Déclaration de M. Alain Madelin, ministre des entreprises et du développement économique chargé des PME et du commerce et de l'artisanat et vice-président du PR, sur les orientations libérales, l'esprit de réforme et de responsabilité face à la crise et à "l'excroissance de l'Etat", L'Alpe d'Huez le 3 septembre 1993.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Alain Madelin - Ministre des entreprises et du développement économique, chargé des PME et du commerce et de l'artisanat

Circonstance : Université d'été du PR à L'Alpe d'Huez (Isère) du 2 au 4 septembre 1993

Texte intégral

Amis du Parti Républicain,

Ces Universités d'été sont pour nous depuis longtemps l'occasion de prendre du recul par rapport à l'actualité politique immédiate et de réfléchir ensemble au sens qu'il convient de donner à notre engagement.

À cette occasion, il m'est arrivé souvent, dans le passé, de tenter de discerner avec vous les tournants qu'allait prendre l'Histoire.

En 1988 et 1989, pour parler ensemble de ce vent d'Est qui allait emporter et le Mur de Berlin et le totalitarisme communiste et ses avatars socialistes.

En 1990 et 1991, pour pressentir ensemble le tournant de l'économie mondiale et la récession qui se profilaient en France.

Permettez-moi aujourd'hui de parler du grand retour de la politique qui se profile, et du besoin d'audace.

On dit, c'est vrai, la politique moribonde. Mais la crise est là ressentie par tous. Il nous faut la comprendre. Il nous faut l'expliquer. Il nous faut donner un sens clair à notre action pour donner aux Français de vraies raisons d'espérer.

Face aux idées molles et au prêt-à-penser médiatique, au magister des faux experts, il y a une attente, un besoin de comprendre, un besoin de sens, cela s'appelle la politique,

La crise est là. Une crise que je crois sérieuse et que je crains durable.

Les années 90 s'annonçaient pourtant bien.

Après la chute du Mur de Berlin, après un demi-siècle d'oppression des pays d'Europe de l'Est, alors que la Russie enterrait le communisme et que la Chine se convertissait au capitalisme, alors que les pays latino-américains accéléraient leur virage vers la démocratie et l'économie de marché, que les ex-pays pauvres du Sud-Est asiatique poussaient les feux de leur croissance à 6, 7, 8, 9, 10 %, alors qu'émergeait un nouvel ordre international, ou du moins un consensus international, pour condamner le mal…

Voilà l'Europe balbutier alors que nous l'espérions renaître, impuissante sur son propre sol à empêcher que des Européens massacrent d'autres Européens.

Voilà nos vieux pays en récession. Nous attendions les dividendes de la paix. Nous n'en finissons plus de refaire les additions du chômage.

Nous société a été portée depuis notre révolution industrielle par la croyance dans le progrès. C'était l'espoir d'améliorer son propre sort. C'était l'espoir que ses enfants pourraient connaître un sort meilleur que celui qu'on avait soi-même connu.

Or, plusieurs études nous l'ont récemment rapporté, cette croyance dans le progrès semble brisée. Le progrès fait peur. Les Français, pour la première fois depuis très longtemps, imaginent que l'avenir de leurs enfants sera plus sombre que le leur.

Nous avons ainsi au cœur de la société française, cette bombe deux fois explosive de la perte d'emploi et de la perte d'espoir.

Si les Français ont peur de leur avenir, la peur n'est pas bonne conseillère.

Nous pourrions, bien sûr, jouer de ces peurs, trouver quelques boucs-émissaires faciles :

– c'est la faute aux étrangers ;
– c'est la faute aux machines ;
– c'est la faute aux spéculateurs ;
– c'est la faute aux importations.

Que sais-je encore…

Car il est facile – et cela peut rapporter gros – de jouer sur la peur. Et nous verrons sûrement sur ce terrain se construire bien des fonds de commerce, les petits fonds de commerce de la peur.

Méfions-nous de ce que nous pourrions appeler la tentation nationale populiste.

C'est notre honneur à nous de choisir une autre voie.

S'il y a quelque chose de détraqué dans notre société, cela mérite explication avant réparation.

Depuis dix ans, et sans doute davantage, nous avons accumulé les problèmes non réglés.

Je ne résiste pas à vous raconter l'histoire d'un paysan russe qui vient demander conseil à un dignitaire éminent de la nomenklatura parce que ses poules dépérissent. Chacune de ses recommandations successives – changer la nourriture, puis l'eau, puis le perchoir des volatiles – ne fait qu'aggraver la situation. Lorsque toutes les poules sont mortes, le paysan vient trouver une nouvelle fois son conseiller : « dommage, dit celui-ci, j'avais encore beaucoup de bonnes idées ! »

Cet apologue s'applique trop bien aux politiques jusqu'à présent suivies.

