Texte intégral
Éditorial
Voici fondé, depuis notre congrès constitutif de Saint-Egrève, le Mouvement des citoyens, nouvel acteur politique, pôle inventif dont la gauche et la vie publique en France ont besoin pour rendre à la politique son sens et sa noblesse. Le texte de la Résolution que publie cette brochure résume ce que nous sommes et ce que nous voulons.
La succession au pouvoir d'une Droite et d'une Gauche également impuissantes devant le chômage, toutes deux ralliées aux dogmes du libéralisme et du monétarisme, a généré une crise profonde de la représentation politique et de la démocratie. S'il n'y avait place que pour une seule politique possible, comme ne cessent de le proclamer ceux qui, depuis des années, gèrent ce lent déclin de la France, à quoi serviraient le débat public, l'élection des gouvernants ? Contre cette mise en congé des citoyens, contre cet effacement de la République, nous entendons affirmer avec force la nécessité et la possibilité d'une autre politique. Nous entendons préparer l'alternance et non l'alternative.
Notre priorité est sociale. Au chômage de masse, à la marginalisation, à l'exclusion, aux licenciements, aux fermetures d'entreprises, à la liquidation du droit du travail, il y a des causes. Une politique économique privilégiant délibérément la finance par rapport à l'industrie, la monnaie par rapport à l'emploi, aboutit à une récession sans précédent depuis les années 30. Tout entière enfermée dans le dogmatisme de Maastricht, le culte de l'argent cher, les critères de convergence pour servir la chimère d'une monnaie unique, notre économie est exsangue. Le monde du travail paie un lourd tribut à ces choix meurtriers pour l'emploi.
Pour inverser ces priorités, le Mouvement des Citoyens entend lier étroitement la question sociale et la question nationale. C'est le sens de notre message. Abdiquer devant le nouvel ordre "mondial" américain, céder devant le libéralisme débridé qui s'est emparé de la construction européenne, accepter de transférer compétences et souveraineté à des organismes non élus, en dehors de tout contrôle démocratique, c'est se priver des moyens d'agir contre le chômage. Les enjeux de l'emploi dépendent de notre capacité à préserver notre indépendance et notre liberté d'action, pour mener à bien la profonde transformation sociale dont a besoin le pays.
Quand les appareils politiques et les importants ont failli à leur tâche, le recours réside dans les citoyens. Sur leur volonté repose l'espoir d'une alternative vraie. Au-delà du confort des routines, au-delà des clivages périmés, nous préfigurons, au sein même du Mouvement des citoyens, le rassemblement nécessaire d'hommes et de femmes venus d'horizons divers, capables d'arracher le pays aux ornières dans lesquelles il s'enfonce. Il s'agit de relever la Gauche avec la France. Parce que si la France n'était plus qu'un compartiment du marché mondial, le sens même de la Gauche disparaîtrait. Et parce que la Gauche, aile marchante de la République, est la seule en mesure de relever le pays. Citoyennes et citoyens, c'est en vos mains que réside l'avenir, le vôtre et celui de vos enfants.
Jean-Pierre Chevènement
La résolution
Sommaire
Introduction
I. – Le nouvel empire libéral
1. Un mondialisme de l'argent
2. Consentement et résignation
3. Mythe et réalité de l'Europe
II. – Est-il possible de penser globalement ?
1. Échec du communisme
2. Échec des social-démocraties
III. – Le monde du travail et les nations formeront les pôles de résistance
1. Contre la récession et le chômage
2. Contre le nivellement des cultures et des libertés
IV. – Pour un nouveau mode de développement
1. Au service de l'emploi
2. Des politiques publiques
3. Au service du progrès social
4. Réduction de la durée du travail et protection sociale
5. Des activités diversifiées sur l'ensemble du territoire
6. Croissance sociale et écologie
V. – Notre projet démocratique s'appelle la République
1. L'école
2. Les media
3. Les nouveaux citoyens
4. La souveraineté populaire
5. Les institutions
6. La laïcité
VI. – Vers l'Europe des peuples
1. Après le fiasco des européistes, remettre l'ouvrage sur le métier
2. Une Europe à l'initiative de la croissance
3. Une Europe indépendante
VII. – L'internationalisme d'aujourd'hui
1. Refuser l'apartheid à l'échelle du monde
2. Vers le co-développement
VIII. – Une stratégie pour l'action
1. Le théâtre d'ombres
2. Comment dès lors changer la donne ?
3. Un nouvel acteur politique
Introduction
Chacun mesure à quel point la crise que nous vivons est profonde. Drame du chômage qui désagrège la société, qui brise les vies, qui touche maintenant chaque famille. Désespoir des hommes et des femmes écartées de la vie active ; angoisse des jeunes qui ne peuvent plus penser ou construire un avenir. Délinquance, crise des villes et des banlieues, montée de la violence, du racisme, de l'incompréhension ; inquiétude des petits paysans ou des pêcheurs que leur travail ne rémunère plus ; salariés précaires qui redoutent la fin du contrat, ouvriers mis à l'écart à 50 ans pour cause de crise, cadres et techniciens à leur tour touchés par les licenciements. Et face à cela l'arrogance de l'argent, le dogme du franc fort, la richesse la plus insolente qui nargue la détresse des laissés-pour-compte, de ceux que l'on ne voit pas, que l'on ne voit plus, tant leur malheur est insupportable et indicible dans un pays développé à la fin de ce siècle.
Le discours public se poursuit imperturbable, sur des variations connues : l'Europe, la fin du tunnel, une seule politique est possible... La Droite et la Gauche se succèdent au pouvoir, et leur impuissance paraît commune. Serions-nous donc condamnés à une résignation muette ? Le citoyen continuera-t-il d'être ainsi humilié ? Nous ne le pensons pas. Et pour changer les choses, tout procédera du refus du désordre établi. Car ce désordre a des causes. Il nous faut donc commencer par-là : comprendre le monde où nous sommes, c'est dessiner les lignes de forces, les évolutions, les rapports de domination, mais aussi les marges de manœuvre, les failles, les points d'appui pour agir.
Rechercher en toutes les causes et ne pas s'en tenir à l'écume des circonstances. Parce que le citoyen ambitionne d'être non pas un spectateur mais un acteur du monde qui l'entoure, au moment historique où il se trouve, dans le pays où il est, son devoir est de comprendre.
I. – Le nouvel empire libéral
La mondialisation des échanges et l'effondrement du monde communiste conduiront-ils à faire de la planète un espace informe, à la merci du plus puissant, sous la houlette de règles imposées à tous, mais profitant toujours au plus fort ?
1. Un mondialisme de l'argent
Constatons qu'il n'est plus guère aujourd'hui dans le monde d'espace géographique échappant aux lois d'un système marchand et financier ramifié, diversifié, et dont on pressent bien qu'il est organisé. Dans le chaos, le désordre ou la guerre, s'installent ou s'imposent partout les normes du libéralisme économique.
On l'a vu dans les pays du Nord où, dans le sillage de la "révolution conservatrice" des années Reagan, la dérégulation, la diabolisation du rôle de l'État dans l'économie, le libéralisme sauvage ont exercé leurs ravages.
On l'a constaté à l'Est, où à peine sortis du communisme les nouveaux dirigeants ont cherché dans un libéralisation accélérée, l'ouverture aux capitaux, les privatisations, un raccourci pour la reconstruction économique.
On le note au Sud, où le discours sur le développement qui était de rigueur depuis vingt-cinq ans, est totalement abandonné. Le Nord n'a plus besoin du Sud que pour ses sources d'énergie et de matières premières. Un nouvel ordre mondial est là pour rappeler aux fortes têtes ce qu'il en coûte d'enfreindre ses lois.
Les lois du libre-échange sont tenues pour des impératifs absolus. Des produits, fabriqués par des salariés payés cinquante fois moins que les travailleurs français ou allemands, doivent entrer librement sur nos marchés. Les droits de douane ont été abaissés jusqu'à une moyenne de 5 %, autant dire rien. À qui proteste, on opposera MELINE et les dangers du protectionnisme, oubliant qu'à l'époque, la concurrence venait de pays à niveau globalement comparable. Ce sont donc des systèmes sociaux qui s'affrontent : dumping social contre sécurité sociale et assurance chômage, salaire de misère contre SMIC et revenu minimum, travail des enfants contre droit social. La compétitivité devient une course de vitesse entre patronats pour remettre en cause les droits sociaux des salariés dans les pays les plus développés.
Ainsi se présente ce que nous nommons libéralisme, face contemporaine et version actuelle d'un système que nous avons appris à connaître et à combattre depuis longtemps : le capitalisme.
Il serait puéril de tenir les États-Unis d'Amérique pour le seul maître d'œuvre de l'entreprise. La force du système qui se met en place actuellement est de disposer, au sein de chaque pays, de soutiens solides, politiquement et économiquement intéressés.
Transnational, fonctionnant en réseau, le nouvel empire de l'argent n'est d'aucun pays mais peut compter sur des relais dans tous. Ainsi le vieux réseau d'organisations internationales fondé à partir de 1945 autour de l'ONU s'est-il reconverti. Aux uns le bavardage ou l'impuissance : l'Assemblée générale de l'ONU, l'UNESCO, la FAO, voire la mort (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement – CNUCED) ; aux autres la mutation en tribunal efficace de la normalité libérale.
Le GATT en est le meilleur exemple, appliquant le dogme du libre-échangisme pourvoyeur de croissance, avec une ferveur digne de l'inquisition. D'une redoutable activité lorsqu'il s'agit d'ouvrir avec une pince-monseigneur tous les marchés du monde aux produits américains, mais d'une impuissance totale à soumettre les USA aux mêmes règles que les autres pays-membres. Le Fonds monétaire international qui devait tenter de réguler l'émission monétaire était actif lorsqu'il s'agissait d'éviter l'aventure pour le dollar, mais se tait lorsqu'il s'agirait de faire fonctionner les droits de tirage spéciaux au profit des pays pauvres. Et que dire des instances politiques de l'ONU, en particulier du conseil de sécurité qui a montré dans la guerre du Golfe et dans la question de Somalie, son rôle de simple accompagnement, ou d'habillage de la diplomatie américaine.
2. Consentement et résignation
Si ce réseau fonctionne ainsi ce n'est pas seulement parce que les dirigeants américains sont plus habiles ou plus forts – même s'ils détiennent le monopole de la projection de forces militaires en n'importe quel point du Globe. C'est aussi parce que leurs partenaires s'y résignent où y consentent.
La Russie n'a plus les moyens de s'y opposer et on peut se demander si ses dirigeants actuels n'attendent pas d'une hégémonie mondiale américaine la garantie de leur pérennité. La Chine 2 trop à faire au plan interne et régional pour s'engager dans des affaires qui ne la concernent que secondairement. Au demeurant, le capitalisme y connaît des progrès foudroyants, trouvant il est vrai, avec la quasi dictature, le cadre politique qu'il préfère. Et le Japon n'est pas prêt de s'émanciper politiquement.
En Europe même, ce nouvel empire du libéralisme est-il sérieusement contesté ?
Certains gouvernements en sont les défenseurs [mot illisible] loin de le combattre s'acharnent à détruire dans l'œuf toute velléité de résistance. Dans le domaine économique et politique, la Grande-Bretagne de madame Thatcher était plus qu'un disciple : un inspirateur.
L'Allemagne, qui prend appui sur un appareil industriel remarquable, peut fort bien s'accommoder d'un système que, de toute façon, elle n'a pas encore la force de combattre.
Et quand les socialistes français exercent le pouvoir, ils font preuve dès 1983 en matière économique, en 1990 en matière politique d'une grande docilité. Lorsqu'il faut choisir entre l'intérêt du pays et les exigences de l'empire, on choisira, en 1983, le monétarisme, la rigueur et le retour au bercail de la normalité libérale, puis en 1990, l'alignement sur Washington pour la guerre du Golfe.
Alors, n'y aurait-il aucun pôle de résistance ou d'équilibre ? Et l'Europe, précisément, n'est-elle pas le cadre pour agir ? Il faut ici analyser comment l'entreprise européenne a été déviée de son rôle, pour servir non pas l'indépendance de notre continent mais son intégration rapide au système libéral mondial.
