Texte intégral
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais vous dire, d'abord, tout le plaisir que j'ai à retrouver nombre d'entre vous, que je connais de longue date, ainsi que la fierté que je ressens de prendre part à ce 8ème Congrès national du COORACE.
Lorsque la proposition m'a été faite de venir m'exprimer devant vous, et de traiter plus précisément du chômage et de la citoyenneté, j'ai immédiatement accepté, tant pour des raisons de principe que pour des motifs plus personnels.
Raisons de principe tout d'abord : vous avez choisi, en effet, de propos délibéré, d'aborder des questions que j'estime moi-même décisives pour le destin de notre pays ; ces questions, elles ne sont, hélas, que trop faciles à formuler : quelles sont les conséquences réelles pour la société française d'une crise de chômage sans précédent, dont chacun se convainc progressivement qu'elle a des effets qui excédent largement leur simple dimension économique et financière ? Et dès lors, quelles sont les relations entre l'exclusion économique, qui transforme un homme en marginal, et l'exclusion politique, qui en fait un métèque, pour reprendre l'acception antique du mot, c'est-à-dire un citoyen de seconde zone.
Raisons de principe, donc, mais raisons plus personnelles également. Contrairement aux mandats locaux, qui sont ancrés dans la réalité sociale, les mandats nationaux imposent de subir, entre autres servitudes, un décalage toujours important entre la prise de décision (ou la participation à la décision) et la réalisation, compte tenu de la lourdeur des procédures administratives. C'est pourquoi je suis tout particulièrement heureux de vous retrouver, vous qui représentez certaines traductions vivantes et concrètes d'initiatives que j'ai pu prendre, lors de ma présence à la tête du ministère des Affaires sociales et de l'emploi.
Raisons personnelles également dans la mesure où ma venue se veut aussi, de par les fonctions où j'ai été placé, un acte de reconnaissance et de foi dans le travail qui est le vôtre. Et quand je parle de travail, sans doute conviendrait-il davantage de parler d'engagement. Car l'insertion, la réinsertion, ne peuvent être réduites à un objet social ou à la gestion de procédures. Elles sont un combat, une action militante, qui suppose une certaine vision du monde et qui exige le don de soi. Si j'ai tenu à me retrouver parmi vous, c'est donc aussi pour marquer solennellement, aux yeux de tous, l'importance de votre mission et l'entier soutien que doit lui apporter la représentation nationale et qu'elle aura, je l'espère, l'occasion de vous confirmer dans les semaines qui viennent lors des débats sur le projet de loi quinquennale sur l'emploi.
L'insertion, disais-je à l'instant, n'est pas seulement affaire de procédures. Elle n'est pas davantage uniquement affaire de financement. Elle est beaucoup plus profondément, et nous touchons là au cœur de vos travaux, un problème politique, une question de société qui met directement en cause les valeurs-clé, les valeurs constitutives de la République.
Pour aller au plus simple, disons qu'elle a trait d'abord à la liberté. Parce que Marx avait tout-à-fait raison, à côté de prophéties erronées, de distinguer entre liberté formelle et liberté réelle, et d'affirmer qu'il n'est pas de liberté sans les moyens de l'exercer. Et les exclus de notre société sont effectivement privés de leurs droits de citoyen du fait même de leur marginalisation. C'est d'ailleurs ce qui les différencie du prolétaire de la révolution industrielle qui conservait, du moins dans un pays comme la France, la possibilité d'agir et, plus généralement, de peser sur l'évolution de la Société.
L'exclu, lui, est le plus souvent un non-acteur de la vie sociale. Et du coup, – si l'on n'y prend garde – l'inégalité d'aujourd'hui a plus de chance de se perpétuer que l'inégalité d'hier.
L'égalité est, précisément, la deuxième valeur républicaine mise en cause. Parce que la division des sociétés modernes entre inclus et exclus introduit des clivages beaucoup plus profonds et durables que ceux des classes sociales de la société industrielle. La division en classe peut être remise en cause par la fluidité, par la promotion sociale. En revanche, l'exclusion fige les situations.
La fraternité enfin est elle-même affaiblie parce que l'exclusion dénie leur humanité à toute une partie de nos concitoyens et les rejette, de fait, hors de tous les circuits de solidarité spontanée. Circonstance aggravante : les remèdes généralement utilisés vont dans le sens d'un affaiblissement des structures de prévention ou de réparation.
