c'est les fonctionnaires qui les appliquaient ou les commissaires ; donc je crois qu'il faut revoir tout ça. Alors pour revenir au GATT, le GATT a été imaginé, réalisé à une époque où seulement 20 % de la population du monde se développait, sur des règles de pays développés. Depuis un certain nombre d'années, peut-être heureusement, 80 % de la population du monde se développe et des pays nouveaux sont arrivés au firmament de l'économie, avec des conditions de formation des prix tout à fait différentes, en particulier sur le plan social. Et je crois que les règlements du GATT d'il y a 30 ans ne sont plus adaptés aujourd'hui aux règlements de la concurrence économique internationale qui est nouvelle parce que les régimes sont différents. Alors je crois que vu sous cet angle, il faut qu'on revoie les règles du GATT parce qu'autrement toutes les entreprises vont se délocaliser dans les pays qui se développent en ce moment, et un jour on n'aura plus que nos yeux pour pleurer. Alors je ne suis pas du tout protectionniste mais je suis réaliste, et je ne veux surtout jamais être un homme politique naïf.
Sylvie Pierre-Brossolette : Le gouvernement, comme vous l'avez dit, est à tonalité très pro-européenne alors qu'il est soutenu théoriquement par une majorité qui l'est beaucoup moins que lui, pour preuve l'élection de Philippe Séguin au perchoir la semaine dernière. Est-ce que ça ne va pas poser un problème à terme ?
René Monory : D'abord les événements sont toujours un petit peu plus têtus que les hommes, et il y a un certain nombre de choses qui ne permettront pas d'économiser le débat sur l'Europe, et donc il faudra bien en parler. Cela dit, l'élection de Philippe Séguin, dont je me réjouis, parce que c'est un très bon parlementaire, il est républicain, il est pour défendre les institutions comme moi, donc il n'y a aucune raison que ça ne marche pas. Alors on dit bien sûr il y a Maastricht, Maastricht c'est déjà loin, ça a été voté même si ça a été difficile…
Sylvie Pierre-Brossolette : Ce n'est pas ratifié partout encore…
René Monory : Non ce n'est pas ratifié partout mais ça l'est chez nous. Comme me le disait le chancelier Kohl quand il m'a rencontré, il m'a dit ça se ratifiera et ça se fera à 10, à 11 ou à 12, mais ça se fera de toute façon, et je crois que ça c'est important. Alors je crois que les rapports avec la majorité, c'est le gouvernement qui est quand même le maître du jeu, dans la politique le parlement que ce soit le Sénat ou l'Assemblée Nationale, votent, font part de leurs observations, de leurs amendements, mais l'impulsion politique est donnée par le gouvernement. Alors moi je ne crois pas du tout qu'il aura des difficultés, il ne faut pas se plaindre que la mariée soit trop belle, 480 députés, je les vois mal renverser le gouvernement en ce moment. Donc ça me paraît tout à fait évident que les choses essentielles vont être traitées assez rapidement. D'autant qu'au Sénat, il a toujours eu beaucoup d'influence lorsqu'il était dans la majorité, il en aura là puisque le Sénat a la chance de pouvoir travailler à long terme de par son élection, de par sa stabilité, et regardez que lors de l'ouverture de la session parlementaire, le Premier ministre est venu avec 20 ministres sur 29, donc le Sénat était pas mal considéré.
Christine Fauvet-Mycia : Cette élection de Philippe Séguin au perchoir a quand même suscité quelques aigreurs notamment chez Dominique Baudis qui a jugé qu'on lui avait tiré dans le dos…
René Monory : Oui, mais tout ça, je crois qu'on prononce des mots quand on est déçu, mais moi j'ai été élu au Sénat grâce à mes amis UDF d'abord et RPR ensuite, mais au Sénat il y avait 128 UDF qui s'étaient prononcés à la primaire, il y avait 92 ou 91 RPR, c'était un peu normal que le président soit UDF. Cette fois il y avait 240 ou 250 RPR et 213 je crois UDF plus des divers droite, bon, moi je ne suis pas du tout choqué, au contraire que ce soit un président RPR, d'autant qu'au gouvernement, il y a quand même 16 UDF et 13 RPR, donc l'équilibre a été trouvé, on aurait pu craindre que le gouvernement soit composé différemment, il a été composé raisonnablement.
Christine Fauvet-Mycia : Alors vous saluez la constitution de ce groupe unique UDF comme un événement majeur, ou bien vous regrettez qu'il n'y ait plus cette autonomie du groupe centriste ?