3. Mythe et réalité de l'Europe
Si ce qu'on nomme aujourd'hui construction européenne s'est tant éloigné des espoirs initiaux, ce n'est pas l'effet du temps. Là aussi, le souffle de la révolution conservatrice a exercé ses ravages.
Où sont les politiques communes ? La seule qui fut effectivement mise en place, la politique agricole commune, est placée sous un feu nourri. Au nom du libre-échangisme dogmatique prêché pour les autres, les Américains entendent nous faire réduire les aides publiques ; au nom de la liberté du commerce, le GATT veut réduire la part de l'Europe dans les échanges mondiaux agricoles. À ceux qui auraient pu se laisser abuser par la propagande maastrichtienne ("une nouvelle puissance, à côté des USA et du Japon") le pré-accord de Blair-House, capitulation du Commissaire européen devant les vues américaines, a pu faire ouvrir les yeux. Loin de défendre un môle européen agricole, la Commission, soutenue par la grande majorité des pays membres, a organisé la soumission de la communauté à la nouvelle donne mondiale.
Au lieu d'organiser, par une politique commerciale réaliste et intelligente, la protection du marché européen, la Commission négocie soit au GATT, soit directement avec le Japon, l'entrée régulière et programmée de produits vendus à bas prix, grâce au dumping social, dans nos pays, détruisant nos emplois, sapant nos protections sociales.
Au lieu de promouvoir des politiques publiques (recherche, industrie, espace, aéronautique, transports, environnement...) la Communauté s'en remet au marché et à la libre-concurrence, fondement explicitement affirmé du Traité de Maastricht.
Au lieu d'organiser l'amélioration conjointe des protections sociales, la Communauté fait seule juge la loi du marché, laquelle ne manque pas de peser en faveur d'une égalisation par le bas d'une dérégulation constante.
Bref, l'Europe au lieu de construire un espace indépendant, démocratique, capable de résister au libéralisme mondial, organise la reddition des États membres. Pourquoi cet échec ?
D'abord parce qu'aujourd'hui la construction européenne à douze n'a aucun sens historique. C'est la géographie héritée de la guerre froide. Or la chute du mur de Berlin assigne à l'Europe sa vraie dimension : jusqu'à la Russie. Comment mobiliser les esprits et les cœurs autour d'un moignon d'Europe, ignorant la nouvelle frontière, c'est-à-dire ignorant les histoires, les cultures, le sens même de ce qu'Europe pourrait vouloir dire ?
La seconde raison réside dans le choix de réduire l'Europe au marché (unique) et à la monnaie. C'est vouloir confier le projet au mieux aux technocrates, ou plus souvent aux financiers et aux banquiers. A-t-on vu émergence historique advenir ainsi, sans le mouvement populaire et l'adhésion des hommes ?
Qui plus est, en pleine crise, nos européistes ont fondé toute leur affaire autour du projet de monnaie unique. Or la crise actuelle que traverse le système, tout autant qu'une crise de la demande et de l'offre, est une crise de la monnaie et du gonflement de la bulle financière. L'instrument des échanges est devenu objet de spéculation ; la médiation monétaire est devenue un but en soi. Chaque jour 1 100 milliards de dollars s'échangent sur les marchés et arbitrent les vrais niveaux de change, alors que 50 milliards seulement concernent les échanges commerciaux. Il y a crise car les monétaristes entendent – aujourd'hui vénérer les monnaies pour elles-mêmes, les déliant de l'économie réelle qui est pourtant leur fondement, entretenant au moyen de taux d'intérêt monstrueux des valeurs fictives. Pour la plus grande fortune de quelques-uns – le capital financier et pour le plus grand malheur de ceux qui vivent de leur travail. Les taux d'intérêt élevés, l'argent cher, signifient d'abord l'investissement difficile et l'emploi rare. Cette politique plonge l'Europe tout entière dans une dépression sans équivalent depuis les années 30. Quand on a fondé son projet sur la monnaie, il est logique qu'il s'effondre devant une crise, qui est au premier chef une crise de la monnaie.
Un citoyen digne de ce nom doit tenir les deux bouts de la chaîne : entre Maastricht et la crise des banlieues il y a un lien, entre le GATT et la désertification des campagnes il y a un lien, entre le monétarisme et le chômage il y a un lien.
Encore faut-il vouloir penser le monde. C'est-à-dire penser globalement. Ne pas accepter de s'en tenir aux effets, en prétendant que les causes – trop complexes ou trop lointaines – nous échapperaient. Accompagner les crises sans les comprendre, c'est borner son horizon à la politique du moindre mai, en faisant subir à notre peuple – au moindre coût – une politique décidée ailleurs sans contrôle démocratique et contraire à ses intérêts.
II. – Est-il possible de penser globalement ?
1. Échec du communisme
La pensée marxiste y prétend depuis toujours. Ni sa vulgate, ni ses diverses incarnations n'ont plaidé pour elle, la réalité de l'Union soviétique a vite transformé l'espérance révolutionnaire en expérience totalitaire et l'internationalisme en esprit d'empire. Ceux qui ont voulu nier les nations au nom de cet idéal, ont vu leur bel espoir devenir le service dû à la patrie du socialisme. Et du même coup, quand de ce côté-là on ambitionnait de – penser mondial –, on e retrouvait bientôt enrôlé dans la défense du socialisme dégradé en empire.
Bien sûr, dans le tiers monde, de grands mouvements populaires de libération nationale ont pu être soutenus. Mais portés par leurs propres conditions historiques nationales, ils ne pouvaient s'inféoder sans trahir. La conception planétaire du socialisme, porteuse de sens pour l'humanité, ne s'est jamais enracinée. Appliquées à l'Europe, ces vues se sont montrées irréelles en 1914 – où les rivalités des puissances déchaînent des nationalismes qui emportent tout – et terribles en 1939 – avec le pacte germano-soviétique. Les événements de 1989-1990 ont également montré l'échec profond d'un système économique et social qui n'a pas su ou voulu trouver les équilibres nécessaires entre individu et société, l'échec d'une tentative de satisfaire les besoins sociaux légitimes au moyen d'une planification bureaucratique centralisée.
L'effondrement du communisme a jeté le doute sur toute capacité de réfléchir sur le monde global. Il faudrait désormais, selon beaucoup d'auteurs à la mode, penser modeste ! Trop d'éléments nous échapperaient dans la complexité de la planète pour prétendre les ordonner en raison. Il faudrait ramener nos prétentions à des cercles restreints : son quartier, sa cage d'ascenseur, le reste nous dépasserait... Et s'il nous dépasse, quelle prétention serait-ce que de vouloir le transformer ! Magnifique alibi à la résignation ; merveilleux argument pour le système et pour le statu quo. Le naufrage du communisme nous lègue ce détestable aphorisme : réfléchir sur notre époque dans sa totalité serait une logique totalitaire.
Cet argument, battu et rebattu par les nouveaux idéologues, a tétanisé bien des socialistes, déjà fort timorés à l'idée de prendre à bras-le-corps le chantier de la réforme sociale. Elle paralyse aussi beaucoup d'hommes et de femmes de gauche, qu'épouvante rétrospectivement ce chemin jonché d'erreurs, de drames, de crimes. Mais pour n'avoir pas confondu le socialisme réel avec notre horizon, nous n'avons pas à redouter sa chute. Tout au contraire, elle libère les voies jadis hypothéquées ; elle rend enfin possible la définition d'une politique de progrès, de transformation sociale et économique. À la condition de ne pas confondre la fin du communisme à l'Est avec la fin de la raison ou de l'idée de transformation sociale. Et de ne pas renoncer à penser le monde à l'aide d'une raison libre.
2. Échec des social-démocraties
Avec le recul du temps, il est difficile de créditer la social-démocratie en Europe d'une autonomie, d'une spécificité réelle. N'a-t-elle pas fonctionné, depuis soixante-dix ans comme une efficace alchimie, transformant la peur communisme en avantages sociaux tangibles ?
Le capitalisme, quand il avait un ennemi, un pôle adverse, devait composer, et concéder au mouvement ouvrier des avancées. Ces concessions étaient d'autant plus importantes que le risque du communisme était fort. On l'a mesuré spécialement la Libération, dans la plupart des pays d'Europe, où le péril était imminent. Alors se sont mis en place ou développés les régimes d'assurance-maladie, d'assurance-vieillesse, d'assurance-accident du travail, les allocations familiales, mesures qui en France allaient toutes dans la voie tracée par le Conseil national de la résistance de 1943. Le rôle de l'État dans l'économie a été accepté, consolidé non seulement dans les services publics mais dans la production de biens et services. Par la suite, les social-démocraties ont pu articuler les mouvements ouvriers et l'action politique, proposer ou mettre en œuvre des programmes sociaux : assurance-chômage, réduction du temps de travail. Mais les tentatives de constituer les social-démocraties en corps de pensée, de doctrine, autonomes n'ont jamais abouti. La crise économique a sapé les capacités de l'État providence à redistribuer. Depuis deux décennies, la crise et la montée du chômage ont sapé ses capacités à redistribuer, et ce d'autant plus que l'accès à la protection sociale a été largement articulé à l'emploi. Dans ce contexte, la chute de l'épouvantail communiste risque fort de priver la social-démocratie de son argument clé. L'économie mixte qui constitue sa référence n'est elle-même qu'une résultante, un compromis entre le système et la volonté de le transformer. Comme tout compromis il est instable et dépend des rapports de force. Ce n'est pas une construction autonome capable d'inspirer un projet de société spécifique.
Les difficultés des social-démocraties aujourd'hui méritent une analyse : le SPD allemand obtint aux dernières élections législatives son score le plus bas de l'après-guerre. Il avait fondé sa campagne sur l'avènement du "post-national" auquel nous serions parvenus, et qui rendrait la réunification allemande soit prématurée, soit sans intérêt : on voit l'accueil réservé à ces thèses par le peuple allemand. Les travaillistes britanniques, toujours oublieux des exigences de la défense, les socialistes français, qui après avoir renoncé à changer l'ordre des choses, attendaient tout de l'extérieur et rien de leur pays, ont connu de sérieux déboires. L'affaissement et le discrédit des socialistes italiens noyés dans les affaires, la crise du PSOE espagnol achèvent de dépeindre ce tableau de déclin.
Ne disposant pas des bases nécessaires pour risquer une interprétation du monde et de l'époque s'appuyant sur une réalité démocratique fragile du fait national, privées de la hantise du communisme qui faisait leur force, les social-démocraties se sont échouées sur le sable, abandonnées par le mouvement des peuples.
III. – Le monde du travail et les nations formeront les pôles de résistance
Le libéralisme serait-il alors seul en scène, dépourvu d'adversaires ? Non, car le système a ses failles et ses faiblesses. Une stratégie démocratique contre l'empire libéral, une voie pluraliste pour un monde pluri-centrique doivent prendre appui sur ces nouvelles réalités, et ne pas chercher à faire revivre un monde mort. Quels sont les points d'appui possibles ?
1. Contre la récession et le chômage
Le libéralisme à l'échelle du monde n'est pas en mesure de générer une croissance suffisante ni socialement utile. La répartition se fait au profit des plus puissants, et le libéralisme n'est pas en mesure d'impulser la nouvelle donne nécessaire.
Le monétarisme en est un trait caractéristique. Il s'est emparé des économies européennes, qui y ont vu la seule attitude possible face au désordre du système monétaire international, entretenu par les États-Unis, premiers bénéficiaires de la situation actuelle. Le monétarisme européen n'est pas un pôle de résistance, mais un élément de l'ensemble. Il pousse l'Europe tout entière dans une crise effrayante plus de 20 millions de chômeurs dans la Communauté, la récession qui s'installe partout, l'incapacité de répondre aux pays de l'Est livrés au sous-emploi massif, aux régressions ethniques et racistes. Fin de siècle obscure pour une Europe qu'on dirait gagnée par un nouveau Moyen-Âge. Certes la faiblesse du mouvement progressiste, touché par la fin du communisme et par la crise des social-démocraties, explique l'absence de riposte organisée. Mais la crise internationale de la monnaie, et le libre-échangisme sauvage assaillent frontalement tous ceux qui vivent de leur travail.