Dès lors, ne nous y trompons-pas, l'enjeu de l'insertion est beaucoup plus vaste que la lutte contre les conséquences économiques et sociales désastreuses du chômage. Il y a aussi une dimension culturelle de l'enjeu, au sens le plus fort du terme. C'est pourquoi je dirai volontiers – sans vouloir abuser de grands mots – que c'est probablement le destin de tout notre corps social qui se dessine et qui se décide au travers de votre action. Soit nous gagnons le pari de l'insertion, et nous préservons les valeurs républicaines sur lesquelles repose notre démocratie; soit nous échouons et les conséquences seront beaucoup plus lourdes que le simple déséquilibre des finances publiques et sociales ou l'atonie du marché du travail.
Je souhaite vous entretenir de ces questions dans la clarté, quitte à déranger – mais vous ne seriez pas les premiers ! – en soulevant trois questions que me paraît immanquablement appeler votre action : êtes-vous l'alibi d'une société en décomposition ou l'avant-garde d'une société nouvelle, adaptée à la nouvelle donne et plus solidaire ? Êtes-vous les béquilles d'un État-Providence en crise ou les porteurs de nouveaux modes de représentation sociale ? Etes-vous une institution marginale destinée à la gestion de marginaux ou avez-vous vocation à vous intégrer dans une logique de refondation des institutions républicaines ?
I. – Du chômage à l'exclusion
Pour répondre à ces questions et avant même d'en venir au problème de l'insertion, il me semble nécessaire de rappeler un certain nombre de réalités qui montrent l'ampleur du mal auquel est confrontée la société française.
1. Première évidence, le chômage croît de manière inexorable dans notre pays : l'INSEE prévoit au moins 3,4 millions de chômeurs à la fin de 1993, soit un taux de chômage de 12,5 %, et estime au moins à 400 000 le nombre des chômeurs supplémentaires pour l'année 1994.
2. Seconde évidence, le chômage n'est qu'un indicateur partiel de la sous-activité de l'économie française : aux 3,4 millions de chômeurs recensés, il faut ajouter plus d'un million et demi de personnes prises en charge par des dispositifs de formation ou de réinsertion, ce qui signifie que le quart environ de la population active n'entre plus dans le cadre du marché classique du travail.
3. Troisième évidence, cette sous-activité n'est pas une fatalité mondiale qui affecterait indistinctement les économies développées. C'est un mal européen, et, plus particulièrement encore un mal français. Le taux de chômage est en effet de 10,6 % en Europe quand il n'atteint que 6,5 % aux États-Unis et 2,2 % au Japon. Et il s'élève à plus de 12 % en France lorsqu'il reste contenu à 7,5 % sur le territoire de l'ancienne Allemagne de l'Ouest.
4. Quatrième évidence, le chômage est beaucoup plus qu'un déséquilibre passager du marché du travail qui provoquerait de graves difficultés financières de l'État et des systèmes sociaux. Il est désormais un véritable fléau, un cancer qui, au-delà du public concerné, s'attaque à toutes les cellules de la société, de la famille à la région, de l'entreprise à la ville ou à la commune.
Et de fait, il n'est aucune des tensions graves qui affectent notre société qui ne prenne sa source dans ce drame : insécurité, drogue, banlieues, désertification rurale, crise du système éducatif et de la justice, tous ces phénomènes, au degré de paroxysme qu'ils ont atteint, ont une seule et même origine : le chômage.
Comment, donc, situer l'intervention de vos associations dans ce cadre ? J'aurais tendance à dire – en raisonnant globalement – qu'elle est quantitativement limitée, ce qui peut faire de vous une forme d'alibi social, en même temps qu'elle est qualitativement très importante, car elle permet d'expérimenter de nouveaux modes de régulation sur lesquels pourra être fondée la pleine activité.
Vos associations représentent une dizaine de milliers d'emplois en équivalent temps plein. Cela peut effectivement paraître dérisoire, si l'on compare ce chiffre aux 5 millions d'exclus du marché du travail. Mais c'est important si l'on précise que ces 10 000 emplois correspondent à un flux d'une centaine de milliers de personnes chaque année. Et cela devient déterminant si l'on tient compte du fait que votre public est composé des véritables damnés des temps modernes : nouveaux pauvres, chômeurs de longue durée, RMistes, jeunes sans qualification, délinquants parfois, car tels sont bien ceux que rejette inexorablement le système productiviste et la société contemporaine, tels sont bien ceux à la survie et à la dignité desquels vous avez choisi de vous consacrer.