René Monory : Non, non, je pense que c'est un événement intéressant, j'espère qu'il sera majeur dans la vie politique. Ce qui était important, c'est que l'on fasse un groupe unique pour la présentation publique, mais qui garde néanmoins intérieurement son expression différente : c'est la richesse de l'UDF, c'est qu'on n'est pas tous les mêmes et que chacun peut apporter dans le débat quelque chose, parce que c'est un peu ce que le Premier ministre a pensé en faisant son gouvernement. Et moi je crois que c'est très bien qu'il y ait un groupe unique à partir du moment où on a préservé l'expression, la pensée de chacun, et l'existence en quelque sorte un peu formelle de chacune des composantes. Alors pourquoi pas, au contraire, je trouve que c'est très bien d'avoir un groupe pour la première fois, qui dépasse 200 députés, ça n'était jamais arrivé à l'UDF. Ce qu'il faut maintenant, c'est qu'elle les garde et qu'elle travaille bien avec eux.
Sylvie Pierre-Brossolette : Valérie Giscard d'Estaing a beaucoup poussé à la constitution de groupe UDF ; c'est une satisfaction pour lui. En dehors de ce point, quelle satisfaction a-t-il dans les opérations de la semaine écoulée ; est-ce qu'il peut avoir un statut autre que celui de commandeur un peu à l'extérieur ; quel rôle lui voyez-vous jouer ?
René Monory : Il est président de l'UDF, il fait très bien son métier de président de l'UDF. Il a été l'instigateur d'un groupe unique, il y est arrivé. Je trouve qu'il a bien réussi sa semaine. Il ne souhaitait pas je crois être ministre ou être président de l'Assemblée Nationale, donc…
Sylvie Pierre-Brossolette : Il souhaitait qu'un UDF soit président de l'Assemblée…
René Monory : Oui, mais je crois que dans toute chose, on peut toujours souhaiter quand on est président d'un groupe, c'est bien normal qu'on défende ce groupe, mais je crois qu'en fin de compte, une certaine logique a été respectée dans tout cela. Je ne crois pas que personne aura d'amertume, et pourra travailler la main dans la main les uns et les autres. Mais je trouve que le président de I'UDF s'est bien sorti de l'affaire. Naturellement, si il n'y avait pas eu de groupe unique il aurait été un peu plus ennuyé, mais je crois qu'il a atteint son but, c'est bien, je n'ai pas d'autre commentaire.
Christine Fauvet-Mycia : Et avec ce groupe unique, on arrive à des rapports équilibrés entre UDF et RPR, et vous pensez qu'on ne parlera plus à l'avenir d'un état RPR ?
René Monory : Non, écoutez, alors là, si on parlait d'un état RPR, ça se serait vu à la formation du gouvernement. Or il y a le gouvernement Balladur qui n'est pas un gouvernement RPR, qui est un gouvernement très bien équilibré je le répète, et je ne vois pas du tout pourquoi on parlerait d'un état RPR. On a besoin des uns et des autres ; il y aura beaucoup d'échéances à venir, et finalement je crois que ce qu'il faut toujours penser en politique c'est qu'il y a un rapport de force : il ne faut jamais écraser l'un pour satisfaire l'autre, et je crois que ça, c'est bien respecté, tout le monde a bien compris. Ce que je ne souhaite pas et je le dis aujourd'hui, je prends un peu rendez-vous, ce que je ne souhaite pas c'est qu'on pratique dans les prochains mois la chasse aux sorcières auprès des dirigeants de société, il y a des bons et des moins bons partout, ceux qui n'ont pas démontré leurs qualités dans la gestion, il faudra peut-être en remplacer, mais surtout qu'on ne se lance pas à vouloir coûte que coûte mettre des présidents politiques, ça ne serait pas une bonne opération. Et là, je crois que c'est un des critères sur lesquels on va juger le gouvernement.
Sylvie Pierre-Brossolette : Il n'y aurait pas quand même quelques postes qu'il faudrait changer ?
René Monory : Je viens de vous dire qu'il y en aura forcément à changer, parce qu'il faut de l'efficacité…
Sylvie Pierre-Brossolette : Ils se comptent sur les doigts d'une main ou plus ?
René Monory : Je ne me permettrai pas de qualifier ceux qu'on doit changer. Non, je crois qu'il y en aura forcément à changer, si il n'y en avait pas du tout, ça ne serait pas normal. C'est vrai pour des recteurs comme pour des présidents de société, comme pour n'importe quel poste, mais il ne faut pas faire la chasse aux sorcières et changer tout le monde d'un seul coup, c'est arrivé dans le passé, il ne faudrait pas recommencer. Alors là, ça décrédibiliserait un peu, mais je suis sûr que ce n'est pas du tout la pensée du Premier ministre.