C'est le premier élément de résistance. Il nous faut prendre appui sur le monde du travail. Car si les capitaux voyagent vite, les travailleurs ne le peuvent pas. Premières victimes du libéralisme sans frontières, ceux qui vivent de leur travail doivent prendre conscience de ce qu'ils ont un adversaire commun. Les licenciements massifs, le déclin industriel, les suppressions d'emplois ne relèvent pas d'une fatalité mais de choix (accords du GATT, Blair House, libération des mouvements des capitaux) qui ont délibérément méprisé l'intérêt national.
La mondialisation du capital aboutit dans les faits à réunir la question sociale et la question nationale. Tout simplement parce que les mouvements ouvriers et les nations sont les deux principaux obstacles qu'elle rencontre en chemin. Le premier, parce qu'il peut encore opposer les droits sociaux acquis, le code du travail, le pouvoir d'achat, les protections conquises de haute lutte depuis plus d'un siècle, et qu'il peut agir sur le terrain. Le second, parce que les nations sont encore capables d'opposer des lois, des normes, des règles, des contraintes, et la légitimité politique. On voit bien d'ailleurs comment sont articulées les attaques menées contre le monde du travail et contre la liberté des nations. Aux uns le langage dur de la modernisation, de l'adaptation, des licenciements nécessaires, de l'ouverture des frontières, du refus de toute protection des marchés. Aux autres, la musique sucrée de la fin des nations, du post-national, du ringardisme de l'indépendance, et le transfert de toutes les décisions importantes hors des nations, hors du contrôle démocratique : vers la Commission de Bruxelles, vers l'OTAN, vers le GATT, quand ce n'est directement vers Washington.
Voilà pourquoi la citoyenneté sociale, partant de l'égalité politique, peut imposer la reconnaissance de droits sociaux égaux. Elle peut donner sens à un projet commun économique, social et politique dans le cadre de la Nation.
La liberté des citoyens passe à nos yeux avant la liberté des capitaux. Le lien social se forge encore pour l'essentiel culturel politique – dans le cadre de la nation – même s'il existe plusieurs cercles de solidarités, la Nation reste aujourd'hui le cadre fondamental d'exercice de la démocratie parce qu'elle fournit des repères culturels, une histoire et la chance d'un projet partagé. La France est pour nous un levier, une responsabilité commune. Nos soi-disant élites la dévalorisent pour camoufler leurs abdications et leurs renoncements. La Nation vaut pour ce que nous en ferons. C'est la conception républicaine de la Nation qui est le meilleur antidote au nationalisme.
2. Contre le nivellement des cultures et des libertés.
Nous assistons en Europe – et c'est la deuxième faille du système– au réveil des nations, et non à leur décès. Parce que c'est actuellement le seul cadre de la démocratie. Quand les Tchèques, les Polonais, les Hongrois sont libérés du joug de l'empire soviétique, ils retrouvent d'un même mouvement la liberté et la Nation. Dans quel autre cadre pourraient-ils s'assurer de la maîtrise de leur destin ?
C'est dans l'espace national qu'ils pourront décider par eux-mêmes. N'imaginons pas ce réveil des nations limité à l'Europe de l'Est ; il était depuis longtemps au Sud lié aux mouvements de libération, on l'observe bien vivace en Amérique du Nord où les Québécois voudraient bien garantir leur avenir et leur identité sur le continent. En Europe de l'Ouest, qui pourrait croire, après les élans populaires liés à l'unification allemande que nous serions entrés dans l'ère du post-national ? L'esprit d'empire suscite toujours, en réaction, une volonté de liberté. À trop vouloir niveler, à trop vouloir réduire les peuples et les cultures à une normalité tiède et fade, le mondialisme marchand éveille, à rebours, des flambées identitaires. Sa force serait de les contenir à l'état tribal, ethnique, morcelé. Le libéralisme sans frontières et le nationalisme ethnique sont les deux faces d'une même médaille. L'intégrisme et CNN se nourrissent mutuellement ; les uns combattant l'hégémonie du grand Satan au nom d'un islam défiguré pour la cause ; les autres combattant la répression intolérante au nom des Droits de l'homme. Mais on voit aussi en France se nouer des alliances du même type, visant à montrer qu'entre le mondialisme du capital et le fascisme, il n'y a rien.
Les mouvements identitaires doivent être éclairés par la raison : voilà notre défi. Si nous les laissions dégrader en pulsions intégristes, xénophobes ou racistes, nous donnerions champ libre au libéralisme. Si nous voulons au contraire combattre le système, il nous faut transformer les velléités identitaires en volonté nationale. Passer de la tribu à la Nation, c'est passer du sujet au citoyen. Sortir d'une définition ethnique des nations, donner la primauté à l'idéal collectivement construit et sans cesse réinventé du vouloir vivre ensembles sont les conditions directes du refus, du recul ces mouvements de repli communautaire. En ce sens la conception politique de la Nation, inventée par la Révolution française, se révèlera comme un môle sérieux de résistance au libéralisme sans frontières.
À la condition, évidemment, que nous ne soyons pas terrorisés par nos adversaires. Et pour cela, nous pouvons prendre appui sur notre peuple qui n'entend pas prendre congé de la France, pour une aventure mondialiste où seuls quelques-uns voyageraient sur le pont de première classe. Ne laissons pas l'idée nationale à l'extrême-droite. Prenons appui au contraire sur l'idée démocratique et progressiste d'une Nation politique, fondée sur la raison, rassemblée autour de valeurs et de projets, apprentissage à l'universel. Là nous trouverons un point d'appui solide pour promouvoir un autre mode de développement que le libéralisme mondial.
On entendait souvent expliquer que face à un capitalisme dont le mouvement est devenu mondial, il fallait un mouvement ouvrier lui-même mondialisé. Se placer ainsi sur le terrain de l'adversaire condamnait à l'échec et faisait de la gauche l'artisan inconscient de sa déroute. Ce n'est pas dans l'abstrait, mais dans le cadre de la Nation que les forces du travail peuvent prendre en charge l'avenir de l'ensemble de la société.
Enfin, le lien culturel passe par la langue. Renoncer à défendre et promouvoir notre langue signifierait que l'on renonce au cœur même de notre identité et à toute possibilité de rayonnement.
Nous avons à réussir, au contraire – selon l'intuition de Jean Jaurès l'alliance du mouvement ouvrier et de la Nation. Jamais sans doute les conditions n'en avaient été à ce point réunies : la parenthèse communiste ouverte en 1920 est refermée, la communauté d'intérêts et de destin entre le monde du travail et la Nation se montre avec évidence. C'est dans cette alliance que se trouve la relève politique, la seule force capable de faire pièce au système qui se met en place.
IV. – Pour un nouveau mode de développement
Quand le pays compte trois millions de chômeurs, deux millions de travailleurs précaires, il est grand temps de changer de politique. Peut-on accepter une société qui condamne sa jeunesse, où les parents sont licenciés par haut-parleur et les enfants réduits à errer de stage en petit boulot, guettés par la drogue ou la délinquance ?
Peut-on accepter cette injustice odieuse par laquelle des millions d'hommes et de femmes paient de leur vie cassée, de leurs espoirs abandonnés, souvent de leur détresse, les choix économiques de dirigeants satisfaits ? Peut-on se résigner à la récession quand d'immenses besoins sociaux (logement, culture, santé, services sociaux, ville...) restent non satisfaits ? Le cœur comme la raison se révoltent devant cet état de fait.
Voilà pourquoi nous voulons promouvoir un nouveau mode de développement, radicalement différent du modèle standardisé que nous propose le libéralisme et refusant de se borner au rôle qu'il voudrait nous assigner dans sa division mondiale des rôles et des tâches.
Le cœur de notre projet est à la fois social et culturel. Ce n'est pas par chauvinisme ou esprit rebelle que nous revendiquons l'indépendance nécessaire, mais pour une raison d'évidence : on ne peut promouvoir, en France, mais également en Europe, une forme de société fondée sur la justice sociale et la démocratie, sans avoir gagné les marges de manœuvre nécessaires vis-à-vis du système. L'indépendance signifie d'abord la capacité de choisir.
Le développement ne saurait se fonder sur la seule croissance matérielle, même si un bon nombre de besoins essentiels sont loin d'être satisfaits. Il repose sur le mieux-être, la protection de la santé, l'accès à l'éducation et à la culture.
1. Au service de l'emploi
Ce nouveau mode de développement doit être au service de l'emploi. Il suppose d'opérer, en France, dans un lieu-clé du système, une inversion de priorité entre le capital financier et l'industrie. La lutte efficace contre le chômage est à ce prix. Il s'agit de prendre congé du monétarisme. Les citoyens ne supportent plus les larmes de crocodile de ceux qui se succèdent au pouvoir, en déplorant les effets de la politique qu'ils mènent, en regrettant le chômage que pourtant leurs choix économiques génèrent mécaniquement. C'est là qu'une rupture doit s'opérer.
Les modalités en sont multiples, techniques, diverses : baisse massive des taux d'intérêt, taxation des opérations de change, mécanisme de change fixes mais ajustables. En finir avec la politique du franc fort pour travailler à une économie productive plus forte, ce n'est pas une mince affaire. C'est d'abord un choix politique et social, qui donne la priorité à ceux qui vivent de leur travail : salariés, paysans, pêcheurs, artisans à qui sont liés solidairement retraités et chômeurs. Il n'y aura jamais de mots assez sévères pour qualifier la politique dite du franc fort qui durant quinze années a fait payer la valeur de la monnaie par le chômage ou la précarité de 5 millions des nôtres. Et qui a fait empocher par les spéculateurs, en deux semaines, le fruit de cet effort.
Bien entendu, ce nouveau cap économique ne permettra pas de faire disparaître rapidement le nombre des chômeurs. D'autres politiques de retour à l'emploi sont nécessaires, fondées sur la formation. Une politique active de solidarité et de réinsertion sera indispensable pour longtemps ; le chômage de longue durée est une épreuve si rude et si dissolvante qu'on ne peut la surmonter ni aisément ni rapidement.
2. Des politiques publiques
Un nouveau mode de développement au service de l'emploi suppose également des politiques publiques volontaristes.
Une politique industrielle en premier lieu. Car, même en gagnant des marges de manœuvre, nous sommes au cœur d'une concurrence intense, d'une guerre économique mondiale. Elle appelle une coordination des moyens dont nous disposons. La recherche, les investissements lourds, les grands programmes nécessitent le temps et la durée ; ils ont besoin de financements adaptés que seule peut fournir une coordination intelligente, dans laquelle l'État joue un rôle actif notamment par sa tutelle sur le système bancaire et le maintien de la Banque de France au sein de la puissance publique. Une véritable mobilisation des ressources en faveur de la compétitivité et de l'emploi implique de recréer des circuits de financement privilégiés pour l'investissement des PME, de réhabiliter le rôle des institutions financières spécialisées, aujourd'hui banalisées, de réorienter l'épargne en faveur des investissements. Le Plan pourrait devenir un laboratoire d'idées, un appel national aux intelligences, une consultation démocratique des citoyens pour exprimer les besoins ressentis, une élaboration collective mettant vraiment en mouvement les régions, les grandes entreprises, les universités. Le marché est trop myope pour pourvoir aux besoins de long terme et à ceux qui ne s'expriment pas dans le langage des prix et du profit. Il s'avère par exemple incapable de répondre à l'immense défi du logement. Il ne s'agit pas d'y substituer l'administration d'État, mais les capacités d'intelligence et de prévisibilité du pays, que la Nation a la capacité et le devoir de mobiliser. La recherche, nécessité fondamentale pour l'avenir du pays doit être organisée en fonction de l'intérêt national et non des seuls intérêts privés.