Car ne nous leurrons pas : l'absence d'activité signifie beaucoup plus qu'une perte de revenus. (Si je le dis, ce n'est pas pour vous en convaincre. Vous le savez depuis longtemps. Si je le dis, c'est parce qu'il est encore trop de gens qui ne l'ont pas compris). L'absence d'activité, en réalité, détruit l'identité sociale et jusqu'à la personnalité de ceux qu'elle frappe, tant il est vrai que le travail, ou, plus généralement, l'utilité sociale demeurent le fondement du statut et de la dignité dans les sociétés modernes en même temps qu'un élément de structuration de la vie quotidienne de nombre d'entre nous.
Et l'insertion est du même coup beaucoup plus complexe qu'une affaire de transferts financiers. Elle implique la prise en charge puis la responsabilisation progressive de l'ensemble des comportements, de l'activité au logement en passant le cas échéant, par la scolarité des enfants. L'insertion, en un mot, est une action pédagogique avant d'être une action économique puisqu'elle passe par l'apprentissage ou le réapprentissage des mécanismes élémentaires de la vie en société.
Et c'est précisément pour cela que vous n'êtes pas seulement l'alibi des rentiers de l'activité, qui bénéficient du privilège – combien précaire et parfois chèrement payé – que représente aujourd'hui un emploi. C'est pour cela que vous constituez également un véritable laboratoire d'expérimentation économique et sociale qui peut préfigurer non seulement les comportements d'activité mais encore la citoyenneté de demain.
L'insertion me semble, en effet, un laboratoire et ce du double point de vue de la mobilisation qu'elle appelle des différents acteurs qui y participent et des créneaux d'activités qu'elle utilise.
L'insertion est ainsi un phénomène global, qui prend en charge un individu dans sa totalité au lieu de ne s'adresser, comme les procédures sociales classiques, qu'à un aspect de son existence : activité professionnelle, formation, famille, santé... Et du même coup, elle exige une collaboration inédite – et donc parfois conflictuelle – d'acteurs très différents qui agissaient auparavant de manière autonome, à savoir l'État, les collectivités locales, les associations, les entreprises, les organismes de formation. Et l'expérience du RMI a démontré avec éclat que si le mode de fonctionnement traditionnel des administrations s'adaptait facilement aux versement de revenu minimum, l'insertion posait en revanche des problèmes autrement redoutables devant lesquels les modes de gestion classique des fléaux sociaux s'avéraient totalement inadaptés.
Seconde originalité de l'insertion et seconde manière de préfigurer les mutations économiques et sociales : les activités développées par les associations et autres entreprises qui se consacrent à cette mission. Ces activités me semblent stratégiques car elles sont situées dans des catégories de services aux particuliers et aux entreprises tout à fait stratégiques pour l'emploi (collecte et revente de déchets, recyclage, nettoyage, aide à domicile, entretien d'espaces – j'en passe). Ce sont là des gisements d'activité inexploités par les entreprises pour des motifs de rentabilité ou de complexité d'organisation, ce sont là des besoins réels auquel il peut être répondu par la création d'une offre que le marché ne fait pas le plus souvent émerger de manière spontanée.
J'ajoute, et cela me paraît très important, que ce sont des secteurs d'activité qui ne sont pas directement soumis à la contrainte de la compétition internationale puisqu'il s'agit de services de proximité, donc de secteurs où notre pays dispose de réelles marges de manœuvre.
Pour toutes ces raisons, je considère que l'insertion est exemplaire de la révolution sociale et du renversement des valeurs que j'appelle de mes vœux et dont je constate avec plaisir qu'après le premier moment d'ironie satisfaite et de dédain affiché, ils paraissent faire de plus en plus d'adeptes, au point de devenir presque un objet de consensus.
Comment ne me féliciterai-je pas de voir mon successeur, Martine Aubry, en appeler non plus au « bricolage technocratique, mais bien à une révolution des esprits ». Comment ne pas accueillir avec satisfaction l'adhésion de mon prédécesseur, Laurent Fabius, à l'idée d'un « partage organisé et maîtrisé de l'activité » à l'opposé « d'un autre partage, celui-là sauvage et injuste, opéré aujourd'hui par l'exclusion et demain peut-être par la violence ».