Les vieilles recettes ne marchent plus.

Je vois trop souvent de nos amis nostalgiques imaginer que notre tâche est d'effacer la parenthèse socialiste, de revenir à l'âge d'or des années 70 ou des années 60.

Il n'y aura pas de retour à la normale, mais plutôt ce qu'il faut appeler un retour vers le futur, le pilotage difficile d'une crise de mutation qui nous conduit vers un nouveau monde.

Il en est ainsi de l'Histoire : il est des périodes de remise en ordre, il en est d'autres de remises en cause.

J'ai parlé de la crise de la société française. En fait, une crise peut en cacher une autre. Mieux vaudrait dire « les deux crises de la société française » :

– une crise économique cyclique, hélas, mal maîtrisée en France ;
– et une crise de mutation, profonde, durable.

La crise économique conjoncturelle d'abord.

Elle en a dérouté plus d'un qui n'imaginaient pas sa brutalité.

Vous le savez, elle n'est pas pour me surprendre.

À contre-courant des experts les plus prestigieux, j'ai pris le risque, il y a un an, quand tout le monde pronostiquait que 1993 serait l'année de la croissance, de mettre en garde les risques graves de dépression et de déflation.

Pourquoi ?

Depuis près de trois ans, en effet, la France est touchée par un cycle économique mondial porteur de récessions, et que nous avons aggravé par des erreurs de politique économique et monétaire.

Lorsque l'économie française s'est refroidie, touchée par le ralentissement mondial de l'activité, nous avons – le gouvernement précédent – maintenu des taux d'intérêt extrêmement élevés qui nous étaient imposés au travers du mécanisme du Système monétaire européen par l'Allemagne qui, avec la réunification, devait faire face à une surchauffe inflationniste.

Nous avons trop longtemps maintenu des taux d'intérêt trop élevés.

La conséquence, c'est qu'il était plus intéressant de placer son argent à court terme et sans risque dans des instruments monétaires que de l'investir dans le risque de l'entreprise.

C'est une situation destructrice pour l'entreprise et pour l'emploi.

Une entreprise ne pouvant supporter la charge de sa dette par la croissance ou l'inflation se trouve obligée de couper dans ses investissements, dans ses effectifs et, quand cela ne suffit pas, de déposer son bilan.

Autre conséquence :

Il devient plus intéressant de se désendetter que d'investir, ce qui en économie se traduit par une destruction de masse monétaire qui monétaire qui augmente les pressions déflationnistes.

À cette crise s'ajoute une crise de mutation.

Que de bouleversements en peu de temps : l'effondrement du communisme à l'Est, les révolutions technologiques, la mondialisation des capitaux et des échanges commerciaux, la complexité croissante, la fin des économies Territoires et l'ère des réseaux, les impasses de l'État-providence, la crise morale de nos démocraties trop souvent rongées par la corruption, …

Qui dit mutation dit d'adaptation. « S'adapter ou périr » : telle est la loi des espèces vivantes.

Or, une crise de rigidités frappe la France, et sans doute, à un moindre degré, l'ensemble de nos vieilles démocraties européennes.

Deux sociétés d'importance égale cohabitent en France :

1. Une économie marchande, compétitive, créatrice de richesse et d'emploi, en permanence tendue vers la qualité et l'excellence, sous la pression de la concurrence.

2. Une société administrée, alimentée par des prélèvements obligatoires record, qui vit, pour l'essentiel, à l'abri de la pression concurrentielle et qui confisque plus d'un franc sur deux de la richesse produite.

Sur ce que l'on peut appeler le marché politique de l'économie administrée, la concurrence économique est remplacée par la concurrence politique.

Avec les meilleures intentions du monde – pas toujours –, on y distribue des avantages ou des faveurs qui, avec le temps, deviennent des privilèges ou des rentes de situation créant des rigidités ou des dysfonctionnements qui se paient par le chômage.

C'est cette excroissance de l'État qui étouffe l'emploi. On peut dire que c'est le travail efficace des entreprises qui crée la richesse et l'emploi, et le travail inefficace de l'État qui crée l'impôt et le chômage.

Semez des règlements, fonctionnaires, des subventions et vous récolterez des impôts et du chômage.

Semez des entrepreneurs et des libertés, et vous récolterez des vrais emplois.

Un système libéral est un système vivant qui, pour vivre et progresser, doit en permanence détruire les investissements non rentables et les emplois artificiels.