L'action pour l'emploi est à l'intersection d'une politique économique nationale et d'actions locales innovantes fondées sur la responsabilité (initiatives municipales, régionales, entreprises d'insertion, formation, travail social de terrain...). Les privatisations actuelles d'entreprises publiques menées au détriment de l'intérêt général seront redoutables pour les capacités industrielles des pays menacés par le capital étranger et pour les salariés, car elles aboutiront au nom de la compétition à accentuer les pressions sur les salaires, les conditions de travail et l'emploi. Des pans entiers des services publics, cœur de l'État républicain, continuent d'être menacés par le gouvernement Balladur. Que deviendra l'égalité les citoyens devant les services publics si ceux-ci deviennent des entreprises ne connaissant que des clientèles ? Service publics et entreprises publiques bancaires, de services, ou industrielles, sont nécessaires pour l'indépendance, la souveraineté et l'épanouissement d'une nouvelle politique industrielle. Pour mener la bataille de la concurrence au plan international, les entreprises publiques doivent continuer d'exister dans les secteurs fondamentaux pour notre pays. Elles doivent aussi devenir des exemples en matière de création d'emplois, de conditions de travail et de citoyenneté dans l'entreprise.
3. Au service du progrès social
Un nouveau mode de développement doit veiller à ce que les progrès techniques servent le progrès social. Comment accepter en effet que les gains de productivité dus à la modernisation ne servent à peu près exclusivement que le capital financier ? À ceux qui voudraient faire croire que les mutations technologiques entraînent automatiquement le chômage, nous opposons ceci : si les gains de productivité générés, au lieu de rémunérer toujours plus le capital financier, étaient autrement répartis, ils pourraient financer d'autres emplois d'utilité sociale. C'est l'organisation économique de nos sociétés, les rapports de force actuels qui transforment le progrès en chômage. Pour le monétarisme, l'emploi est une variable d'ajustement, les droits sociaux une rigidité à assouplir ! Le recul du code du travail, de la protection sociale, la remise en cause du droit à la retraite à 60 ans, la flexibilité accrue du travail, la précarité sont imposées par les politiques de convergence inscrites au Traité de Maastricht. Ce n'est pas la fatalité. C'est un choix qu'il est possible de changer.
Voilà pourquoi, en inversant la priorité entre finance et production, entre propriété et activité, nous pourrions à la fois stimuler la création d'emplois dans l'industrie, mais aussi dans le secteur social. Il y a là d'immenses capacités à créer des emplois gratifiants, stables, normalement rémunérés, et non pas ces petits boulots fruits de la résignation et de la mauvaise conscience. De même le rétablissement de l'autorisation préalable de licenciement mettrait un terme à l'arbitraire et empêcherait bien des scandales. Dans le secteur de la santé, de l'action sociale, des services aux personnes âgées ou handicapées, dans l'organisation des loisirs, des activités sportives, dans le domaine de l'action culturelle, de l'animation urbaine, de l'environnement, il y a tant à faire.
L'accélération des transformations de la société et le vieillissement de la population justifient une approche nouvelle des relations entre les générations. La place des citoyens âgés, supports de la continuité de notre culture et toujours acteurs de la vie sociale, doit cesser d'être méconnue. La loi a progressivement établi l'égalité de Droits entre l'homme et la femme. Il n'en demeure pas moins que dans les faits et dans les esprits subsiste une discrimination, spécialement dans l'accès à la formation, aux emplois, dans les rémunérations. Refusant tout retour en arrière, nous avons à construire une égalité véritable et cette action est partie intégrante de notre projet.
4. Réduction de la durée du travail et protection sociale
Un nouveau mode de développement social doit tendre aussi vers la réduction de la durée du travail. La réduction du temps de travail, tendance historique séculaire, capable de libérer du temps affranchi, de permettre un meilleur engagement citoyen, doit être un objectif. Elle n'a rien à voir avec le pseudo partage du travail, vision malthusienne et résignée qui n'est que partage du chômage. Sous couvert de répartir autrement les heures travaillées, on organise la déflation salariale et on institutionnalise la précarité générale du travail.
En ce domaine, tout spécialement, gardons-nous des illusions. Ceux qui prôneraient la diminution généralisée du temps de travail en ignorant les rapports marchands tels qu'ils sont aujourd'hui dans le monde se briseraient contre la réalité. Comment imaginer par exemple la semaine de quatre jours en France si la logique de libre échange prévaut, si continuent à inonder nos marchés des produits fabriqués par des salariés travaillant 70 heures par semaine, à des salaires quarante fois inférieurs aux nôtres ? En revanche, en assurant une protection adéquate de nos marchés par une taxe et une clause sociale d'importation liant les prix et le niveau de nos importations à l'avancée des droits sociaux dans les pays producteurs (salaires, protection sociale, protection de l'environnement, dumping monétaire), nous pourrions avancer vers une réduction du temps de travail. Elle serait alors une manière choisie de répartir les gains de productivité. À condition évidemment que le niveau des salaires soit garanti, faute de quoi nous n'aurions – comme c'est hélas le cas le plus fréquent – qu'un chômage partiel déguisé par de bonnes paroles.
Dans l'entreprise, nous devons opposer le respect, l'implication, la démocratie c'est-à-dire la citoyenneté à l'idéologie du management, mélange de conformisme et de servitude. La compétition permanente, l'individualisme, la négation du collectif, le culte de l'esprit d'entreprise ne forment pas des travailleurs libres et responsables mais des serviteurs muets, étrangers à des mots d'ordre creux, de plus en plus éloignés de la créativité, de la solidarité nécessaire à une culture industrielle. Cette idéologie prépare non des offensives mais des abandons parce que les défis d'aujourd'hui appellent responsabilité et dignité et non pas les soumissions silencieuses et résignées. La démocratie dans l'entreprise passe par des compétences nouvelles des représentants des salariés sur la répartition des gains, sur la formation permanente, sur la durée et les formes du travail, sur l'embauche et le licenciement (le rétablissement de l'autorisation administrative préalable y contribuera). Elle appelle la création d'une nouvelle culture du travail. C'est par là sans doute que le syndicalisme peut trouver un nouveau souffle, et un rôle renouvelé. L'affaiblissement actuel des organisations syndicales ne doit pas faire oublier qu'elles restent le principal cadre de représentation et de défense des salariés. Elles seront l'un des constituants du pôle de résistance que nous appelons au sein du monde du travail.
Le nouveau type de développement social que nous voulons promouvoir exige un système de protection sociale, basé sur la solidarité nationale, juste, transparent, efficace. Cela passe par un élargissement de l'assiette des cotisations, y compris par fiscalisation, le maintien du principe de la répartition pour l'assurance-vieillesse, un service public de santé au service des citoyens et non des intérêts privés, la maîtrise des coûts de la santé, un financement normal du risque-dépendance, un contrôle démocratique par toutes les parties prenantes des régimes sociaux, le contrôle par le Parlement des budgets sociaux et d'une politique de santé, un rapprochement enfin entre les ASSEDIC, l'ANPE et les services de l'État pour créer un grand service national de l'emploi capable notamment de financer les initiatives d'insertion et la création d'emplois d'utilité sociale.
5. Des activités diversifiées sur l'ensemble du territoire
C'est aussi refuser que la liquidation de certains secteurs d'activité vienne grossir les rangs des chômeurs. La France a besoin d'une activité agricole forte et variée, qui a fait la preuve d'une productivité exceptionnelle. Il n'y a aucune raison – sinon réserver aux USA une part toujours plus grande du marché mondial – de condamner l'agriculture à une lente érosion. De la même manière, l'artisanat qui fournit deux millions et demi d'emplois doit pouvoir se développer. Le maintien de ces activités doit être tenu pour un impératif et appelle les soutiens, les accès aux financements, les protections commerciales nécessaires. Le secteur de la pêche, dont la crise est symptomatique du dérèglement libre-échangiste, doit être défendu activement tant il représente d'emplois et d'activités caractéristiques d'un pays côtier comme le nôtre.
Une croissance sociale forte et différente appelle un aménagement du territoire permettant de corriger les inégalités régionales, de mettre en valeur les atouts, de répartir dans l'espace géographique les moyens et notamment le service public et les grands programmes d'équipement.
Le développement économique, social, culturel des départements et territoires d'outre-mer doit constituer une priorité. En matière économique, il doit être notamment fondé sur le soutien aux productions et activités locales et la réduction des handicaps structurels, afin de favoriser un développement endogène de ces économies. En matière sociale l'égalité des droits avec la métropole est à conquérir, compte tenu des discriminations actuelles en matières de salaires et prestations sociales. Il n'est pas acceptable que les DOM, après un demi-siècle de départementalisation, en soient encore à quémander la parité sociale avec la France métropolitaine. Les lois de la République doivent être appliquées dans les DOM en tenant compte de leur situation particulière. Mais ces adaptations ne doivent pas aboutir à une réduction des droits des populations. Il convient enfin de favoriser la coopération régionale aux Antilles, dans l'Océan indien et dans le Pacifique.
6. Croissance sociale et écologie
Vouloir un nouveau type de développement c'est prendre en compte sérieusement la question de l'environnement, c'est-à-dire les rapports entre l'homme et le milieu. Il n'y a pas de nature sans l'homme, qui doit être placé au centre de tout. Mais les activités prédatrices, les gaspillages, les destructions irréversibles du patrimoine naturel, la dilapidation des sources d'énergie ou matériaux non renouvelables doivent être condamnés. Le libéralisme débridé de cette fin de siècle aboutit à une crise grave. Nous partageons, avec la sensibilité écologiste, le refus d'une normalisation du monde, d'une standardisation au nom des lois du marché qui fait disparaître la diversité des cultures, des produits, des productions. Nous n'acceptons pas la démagogie qui ferait utiliser l'amour de la nature au service d'ambitions politiques opportunistes. Mais le dialogue au fond des choses sera fécond, avec ceux qui entendent contenir la loi du profit et de la rentabilité, pour l'asservir aux exigences de l'intérêt public. Il n'existe ni ordre naturel, ni équilibres naturels en soi, que l'activité humaine devrait vénérer ; mais le développement que nous voulons doit intégrer pleinement le souci de l'équilibre avec la nature et de l'avenir de notre planète ; cet enjeu doit être placé à la lumière du débat public avant tout choix et toute décision.
Car confondre la croissance – nécessaire pour combattre le chômage – avec le productivisme, serait désespérer de la démocratie. Les orientations de la croissance doivent être choisies par le débat public (dans les communes, les régions, au Parlement, lors du débat sur le Plan). Il y a d'immenses besoins à satisfaire dans le domaine du logement, de la santé, des services publics, des transports, de l'audiovisuel, des communications, de la culture, de l'environnement. Rien de tout cela n'aboutit par fatalité au productivisme ! Ne laissons pas les esprits résignés, mais épargnés par la crise, réinventer un malthusianisme pour nantis désabusés. Faisons confiance à la démocratie pour choisir les chemins d'une croissance sociale soucieuse de l'environnement. À condition évidemment d'assigner un rôle à l'État et aux collectivités publiques et de ne pas s'en remettre en tout aux lois du marché.
V. – Notre projet démocratique s'appelle la république
La mode est à l'épate, la réussite par l'argent, l'esbroufe. La crise est celle du mensonge-roi ; toutes les médiations sont atteintes, à force d'être tenues pour leur propre fin. Mensonge et crise de la monnaie, qui veut ne plus avoir de rapports avec l'économie réelle. Mensonge et crise des media qui s'autonomisent par rapport au monde et créent leur propre système de référence. Mensonge et crise des signes et des représentations dans un univers où les mots servent à dissimuler la réalité plus qu'à la décrire.
Il n'y a plus de citoyens mais des sondés, plus de nations mais des marchés ; partout l'argent remplace la République. Ce système politico-médiatique fonctionne comme une machine à évacuer le réel : à oublier la moitié du pays qui a voté non le 20 septembre 1992, à oublier les 200 000 morts dans les sables d'Irak, à oublier le fiasco de Maastricht, à focaliser l'attention sur la misère en Somalie en oubliant celle – toute semblable – du Soudan, en ignorant la détresse d'Haïti la francophone, le chaos du Zaïre, les enfants assassinés au Brésil, la démocratie et l'ONU bafouées par la guerre civile en Angola. Il exhorte nos enfants à déposer des paquets de riz dans des écoles où on n'apprend plus guère l'universalité des Droits de l'Homme et du citoyen ; comment s'intéresser autrement que superficiellement au sort de telle nation que la caméra aura désignée, quand on ne s'intéresse pas même à celui du pays où l'on vit ? Le réel est évacué quand on invente l'ingérence humanitaire, en oubliant les tyrannies entretenues en Afrique.
