Interview de M. Bernard Longuet, ministre de l'industrie des postes et télécommunications et du commerce extérieur et président du PR, dans "Le Figaro" du 30 juillet 1993, sur la cohabitation, les relations entre le gouvernement et la majorité à propos de la proposition de loi visant à abroger la loi Falloux, et l'UDF.

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Média : Le Figaro

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Le Figaro : La cote de popularité du Premier ministre, selon le dernier sondage BVA, continue de progresser. Cela ne vous paraît pas étonnant ?

Gérard Longuet : Non ! Il y a un accord profond entre l'état d'esprit de l'opinion et la façon dont le Premier ministre dirige l'action gouvernementale. Compte tenu d'un environnement extraordinairement difficile et d'un héritage écrasant, l'opinion n'attend pas de lui des miracles. Les Français demandent au gouvernement le respect de leur travail, de leur épargne, de leurs efforts. Ils attendent une attitude où la mesure et le sérieux l'emportent sur l'improvisation et la créativité désordonnée, sur l'illusion du mouvement créée par une gesticulation désordonnée. Cette adéquation explique le succès d'Édouard Balladur. Il apparaît comme l'homme de la situation !

Une autre idée le porte : c'est l'idée selon laquelle il se situe en dehors du système politique traditionnel. Il ne gère la cohabitation ni comme un confit droite-gauche ni comme le prolongement de la campagne des législatives, mais dans une logique profondément républicaine où prévalent les institutions et l'environnement international. M. Balladur mesure d'ailleurs parfaitement que le calendrier fait de M. Mitterrand et de lui-même des « non-adversaires ».

Le Figaro : Vous voulez dire des partenaires ?

Gérard Longuet : Non. Mais ce ne sont pas adversaires, ils ne cherchent pas à s'affronter inutilement. Chacun marque ses différences quand il en ressent le besoin. Édouard Balladur, pour sa part, ne cherche aucune ambiguïté, aucun compromis. Il y a d'ailleurs beaucoup de sang-froid de part et d'autre.

Le Figaro : Le report de la réforme de la loi Falloux n'est-il pas la manifestation d'une « dérive constitutionnelle », comme l'assure Valéry Giscard d'Estaing ?

Gérard Longuet : La Constitution donne au Président de la République la possibilité de convoquer ou non une session extraordinaire. Dès lors, un droit de regard sur l'ordre du jour lui est implicitement reconnu. Cela fait partie de la marge d'ajustement à définir. L'essentiel est que le Premier ministre se situe en dehors d'un affrontement qui n'est d'ailleurs pas le problème actuel des Français. Édouard Balladur se situe également en dehors de la logique Giscard-Chirac puisqu'il a politiquement besoin de l'un et de l'autre – sans être identifiable ni à l'un ni à l'autre. À aucun moment on a l'impression qu'il disparaisse derrière l'une de ces personnalités.

Le Figaro : Serait-ce l'émergence du fameux troisième homme ?

Gérard Longuet : Je pense qu'il donne au gouvernement, à la fonction gouvernementale son indépendance et sa marque. Avec naturellement les inconvénients que cela comporte, car il est pour le moment lié à cette fonction.

Le Figaro : Vous semblez séduit par Édouard Balladur...

Gérard Longuet : Vous savez, quand je monte dans un autocar, je préfère que le conducteur sache conduire ! C'est le cas.

Le Figaro : Êtes-vous inquiet quant à la cohésion de la majorité face aux assauts des « électrons libres ou aux critiques, déjà attendues, de MM. Giscard d'Estaing, Barre, Séguin ou Villiers ?

Gérard Longuet : L'autre caractéristique de M. Balladur est qu'il a suffisamment de sérénité en lui pour ne pas être prisonnier de certitudes. Je crois que le vrai juge d'un gouvernement c'est l'opinion, les électeurs. Aujourd'hui, on s'éloigne de l'élection législative de mars 1993, et on se rapproche de l'élection présidentielle de 1995. Plus on se rapprochera de cette élection, plus le poids d'un gouvernement, soutenu par l'opinion, l'emportera sur la notoriété ou l'agitation de tel ou tel électron libre.

Le Figaro : On annonce tout de même une rentrée difficile...

Gérard Longuet : C'est évident. Il y a trois rendez-vous successifs : fin août-début septembre, le rendez-vous politique des présidentiables, Chirac et Giscard en particulier, qui vont s'exprimer. Fin septembre, la rentrée sociale. En octobre, la rentrée parlementaire et, en point d'orgue, le vote du budget.

