Interviews de M. Jacques Barrot, vice-président du groupe UDFC à l'Assemblée nationale, le 3 juin 1993 dans "La Vie", le 11 juillet dans "Le Journal du dimanche" et le 17 dans "Le journal des finances", sur la nécessité d'une politique de relance de la demande et d'une réforme de la fiscalité.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : La Vie - Le Journal du Dimanche - Le Journal des Finances

Texte intégral

La Vie : 3 juin 1993

La Vie : Le plan Balladur, complété par l'annonce d'un grand emprunt, suffira-t-il à donner un coup de fouet à l'emploi ?

Jacques Barrot : Les mesures pour le logement devraient être assez efficaces d'autant que, au Parlement, nous allons veiller à ce que les plafonds de ressources pour bénéficier de prêts avantageux en vue d'accéder à la propriété soient rehaussés. On devrait voir ainsi s'ouvrir rapidement de nouveaux chantiers. Le plan Balladur comprend en outre des allégements de charges qui, combinés avec la baisse des taux d'intérêt, devraient donner aux entreprises un peu d'oxygène dans cette période extrêmement difficile.

La Vie : C'est bien d'aider les entreprises. Encore faut-il que certaines d'entre elles ne continuent pas à licencier abusivement.

Jacques Barrot : Il existe certainement des entreprises qui pour améliorer leur productivité en viennent à trop licencier. Mais le cas de figure le plus fréquent, c'est l'entreprise qui perd la majorité de ses parts de marché et qui se retrouve exsangue. C'est cela la réalité du terrain. Dans mon département, la Haute-Loire, c'est le résultat de quinze ans d'industrialisation qui risque de se trouver mis en cause. Dans le seul secteur du textile, on a supprimé en France cent mille emplois en un an, en raison de l'extrême agressivité des concurrents d'Asie et d'Europe de l'Est.

Il faut maintenant que la mise en oeuvre du plan Balladur s'accompagne d'une mobilisation de tous les acteurs économiques et sociaux. Il faut que l'emprunt soit souscrit, que l'argent sorte des SICAV monétaires et des placements au jour le jour pour que Ton puisse l'utiliser pour investir.

Sinon, notre économie va continuer de s'anémier. Il faut, en outre, au niveau européen, mettre en place une politique énergique de préférence communautaire afin de défendre le Grand Marché européen contre la concurrence Sauvage.

La Vie : Comment justifier la suppression, annoncée par le gouvernement, d'environ 30 000 emplois de fonctionnaires par an ? Alors qu'on est contraint d'en supprimer tellement dans le secteur productif concurrentiel, ne devrait-on pas, au contraire, utiliser une partie des richesses nationales pour créer des emplois dans les services et en particulier dans le service public ?

Certainement, mais il faut que l'Etat gagne en efficacité à la fois pour alléger les charges qui pèsent sur le secteur productif et pour mieux accompagner la modernisation de la société française.

La Vie : On a actuellement le sentiment qu'une partie de l'UDF, très critique à l'égard des mesures économiques annoncées, cherche à se démarquer du gouvernement. Est-ce déjà la fin de l'état de grâce ?

Pour le moment, la crise est tellement profonde dans le pays que tous ceux qui cèdent à des arrière-pensées de politique politicienne sont en déphasage avec les Français. Certains éléments peuvent succomber à cette tentation mais je peux vous affirmer que ce n'est pas le cas au sein de l'aile centriste. Nous ne voulons pas donner de leçons au gouvernement ou marquer je ne sais quelle différence. Notre seul souci est qu'il trouve les moyens les plus appropriés. Et nous sommes convaincus que c'est à nous, au Parlement, de le stimuler, de lui donner des idées, de faire office de fer de lance de l'imagination et de l'audace pour triompher des prudences de l'administration.


Le Journal du Dimanche : 11 juillet 1993

Le Journal du Dimanche : Conseiller le gouvernement, est-ce bien votre rôle ?

Jacques Barrot : Absolument. C'est non seulement notre rôle mais notre devoir. Je le dis : ne cédons pas à l'obsession des déficits au moment où la demande est si ralentie que le chômage frappe 20 % des moins de 25 ans, que les entreprises gèlent tous leurs investissements. Le plus grand danger serait de sous-estimer la crise, comme Bercy aurait parfois tendance à le faire.

Le Journal du Dimanche : Et que préconisez-vous pour relancer la demande ?

Jacques Barrot : La priorité est à une réforme des prélèvements obligatoires dont la lourdeur est devenue source d'asphyxie. Nous militons notamment pour une simplification et un allègement de l'impôt sur le revenu, afin de libérer du pouvoir d'achat et stimuler la consommation des ménages.

Le Journal du Dimanche : Baisser les impôts, quelle bonne nouvelle ! Mais comment ?

Jacques Barrot : Nous profiterons de la prochaine loi de finances pour faire des propositions concernant la réforme de l'impôt sur le revenu afin d'aller vers plus d'équité. Nous pourrions envisager une réduction des tranches du barème, qui pourraient passer de 12 à 7, rendant la progressivité plus raisonnable. En contrepartie de cet allégement, la CSG pourrait ne plus être déductible de l'impôt sur le revenu. Avec cette réforme, nous ferions d'une pierre deux coups. Les contribuables s'y retrouveraient, puisqu'il y aurait allègement global de la charge fiscale. Ce sera une réforme limitée certes, mais qui lancerait une dynamique de modernisation fiscale. En la matière, il ne faut pas rêver de grands bouleversements, mais aller progressivement.