Christine Fauvet-Mycia : Le chômage a été le dossier prioritaire de cette campagne, on s'attendait à l'annonce de premières mesures très rapides, or l'annonce c'est que des experts vont se réunir et consulter. Ces experts étaient-ils indispensables ?
René Monory : Il y a 8 jours à cette heure-ci, on ne connaissait pas le résultat des élections…
Christine Fauvet-Mycia : Oui, mais les chiffres du chômage, si !
René Monory : Le lendemain soir à 20 heures, le Premier ministre était désigné et le surlendemain il avait fait son gouvernement. Je trouve que ça a été vite. Il a réuni le mercredi ses ministres, il leur a donné des consignes d'austérité, de développement, il a confié à un certain nombre de ministres de son gouvernement des projets de loi à réaliser très vite, comment voulez-vous aller plus vite ? Les experts, il a demandé qu'il y ait un audit, il y en aura déjà un de fait au Sénat par le rapporteur général qui donnera aux journalistes, je crois mercredi prochain, le résultat de ses travaux qui va faciliter la tâche des magistrats. Et puis il y aura quelques experts qui vont travailler sur l'emploi à moyen ou à long terme, ça n'exclue pas de prendre des mesures rapidement dans ce domaine, et j'ai bien vu que M. de Charette et M. Alphandéry etc. sont chargés aujourd'hui, M. Sarkozy également, de présenter des projets de réduction, Mme Veil également, donc je crois qu'on a été très vite en 8 jours on y voit clair, je trouve que vous êtes un peu sévère en disant qu'on perd du temps.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous, pour combler le déficit de la Sécurité Sociale, vous préconisez une hausse de la CSG ou une coupe dans les dépenses ?
René Monory : Je ne préconise rien, je ne vais pas me mettre en désaccord avec le gouvernement s'il préconise autre chose. La seule chose c'est qu'il faudra sans doute davantage responsabiliser les hommes et les femmes de notre pays de façon à ce qu'on ne fasse pas de gaspillage. Il faudra améliorer la gestion dans certains cas, et une gestion plus décentralisée de la Sécurité Sociale serait certainement plus positive.
Christine Fauvet-Mycia : Charles Pasqua a été chargé de réfléchir à des mesures en matière de sécurité et d'immigration, quelles sont les mesures que vous jugez indispensables dans ces deux domaines ?
René Monory : Alors moi je vais vous dire, l'immigration c'est probablement le sujet N° 1 des prochaines années et j'ai travaillé avec une équipe d'experts il y a un an ou deux dans mon département. Finalement tous les chiffres abondent dans le même sens : ce sont des dizaines de millions d'immigrés en puissance qui veulent venir en Europe. Et donc il y a un problème qui se pose, c'est que d'abord ça ne peut pas se traiter me semble-t-il au niveau français seulement, il faudra que ça se traite au niveau européen. Je crois qu'on continue à laisser rentrer sans travail un certain nombre de gens qui viennent d'un peu partout et qui ont comme intérêt à venir de pouvoir trouver du travail et vivre, mais on commence à avoir des difficultés à trouver du travail dans les pays d'Europe. Ce que je crois c'est qu'il faut qu'on n'oublie pas que l'Afrique existe et qu'aujourd'hui aucun homme politique n'en parle. Si on veut que les africains restent chez eux il faut les aider à se développer, et là-dessus on ne fait pas suffisamment d'efforts à mon avis. On parle beaucoup de l'Europe de l'Est ce qui est bien, il faut aussi qu'on parle de l'Afrique, Afrique du Nord, Afrique noire, où il y a d'énormes investissements à faire, et si on ne fait pas développement dans ces pays, on aura un afflux d'immigrés. Donc je crois qu'il faut traiter le problème au fond, il y en a pour un certain temps, et faire au niveau des frontières de l'Europe un contrôle beaucoup plus important. Aujourd'hui il n'y a pas de contrôle suffisant et c'est vrai qu'il y a des immigrés clandestins qui rentrent tous les jours en France ou ailleurs. Les allemands sont d'ailleurs dans le même cas que nous pour toutes sortes de raisons.
Sylvie Pierre-Brossolette : François Mitterrand s'est engagé à laisser le gouvernement travailler ; est-ce qu'il va rester aussi inerte jusqu'en mai 95 ?