Comment ne pas applaudir à la position du Président Mattéoli qui, revenu de la levée illusoire des présumés obstacles à l'emploi, convient désormais que l'« on a changé de société en matière d'emploi » et qu'il faut s'engager dans une véritable révolution. Comment ne pas se réjouir lorsque Jean-Pierre Landau, Directeur des relations économiques extérieures, indique à la commission de l'Assemblée nationale chargée d'enquêter sur les délocalisations qu'« il est illusoire de vouloir rester compétitif par des allégements de charges ou des baisses de salaires » et qu'il faut en revanche « penser à un système de prestations sociales qui permette la création d'emplois dans les secteurs protégés ». Comment ne pas s'associer aux propos de Nicole Notat déclarant qu'« il faudra bien que notre société européenne cesse de courir après le mirage de l'emploi par la croissance car tout miser sur ces schémas-là est un leurre ».
Comment ne pas saluer Charles Millon, Président de groupe parlementaire, quand il prône « un renversement des logiques des administrations publiques chargées de l'emploi », et notamment la fusion de l'ANPE, des Assedic et de l'AFPA. Comment ne pas approuver Jacques Chirac quand il affirmait récemment à Saint-Nazaire que « d'autres voies doivent être explorées en matière d'emploi et d'organisation du travail pour se substituer à la course à la productivité à tout prix qui n'est plus la condition de l'excellence et de la compétitivité » ?
Ces déclarations – dont vous conviendrez qu'elles sont d'origines diverses – soulignent à l'envie que la prise de conscience progresse, quand bien même l'action des pouvoirs publics reste trop souvent en retrait sur les mutations de la société. De ce point de vue, il ne fait à mon sens aucun doute que vous êtes nos éclaireurs, nos vigies, nos explorateurs, prospectant en dépit de toutes les avanies, de toutes les tracasseries administratives, de tous les retards, de toutes les incertitudes ces nouvelles zones d'emplois où se joue aujourd'hui l'insertion, demain la capacité de l'économie française à tendre vers la pleine activité.
Ainsi donc, vous êtes assurément les mieux placés pour mesurer à la fois les ravages que le chômage exerce sur notre société et les rénovations sociales indispensables pour contrer les réactions en chaîne qu'il provoque. C'est précisément sur ces effets de contamination que je voudrais maintenant revenir avant de suggérer certaines des pistes que nous pourrions explorer ensemble dans les prochaines années.
II. – De l'exclusion à la remise en cause de la solidarité
Pour bien comprendre la nature de la menace que la crise actuelle fait peser sur nos sociétés, il est indispensable, en effet, de rappeler la valeur assignée au travail et le rôle qu'il joue dans les mécanismes de la solidarité nationale.
La crise de l'emploi, je le répète, mais on ne le répétera jamais assez, est beaucoup plus qu'une insuffisance quantitative des postes de travail ; elle affecte la notion même de travail humain. Depuis la révolution industrielle, le travail est à l'origine non seulement du revenu mais de l'intégration sociale et de la dignité humaine.
Nous sommes donc confrontés à un brutal renversement des normes et des valeurs sur lesquelles reposaient les économies occidentales de l'après-guerre. La vieille malédiction biblique « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » s'est inversée au point que le travail devient un lien vital, gage de participation et d'intégration, alors même qu'il devient de plus en plus rare sous l'effet des progrès technologiques et des mutations de la consommation.
Dès lors la productivité joue contre l'emploi, la croissance contre le lien social, la prospérité des entreprises contre les intérêts des salariés. En bref, le cercle vertueux des gains de productivité, du pouvoir d'achat et de la rentabilité du capital qui a forgé le succès des Trente Glorieuses explose littéralement sous la pression de de la crise et de l'internationalisation des économies développées.
Parallèlement, une partie de plus en plus importante des besoins sociaux ne trouve plus spontanément de réponse pour des raisons très diverses. Insuffisante solvabilité de la demande, problèmes de formation, contraintes juridiques, démobilisation des initiatives, inorganisation de l'offre se conjuguent pour interdire l'exploitation des formidables gisements d'activité que recèlent les services de proximité. Et c'est précisément là que doit prendre corps un nouveau projet qui organise les transitions, faute de quoi les mutations seront d'une brutalité et d'une violence inouïes. D'une violence telle que le corps social viendra inévitablement à se déchirer.