Le Figaro : Quel est votre vœu pour ces rendez-vous ?

Gérard Longuet : Que chacun joue son rôle.

Le Figaro : La compétition des « présidentielles » n'est contradictoire avec le bon travail du gouvernement ?

Gérard Longuet : Pas du tout. Dès lors qu'on ne nous oblige pas à choisir aujourd'hui. Mais n'est obligé que celui qui veut s'obliger...

Le Figaro : Les élections européennes vont être le grand test de la cohésion de la majorité. Y-a-t-il, selon vous, une meilleure liste que celle que pourrait conduire M. Balladur, en « ticket » avec un UDF ?

Gérard Longuet : Je crois qu'on ne pourra parler sérieusement et utilement des européennes que lorsqu'on verra, fin 1993-début 1994, vers quoi l'Europe s'oriente. Il y aura, d'ici là, pour l'Europe toute une série de rendez-vous majeurs : sur la monnaie, la politique agricole, les relations avec les États-Unis, la Défense... C'est l'état de la Communauté et les réponses apportées à ces problèmes qui donneront un sens à ce débat.

Aujourd'hui, il y a la solution Séguin et la solution Balladur. La solution Séguin consiste, en définitive, à dire qu'il faut tout remettre en cause parce qu'on n'arrivera jamais à rien avec Bruxelles ! La solution Balladur, c'est, aujourd'hui, de prendre acte de la situation internationale de la France et d'agir pour bâtir des alliances et pour organiser des consensus autour de nos préoccupations. Si la politique européenne du gouvernement réussit, il sera légitime et aisé de défendre une politique européenne. Si cette politique échoue, la voie peut s'ouvrir pour ceux qui diront non à l'Europe. Et l'éclatement de la majorité sur ce thème sera une réelle menace.

Le Figaro : D'ores et déjà, le sentiment anti-européen est populaire dans une partie de l'opinion. Que pensez-vous de ceux qui « collent » à ce courant, tel Philippe de Villiers, qui appartient à votre formation, et qui veut lancer une liste ?

Gérard Longuet : Philippe a renouvelé sa cotisation au Parti républicain et a accepté d'être président de la fédération PR de la Vendée. Je m'en réjouis ! Le vrai juge d'un homme politique, c'est l'électorat. C'est lui qui tranchera. Si nous arrivons à bâtir l'Europe que nous voulons, l'impact de ceux qui récusent l'Europe sera faible.

Le Figaro : L'état de santé de l'UDF ne parait pas formidable...

Gérard Longuet : Je crois profondément que l'UDF, avec son message libéral, européen, décentralisé, si elle garde le sens de l'État et sa loyauté majoritaire, est la formation centrale de tout gouvernement non socialiste. Et pour longtemps.

Le Figaro : Et pour les présidentielles ?

Gérard Longuet : C'est l'UDF qui est et sera l'axe de gravité de la majorité. Il faudra trouver le meilleur porte- parole le moment venu. Mais le message sera UDF. 

Le Figaro : Quel porte-parole ?

Gérard Longuet : C'est, aujourd'hui, effectivement un problème. Dans deux ans, la donne peut être différente.

Le Figaro : Valéry Giscard d'Estaing ?

Gérard Longuet : Valéry Giscard d'Estaing nous a donné un outil exceptionnel : une UDF rassemblée et incontournable.

Le Figaro : L'UDF n'est-elle pas en porte-à-faux vis-à-vis de l'action gouvernementale ?

Gérard Longuet : Absolument pas. Dans les épreuves que connaît la France, l'éthique de responsabilité doit être la règle de tous les dirigeants de la majorité. Cette éthique, c'est l'esprit de responsabilité, le sens de l'effort collectif et le refus des démarches individuelles. Les Français, en mars dernier, n'ont pas élu Pierre, Paul ou Jacques. Ils ont élu une majorité pour gouverner et être solidaire dans ce devoir.

Le Figaro : Ceux qui ne sont pas au gouvernement doivent bien exister politiquement...

Gérard Longuet : Je crois que l'existence politique se mesure à l'une des propositions construites, réfléchies, affinées, opérationnelles et non d'imprécations aussi sonores que creuses. Nous serons jugés collectivement ! L'échec du gouvernement sera l'échec de toute la majorité, même si certains-à tort croient pouvoir s'en démarquer. Le succès du gouvernement entraînera le succès de tous ceux qui sont dans la majorité. Il sera également le succès de la France.