Interview de M. Alain Deleu, secrétaire général de la CFTC, à France 2 le 9 juin 1993, publiée dans "La Lettre confédéral CFTC" du 21 juin, sur la politique économique du gouvernement et l'assurance chômage.

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Média : France 2

Texte intégral

Gérard Leclerc : Alain Deleu bonjour.

Reprise aujourd'hui des négociations sur l'assurance chômage, le déficit - on le sait - 37 milliards et demi de francs. Alors où les trouver ? Dans de nouvelles économies, comme le suggère le patronat ou en augmentant les cotisations, ce que refuse le même patronat ?

Alain Deleu : Je pense que la question qui se pose ce n'est pas de savoir comment équilibrer les comptes, c'est d'abord de savoir comment on va rémunérer les chômeurs ? Il faut qu'ils aient de quoi vivre ? Leur nombre augmente, il faut trouver les moyens de les rémunérer. Et donc, pour cela, effectivement, je crois qu'il faut trouver des recettes nouvelles. C'est le point de départ.

Gérard Leclerc : Alors, justement, où trouver ces recettes nouvelles ? Est-ce que vous pensez qu'on peut encore faire des économies, comme cela a été le cas les fois précédentes ou est-ce qu'il faut se résoudre à augmenter les cotisations des salariés ou des entreprises ?

Alain Deleu : Ceux qui connaissent bien le régime savent que nous avons maintenant atteint un niveau pour les prestations et qu'on ne peut plus les baisser. Les économies possibles sont marginales. Donc, c'est au niveau des recettes qu'il faut agir : l'apport de l'État qui a faibli ces dernières années et l'apport des partenaires sociaux et pour une fois – peut-être – l'entreprise, puisque jusqu'à présent ce sont les salariés qui voient leurs charges augmenter et les entreprises au contraire qui voient leurs charges diminuer. Pour ce cas, faisons un effort côté entreprises.

Gérard Leclerc :  Oui, mais justement cela pose un problème puisque – pour l'instant – les entreprises ne veulent pas en entendre parler, elles ont toujours le discours sur les charges qui sont trop élevées et qui, à la limite, se retourneraient contre l'emploi et puis se retourner vers l'État, là aussi, est-ce que ce n'est pas un peu facile d'aller demander de l'argent à l'État ?

Alain Deleu : C'est pourquoi je pense que la première chose à décider c'est effectivement une hausse de la contribution de l'entreprise. C'est logique. On ne peut pas revendiquer la liberté de licencier et refuse la responsabilité de participer au financement du chômage que l'on provoque.

Gérard Leclerc : Alors, si malheureusement comme c'est possible, vous n'arrivez pas à vous mettre d'accord, si il y a échec des discussions, qu'est-ce qui se passe ?

Alain Deleu : D'abord, ce serait grave parce que cela montre l'incapacité des partenaires sociaux, en l'espèce je pense principalement du patronat, à gérer ensemble les problèmes sociaux. Et donc c'est un recul social important. C'est la première chose. Évidemment, dans ce cas, l'État prendra le relais, prendra des décisions sans doute difficiles pour que les chômeurs n'aient pas de discontinuité dans leur indemnisation. Mais cela sera très grave.

Gérard Leclerc : Le gouvernement vient d'abandonner son idée de compenser les baisses de salaires acceptées par les salariés pour sauver des emplois, qu'est-ce que vous en pensez ?

Alain Deleu : Je trouve que cela montre d'abord que le gouvernement est un peu en apprentissage au plan social. Il mesure aujourd'hui que ce type de déclaration qui font apparemment plaisir au patronat – pas en fait au CNPF – ne tiennent pas la route. La solution du partage du travail au sens partage du salaire comme d'ailleurs partage du chômage au sens partage du disponible, ce n'est pas crédible. Les réponses sont ailleurs.

