Interview de M. Laurent Fabius, député PS, dans "Actuamedia" du 4 novembre 1993, sur l'indépendance et le pluralisme des médias, la concentration des groupes de presse, le CSA, ARTE et l'idée d'un rapprochement France Télévision - France Télécom.

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Média : Actuamédia

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ACTUAMEDIA : Dans l'émission « Le Grand O O'FM - La Croix », ainsi que dans Le Quotidien de Paris Vous venez de mettre en cause « la bienveillance solidement organisée dont les media gratifient le chef du gouvernement ». N'est-ce pas les mêmes critiques que l'on retrouve à chaque alternance ?

Laurent Fabius : C'est exact, on les retrouve à chaque fois, mais ce qui est dommage, c'est que l'on ne tire pas les leçons de la fois précédente… Sur le plan politique, le traitement des différentes formations n'est pas ce qu'il devrait être. Il suffit de se fonder sur les chiffres recueillis par le CSA pour constater un déséquilibre au profit du gouvernement et de la majorité. Un rééquilibrage est souhaitable.

ACTUAMEDIA : Peut-on sérieusement parler d'« organisation », au sens d'une intervention, ou bien finalement, les journalistes, en particulier les chroniqueurs, ne modulent-ils pas leurs commentaires en fonction des cotes de popularité ?

Laurent Fabius : Si les journalistes décidaient les temps d'antenne en fonction des seules cotes de popularité, ce serait un système étrange.

Lorsque j'ai parlé de "bienveillance organisée", je ne voulais pas dire qu'il existe une sorte de cabinet noir chargé de répartir les temps d'antenne… Non. Mais, et c'est le phénomène principal, il y a une coïncidence étroite de vues entre le gouvernement, certains grands pouvoirs économiques et plusieurs media. Tout ceci forme un complexe mediatico-politico-industriel préoccupant pour le pluralisme. Très heureusement, beaucoup de journalistes résistent à cette pression.

ACTUAMEDIA : Ces trois derniers mois, le monde de la presse a vécu trois grands événements : Le rachat du Point par L'Express, l'acquisition des Dernières Nouvelles d'Alsace par le groupe Hersant et la prise de contrôle de La Tribune Desfossés par LVMH. Que vous inspirent ces bouleversements capitalistiques ?

Laurent Fabius : C'est l'un des éléments que je viens de citer. En France existe une situation particulière. Certains groupes industriels s'intéressent de près à la presse et entendent jouer un rôle politique. Aux États-Unis, existent des concentrations, mais il ne viendrait à l'esprit de personne de penser que FORD ou GENERAL MOTORS vont acheter une chaîne de télévision… En Allemagne, les grands groupes de presse sont également séparés des groupes industriels.

Avec les cas que vous citez, on constate que 51 % de la presse hebdomadaire nationale sont désormais possédés par un même groupe. Un grand quotidien économique est racheté par un autre groupe industriel et se pose également le problème de la non-application de la loi anticoncentration dans la presse écrite : tout cela fait beaucoup… Il est nécessaire d'avoir une autre approche.

ACTUAMEDIA : De quelle manière ?

Laurent Fabius : Il y a plusieurs niveaux sur lesquels il faut travailler.

Le premier, ce que j'appellerai les bases, relève de l'apprentissage civique, ou l'apprentissage critique du citoyen. On pourra écrire toutes les lois que l'on voudra, rien ne vaut l'apprentissage critique. Introduire dans l'Éducation Nationale au moins autant de formation à l'égard de l'outil audiovisuel, qu'on le fait à l'égard des textes, ce serait excellent.

Le second niveau concerne la réglementation qu'il faut adapter. Ce qui touche à la concentration, le multi-media, la séparation entre producteurs et diffuseurs, ne fonctionne pas d'une façon satisfaisante.

Troisièmement, il faut aider à la constitution de grands groupes français ou européens nécessaires pour des raisons économiques – mais en même temps favoriser le pluralisme.

Enfin, il faut que nous arrivions à séparer la fonction capitalistique de la fonction éditoriale.

ACTUAMEDIA : Cette défense de l'autonomie de la fonction éditoriale passe-t-elle par la création de sociétés de journalistes au sein des organes de presse, plutôt que par une intervention législative ? 