Le Journal du Dimanche : Selon vous, l'emprunt Balladur, clos hier, devrait-il servir à dynamiser la demande ?

Jacques Barrot : Il pourrait, en partie, profiter aux collectivités locales, régions et départements, pour leurs dépenses d'investissements. À cette occasion, le gouvernement pourrait contribuer au rééquilibrage des ressources entre les collectivités les plus riches, qui deviennent de plus en plus riches, et les collectivités les plus pauvres, qui ne peuvent parfois plus réaliser les investissements indispensables. D'une façon générale, il me semble nécessaire de stimuler aujourd'hui la demande par des commandes publiques, qu'elles viennent de l'État ou des collectivités locales. Elles devront être ciblées sur des secteurs peu importateurs et très créateurs d'emplois. Je pense aux travaux publics mais aussi aux technologies de télécommunication. Les départements ruraux, par exemple, pourraient trouver grand profit à moderniser leurs télécommunications.

Le Journal du Dimanche : En marge de votre nouveau rôle de conseiller économique du gouvernement, quelle méthode avez-vous trouvée pour que le Parlement joue beaucoup plus son rôle de contrôleur des finances publiques ?

Jacques Barrot : Notre système institutionnel et les relations politiques entre parlement et gouvernement ne favorisent certes pas un contrôle suffisamment efficace de l'exécutif et de l'administration par le Parlement. Si celui-ci n'est jamais allé au bout de ses possibilités en matière de contrôle, c'est que, à côté des difficultés techniques, il y avait sans doute un manque de volonté politique. Mais, aujourd'hui, le gouvernement lui-même souhaite que ce contrôle exerce pleinement. Nous avons le feu vert du Premier ministre pour agir en ce domaine, dans le cadre d'une sorte de partenariat avec lui. Nous devons ainsi contribuer à ce que État retrouve toute sa rigueur de gestion.

Les contrôles portent traditionnellement sur les dépenses nouvelles nous allons nous intéresser aux crédits qui sont reconduits chaque année les yeux fermés et sont insuffisamment contrôlés. Comme on ne peut pas tout vérifier à la fois, notre travail portera d'abord sur quelques ministères dépensiers. Prenez les crédits de la formation professionnelle : il y a un nombre important d'associations de formations agréées qui reçoivent des fonds de l'Etat sans qu'une évaluation précise des affectations et des résultats ait été faite. Nous le ferons. Plus généralement, c'est au Parlement d'inventorier les gaspillages afin d'aider le gouvernement à mettre de l'ordre.

Le Journal du Dimanche : Vous voulez vous transformer en cabinet d'audit !

Eh bien oui ! C'est même pour nous, élus, un devoir. Nous devons, par exemple, expertiser les multiples échelons de l'administration d'État qui existent aux niveaux régional et départemental. Leurs missions ne sont pas toujours claires, se chevauchent parfois et, souvent, doublonnent avec l'administration centrale. Je verrais bien les sous-préfets assurer un rôle de coordination et de clarification de toutes ces administrations. Notre idée est de travailler aussi avec les magistrats de la Cour des comptes, qui ont des pouvoirs comparables à ceux des parlementaires et avec lesquels nous devons expérimenter de nouvelles formes de coopération.


Le Journal des Finances : 17 juillet 1993

Journal des Finances : La déductibilité partielle de la CSG se révèle extrêmement complexe à mettre en œuvre. Ne serait-il pas souhaitable de réaménager cet impôt ?

Jacques Barrot : Certains affirment que la circulaire d'application des services fiscaux devra être particulièrement complète…

En année pleine, la déductibilité de la CSG coûte à l'État environ 8 MdsF. Sa suppression permettrait de dégager une somme équivalente, servant de base à un allégement du barème de l'impôt sur le revenu. Ce coup de pouce permettrait de diminuer le nombre de tranches et de les élargir vers le bas. En d'autres termes, davantage de contribuables seraient imposés à un taux inférieur. Parallèlement, les systèmes de minoration et de décote, fort complexes, pourraient être supprimés, cette modification allant également dans le sens d'un allégement.

Le Journal des Finances : D'autres réformes sont-elles envisagées ?

Jacques Barrot : À terme, nous nous dirigerions vers la fusion de la CSG et de l'impôt sur le revenu pour donner naissance à un seul impôt sur le revenu avec une retenue à la source dont l'assiette serait très large et dont la progressivité resterait raisonnable. Nous travaillons en partenariat avec le gouvernement qui a demandé au Service de la législation fiscale d'examiner les conséquences d'une telle réforme et d'une refonte du barème. La combinaison d'une non-déductibilité et d'un allégement – qui pourrait se monter à environ 10 MdsF – de l'impôt sur le revenu pourrait créer un choc « d'optimisme fiscal » susceptible de relancer rapidement la consommation. Ces propositions figureront en tout cas dans le projet de loi de finances pour 1994.