Texte intégral
6 septembre 1993
Europe 1
J.-P. Elkabbach : Le projet de loi de cinq ans sur l'emploi et la formation est aujourd'hui au cœur de la table ronde à Matignon, gouvernement-syndicats. Est-ce que M. Giraud a choisi les bonnes mesures, la bonne méthode ?
P. Vasseur : Il a choisi la bonne méthode en présentant une loi quinquennale et en acceptant d'en discuter avec tout le monde. Je ne considère pas que ce projet de loi soit figé. Il faut le modifier, il y a pas mal d'améliorations à apporter.
J.-P. Elkabbach : Exemple ?
P. Vasseur : En matière d'allégement des charges sociales pour libérer les bas salaires d'un certain nombre de contraintes. Revoir la possibilité de créer des emplois dans des domaines de service.
J.-P. Elkabbach : Et la réduction du temps de travail ?
P. Vasseur : C'est une très bonne chose. Il y a plusieurs façons de réduire le temps de travail, notamment le temps partiel, c'est une très bonne mesure que l'on peut prendre et il faut aller plus loin dans ce domaine. On ne peut pas aujourd'hui jouer aux illusions qui sont les illusions perpétuelles du type de ce qu'on a connu il y a 10 où 15 ans. Il faudra de toute façon une modification des comportements, je le dis pour tout le monde, pour les syndicats, pour le patronat, pour la classe politique.
J.-P. Elkabbach : F. Bayrou a annoncé hier qu'il ne représenterait pas devant vous, les députés, sa proposition sur le financement de l'enseignement privé. "C'est un geste d'apaisement" a t il dit hier sur France 2. Vous lui donnez raison ?
P. Vasseur : Je lui donne raison de chercher l'apaisement. Rien ne serait pire pour l'enseignement privé, comme pour la cohésion du corps social, que de relancer une guerre scolaire. Il y a probablement un peu d'explication à faire, des mesures à prendre pour faire en sorte que l'enseignement privé puisse bénéficier autant que faire se peut de l'argent public. Mais si l'enseignement privé veut le rester, il ne faut pas qu'il ait un financement à 100 %.
J.-P. Elkabbach : Ce n'était pas la peine de lancer le problème il y a quelques mois…
P. Vasseur : Il y a des moments où l'on va un peu vite et il faut avoir la sagesse de faire machine arrière ou de temporiser un peu. F. Bayrou a bien fait.
J.-P. Elkabbach : Sans doute poussé par E. Balladur et F. Mitterrand…
P. Vasseur : Probablement poussé par E. Balladur.
J.-P. Elkabbach : Le contenu de la lettre de F. Mitterrand à E. Balladur sera probablement connu aujourd'hui ou demain. Le Chef de l'État demanderait qu'on prenne, avant toute décision, l'avis du Conseil d'État. Vous dites : "pourquoi pas ?" ou alors Mitterrand exagère il faut passer en force ?
P. Vasseur : À chacun son style. Quand, au joue au rugby on essaye de passer pour marquer l'essai. Le président de la République préfère botter en touche, c'est son affaire. Il faudra de toute façon que nous allions au bout, que nous fassions respecter la volonté populaire. Nous sommes, nous les parlementaires de la majorité, détenteurs de la volonté populaire. Nous avons voté cette loi car elle nous a paru nécessaire et il faut qu'elle soit appliquée. Si le seul moyen de la faire appliquer c'est la révision constitutionnelle, il faudra qu'il y ait révision constitutionnelle. Le président de la République ferait bien de faire un peu attention à l'examen de la Constitution.
J.-P. Elkabbach : Vous croyez qu'il ne la lie pas ?
P. Vasseur : Je crois qu'il la lie mais nous voyons aujourd'hui qu'il y a quelques flous dans celle-ci et de mon point de vue s'il y a une initiative parlementaire pour réformer la Constitution, le président de la République ne peut pas s'y opposer. Il ferait de la Constitution une lecture qui ressemblerait à celle qu'il faisait quand il la critiquait en écrivant "Le coup d'État permanent".
J.-P. Elkabbach : On passe d'étape par étape, on va d'abord au Conseil d'État ou on fait le coup de force ?
P. Vasseur : S'il faut que le président de la République sauve la face en passant au Conseil d'État on va l'accepter. Mais il doit être clair que la loi devra être appliquée. Je souhaite donc qu'il y ait une réforme constitutionnelle et je souhaite, pour éviter des dérapages, que cette réforme ait lieu par la voie parlementaire.