C'est ce qui se passe plus ou moins bien dans l'économie de marché.

C'est ce que notre société administrée sclérosée est incapable de faire.

C'est le poids exagéré de nos systèmes publics qui empêche aujourd'hui les ajustements nécessaires où tant de choses ont bougé, où tant de choses bougent.

Dur de remonter la pente quand une des roues du vélo est bloquée.

Nous sommes sur-administrés.

7 500 lois applicables, 82 000 décrets en vigueur, 20 000 règlements applicables dans la CEE. 17 000 pages de Journal Officiel de plus chaque année.

Ce harcèlement textuel étouffe l'initiative, étouffe la vie.

Nous sommes sur-imposés.

Tout se passe comme si l'on travaillait du lundi matin au mercredi pour l'État et les administrations publiques et à partir de jeudi pour soi-même.

Pour le travail le plus qualifié, le taux marginal de prélèvement global atteint près des trois-quarts. Pour un franc de richesse créé par un salarié, celui-ci ne perçoit au bout du compte que 28 centimes de revenu.

Ce harcèlement fiscal et social étouffe l'initiative et l'investissement.

Nous sommes entrés dans ce cercle vicieux où les charges excessives créent le chômage qui, à son tour, engendre de nouvelles charges qui créent, à leur tour, de plus en plus de chômage.

On ne pourra guère continuer longtemps comme cela.

Les années 80 ont été les années de la reconversion réussie de notre industrie et de nos entreprises.

Les années 90 doivent être les années de la reconversion de l'État et de nos systèmes publics.

L'enjeu est immense.

Je le résumerai par cette ligne d'action: changer une société d'assistance et d'obéissance bureaucratique en société de responsabilité.

Je viens de prononcer un mot fort qui doit être le fil conducteur de notre audace: celui de responsabilité.

De longues années de dirigisme et de socialisme ont détendu le ressort de la responsabilité individuelle, tant il est vrai qu'en se tournant à chaque instant vers l'État pour résoudre les problèmes à la place du citoyen, en lui confiant toujours plus de responsabilités, on étouffe petit à petit la responsabilité individuelle.

Pourquoi m'occuper de mon voisin dans le besoin? je paie assez d'impôts, je paie des fonctionnaires pour cela.

Pourquoi chercher une production agricole qui se vend quand il y a tant de productions subventionnées ?

Pourquoi chercher à décrocher des marchés extérieurs quand il est plus rentable d'arpenter les couloirs d'un ministère pour décrocher un avantage ? Etc…

Or, la responsabilité est une affaire de comportement et de morale, j'y reviendrais, mais c'est aussi une affaire d'institutions.

1. Les institutions de la responsabilité

Placez les hommes en situation de responsabilité et ils deviendront responsables.

Placez-les en situation de dépendance et ils deviendront assistés.

L'Histoire vient de nous en fournir deux exemples en grandeur nature :

– les deux Allemagnes
– l'Allemagne de l'Est et la Pologne.

Nous avons, nous aussi, comme à l'Est, à gérer la transition de nos structures collectives vers davantage de responsabilité individuelle. Il y faudra de l'audace.

C'est la réforme de notre système éducatif

Il s'agit, bien sûr, de rétablir l'équité en permettant aux collectivités locales de subventionner les écoles tant publiques que libres.

Il s'agit aussi de créer ces universités libres, autonomes et concurrentielles dont nous avons besoin pour préparer l'avenir.

Il s'agit de confier aux entreprises une part plus grande de la formation professionnelle.

Il s'agit de faire davantage confiance au libre choix des parents et de transformer l'Education nationale en un système plus autonome, plus performant, pour permettre un vrai exercice des responsabilités par les parents, les chefs d'établissement et les enseignants.

C'est la réforme fiscale

Nous avons besoin d'une réforme fiscale de grande ampleur, étalée dans le temps bien sûr, en fonction des possibilités, mais qui crée de vraies incitations à travailler, produire, épargner, investir, qui simplifie, clarifie, élimine les absurdes bricolages hérités du passé.

Les 320 abris fiscaux pour les particuliers, les 1 200 subventions aux entreprises,

Croyez-moi on ne réduira pas le déficit des budgets publics et des budgets sociaux par l'augmentation des impôts et des cotisations mais, au contraire, par la baisse des impôts qui doit être considérée comme des investissements dont le retour s'appelle croissance.

C'est la réforme de notre protection sociale 
C'est la réforme de notre marché du travail 
C'est la réforme de la gestion de notre territoire 
C'est la réforme de l'État par la décentralisation

Notre responsabilité politique à nous, c'est de perfectionner sans cesse l'État de droit, de réformer nos structures publiques, de décentraliser pour permettre l'exercice de la responsabilité individuelle qui est aujourd'hui le seul principe d'organisation et de régulation possible d'une société moderne.