Laurent Fabius : Les deux ne sont nullement contradictoires. Vous pourrez édicter toutes les lois possibles, s'il n'y a pas une déontologie dans les esprits et dans les cœurs, vous n'en sortirez pas. Aidons ceux qui croient à la déontologie en leur fournissant des instruments à la fois juridiques et financiers pour leur permettre d'être indépendants.

ACTUAMEDIA : Le ministre de la Communication, Alain Carignon, s'apprête à déposer un projet de loi qui permettra à un actionnaire d'une chaîne de télévision de détenir jusqu'à 49 % du capital. Est-ce une bonne disposition ?

Laurent Fabius : Je crains que l'actuel ministre n'échappe pas au reproche de rédiger les articles en fonction de la donne politique du moment. Vos confrères ont souligné que ce texte était à géométrie variable, en fonction de la nomination ou de la non nomination de tel ou tel. J'ai le sentiment que c'est assez près de la vérité.

En ce qui concerne le capital, le but réel est-il l'intérêt général ou cherche-t-on surtout à satisfaire tel intérêt ? Je rappelle que la loi ce doit être tout de même l'intérêt général !

Je remarque enfin que lorsque la limite a été fixée à 25 %, on a pu constater qu'elle était théorique, puisqu'un opérateur a pu se comporter comme s'il avait 50 %… Il existe donc une part d'hypocrisie.

Le problème est moins celui du pourcentage, que de savoir comment parvenir à ce que l'audiovisuel public et privé disposent de fonds suffisants, pour créer des programmes tout en favorisant le pluralisme.

ACTUAMEDIA : Quel peut être le rôle du CSA ?

Laurent Fabius : Plus important qu'aujourd'hui. Le CSA devrait décider pour l'ensemble de l'audiovisuel et ses décisions devraient être effectives.

Vous connaissez la mentalité américaine, une pratique extrêmement vive de la concurrence, mais quand un organisme officiel a décidé, il n'est pas question d'aller contre, et les sanctions sont rudes.

En France, on brandit souvent des sabres de bois…

ACTUAMEDIA : Cela ne vous semble-t-il pas paradoxal de vouloir mieux séparer l'audiovisuel du pouvoir politique, tout en maintenant un système exclusivement politique de désignation des membres du CSA ?

Laurent Fabius : Quel autre mode trouver ? Bien souvent, lorsque l'on invente une nouvelle modalité, elle est tout autant politique, mais simplement moins voyante !

J'ajoute que nous sommes une démocratie majeure. Est-ce que des autorités comme le Président de la République, le Président du Sénat et le Président de l'Assemblée ne sont pas capables de nommer des gens indépendants et de qualité ? Ma réponse est oui. J'ai eu l'occasion de le faire et cela n'a jamais été contesté. Et j'ai remarqué qu'une fois les membres nommés, l'institution faisait que fonctionnellement ils étaient indépendants.

ACTUAMEDIA : Le Monde a titré le 22 septembre : « Monsieur Carignon privilégie les demandes de TF1 »…

Laurent Fabius : J'ai lu cela comme vous. L'analyse était argumentée.

ACTUAMEDIA : Vous avez été la première personnalité à proposer une réduction de la publicité sur les chaînes publiques. Est-ce que cet argument vous paraît toujours valable, en particulier depuis le lancement d'ARTE sur le réseau hertzien ?

Laurent Fabius : Je souhaite un meilleur équilibre des recettes mais je ne crois pas à la suppression totale de la publicité. On risquerait d'une part, de se déconnecter totalement de l'audience, d'autre part, de mettre les chaînes dans la main du gouvernement qui bâtit le budget. Étant attaché au service public, je pense que nous devons aller vers une certaine diminution des recettes publicitaires, non par leur suppression.

Surtout, j'estime qu'il faudrait adosser France Télévision à France Telecom. Je suis partisan de la constitution d'une holding publique, puissante, disposant de moyens financiers importants, qui pourrait faire de l'audiovisuel français l'un des premiers groupes mondiaux.

Aux États-Unis, on assiste à un rapprochement de plus en plus étroit entre la télévision et le téléphone. Cela est lié à des considérations technologiques et économiques.