Qui ne voit en effet que la poursuite des évolutions actuelles nous conduit à une impasse tragique ? Qui peut croire que des actifs occupés de moins en moins nombreux accepteront des prélèvements croissants pour des exclus en incessante augmentation ? Qui peut ignorer que le chômage pèse de plus en plus sur tous les comportements économiques et sociaux ? Il n'est que de constater la chute dramatique de la natalité, la chute obstinée de la consommation ou le blocage persistant de l'investissement pour se persuader de la profondeur des peurs qui obsèdent désormais nos concitoyens. Et qui peut imaginer qu'une société bloquée, dont le seul mouvement est celui qui enferme un nombre croissant de ses membres dans l'exclusion, ait un quelconque avenir ?
Qu'on me comprenne bien. Je ne prétends pas que le travail ait vocation à disparaître en tant qu'élément structurant de nos sociétés. Bien au contraire, je constate que c'est le rôle central du travail qui entraîne l'ampleur de la crise sociale que ses mutations déclenchent. Ce qui est mort ce n'est pas le travail, mais bien le plein emploi. La notion d'emploi classique n'a déjà guère de sens lorsque 5 millions d'actifs en sont exclus et que 12,5 % de la population active connaît des formes particulières d'emploi. Mais le plein emploi, quant à lui, est totalement dépassé. C'est pourquoi, il nous faut l'abandonner pour tendre vers la pleine activité.
La lutte des classes, verticale, opposait les détenteurs du capital aux prolétaires. Les sociétés contemporaines sont organisées autour de clivages horizontaux entre les privilégiés, qui concentrent les richesses matérielles, économiques et culturelles mais qui perdent la maîtrise de leur temps, les salariés ordinaires qui cumulent de plus en plus difficilement activité et charges familiales, et, enfin, les exclus du travail et de la société.
Et cette nouvelle répartition sociale fait éclater le modèle de l'État-Providence. Tout notre système de protection sociale est construit autour de l'idée d'assurance, elle-même fonction de la possession d'un emploi.
Les risques sociaux sont concentrés, c'est vrai, sur les individus en situation d'exclusion : la perte d'emploi entraîne celle de la qualification, du logement, des repères sociaux et familiaux. Mais ces risques frappent désormais toutes les couches de la population : il n'est plus de catégorie sociale, de famille, de région qui ne soit directement confronté au chômage et à ses conséquences. Dès lors l'État-Providence en arrive à cumuler déficits et inefficacité : les assurés paient de plus en plus cher ; les exclus de plus en plus nombreux échappent aux procédures et aux aides classiques, le lien entre le travail et le revenu se dissout.
Cette évolution frappe l'ensemble des pays développés. Les États-Unis tentent d'y répondre par le repli sur l'assurance privée individuelle : c'est la société des lawyers où les inclus s'assurent pour des sommes croissantes tandis que le nombre des exclus explose. Le Japon a choisi comme à son habitude le resserrement des solidarités collectives, le civisme qui mobilise les solidarités familiales ou entrepreneuriales au service des objectifs communs. La France, elle, a jusqu'à présent privilégié la flexibilité, – je confesse y avoir eu ma part – démantelant une partie de sa législation sociale sans pour autant parvenir à une efficacité comparable.
Au terme de cette analyse émerge donc deux idées fortes pour reconstruire un nouveau pacte social : il nous faut passer du plein emploi à la pleine activité, du welfare au workfare, si vous me passez cette facilité de langage, c'est-à-dire à la situation où chacun trouve une place dans la société, donc une activité ; dans cette évolution le rôle de l'État doit être déterminant : l'originalité et la force de notre pays viennent de sa cohésion sociale, qui est elle-même le fruit d'un processus politique. Sans État, il n'est pas de lien politique, c'est-à-dire de citoyenneté ; sans citoyenneté, il n'est pas de solidarité, c'est-à-dire d'espoir d'une pleine activité qui suppose non seulement des transferts financiers mais encore un véritable partage des droits, des revenus et des statuts.