Une telle dérive est-elle inéluctable? Non, car elle se nourrit de l'artifice, et l'irruption du réel est toujours salutaire. Le mondialisme humanitaire est une tartufferie, car il n'y a pas de raccourci vers l'universel. À rien ne sert de masquer l'abandon et la docilité là où nous pourrions agir, par des gesticulations là où nous n'avons rien à craindre ou à risquer. C'est en étant responsable de son pays qu'on peut devenir responsable de tous les autres. Voilà pourquoi la République n'est pas un repli, mais un apprentissage de l'universel.
La République a besoin de citoyens libres. L'école, mais aussi toutes les structures de formation et d'information doivent être préservées des dogmes et de l'argent.
1. L'école
L'école, en premier lieu, est faite pour transmettre le savoir – de la manière la plus adaptée, compte tenu de l'évolution de la didactique – car le savoir rend libre et l'ignorance entraîne l'exclusion et l'enfermement de l'impuissance. Cet objectif premier ne doit jamais être évacué quel qu'en soit le prétexte. L'école de la République n'est pas un self-service où l'élève – consommateur averti – choisira sur le marché de l'éducation, le service le plus prometteur pour l'avenir ; c'est le lieu où se forme l'esprit critique du futur citoyen, capable par son jugement d'arbitrer le débat public, capable par sa décision d'être partie prenante de la société politique qui s'appelle la République.
Voilà pourquoi l'égal accès de tous à l'école est une exigence, et la laïcité de l'école – comme celle de l'État – une règle absolue. Nous n'acceptons pas que ce principe soit remis en cause, soit au nom d'une tolérance mal comprise (car la laïcité est respectueuse de toutes les opinions et religions), soit au nom d'une revanche conservatrice, que symbolise la réforme visant à aggraver la loi Falloux. Il n'est pas admissible de placer ainsi, comme en concurrence sur un marché, deux écoles, dont une – l'école publique – doit d'ailleurs assurer des charges dont l'autre s'exonère (l'accueil obligatoire de tous les élèves).
Pour assurer l'égalité des chances, l'école doit accueillir le plus grand nombre d'élèves et donc diversifier les filières, garantir la valeur et le caractère national des diplômes. La promotion de tous et la sélection des meilleurs selon la formule de Langevin n'ont rien d'élitistes : elles permettent aux enfants qui ne disposent pas, par leur famille ou leur origine sociale, des privilèges de naissance, de pouvoir réussir leur promotion sociale par leur mérite. Elles permettent au pays de valoriser tous ses talents et de faire fond sur l'intelligence, la qualification, la meilleure formation de tous.
Une école formatrice de citoyens doit notamment par l'instruction civique, apprendre non seulement le fonctionnement des institutions mais la formation des décisions, le libre-débat argumenté en raison, l'esprit critique. Elle peut apprendre au futur citoyen la lecture distanciée des images, leur analyse et leur écriture. Elle doit se donner comme objectif premier la transmission d'une culture littéraire et scientifique de base à tous, son approfondissement pour ceux qui en ont la capacité et le désir. L'école républicaine ne saurait se soumettre ni aux intérêts locaux, ni aux intérêts économiques. Elle doit aussi, pour accomplir sa mission, ouvrir les portes de l'emploi. Le contenu des programmes, les cycles d'études, doivent tenir compte de cette finalité. Une telle école prendra toute sa valeur en se prolongeant par une formation continue rénovée, et en s'appuyant sur le développement des universités et de la recherche.
La République est enseignante parce qu'elle se fonde sur des citoyens formés, instruits, libres. Mais la démocratie ne se borne pas à l'élection. Elle exige aussi une information pluraliste qui soit en mesure de fournir tous les éléments de jugement.
2. Les média
De ce point de vue, la concentration des moyens techniques et donc des capitaux, nécessaires aux media nous place dans une situation très différente de celle que nous connaissions voici seulement cinquante ans. L'écran et la radio informent. Mais il est bien difficile de respecter les règles de l'information libre, complète et pluraliste, quand une entreprise de presse d'information est immergée dans une concurrence âpre, transnationale, réglée en dernière analyse, par le taux d'audience ou le tirage, puisque d'eux dépendent les ressources publicitaires. Ces contraintes peuvent conduire à la pire des médiocrités, aux conformismes, voire à la docilité, donc à la régression politique et culturelle. Il y a crise des media quand ils produisent une simple marchandise au lieu de répondre à un droit des citoyens, et parce que le système les conduit à se prendre pour leur propre fin, à substituer le sensationnalisme à l'approfondissement. La couverture de la guerre du Golfe ou de l'expédition somalienne ont constitué un paroxysme. Et la crédibilité des media, dans leur ensemble, est fort compromise par leur invraisemblable complaisance dans la guerre du Golfe et leur engagement quasi total en faveur de Maastricht. Ceux qui estiment représenter "l'opinion" ne représentent que l'establishment. Faute de diffuser l'information et la culture, ils avivent et flattent l'émotion, à la recherche de l'audience. L'écrit (édition et presse) n'a plus la même audience. Il est cependant un élément fondamental de notre patrimoine culturel, passé et futur. L'écrit doit vivre à côté de l'audiovisuel en s'appuyant sur lui et en le critiquant à la fois.
Si l'esprit républicain soufflait sur les media, il nous inviterait à placer l'information et la culture – comme jadis l'école – hors des dogmes et hors de l'argent, c'est-à-dire à la confier à des hommes libres, à garantir notamment aux journalistes une indépendance non seulement verbale, mais économiquement et politiquement garantie. Une vraie télévision de service public – rendue pour son financement indépendant de la publicité, et par sa direction indépendante du gouvernement doit voir le jour et donner l'exemple : faire place à la création et aux auteurs, en respectant le public par une programmation fondée davantage sur la qualité que sur l'audimat.
3. Les nouveaux citoyens
La conception moderne de la République nous donne les moyens de répondre aux défis de l'immigration et de l'intégration. Depuis toujours, la France recueille sur son sol des hommes et des femmes venues y chercher un emploi, un asile, un autre avenir. Sa capacité à intégrer tous ces apports a fait sa force. Ainsi, depuis deux cents ans la nationalité et la citoyenneté sont intimement liées. À la question qu'est-ce qu'un Français ? il n'y a qu'une réponse : un citoyen de la République française. Aucun autre critère, de race, de religion, de culture, d'origine, n'est recevable. Ce droit du sol est un facteur puissant d'intégration. Voilà pourquoi il doit être non pas restreint – comme vient de le faire la réforme récente du code de la nationalité – mais affirmé avec clarté. Voilà la meilleure façon de combattre le racisme, la xénophobie, la peur de l'autre : non seulement par l'engagement moral, mais par un projet politique sérieux qui donne sens à la présence sur notre sol de celles et ceux qui y sont accueillis.
Les immigrés présents sur notre sol ont vocation à être citoyens à part entière. À la condition qu'ils l'acceptent ils sont appelés à acquérir la nationalité française. Nous devons faire en sorte que tous deviennent au plus vite citoyens, par la naturalisation pour pouvoir non seulement voter aux élections locales mais à tous les scrutins. On pourrait ainsi accorder la nationalité française, par la procédure simple de la déclaration, à tout étranger qui le souhaite et qui réside régulièrement depuis sept ans sur notre sol.
Il est choquant d'observer que trop de gens campent aux portes de la cité, qu'un pays réel, différent du pays légal – le corps des citoyens – s'institue. Le droit de vote des étrangers, en brisant le lien entre nationalité et citoyenneté, créerait un étranger-citoyen et ferait donc immédiatement reposer la question qu'est-ce qu'un Français ? On retrouverait alors les notions d'origine et de droit du sang. Les meilleures intentions peuvent mener à des erreurs graves. On peut s'interroger aussi sur la constitution d'un corps électoral de seconde zone, appelé seulement à voter pour les élections municipales – sans pouvoir accéder aux fonctions de maire ou d'adjoint. Comme on ne peut accepter la discrimination introduite par le Traité de Maastricht qui crée une différence de droit entre étrangers européens et non-européens pour les élections locales. À la vérité, on est citoyen ou on ne l'est pas. Ce constat n'empêche nullement d'inventer des formes originales de participation à la vie locale pour ceux qui ne voudraient pas accéder à la nationalité française : conseils de quartier, commissions municipales, concertation avec les associations.
La nationalité est un élément important de l'intégration, mais elle ne suffit pas. Le travail, le logement, l'école, le service national, le sport, les mariages mixtes en sont aussi les ressorts. Et l'égalité d'accès au travail, au logement, l'égalité des chances à l'école et dans la formation sont aujourd'hui loin d'être effectives. C'est dans leur mise en œuvre réelle, dans la lutte collective pour les faire appliquer que les valeurs républicaines prennent leur sens. L'une des faillites graves de la gauche gestionnaire est d'avoir couvert la montée des discriminations réelles par des proclamations anti-racistes lénifiantes. Les lois Pasqua ne sont qu'un nouvel épisode, mais le Mouvement des Citoyens n'en sous-estime pas la portée à la fois symbolique, réelle et inacceptable. Et l'idée même de citoyenneté, si elle inscrit dans la sphère du privé, la religion, les cultures, ne cherche pas à les nier. Elle articule en chaque individu l'infini diversité des hommes et la commune appartenance à la société politique, fondement pour tous de l'égalité en droits. Nul appel à l'oubli ou au reniement, mais invitation permanente pour tous au dépassement.
Cette conception républicaine et laïque de la nation répond mieux aux défis de l'immigration que d'autres modèles (notamment anglo-saxon...). Elle ne dispense pas pour autant d'adopter en ce domaine une politique réaliste, liant le niveau d'immigration aux capacités d'emploi offertes branche par branche, ou profession par profession, garantissant une totale transparence et refusant tout laxisme. L'opacité, le niveau élevé d'immigration clandestine nourrissent les peurs. Il serait coupable de fermer les yeux sur une question qui génère dans le pays, et en raison du chômage, une immense inquiétude souvent irrationnelle. L'immigration ne sera une chance pour la France que si elle est maîtrisée, liée de manière sérieuse et transparente à la situation de l'emploi, et si elle rencontre une politique sociale dynamique d'intégration républicaine, et si le co-développement empêche que les migrations de populations se multiplient dans le désordre, au gré des besoins des forces économiques dominantes. Alors l'apport de forces vives dans tous les domaines d'activité, manuelle comme intellectuelle, soutiendra le rayonnement du pays.
4. La souveraineté populaire
La souveraineté populaire est en démocratie la source de tout pouvoir. Nous devons combattre toutes les dérives qui visent à retirer au citoyen ses droits – comme nous rejetons dans le Traité de Maastricht l'idée d'une Banque centrale indépendante des gouvernements, nous combattons l'idée de soustraire la politique monétaire du pays du contrôle du gouvernement et du Parlement, par une réforme du statut de la Banque de France. Aucun pouvoir ne peut être exercé dans la République s'il n'émane pas expressément du peuple souverain. Le transfert à des comités des sages, Commissions d'experts, Hautes Autorités, de pouvoirs qui ne devraient être exercés que par des autorités issues du suffrage universel, est une démission de la démocratie. L'accord de Schengen, qui permet de s'en remettre à d'autres de juger du droit d'asile, relève de la même abdication, alors que le droit d'asile doit rester un des devoirs de la République.
Le Conseil constitutionnel, créé pour préciser les contours du pouvoir législatif s'est progressivement institué en souverain juge du Parlement tirant par exemple de la Constitution des arguments pour revaloriser l'indemnisation des actionnaires lors des nationalisations ! Cette dérive qui remet en cause l'esprit même de la souveraineté populaire issue du suffrage universel, doit trouver son terme, tant par le changement des critères de nomination des membres du Conseil constitutionnel que par celui du champ des compétences et par la transparence des procédures.
L'esprit républicain repose sur la responsabilité. Rien ne lui est plus étranger que la recherche des paravents. Observons comment l'Europe sert aujourd'hui d'alibi a beaucoup de nos faiblesses, comment elle est utilisée pour justifier des politiques que les dirigeants n'osent assumer, comme elle sert à masquer nos insuffisances. Observons aussi l'empressement à déplacer le lieu des décisions, pour ne pas avoir à en répondre devant les citoyens.