René Monory : Il vous répondrait mieux que moi, parce que je ne sais pas ce qu'il va faire, mais à mon avis la situation de la cohabitation n'est pas la même qu'il y a 7 ans, il y a 7 ans le président de la république était à nouveau candidat, tout le monde le savait, il n'est plus candidat, en plus avec ce qui s'est passé cette nuit, il ne parait plus avoir beaucoup de candidats sous la main, tout au moins pour l'instant. Donc ça change l'attitude d'un homme dans cette cohabitation. Moi quand je l'ai rencontré, je l'ai trouvé relativement serein, décontracté, il m'a paru en pleine forme, et il avait l'air d'aborder cette cohabitation, me semble-t-il, pas avec un esprit agressif. Alors, que de temps il fasse des petites phrases ici ou là pour montrer le chemin qu'il a déjà balisé, c'est probable. Mais je crois que le tempérament du Premier ministre est aussi un tempérament qui se prête à cette cohabitation : c'est un homme ferme mais qui d'un autre côté est toujours agréable dans les contacts, et je crois que ça jouera un rôle important.
Christine Fauvet-Mycia : Vous laissez entendre qu'un candidat socialiste à peu de chances de figurer à un deuxième tour ?
René Monory : Je n'ai pas dit ça, j'ai dit seulement que le PS me paraissait un peu dans ses hommes en perdition, c'est vous qui l'avez dit tout à l'heure…
Christine Fauvet-Mycia : Mais pensez-vous qu'un candidat socialiste a encore des chances de figurer à un deuxième tour, ou bien on pourrait se retrouver comme en 69 avec deux candidats modérés ?
René Monory : Vous savez, moi je n'enterre jamais personne, parce qu'en politique, des choses imprévues arrivent, des rebondissements arrivent, donc il faudrait être un très bon prophète pour dire qu'il n'y a plus de chances. Et je ne dirai pas cela mais je dirai quand même que les chances du PS sont un peu moins grandes depuis leur défaite, et encore un petit peu moins grandes depuis les résultats d'hier soir. Alors bon, il faut reconstruire, moi je vois le temps que l'opposition a mis en 81, pour reconstruire à la fois un idéal. Il n'y a plus d'idées, c'est ça le fond du problème, il ne s'agit pas de poser le problème en termes d'hommes, et c'est qui X, Y ou Z, il faut le poser en termes d'idées. Et ce que l'opinion publique cherchera dans deux ans, c'est quelqu'un qui lui apportera des points de repère, qui lui apportera une prospective de la société, qui, au moins, sans faire des promesses inconsidérées, sera capable de lui dire un certain nombre de choses. Pour l'instant le PS est un petit peu en difficulté pour prononcer des idées dans ce domaine.
Sylvie Pierre-Brossolette : Si c'étaient deux modérés qui restaient en lice pour le 2ème tour de la présidentielle de 95, est-ce que vous excluez d'être l'un des deux ?
René Monory : Écoutez, moi aujourd'hui, je suis président du Sénat, c'est quelque chose d'extrêmement important, je n'ai jamais pensé à autre chose qu'être président du Sénat. Alors ne recommençons pas à faire de la politique en disant et ceci et cela. Moi je ne suis pas candidat à la présidence de la République, il y en a pas mal d'autres qui le sont, alors les petites phrase, moi personnellement, je ne réponds pas beaucoup parce que je considère que tout ça, ce n'est pas ce que les français attendent. Les français veulent qu'on leur parle de vraies choses, mais pas non plus de la lutte des hommes.
Christine Fauvet-Mycia : Donc vous ne direz pas non plus si c'est M. Balladur qui peut être ce candidat ?
René Monory : Mais moi je ne le sais pas, c'est les français qui le décideront. C'est peut-être lui qui le décidera lui-même si il veut être candidat, pour l'instant ce n'est pas ce qu'il dit.
Christine Fauvet-Mycia : Vous pensez que les stratégies d'Édouard Balladur et de Jacques Chirac sont toujours très complémentaires ?
René Monory : C'est deux hommes qui me semblent bien s'entendre. J'ai cru comprendre que le soir même de sa nomination, il est allé diner chez M. Chirac, donc ça prouve qu'il y a une certaine entente entre les deux.
Christine Fauvet-Mycia : Et qu'elle va durer ?
René Monory : Et pourquoi pas ?
Christine Fauvet-Mycia : M. Monory, merci d'avoir participé à ce Forum, et bon dimanche.