III. – Pleine activité, insertion, éducation et citoyenneté
Dès lors, je voudrais explorer avec vous trois séries de propositions concrètes qui permettraient d'enrayer la croissance du chômage et de préserver la cohésion de la société française. Mes réflexions porteront sur l'activité, sur la formation et l'éducation, sur la citoyenneté et la représentation sociale enfin.
A) De la pleine activité
Alors même que le constat que j'ai dressé de la désintégration sociale qui menace notre pays tend à devenir un objet de consensus, les orientations que j'ai eu l'occasion de recommander tardent encore à être prises réellement en considération. Les uns ne veulent y voir que dès que des « phrases creuses » ; les autres expliquent qu'il n'est pas de capacité de décision nationale compatible avec les engagements européens et les mécanismes de l'économie de marché. Et bien, j'entends pour ma part vous livrer quelques suggestions simples, pratiques, efficaces, dont j'espère qu'elles auront du moins la vertu de faire comprendre que la France peut et doit prendre les initiatives qui ne dépendent que de sa volonté de lutter contre le chômage et de sa foi en son destin.
Première mesure que je préconise depuis 1986, la nationalisation de l'UNEDIC et sa fusion avec l'ANPE et les autres structures qui participent à la politique de l'emploi. La dépense pour l'emploi mobilise aujourd'hui 236 milliards de francs, qui sont gérés par des organismes innombrables dont les objectifs sont contradictoires. À titre d'exemple, sait-on suffisamment que le passage d'un chômeur en stage de formation, en même temps qu'il le fait sortir des statistiques du chômage, aboutit le plus souvent à diminuer ses revenus du fait de l'augmentation de ces charges sociales.
Il existe bien d'autres exemples qui prouvent que la segmentation institutionnelle des politiques de l'emploi les prive de toute cohérence et interdit d'arbitrer entre le chômage et la pleine activité. C'est donc avec beaucoup d'intérêt et de satisfaction que j'ai vu la Commission des Affaires Culturelles, Familiales et Sociales de l'Assemblée se rallier à ce principe, en prévoyant par amendement au projet de loi quinquennale l'élaboration dans les six prochains mois d'un rapport sur les conditions techniques, juridiques et financières d'une fusion de l'ANPE et de l'UNEDIC. Il s'agit là d'un premier pas dont je souhaite qu'il débouche rapidement sur des mesures plus concrètes.
Deuxième idée qui illustrera le système auquel je songe et qui a pour préalable le regroupement des moyens financiers sous l'autorité de l'État, la réorientation des fonds publics vers le soutien à l'activité plus que vers l'indemnisation du chômage. Les mesures passives, indemnisation et incitation au retrait d'activité représentent actuellement près de 57 % de la dépense pour l'emploi contre 34 % en 1973. Pourquoi ne pas utiliser cette masse considérable de près de 150 milliards de francs pour subventionner l'activité au lieu d'indemniser l'inactivité ? De manière très pratique, pourquoi ne pas instituer un système de diminution des charges sociales en fonction de l'augmentation de la masse salariale, avec naturellement un mécanisme de plafond pour éviter une concentration des embauches sur les hauts salaires : ainsi toute embauche dans le secteur exposé se traduirait par une incitation directe sous forme de baisse des charges, financée par le Fonds national du chômage.
Troisième mesure, celle d'une réduction significative de la durée du travail, en particulier dans les métiers les plus pénibles. La semaine de quatre jours n'est pas forcément une utopie pour certains secteurs de notre économie, notamment dans l'industrie, si elle est associée à une réorganisation du travail qui permette d'améliorer la rentabilité du capital et si elle est financée par une diminution des charges sociales et par des accords salariaux. Je me félicite donc qu'un amendement au projet de loi quinquennale sur l'emploi, déposé par mon collègue M. Chamard, prévoit l'expérimentation de la semaine de quatre jours avec une exonération majorée des charges sociales.
La réduction de la durée du travail ne constitue certes pas une panacée universelle. Mais elle est une des voies sur lesquelles doivent travailler les partenaires sociaux avec le soutien de l'État. Toutes les enquêtes montrent en effet que les Français sont acquis à l'idée d'un effort sur leurs revenus, à condition qu'il se traduise de manière tangible en terme de créations d'emploi. Certaines entreprises parmi les plus performantes, tel BSN, ont par ailleurs démontré que la réduction sensible de la durée du travail pouvait se révéler compatible avec une compétitivité très forte et un niveau d'excellence sur les marchés mondiaux.