Tout cela révèle un affaissement de l'idée républicaine. De la même manière, l'idée qu'il n'existerait qu'une seule politique possible – celle du pouvoir, naturellement – ruine le débat démocratique et nourrit l'extrême-droite. Car si le déclin et le chômage constituent le seul horizon possible, alors il ne s'agit plus de protester contre une politique mais contre la politique, contre l'impuissance de la démocratie. Au bout de ce chemin, il y a le Front national.
5. Les institutions
Une République moderne a besoin d'institutions capables à la fois d'assurer l'efficacité, la représentation des citoyens, et leur implication dans la vie publique. De ce point de vue, les institutions actuelles, en concentrant autour du pouvoir exécutif des pouvoirs trop importants, en ramenant la vie parlementaire à un théâtre d'ombres, ne sont pas satisfaisantes. Un rééquilibrage est nécessaire, au profit du Parlement. Mais ce n'est pas par un retour au régime d'assemblée que cet objectif serait atteint dans les meilleures conditions On en connaît en effet les terribles conséquences : régime d'assemblée où de petits groupes – charnières – exercent un pouvoir excessif, tendance naturelle aux alliances centristes, impuissance des exécutifs générant des crises de la démocratie ou appelant des pouvoirs forts.
À l'inverse, il serait sage de ramener les compétences du Président de la République et la durée de son mandat dans les limites que lui assignent les régimes présidentiels. Chef de l'exécutif, nommant le gouvernement responsable devant lui, il ne pourrait empiéter sur les compétences du Parlement. Celui-ci, maître de son ordre du jour trancherait souverainement et sans les contraintes actuelles, de la loi et du budget. L'élection concomitante du président et de l'Assemblée, la durée de cinq ans commune aux deux mandats, le retour devant les citoyens, du président et de l'Assemblée, en cas de crise permettraient de résoudre les désaccords éventuels. Dès lors, le mode de scrutin proportionnel redeviendrait possible, son inconvénient majeur : l'absence de majorité stable pour l'exécutif, n'ayant plus lieu d'être.
Dans ce débat sur les institutions, qui relève des citoyens et non des partis, c'est l'objectif qui doit être toujours présent à l'esprit : faire fonctionner une République moderne, avec un exécutif stable, un contrôle réel et permanent du Parlement, un choix politique clair offert aux citoyens.
De la même manière, fort de l'expérience des années 80, nous devons veiller à ce que la décentralisation serve la démocratie locale et non les féodalités. Réorienter la décentralisation, organiser sur de grands sujets des assises nationales dans le pays, donner son sers à la planification relèvent d'une exigence démocratique moderne. La décentralisation n'appelle pas un affaiblissement de l'État, mais un mieux d'État.
Et la République ne va pas sans vertu. Le respect des lois appelle les dirigeants élus à s'appliquer pour eux-mêmes les règles qu'ils établissent. Une conception élevée de l'intérêt public, une haute conscience de ses devoirs est indispensable à tout élu de la République La sanction aux manquements doit être impitoyable, toute complaisance est une attaque contre la démocratie elle-même. L'institution judiciaire. bien que toujours imparfaite, doit pouvoir assurer le respect des règles de la République, en avoir les moyens et la liberté face aux pouvoirs, être accessible tous. La justice doit être la même pour tous, quel que soit le statut social du citoyen. Le peuple doit s'y reconnaître.
6. La laïcité
Par la laïcité, inscrite dans la Constitution, la République assure à tous les citoyens ta liberté. En distinguant une sphère publique et une sphère privée, la laïcité reconnaît pleinement à chacun la liberté de conscience, la diversité des cultures, et proclame qu'en-dehors de la loi les mœurs sont libres. Dans le débat public, ni le dogme ni la puissance ni l'argent ne sont recevables. On ne gouverne pas les hommes au nom de la transcendance, mais par la démocratie. Et dans les lieux de la République, aucun critère distinctif n'est acceptable.
L'actualité en France, en Europe et au-delà montre combien s'impose pour notre peuple un authentique ressourcement aux principes fondamentaux de la République laïque. Principes qui appellent à l'effort collectif pour l'émancipation de tous, qui s'opposent à toute référence dogmatique ou religieuse, à tout cléricalisme et à tout intégrisme dans la République. Les choix politiques résultent du débat raisonné, critique et contradictoire. En conséquence, il est nécessaire de fonder la décision politique, non pas sur l'avis de l'expert ou du sage, lesquels sont privés de toute légitimité car soustraits à la sanction du suffrage universel, mais sur la sanction du peuple. Loin de combattre la religion ou d'ignorer les convictions, la laïcité les inscrit dans la sphère du choix libre et indépendant des citoyens. La garantie de la laïcité de l'État et tout spécialement à l'École de la République est une pierre de touche de la citoyenneté. Elle doit donc : être un lieu soustrait du jeu social et refusant les pressions multiples visant à conformer l'individu à une norme ou à exacerber les particularismes, ou encore à les opprimer ; refuser les prescriptions visant à la dogmatisation des connaissances ; donner à chacun le savoir qui libère et les compétences qui permettent de s'insérer dans l'univers social. Parce que la laïcité assure la souveraine liberté de l'esprit, elle combat l'ignorance et l'obscurantisme. Dans les relations internationales, la France doit porter ce message de l'État laïque : "liberté et souveraineté contre tous les empires ; égalité des citoyens contre toute régression ethnique et communautariste".
VI. – Vers l'Europe des peuples
Le fait qu'il n'existe guère de contrôle démocratique effectif sur les décisions communautaires et la déroute complète de la politique européenne ne sont sans doute pas sans rapport. L'entreprise communautaire est aujourd'hui dans l'impasse. Pour en sortir il s'agit de remettre le projet sur ses pieds.
1. Après le fiasco des européistes, remettre l'ouvrage sur le métier.
En premier lieu, l'Europe doit ressembler à elle-même. Non plus confinée, comme à la triste époque de la guerre froide, aux pays occidentaux, mais élargie progressivement à tous les peuples européens. Pour les pays de l'AELE, ce sera chose faite prochainement. Et du même coup sera posée avec insistance la question de l'élargissement à Europe centrale et orientale. Telle est notre nouvelle frontière. L'Europe jusqu'à la Russie. D'abord parce l'histoire et la géographie nous le commandent. Ensuite parce que nous ne pouvons abandonner l'Est au chômage, au chaos, aux répressions ethniques, sans prendre des risques graves pour la paix.
L'idée de construire l'Europe autour d'un donjon monétaire est condamnée à l'échec, et, ignorante des vrais défis à l'Est, nous prépare des lendemains difficiles.
Ce nécessaire élargissement confirme l'urgence d'un changement de cap radical dans la construction européenne. Mesurons d'ailleurs l'ampleur de la déroute des "européistes" : le chômage massif, la récession, l'effacement et l'impuissance politique. Un an après où en est Maastricht l'événement historique ? Loin de progresser vers la monnaie unique nous constatons l'éclatement du SME. Le marché unique qui devait créer 3 millions d'emplois, compte plus de 20 millions de chômeurs ; il est le champ ouvert aux importations des pays tiers. La politique extérieure et de sécurité commune s'est traduite par l'acquiescement silencieux aux vues allemandes dans le drame yougoslave ; on sait comment la reconnaissance accélérée de la Croatie et de la Slovénie ont précipité dans la guerre. Il est rare de voir découverte avec tant de force une véritable impasse historique qui mène l'Europe veut son propre déclin.
Le constat de cet échec flagrant et la nécessité de l'élargissement doivent conduire à un changement de cap qui soit d'abord politique. Il est temps d'en finir avec la conception fédérale dont les peuples ne veulent pas. On n'associera pas les vieilles nations d'Europe – avec leur histoire, leur langue, leur culture – comme on fit les États-Unis d'Amérique, sur des étendues désertes d'où avaient été chassés les derniers Indiens. La démonstration est faite plus on pousse au fédéralisme, plus l'Europe recule. La démarche maastrichtienne montre ce qu'il ne faut plus faire.
Le fédéralisme, qui peut servir aujourd'hui de ligne de fuite devant les difficultés, est absurde dès lors qu'on regarde l'avenir : comment imposer un système fédéral à des pays de plus en plus nombreux et dissemblables au fur et à mesure de l'élargissement ? On ne saurait plaquer un système politique commun sans qu'existe d'abord un espace public européen, fait de compréhension linguistique, de références partagées, de destin voulu. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs ! D'autant que le système fédéral est en crise partout où il existe.
Le prétendu déficit démocratique de la Communauté ne sera pas résolu par l'accroissement des pouvoirs du Parlement européen. Ce Parlement, encore plus inaccessible et abstrait pour les citoyens que les Parlements nationaux, pourrait devenir un alibi pour affaiblir encore ces derniers et leur ôter le contrôle démocratique qui leur revient de droit dans la construction européenne.
L'Europe doit être confédérale, respectueuse des nations, qui la composeront, de leur diversité qui ira croissante avec l'élargissement. Soulignons aussi que cette démarche confédérale est seule conforme aux espoirs des citoyens français d'outre-mer, qui ne peuvent accepter de voir la jurisprudence européenne tenir pour discriminatoires les mesures de soutien à l'activité des DOM. La construction européenne, le marché unique, se poursuivent en ignorant les réalités et les besoins des DOM, qualifiés de région ultrapériphériques, et bercés de promesses non tenues.
Il faut en finir également avec le mythe échoué d'une union monétaire poussant les gouvernements à l'anion politique, comme si la Commission de Bruxelles pouvait tenir dans ses rets les choix de 12 pays libres. Au jeu du plus malin, on a bien vu qui gagnait. Et en l'état actuel des choses, choisir de faire l'Europe pas la monnaie, c'est choisir de faire l'Europe du mark, c'est-à-dire – contre le désir et la volonté des autorités de Bonn – une Europe allemande. C'est une raison supplémentaire, et non des moindres, pour reprendre l'ouvrage sur un autre métier. Il faut mettre le politique aux commandes, et cesser de le considérer comme un sous-produit inévitable et nuisible de l'économie ou de la monnaie. Nous le ferons en assignant une nouvelle frontière à l'entreprise européenne : l'élargissement à toute l'Europe. Nous le ferons aussi en proposant le cap de l'indépendance à notre continent.
2. Une Europe à l'initiative de la croissance
Nous pouvons agir ensemble contre le chômage et la récession par une initiative européenne de croissance : baisse conjointe des taux d'intérêt, relance des politiques communes dans le domaine de la recherche, des télécommunications, de l'espace, de l'environnement, grands projets à l'Est et au Sud de l'Europe : sûreté des centrales nucléaires, dépollution de la Méditerranée, réseaux de transports routiers et ferroviaires. Nous le pouvons aussi en protégeant l'Europe au lieu de la livrer pieds et poings liés aux exigences du marché mondial. La préférence communautaire doit être mise en œuvre par une politique commerciale énergique.
La CEE ne doit pas être naïve dans ses rapports avec ses grands concurrents (Japon et USA), ni la France vis-à-vis de ses partenaires européens. C'est d'ailleurs avec ces pays développés que la France enregistre ses principaux déficits commerciaux. Il faudra par exemple que l'Europe veille à conserver la maîtrise des technologies du futur ou des activités indispensables à son indépendance.
L'accès au marché communautaire doit être lié directement (clause sociale d'importation) ou indirectement (taxe sociale d'importation reversée aux pays producteurs) au niveau des droits sociaux et des salaires dans les pays d'origine.
Le prix n'est pas la mesure de toute chose ; et si les bas prix s'expliquent par la surexploitation des travailleurs, ce n'est pas aider le tiers-monde que d'accepter cet état de fait. À l'inverse du libre-échangisme systématique qui aboutit à la baisse systématique des coûts et trouvera toujours des producteurs encore moins payés, une régulation des échanges commerciaux protégera nos pays, nos travailleurs, nos systèmes sociaux. Elle encouragera les pays du Sud à améliorer leur niveau social au lieu d'accélérer la réduction du coût du travail par le dumping social. Si l'Europe renonçait à cette préférence communautaire et renonçait à défendre les intérêts de ses habitants, il nous faudrait prendre nous-mêmes les décisions nécessaires, en ayant confiance dans la capacité d'entrainement qu'aurait la France pour mener cette bataille commerciale.