J.-P. Elkabbach : Est-ce que le gouvernement Balladur est en train de réussir ?
P. Vasseur : Je crois qu'il a pris les décisions et la direction qu'il fallait prendre. Mais pour que sa réussite soit assurée, il lui faut trois choses : 1/ le temps, 2/ un sursaut du corps social et je crois qu'il l'a. Les Français sont parfois plus intelligents que la classe politique. 3/ il fui faut pour cela une majorité qui l'aide au lieu d'essayer de lui mettre des bâtons dans les roues, parfois.
J.-P. Elkabbach : Y-a-t-il aujourd'hui, dans la majorité, un vrai projet alternatif ?
P. Vasseur : Non. Car nous retombons dans les discussions qui ont eu lieu au PS avant 1981 et on sait où elles ont mené. Si on veut refaire les erreurs qui ont été faites par le PS en 81 et 82, on n'a qu'à laisser se développer chez les Français un certain nombre d'illusions qui sont parfaitement fallacieuses.
J.-P. Elkabbach : C'est pour qui ça ?
P. Vasseur : Je le dis à mes amis de la majorité et à un certain nombre de mes proches qui parfois ont ce type de comportement. 1/ nous avons le droit, et je le dis au gouvernement, de proposer et de modifier des choses. 2/ il ne faut pas que nous nous comportions comme des opposants systématiques. On a un peu l'impression dans la majorité, que l'on joue un remake de "Dr Jekyll et Mr Hyde". On ne peut pas se vouloir le soutien d'une majorité à laquelle nous avons voté la confiance et en même temps passer son temps à la critiquer.
J.-P. Elkabbach : Que dites-vous aux trois principaux protagonistes du débat présidentiel aujourd'hui, Valérie Giscard d'Estaing, Chirac, Balladur ?
P. Vasseur : À Valérie Giscard d'Estaing je lui dis : monsieur le Président, on a besoin de vous. Vous êtes le ciment de l'UDF. L'UDF est un bon soutien pour la majorité, aidez-nous à le faire de façon positive. À Chirac : monsieur le Premier ministre vous avez incontestablement, peut-être comme d'autres, une vocation de présidentiel. Je pense que cette vocation s'affirmera d'autant mieux que vous apparaîtrez comme le garant de la cohésion de la majorité.
J.-P. Elkabbach : J. Chirac est au Club de la presse ce soir, que lui dites-vous ?
P. Vasseur : Monsieur le président du RPR, vous avez incontestablement une vocation importante dans ce pays, montrez-nous la voie à suivre mais de grâce que celle-ci n'apparaisse pas, ce n'est pas votre cas mais comme certains de vos lieutenants pourraient le laisser penser, comme étant une voie qui contrecarrerait celle qui est suivie actuellement par la majorité à laquelle nous appartenons. À Balladur je lui dirais : monsieur le Premier ministre, continuez et avancez, écoutez-nous, ne parlez pas plus que vous le faites aujourd'hui, agissez mais de grâce écoutez-nous, nous avons encore beaucoup de choses à vous dire.
J.-P. Elkabbach : Souhaitez-vous que le phénomène Balladur dans les sondages dure ?
P. Vasseur : Je souhaite qu'il continue à y avoir dans le pays une large adhésion au Premier ministre. Je ne me pose pas encore le problème de l'élection présidentielle, c'est dans 20 mois ! Jamais, 20 mois avant une élection présidentielle, nous n'avons pu faire un pronostic exact.
J.-P. Elkabbach : Qui décidera : les partis ou l'opinion ?
P. Vasseur : Je crois que nous sommes, nous, le reflet de l'opinion et donc c'est elle qui guidera nos choix.
22 septembre 1993
RTL
P. Caloni : Du nouveau à l'Est : les événements de Moscou, les élections en Pologne, le drame de l'ex-Yougoslavie. Une raison de plus pour nous d'être vigilant ?
P. Vasseur : Oui quand on y ajoute les incertitudes sur ce qui se passe en Algérie, nous constatons que nous sommes entourés par un monde dangereux. Cela doit nous interroger sur la nécessité de renforcer la cohésion européenne face à tout ce qui se passe autour de nous.
P. Caloni : Cohésion européenne un peu mise à mal par la fin de non-recevoir des Américains concernant une éventuelle discussion sur le GATT ?