Dans les secteurs non directement soumis à la concurrence internationale, il convient maintenant de faire émerger les activités nouvelles qui ne répondent pas aux critères d'une rentabilité financière de court terme. C'est là que nous retrouvons notre rôle d'anticipation et d'exploration des nouveaux modes d'activité. Dès lors qu'existe un besoin social, une possibilité de créer de la valeur ajoutée, le problème posé est celui de la prise en charge du risque économique et de son financement. Les pouvoirs publics ont de ce point de vue une responsabilité éminente, dont j'espère qu'elle trouvera des formes concrètes dans la loi quinquennale pour l'emploi.
Les activités nouvelles ne doivent pas être conçues comme un avatar ultime des ateliers nationaux, réservé à des marginaux ou des exclus, coupé du reste de l'économie, où l'occupation prendrait le pas sur l'activité. Très nombreux sont les domaines où existe une demande qui pourrait être satisfaite grâce à un peu d'imagination et d'organisation : assistance à domicile aux malades et aux personnes âgées, garde d'enfants, entretien des espaces publics, défense de l'environnement, tutorat, aides scolaires – combien d'autres encore ! – Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est que le problème réside moins dans l'existence d'une demande solvable que dans l'organisation de l'offre.
J'ajoute que ces activités n'ont pas vocation à ignorer les entreprises, qui constituent un lieu naturel, peut-être même le lien d'excellence, de l'insertion. De ce point de vue, l'extension de l'alternance à des fins d'insertion me paraît s'imposer et j'approuve sans réserve l'idée d'un élargissement du champ des contrats d'apprentissage, des contrats de qualification ou des contrats de retour à l'emploi.
Cet élargissement ne se conçoit pas, cela va sans dire, sans un contrôle et un encadrement efficaces, tant de la part des pouvoirs publics que des entreprises. Et nous rencontrons à nouveau la dimension de laboratoire social de l'insertion dans la mesure où cette dynamique de l'alternance pour les exclus est indissociable de nouveaux modes de gestion de l'activité des entreprises et de leur personnel, avec une alternance de la formation et du travail productif, de l'encadrement et du tutorat, tout au long des carrières professionnelles.
L'insertion, phénomène global qui engage l'individu dans un processus de resocialisation, doit donc faire l'objet d'une approche globale, sans distinction de catégorie, de nature de handicap, de champ d'activité.
B) Éducation et formation
L'alternance me fournit une transition idéale pour vous entretenir d'un second domaine déterminant, celui de l'éducation et de la formation. Plusieurs faits divers tragiques viennent de souligner la profondeur de la crise du système éducatif. Et cette crise se situe en amont du mécanisme de l'exclusion : vous gérez en réalité l'incapacité du système scolaire à remplir sa mission intégratrice. Et cette incapacité, ce ne sont pas les personnels qui en sont responsables, mais bien plutôt les responsables politiques qui ont gravement sous-estimé et continuent à sous-estimer l'inadaptation de notre système éducatif aux nouvelles données de notre société.
La France disposait de plusieurs atouts considérables pour favoriser l'insertion : un État moderne, garant de la cohésion nationale, des institutions intégratrices fortes, l'école et le service national. La perte de l'efficacité de ces leviers joue un rôle considérable dans la montée de l'exclusion, et c'est précisément pourquoi l'exclusion et la crise de la citoyenneté sont indissolublement liées.
L'enseignement public, garant de l'égalité des chances et des possibilités d'intégration, est actuellement à la dérive. Loin de compenser les handicaps, il les aggrave en soumettant les enfants des banlieues au même régime que ceux des quartiers les plus huppées de la capitale. En Seine-Saint-Denis, à Vaulx-en-Velin, dans les quartiers nord de Marseille, des établissements surpeuplés mettent aux prises des adolescents révoltés et des enseignants terrorisés et impuissants devant la montée de la violence, le tout dans l'indifférence la plus complète des bureaucraties rectorales et de l'opinion bien pensante. J'affirme que cela n'est plus possible.