Gérard Leclerc : Comment vous situez-vous dans le débat, j'allais presque dire dans la controverse qu'il y a entre le gouvernement qui affirme avoir fait beaucoup de choses pour l'emploi et en faveur des entreprises, il a baissé les cotisations sociales, les cotisations familiales, il a baissé la TVA, et puis les entreprises qui disent on ne peut pas s'engager sur les objectifs chiffrés en terme d'emploi ?

Alain Deleu : C'est logique. Le gouvernement a fait un choix de type économique. Il se fie au marché qui devrait, grâce aux allègements de charges, entraîner des emplois. Il laisse « la main invisible » le faire et le CNPF dit : « eh bien moi j'attends de voir ». Ce n'est pas politique, c'est l'accompagnement d'une option purement économique. Aura-t-elle un effet un jour ? On n'en sait rien.

Gérard Leclerc : Et comment justement cette politique de l'emploi, ces mesures qui ont été prises par le gouvernement - je rappelle notamment les baisses de cotisations sociales, la politique de relance, la relance du traitement social aussi avec les contrats emploi-solidarité - est-ce que c'est une bonne politique, est-ce qu'il y avait d'autres mesures à prendre ?

Alain Deleu : Nous, nous pensons qu'il y a plusieurs erreurs importantes. J'en cite deux. La première, c'est que la question n'est pas d'abaisser les charges de l'entreprise rais de faire que ces charges pèsent moins sur les salaires, et donc que l'on trouve un système qui s'appuie sur la valeur ajoutée, par exemple. Première erreur, et deuxième erreur, la plus importante, c'est qu'il nous semble que pour répondre au dialogue entre M. Périgot et M. Balladur sur consommation d'un côté, pas de licenciement de l'autre, la meilleure réponse économique qui tienne aujourd'hui c'est la relance de la politique familiale. Et, fort curieusement, non seulement il n'y a pas de relance de la politique familiale, mais en plus on fait même peser sur cette politique une hypothèque très lourde en supprimant son financement par l'entreprise.

Gérard Leclerc : Il y a également le problème des fonctionnaires qui vont à la fois supporter l'augmentation de la CSG et le gel des salaires et puis un certain nombre de suppressions de postes – 30 000 suppressions de postes. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Alain Deleu : Cela ne tient pas la route. On dit aux employeurs de ne pas licencier et on annonce de façon très officielle qu'on va réduire les emplois dans la fonction publique. On sent le malaise.

Gérard Leclerc : Oui, mais c'est pour réduire le déficit.

Alain Deleu : Bien entendu. Je crois qu'il faut se fixer des axes sur le déficit et négocier. L'exemple français dont on nous a parlé il y a peu de temps, c'est la négociation d'abord. On ne peut pas, dans la loi, imposer à chaque entreprise de négocier chaque année sur les salaires, par exemple, dispenser l'État de cette négociation. Ce sera difficile, mais il faut négocier.

Gérard Leclerc : Dans une dernière question et dans un domaine différent, M. Bayrou, ministre de l'Éducation a annoncé l'abrogation prochaine de la loi sur le financement de l'école privée par les collectivités locales, est-ce que cela ne risque pas de relancer la guerre scolaire ? Vous êtes très sensible à ce problème.

Alain Deleu : Vous savez que la CFTC est la Confédération qui considère que la liberté scolaire est une vraie garantie pour l'avenir et un vrai droit pour les familles. L'enfant n'appartient pas à l'État. Ce sont les familles qui en sont responsables. Effectivement, la loi Falloux limitait les possibilités de réponse à la demande des familles. Tant qu'on n'aura pas fini – et ce n'est pas terminé même avec cette suppression – tant qu'on n'aura pas fini avec le principe que c'est l'État qui décide d'un contingentement, de quotas comme les quotas laitiers pour la liberté scolaire, on n'aura pas réglé le problème. Nous verrons que le jour où cette liberté scolaire sera vraiment réelle en France, alors nous verrons les familles faire les choix qui leur conviennent et peut-être répondre enfin à ces problèmes de relation entre éducation et emploi.