Mais disons-le clairement : renoncer à défendre nos intérêts au nom de la solidarité européenne, ce n'est pas servir l'Europe, c'est l'enterrer. Si, à Bruxelles, on ne prépare rien d'autre que la domestication de tous les États européens au marché mondial, il vaut mieux, et le plus tôt possible, annoncer que nous n'en serons pas. Le mandat dont dispose la Commission pour négocier au nom des États membres au GATT et dans les négociations commerciales doit être remis en cause. Exercé sans orientation préalable, sans contrôle, il aboutit à des capitulations. Nous ne saurions être engagés par de tels accords conclus sans notre avis et de telles pratiques doivent appeler une réplique ferme : la renationalisation des négociations du GATT. En matière monétaire, après le naufrage de Maastricht, nous proposons une approche réaliste et simple : celle d'une monnaie commune (et non pas unique) résultant de parités fixes mais ajustables entre les différentes devises des pays membres. Cette monnaie commune ayant cours parallèlement aux monnaies nationales, serait le seul instrument utilisé dans les échanges avec les non-résidents européens. La méthode permettrait d'associer les monnaies convertibles des pays de l'Est.
Si l'on veut que l'Europe sociale soit autre chose qu'un slogan creux. Il convient là encore de réorienter complètement l'ouvrage. Au lieu de laisser le marché comme seul arbitre et de soumettre le droit social à la loi de la concurrence, ce qui aboutit comme aujourd'hui à beaucoup de nivellement par le bas, et à aucun progrès, il faut faire preuve d'initiative et de volonté. À la fois en élevant le seuil des droits sociaux minimaux pour opérer des rapprochements par le haut et en agréant des conventions collectives européennes, de branche ou de secteur, les rendant applicables après un délai convenu de transition.
3. Une Europe indépendante
Enfin, si l'on entend se fixer comme perspective l'Europe européenne, c'est-à-dire indépendante, il n'est pas acceptable de chercher dans l'OTAN la structure de sécurité de l'avenir. Il y a quelque chose de piquant à constater, au moment où s'effondre le bloc soviétique qui avait justifié Alliance atlantique puis l'OTAN, de voir bien des Européens, ou prétendus tels, vouloir pérenniser et vivifier cette structure tout entière fondée contre la menace du pacte de Varsovie ! N'est-ce pas là d'ailleurs le plus clair aveu de leur conception de l'Europe un sous-ensemble du système atlantique ? On pardonnera cette bévue à beaucoup de pays d'Europe de l'Est : leur passé récent vaut circonstances atténuantes.
Mais parce que nous sommes sincèrement partisans de l'émergence d'un pôle européen indépendant, capable d'opposer au libéralisme mondial un autre type de développement, nous voulons aussi bâtir une défense, une sécurité, une diplomatie libérée de la tutelle de l'empire, que seule justifiait jusqu'alors la menace soviétique. Garantir la paix suppose une architecture de sécurité pour toute l'Europe, dans l'esprit de la CSCE, des limitations d'armements, des mesures de confiance. Cela exige aussi la possession de moyens de défense indépendants des États-Unis. La dissuasion française conserve tout son sens et son utilité si elle vient à l'appui d'une politique étrangère indépendante. Voilà pourquoi elle est utile pour une Europe européenne. Mais s'il ne s'agissait que d'organiser un sous-système américain, on comprend qu'elle n'aurait plus d'utilité.
Notre perspective est de préparer, par l'élargissement de l'Europe, la coopération, la confiance retrouvée, un système de sécurité pan-européen fondé sur la dissuasion, et la plus juste suffisance de moyens. Au demeurant, les armées de la République n'ont pas pour mission d'envoyer des corps expéditionnaires partout – ce qui fait que l'armée française est partout et la France nulle part – mais d'assurer la sécurité du pays et son environnement, grâce à la participation des jeunes citoyens, lors du service national. C'est ainsi, et par son autonomie même, qu'elle peut contribuer à asseoir une défense européenne de l'Europe.
VII. – L'internationalisme d'aujourd'hui
En nommant internationalisme la soumission de tous aux règles du libéralisme mondialisé, le système marchand a troublé les esprits fragiles. Ce n'est pas parce que le vocable a ainsi été détouré, utilisé aux basses besognes, commis à la promotion de l'argent sans frontières, qu'il faut l'abandonner. Mais il faut lui donner son vrai sens aujourd'hui celui d'une solidarité entre les peuples et les nations qui refusent le nouvel ordre mondial, qu'elles soient situées au Nord ou au Sud de la planète. Il y va de la paix. L'accumulation à outrance du capital et de la puissance, les politiques expansionnistes, mènent aux désastres. L'ordre du monde doit reposer au contraire sur l'équilibre et la mesure. L'échelle humaine est la seule qui vaille. L'Europe, fidèle à sa meilleure tradition intellectuelle peut promouvoir une conception humaniste du monde, respectueuse de la diversité des cultures et des civilisations. Au lieu de l'uniformité du nivellement, de la loi du plus fort, il s'agit de réussir à faire vivre ensemble des cultures différentes capables d'apporter leur génie propre à la commune humanité.
1. Refuser l'apartheid à l'échelle du monde
L'idéal républicain se refuse à ce qu'il y ait deux poids et deux mesures selon que l'on se trouve d'un côté ou de l'autre du nouveau mur qui sépare le Nord développé du Sud, du Rio Grande à la Méditerranée et au Caucase. Il se refuse à un ordre du monde hiérarchisé autour du plus puissant, et plaide pour une organisation multipolaire ou polycentrique.
L'engagement pour une Europe européenne est le premier axe de cette politique. Il suppose l'élargissement à l'Est et l'ouverture au Sud. Qui songerait sérieusement bâtir la prospérité en Europe, tandis que la rive Sud de la Méditerranée serait laissée au sous-développement, à la misère terreau de l'intégrisme ? Et qui ne voit les dangers immédiats que susciterait une victoire de l'intégrisme au Maghreb ? Notre intérêt bien compris, mais aussi le sens de l'universalisme républicain nous commandent de favoriser le développement, d'encourager la modernité dans le monde arabo-musulman.
Cela peut se traduire par des investissements, des aides et des garanties à l'investissement, l'accès régulé à nos marchés des transferts de technologie, une politique de formation, des ouvertures de lignes de crédit, des coproductions dans l'audiovisuel, des coéditions, etc.
Dans nos relations avec l'Afrique sub-saharienne, le moment est venu d'une remise en cause profonde de la politique de coopération compte tenu du bilan qu'elle présente. Depuis l'effondrement du bloc soviétique, il n'y a plus d'alibi au statu quo et au soutien continu à des régimes discrédités. L'exigence démocratique qui se manifeste dans tout le continent noir doit être soutenue et non entravée. Qu'on se comprenne bien : nous n'entendons pas, par le moi de démocratie, le placage artificiel des institutions politiques françaises ou européennes sur des sociétés fort différentes. La démocratie, c'est d'abord la mise en jeu des forces sociales, politiques, c'est l'irruption du peuple dans les affaires qui le concernent. Et ce renversement est urgent si l'on souhaite qu'une politique de développement endogène se mette en place au lieu de la poursuite des cultures de rente pour rembourser la dette. La politique de coopération n'a plus à assurer les fins de mois des régimes corrompus et rejetés. Elle doit se recentrer autour de l'agriculture et de son environnement, de l'organisation des marchés, des stockages et des prix agricoles, de la formation, des organisations régionales dont toute l'Afrique notamment a besoin (Union du Maghreb, Afrique occidentale, Afrique centrale), de l'adaptation de la zone franc à la réalité africaine plutôt qu'aux taux d'intérêt allemands.
2. Vers le co-développement
Au-delà, nous avons à favoriser l'émergence d'États dignes de ce nom dans le tiers-monde, des États de droit capables de prendre en charge leur destin. Notre politique ne doit pas être l'assistance continue ni l'ingérence. C'est en aidant le Sud à se doter des moyens d'organiser leur développement, à forger leur indépendance au lieu de l'entraver, que nous serons utiles.
Nous le pouvons en combattant ici le libéralisme, car la solution au sous-développement ne passe pas par le capital privé – de plus en plus rare à s'investir dans le tiers-monde déshérité – ni dans l'immersion toujours plus grande dans le marché mondial. L'accord du GATT serait redoutable pour l'Europe, mais encore plus dévastateur pour le Sud. Travailler à un monde polycentrique, c'est traduire concrètement la solidarité de destin entre ceux qui veulent créer en France et en Europe un pôle indépendant du mondialisme marchand et ceux qui, au Sud, œuvrent pour un développement auto-centre (organisation du commerce mondial, accords par produits, stabilisation des cours, effacement de la dette, affectation des intérêts de la dette à des fonds régionaux de développement, investissements sur place des richesses créées).
La capacité à inventer un nouveau modèle de développement pour le tiers-monde réside dans les pays du Sud, Mais notre tâche est d'abattre les obstacles posés par les pays développés. Depuis les années 83-84, le Sud, globalement, paie pour le Nord et le flux des capitaux excède les 30 milliards de dollars par an. Le revenu par personne a chuté de 30 % en dix ans ; le remboursement de la dette représente le quart de l'aide publique ; les plans d'ajustement structurel qu'imposent les organismes internationaux, dominés par l'idéologie libérale anglo-saxonne, fondés sur des politiques monétaristes brutales, plongent les populations dans la misère et plutôt qu'ils n'apportent des solutions, détruisent les potentialités humaines et structurelles du développement. Le SIDA exerce ses ravages en Afrique. Le fardeau de la dette pousse les peuples du Sud pour en rembourser les intérêts, à utiliser des techniques de production qui mettent en péril leur environnement, et dont le produit ne leur est pas destiné. Il s'agit donc bien de changer de politique. Car l'énorme injustice qui fonde la prospérité du Nord sur une telle détresse dans le tiers-monde offense l'esprit même de la République.
Un internationalisme d'aujourd'hui doit donc proposer une priorité au co-développement, en faisant fond sur le droit des peuples à construire leur État, et non sur la charité médiatique. C'est leur intérêt et c'est le nôtre si nous voulons aller vers un monde polycentrique et non vers une sorte de nouveau mur entre le Nord et le Sud. C'est aussi notre avenir car on ne peut imaginer un bastion européen riche fondant sa prospérité sur une Afrique d'un milliard d'habitants livrée au chaos. Vouloir un nouveau mode de développement c'est poser au Nord et au Sud des questions semblables, et c'est poser le même refus de l'ordre inique du monde qu'on nous propose. Le développement et la constitution politique d'un espace francophone, trait d'union entre le Nord et le Sud, refusant l'uniformité américaine, peut contribuer à resserrer des solidarités et garantir le pluri-centrisme.
Voilà la nouvelle tâche d'un internationalisme de notre temps : non pas couvrir de verbiage gauchisant le ralliement à l'Europe de la monnaie ou New World Order, mais ouvrir le chemin d'un co-développement entre plusieurs aires de l'humanité, et rompre avec le mondialisme libérai. C'est par là on le voit, que l'internationalisme rapproche de la patrie : car où pouvons-nous mener à bien ce combat, où pouvons-nous agir ici et maintenant, si ce n'est au sein de la nation, cadre de la démocratie?
Un citoyen responsable du monde se saisit des leviers sur lesquels il peut peser : c'est par l'engagement politique concret qu'il peut exercer cette responsabilité et non par le discours pseudo-universaliste, sans attaches et donc impuissant. C'est d'autant plus vrai que loin du village planétaire dont on nous annonçait l'avènement, la chute des empires (en un siècle ont sombré les empires allemand, autrichien, ottoman, soviétique, coloniaux) accouche d'une balkanisation du monde. Il nous faut aller de cette parcellisation chaotique et périlleuse vers un univers pluri-centrique, organisé et régulé : tel pourrait être le sens d'une politique étrangère conforme à la vocation de la France comme à ses intérêts, face à une hégémonie mondiale, celle des États-Unis, dont la diplomatie et les armes sont les seules efficientes, et qui entend bien tirer avantage du désordre et des faiblesses.