P. Vasseur : On va voir, et ça sera un bon test. Ce qui s'est passé pour le GATT montre que l'Europe, enfin ! est décidée à faire entendre son point de vue aux euro-technocrates. À savoir que la Commission s'arroge un certain nombre de pouvoirs, les ministres ont décidé que c'étaient eux qui commandaient. Les Américains ont une attitude fermée, négative. À l'attitude de fermeture il faut que nous répondions par une attitude de fermeté.
P. Caloni : On en a les moyens ?
P. Vasseur : Oui, car je crois que les USA sont très inquiets de ce qui se passe en Europe, de la cohésion qu'on peut y trouver. Et je me demande si à travers cette affaire du GATT, il n'y a pas sciemment, de la part des USA une tentative pour déstabiliser l'Europe. Et donc il faut que l'on soit capables de tenir bon. On n'a jamais rien à gagner à se coucher et je regretterais que l'Europe se couche dans une affaire comme celle-là. Nous, parlementaires français de la majorité, nous avons pris des engagements lors de notre campagne électorale, il faut les tenir. Le gouvernement va subir un test important, un test de sa capacité à résister dans l'épreuve à un certain nombre de pressions. C'est la crédibilité gouvernementale qui est en jeu.
P. Caloni : Des idées, des notions sur ce budget 1994 ?
P. Vasseur : Oui, J.-Y. Hollinger en a rappelé quelques-unes. On sait qu'il va y avoir un allégement de l'impôt sur le revenu pour tenter de relancer la consommation. On sait surtout hélas ! que, quel que soit le cas de figure, dans la meilleure des hypothèses nous aurons un taux de croissance qui sera trop faible pour créer autant d'emplois qu'il le faudrait dans le pays. Ce qui doit nous amener à revoir nos conceptions en matière de lutte contre le chômage.
P. Caloni : C'est-à-dire ?
P. Vasseur : La semaine prochaine nous allons être amenés au Parlement à discuter d'un certain nombre de décisions. Elles sont bonnes et vont tout à fait dans le bon sens. On a peut-être eu tort de présenter cela comme le grand plan quinquennal de lutte contre le chômage. Ça fait un peu "retenez-moi ou je fais un malheur". En tout cas, on ne fait pas un malheur. Ce sont de bonnes mesures, ça n'est pas le grand choc qui pourrait permettre de lutter vraiment contre le chômage. Il y a des mesures, des pistes que nous aurions dû prendre. Deux choses sont indispensables pour lutter contre le chômage dans un proche avenir : d'abord il faudra que nous ayons le courage de nous engager vers une nouvelle forme de répartition du travail. Certains vont dire : partage du temps de travail, mais je crois que c'est plus complexe que ça. Deuxième chose : il y a des emplois qu'il faut que nous soyons capables de créer. Des emplois existent, des besoins existent et il faut que ceux-ci naissent. L'exemple du ticket-service qui est une bonne idée à savoir que les particuliers pourront aller chercher un ticket qui leur donnera la possibilité d'employer une personne sans avoir à remplir des tas de déclarations etc. Deux reproches : les déductions pour les ménages, pour les familles qui emploient des personnes sont insuffisantes et on aurait pu les faire progresser, ça aurait encouragé la création d'emplois. Ensuite, on fait le ticket-service mais on le fait à titre expérimental dans deux régions françaises seulement et pour 300 heures par an, 300 heures ça correspond à deux matinées par semaine. On a été un peu frileux en la matière. Quand une idée est bonne, il faut la pousser jusqu'au bout. Sinon, on n'en a pas le bénéfice qu'on pourrait en attendre même quand après on passe à des phases ultérieures. Je pense qu'il faut avoir en matière de lutte contre le chômage plus d'audace.
P. Caloni : Finalement, n'est-ce pas les prochaines échéances présidentielles qui bloquent un peu tout ça ?
P. Vasseur : Possible. Ça devrait nous amener à réfléchir un peu sur nos institutions. Nous vivons en campagne électorale quasi-permanente, même si on ne le reconnaît pas et finalement nous sommes les uns et les autres non pas paralysés mais un peu freinés par un certain nombre de comportements. Comportements électoraux ou de la part des syndicats et du patronat par un certain conservatisme. Nous sommes désespérément conservateurs. Les Français sont prêts aujourd'hui à davantage d'audace que ne sont prêts à l'avoir un certain nombre de personnes.
P. Caloni : Ils sont plus audacieux que certains hommes politiques et que certaines institutions syndicales ?
P. Vasseur : Oui, je pense que notamment le patronat devrait comprendre qu'il ne s'agit pas simplement de gérer mais aussi de faire preuve d'imagination.