Le mariage France Télévision/France Telecom permettrait de bâtir un projet d'une grande dimension économique et culturelle. Cela signifie bien sûr que France Telecom ne soit pas privatisée.

ACTUAMEDIA : Quels seraient les intérêts de ce rapprochement ?

Laurent Fabius : Des perspectives de développement très vastes, en termes de programmes, de francophonie et aussi industriels. C'est un grand projet pour la fin du XXème siècle. On ne rappellera jamais assez que l'essentiel ce sont les programmes et, dans ce domaine, on ne peut rien faire si l'on ne prend pas en compte les grandes évolutions technologiques à venir.

On doit donner à l'audiovisuel public les moyens de se développer pour éviter de se retrouver un jour dans la situation où le téléspectateur se demandera pourquoi il est obligé de payer 600 ou 800 francs pour trois chaînes, alors qu'il peut en recevoir 20 ou 50 gratuitement !

ACTUAMEDIA : Dans votre système, ARTE serait-elle intégrée au sein de France Télévision ?

Laurent Fabius : ARTE est une chaîne franco-allemande avec des dispositions de droit international spécifiques. Mais ARTE doit être considérée comme un élément majeur du secteur public et on doit lui donner les moyens financiers correspondant à son développement.

ACTUAMEDIA : Que pensez-vous de l'amendement VIVIEN, proposé par la commission des Finances, visant à rapatrier ARTE sur le câble ?

Laurent Fabius : Il serait plus simple pour le débat de dire que l'on veut supprimer ARTE. Cette chaîne, qui bien sûr doit encore progresser, est très intéressante et très utile sur ce réseau car toute une série de personnes, qui n'ont pas encore le câble, peuvent regarder ARTE.

Lorsqu'on parle argent public, on ne doit jamais oublier que le budget de l'Éducation nationale représente plus de 300 milliards, tandis que celui de l'audiovisuel public est de moins de 15 milliards !

ACTUAMEDIA : Vous avez notamment été ministre du Budget. Alors comprenez-vous cet argument : 400 millions de francs de surcoût hertzien pour seulement 300 000 téléspectateurs, c'est trop cher payé ?

Laurent Fabius : Je le comprends. Mais je ne le partage pas. Je suis évidemment partisan du fait que les sommes soient bien gérées et que les programmes soient les meilleurs possible.

Mais on ne peut pas raisonner en matière de télévision et de culture comme s'il s'agissait de petits pois… D'autant plus que ce sont les mêmes qui nous expliquent qu'il faut l'exception culturelle !

ACTUAMEDIA : Justement, la fermeté du gouvernement sur le chapitre audiovisuel des négociations du GATT vous semble-t-elle justifiée ou partagez-vous au contraire l'opinion du sénateur Cluzel ou d'Hervé Bourges qui souhaitent plutôt que la France soit plus offensive en proposant des productions exportables ?

Laurent Fabius : Il est juste de considérer que les produits culturels ne sont pas des produits comme les autres. Mais il faut se méfier de toutes les lignes Maginot en pensant que nous allons défendre la culture française et européenne avec des barbelés autour de nos frontières, tout en ignorant ce que sont les évolutions technologiques et en renonçant à l'offensive.

Souvent, les discours inadéquats des hommes politiques sur ce sujet viennent du fait qu'ils n'ont pas maîtrisé ou anticipé toutes les données technologiques. Heureusement on ne peut pas aller contrôler les paraboles, les antennes, les téléphones, les câbles. Il faut placer la création, la culture française et européenne en situation de véritable compétition. Être créatifs, j'y reviens toujours.

Bref l'exception culturelle est légitime, elle n'est pas suffisante pour favoriser la création, ce qui est notre ardente obligation.

ACTUAMEDIA : Comment réagissez-vous à l'entretien avec Michel Péricarde, publié dans notre précédent numéro, qui déclare que « Monsieur Bourges ne peut pas être le prochain président de France Télévision » ?

Laurent Fabius : Je suis hostile à la confusion des genres. Moins les politiques se prononceront sur les problèmes de nomination audiovisuelle, mieux chacun s'en portera.