Il est clair que c'est à l'école et au collège que se joue une partie décisive en matière d'intégration et qu'il faut tout faire pour que l'École de la République redevienne le creuset de la Nation, ce creuset de la citoyenneté, cette communauté d'appartenance et de culture qui comptent autant et parfois davantage que la formation professionnelle.
Mais pour rebâtir un système éducatif favorisant l'égalité des chances, encore convient-il d'instituer un traitement différencié des élèves en fonction des handicaps ou des atouts qui sont les leurs.
L'une des réponses à apporter consiste certainement à aménager les rythmes scolaires. Une autre voie importante me semble être le renforcement de l'autonomie des établissements scolaires, qu'ils appartiennent au secteur public ou au secteur privé. Que l'on ne se méprenne pas, je ne crois pas une seconde que les établissements scolaires aient vocation à être dirigés comme des entreprises. Mais il est vital qu'ils bénéficient d'une véritable latitude dans la définition d'un projet spécifique, contractualisé avec le représentant de l'État.
La priorité doit enfin être accordée à l'éclatement des grands ensembles scolaires des banlieues qui concentrent tous les risques urbains et sociaux pour favoriser des structures plus petites et adaptées. Il me semble urgent d'accorder des compensations salariales et statutaires réelles aux enseignants et aux travailleurs sociaux qui œuvrent dans ces quartiers difficiles. La diminution du nombre des élèves dans ces classes sensibles s'impose également. Ce n'est pas autrement que nous parviendrons à enrayer progressivement l'un des moteurs principaux de l'exclusion, l'inégalité scolaire croissante.
C) Solidarité et citoyenneté
L'exemple du système scolaire démontre avec éclat que le temps de la solidarité purement financière est révolue. Il nous faut rebâtir de nouveaux modes de partage, c'est-à-dire une nouvelle citoyenneté, au terme d'un processus qui ne peut être que politique.
Là encore, vous avez un rôle à jouer. Car avec la société de classes se sont effondrés certains modes traditionnels de la représentation sociale. Le paritarisme vit des jours difficiles ; les syndicats sont principalement les vecteurs de ceux qui ont un emploi ; les exclus, eux, restent aux marges de la société, donc de la citoyenneté.
Voilà pourquoi il nous faut contribuer à la création d'un nouvel espace pour la discussion publique, où la parole ne soit pas monopolisée par les inclus, ceux qui ont la chance d'occuper le cœur de nos sociétés. Bien sûr, qu'on ne s'y trompe pas, je n'entends nullement dénier aux modes classiques de représentation leur mission. Tout au contraire, je milite et j'agis quotidiennement pour la restauration des pouvoirs du Parlement et je souhaite ardemment une rénovation du rôle des syndicats.
Mais il demeure indispensable que les exclus des sociétés contemporaines trouvent des moyens et des relais d'expression. Votre Congrès est un, mais il ne doit pas être le seul. Nul aujourd'hui ne peut en effet prétendre disposer du monopole de la connaissance et de la représentation sociale ou politique. Là encore, il nous faut imaginer, ensemble, collectivement, de nouveaux modes de débat et d'échange, respectueux des opinions et tendus vers l'action.
Emploi, éducation, solidarité, vous l'aurez compris, Mesdames et Messieurs, ce sont là autant de mots pour parler de démocratie, de la capacité qu'à une société d'offrir à chacun de ses membres non seulement une place mais surtout les moyens de décider de son destin. Et la première atteinte de l'exclusion, la plus dure et la plus lourde, c'est bien la perte de toute identité et de toute maîtrise de soi.
Les exclus, de ce point de vue, sont bien une sorte d'avant-garde de notre société. Si, à leur image, nous cessons de croire possible d'agir sur notre devenir, si nous tenons le chômage pour une fatalité, alors demain l'exclusion sera la norme. Notre économie, notre société, notre histoire sont à un tournant : soit nous échouons à imaginer les nouvelles formes sociales, les nouvelles solidarités qui permettent d'intégrer l'ensemble de nos concitoyens, et c'est notre démocratie qui finira par dépérir; soit nous trouvons dans les principes républicains, la liberté, l'égalité, la fraternité, l'inspiration, la volonté, la force collectives qui nous permettront de conjuguer productivité et pleine activité, participation et citoyenneté.
Si je suis aujourd'hui devant vous, ce n'est pas parce que je voulais vous délivrer ce message. C'est parce que je voulais vous apporter le témoignage que là est votre message.