2. Favoriser les comportements responsables

Dans cette tâche, il nous faut nous appuyer sur ceux qui ont le sens des responsabilités.

Ceux qui ont le sens des responsabilités sont nombreux. C'est un certain type d'hommes qui se distinguent dans toutes les professions, dans toutes les couches de la société par sa fermeté, sa droiture, son ardeur au travail, son sens de la justice et de la propriété, sa volonté de transmettre à ses enfants non seulement un patrimoine familial, mais encore un certain nombre de valeurs auxquelles il croit.

Ceux à qui le sens des responsabilités fait défaut et qui ont sans doute une influence exagérée. Ce sont ceux qui dépensent sans compter l'argent des autres, tant il est vrai que l'on est plus responsable lorsque l'on dépense son propre argent que lorsque l'on dépense l'argent des autres.

Ceux qui, au prétexte de la nécessaire assistance à certains de nos compatriotes, ont multiplié pour tous réglementations tatillonnes, qui vous disent en tout ce que vous devez faire.

Ceux qui longtemps ont fait marché la planche à billets ou endetté notre pays en reportant l'impôt sur les générations futures.

Ceux qui ont démissionné et parfois même encouragé une immigration déstabilisatrice.

– ceux qui par idéologie collectiviste souvent portent la responsabilité de ces banlieues grises, sans rues et sans âme…

Ceux-là n'étaient pas tous socialistes, mais à coup sûr responsables.

Il nous faut assurer la relève.

3. La morale de la responsabilité

La responsabilité, c'est l'éthique indispensable qui accompagne notre engagement pour une société de libertés.

La responsabilité est une affaire d'éducation.

Cette éducation doit se faire dans la famille, bien sûr, à l'école, dans l'entreprise encore, où se forgent les comportements responsables.

Vaste programme de réformes.

Immense champ d'audace.

Le temps presse car nous avons perdu trop de temps.

Nombre des réformes que j'ai ici évoquées auraient dû être conduites depuis bien longtemps dans les années 80 ou même encore dans les années 70.

Je vous sais exigeants, impatients vis-à-vis du gouvernement.

Plus vite, plus loin, plus fort.

J'entends même certains dire qu'il faut changer de politique.

D'un côté, on nous propose le retour à la social-démocratie et ses chimères.

D'autres dans nos rangs proposent le retour au protectionnisme qui n'a jamais protégé longtemps les emplois et qui n'en a jamais créé – et l'augmentation et du secteur public et de ses interventions dans notre société.

Ces autres politiques n'existent pas. La voie choisie est la bonne.

Il n'existe pas d'autre programme de réformes que celui qui a été le nôtre aux dernières élections législatives.

Le gouvernement n'est pas seulement un gouvernement de gestionnaires, préoccupé par le présent, c'est aussi un gouvernement profondément réformateur.

Après une première étape dans l'action des mesures gouvernementale – celle des d'urgence, parfois difficiles et courageuses mais nécessaires –, la deuxième étape s'est engagée, celle des réformes de fond :

Maîtrise des dépenses publiques, baisse des impôts et des charges, réforme de la protection sociale, loi quinquennale sur l'emploi…

Notre volonté de changement se heurte, se heurtera -nous le savons aux forces nombreuses du statu quo.

À ceux qui, pour maintenir leur pouvoir ou leurs privilèges proposent, pour échapper aux vraies réformes, une sorte de pérestroïka à la française de nos systèmes sclérosés.

Je l'ai dit, le temps presse.

Je me pose pourtant une question.

Je n'ai pas la réponse.

Turgot, ce grand réformateur, audacieux s'il en fut, ne fut pas entendu quand il en était encore temps.

Il fallut la Révolution, la nuit du 4 août, le décret d'Allarde, la loi Le Chapelier pour abolir les privilèges de l'Ancien Régime, et débloquer notre société dans les tourments de l'Histoire.

Sommes-nous un pays capable de gérer nos mutations par la réforme tranquille ? La question mérite d'être posée.

Pour éviter des bouleversements inutiles la France a besoin de réformateurs audacieux.

Elle n'a pas seulement besoin de gestionnaires, elle a aussi besoin de visionnaires.

Il y a près de 2 000 ans, Sénèque disait : « Il n'existe pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va. »

Observateur de la Révolution française, Edmund Burke disait : « Pour que le mal triomphe, il suffit que les hommes de bien n'agissent pas. »