VIII. – Une stratégie pour l'action
Les crises, écrivait Emmanuel Mounier ne sont pas des crises de l'intelligence, mais de la volonté. Analyser et comprendre les mutations en cours est sans doute plus aisé que de réunir les volontés d'agir.
1. Le théâtre d'ombres
L'état actuel de la représentation politique en France est préoccupant. La plupart des forces et des partis sont attachés à "la seule politique possible", et suivent dans l'alternance – 1986, puis 1993 – les mêmes orientations de fond. Pour peu qu'on délaisse les apparences, les polémiques ou les diatribes, qui peut de bonne foi déceler de grandes différences dans la politique européenne menée depuis 1983, quel que soit le gouvernement ? Le pacte de la cohabitation valide entre le Président de la République et Monsieur Balladur se réfère précisément à l'application sans retour du Traité de Maastricht à la parité entre le franc et le mark. Et même si la réalité inflige un flagrant désaveu, même si Maastricht vole en éclat, on voit bien que la convergence des politiques économiques, le franc fort ont orienté continûment l'action des gouvernements Mauroy, Fabius, Chirac, Rocard, Bérégovoy, Balladur. Et qui décèlerait des clivages tangibles en politique étrangère ? Guerre du Golfe, guerre en Yougoslavie, rapprochement d'avec l'OTAN. Sur tous ces sujets majeurs, le consensus est établi.
La césure politique n'est plus uniquement entre la Droite et la Gauche ; elle est entre ces partis de l'establishment et le peuple. Celui qui sait dire non à 49 % même quand 85 % du Parlement, et la quasi-totalité des partis et dirigeants, l'invitent à ratifier le Traité de Maastricht. Elle est entre la France qui vit de son travail, et la France dotée. Et plus qu'aux dirigeants ou aux courants politiques, c'est aux citoyens qu'ils sont censés représenter que nous devons songer.
On constate même que ces partis se donnent beaucoup de mal pour monter en épingle tel désaccord mineur, et le transformer en enjeu politique. Que valent les discours sur la politique sociale lorsqu'on laisse filer le chômage ? Que signifient les dispositions restreignant les droits des étrangers et l'acquisition de la nationalité, quand on sait que l'origine du chômage est ailleurs ? Que vaut une opposition à la privatisation de la Banque de France, quand on a voté pour le traité qui la prévoit expressément ? Quel sens ont les rodomontades pour défendre l'agriculture, quand on se gargarise de libéralisme et qu'on cède pied à pied au GATT ? Le débat politique est inexistant car les mots servent à dissimuler l'impuissance, la communication à suppléer l'inaction.
Ce théâtre d'ombres ne trompe plus beaucoup les citoyens, qui, à chaque fois qu'ils sont consultés, en appellent à un changement de cap sérieux, sans jamais être entendus. Les eaux lourdes du conformisme et du système se referment vite une fois apaisé le remous de l'élection. Le vrai gouvernement, invisible, celui du capital financier, est hors de portée du citoyen, dès lors que les gouvernants élus renoncent à le mettre en question, et se plient à ses règles. Il y a crise de la démocratie, car ceux-là même qui sont élus pour changer les choses énoncent qu'ils ne le feront pas. À quoi sert dès lors de consulter les citoyens ? Où est le gouvernement du peuple, par et pour le peuple ?
Répondre à cette crise, c'est offrir une alternative crédible au système, au renoncement, à l'impuissance. C'est renouer avec une morale de l'action et traduire la volonté populaire.
Il nous faudra pour cela surmonter des clivages périmés. La division de la gauche, selon la ligne de fracture de 1920, n'a plus de sens aujourd'hui. Vouloir la perpétuer, moderniser ici le communisme, là le socialisme, c'est reprendre l'histoire à un tournant fort ancien. Il n'y a pas d'issue à cette démarche. Devant le constat de faillite, il n'y a pas de renouveau possible à partir de partis dont les Français ne veulent plus. C'est un dépassement qu'il faut rechercher, une véritable refondation programmatique et organisationnelle, et non un prolongement de bail pour les rescapés de la vieille gauche.
L'idée, avancée par les écologistes, de "recomposer le paysage politique à partir d'un pôle écologiste fort" a fait long feu. Même si elle met en lumière des questions trop souvent ignorées, même si elle témoigne d'un refus du libéralisme prédateur et niveleur, la sensibilité écologiste ne peut à elle seule accomplir la tâche du renouveau. Ses divisions internes, à chaque fois qu'un grand enjeu s'est présenté, témoignent de sa très faible homogénéité.
2. Comment dès lors changer la donne ?
Il nous faut redresser la gauche avec la France, autour de l'idée républicaine.
Pour sortir la gauche de l'impasse historique dans laquelle elle est engagée, il faut d'abord répondre aux questions qui se posent au pays : le chômage, la crise de la démocratie, le rôle de la France en Europe et dans le monde. Ce n'est pas par une approche purement idéologique que le renouveau sera assuré, mais par un retour à la réalité. Ne cherchons pas à reconstruire la gauche en tentant de faire encore avancer les vieux chevaux fourbus du débat idéologique. C'est par la pratique, et en pensant le réel, que nous réhabiliterons la politique et le citoyen. C'est en énonçant ce que nous pouvons faire, en France, et à partir de la France, dans le cadre concret où il nous est possible d'agir, que nous redonnerons du sens à l'action politique, en la sortant du verbiage et de l'impuissance. En appeler au citoyen c'est tenter de réunir dans un même mouvement le monde du travail et ceux qui en sont aujourd'hui exclus, c'est tenter de surmonter par le politique la fracture sociale qui se creuse.
Redresser la gauche avec la France, c'est en finir avec ce discours lancinant que voulez-vous faire contre le chômage. Cela ne dépend pas de nous ; que voulez-vous faire ici ? Il faudrait que l'Allemagne le veuille, que Bruxelles le décide, que Washington l'accepte. Il faut tordre le cou au complexe de Lilliput. Ceux qui affirment que la France est un cadre dépassé, restreint ou ringard, tuent la démocratie : car pour le citoyen, si rien n'est possible en France mieux vaut rester chez soi, car au-delà de la France, rien n'est plus à sa portée.
La Gauche retrouvera son rôle si la France est un enjeu, un lieu où des choix moteurs peuvent être pris, un pays libre capable de décider de son destin. Sans l'indépendance de la France, la Gauche est réduite au bavardage. Si le pays n'est plus qu'un élément, un compartiment du système libéral mondialisé, la Gauche n'a plus, qu'à se transformer en avocat des minorités, renonçant au pouvoir et à transformer la société. Voilà pourquoi relever la gauche participe du même mouvement que relever l'indépendance de la France. Affirmer le rôle de la gauche et le rôle de la France relève d'une même rupture radicale avec le libéralisme marchand et sans frontière.
C'est autour de la République que doit être refondée la gauche, pour assurer l'alliance entre l'idée nationale progressiste, issue de la Révolution française et le monde du travail.
Naturellement, il n'y a pas de Républicains qu'à Gauche. Le paysage politique français est d'ailleurs remué en profondeur par le clivage Républicains/libéraux qui n'épouse pas les mêmes lignes que le clivage Gauche/droite ; il y a des libéraux à gauche et il y a des Républicains à droite.
Et lorsque, avec Philippe Séguin, les républicains qui se situent à droite de l'échiquier politique, soulèvent courageusement les mêmes questions fortes du monétarisme, de Maastricht, du Munich social, nous devons nous en réjouir. C'est à eux de juger si leurs convictions et leur appartenance à un mouvement conservateur sont compatibles. C'est à eux que la question est posée, pas à nous. Car à nos yeux, l'exigence républicaine inséparable d'une visée d'égalité et de justice sociale est fondamentalement contraire aux choix libéraux, aux orientations d'un gouvernement conservateur comme celui de M. Balladur. La question de confiance se posera bientôt à eux : les rares républicains que compte la droite officielle française se cogneront vite au mur de l'establishment.
3. Un nouvel acteur politique
Le Mouvement des Citoyens, lui, se situe clairement à gauche, du côté de l'aile marchante de la République. Notre projet n'est pas de nous définir par rapport à d'autres, il est de reconstruire la gauche autour de l'idée républicaine. C'est-à-dire de forger, avec un projet politique, le recours progressiste dont le pays a besoin. Après le naufrage du communisme et l'échec du socialisme de gouvernement le temps de la gauche citoyenne est venu. C'est de la Gauche que renaîtra la République, mais à condition de nous adresser à tous les citoyens : aux socialistes, bien sûr, qui n'ont accepté que par fidélité et discipline les renoncements successifs de ceux qui exerçaient les responsabilités du pouvoir ; aux communistes qui savent bien que leur exigence de transformation sociale passe par une mutation politique complète ; aux écologistes qui veulent inscrire leur action dans une politique conforme à leur idéal, et ne se limitent pas à une vision environnementaliste, aux gaullistes, aux républicains de l'autre rive, qui souvent se font une idée fausse de la gauche, jugée fumeuse et ignorante de l'intérêt national, à tous les citoyens enfin qui ne se reconnaissent plus dans l'actuelle représentation politique.
Comment le faire ? En rompant clairement avec le mythe de la seule politique possible, en énonçant les autres chemins, en prenant appui sur le monde du travail et sur la nation, en affirmant le rôle et la capacité de la France à peser dans les affaires de l'Europe et du monde. C'est par un projet politique unificateur qu'on peut mobiliser une base sociale pour le changement.
C'est autour d'un projet républicain et progressiste que le Mouvement des Citoyens sera catalyseur du redressement de la Gauche. Ce n'est pas la nostalgie du Front populaire ou du programme commun qui nous ferons inventer l'avenir. Il nous faut faire du neuf. Notre projet arrimé aux valeurs de la République et non aux idéologies défaites, constitue l'autre politique qui peut remettre la gauche sur ses pieds et redonner un rôle à la France.
Pour tirer le débat politique des ornières si profondes dans lesquelles il est enlisé, il n'y a que la force des citoyens ; il n'est de recours que dans le peuple qui doit reprendre ses droits.
Le Mouvement des Citoyens considère que les femmes qui ont su prendre leur part de responsabilité dans la vie économique et sociale doivent assumer de réelles responsabilités politiques. Il se fixe comme objectif à atteindre en son sein, et au plus tôt, la parité des représentations féminines et masculines.
Notre Mouvement tirera sa force de sa capacité à regrouper sans sectarisme des militants d'origine multiple mais aussi des citoyens dotés d'expériences variées. L'ancrage social du Mouvement, ses contacts avec les réalités, avec les conflits ainsi qu'un libre débat en son sein assureront la pertinence de ses positions. Notre diversité, si nous savons la maîtriser, participera de notre richesse.
Le Mouvement des Citoyens invite donc tous ceux qui partagent cette volonté de changer la donne politique en France, à participer à sa démarche collective. D'où qu'ils viennent, sans exclusive, considérant non les horizons dont ils sont issus mais la perspective qu'ils se fixent, les citoyens peuvent construire un nouvel acteur politique.
De grands obstacles sont devant nous : l'esprit routinier des électeurs qui n'ont pas encore perçu que les partis de la gauche officielle sont désormais dépourvus d'analyse et de projet, et qui continuent de leur apporter leurs suffrages ; la propension à demeurer dans des schémas de pensée anciens, notre jeunesse et la faiblesse de nos moyens. Ces difficultés seront à chaque fois surmontées si nous savons nous adresser directement au peuple, exprimer ses aspirations, trouver une relation directe avec le réel. Un moment viendra où dix mille adhérents motivés, porteurs d'un projet neuf, pourront inverser la balance et l'emporter sur des structures vieillies et ossifiées. C'est ce seuil qu'il faut atteindre, en donnant au Mouvement des Citoyens la masse critique qui fera changer les choses.
Dans l'immédiat le Mouvement des Citoyens maintiendra des liens étroits, recherchera les dialogues nécessaires sur le fond avec tous les partis et formations de la gauche, et spécialement avec celles et ceux qui se fixent pour objectif la reconstruction de la gauche, avec qui nous avons partagé le combat contre la guerre du Golfe ou Maastricht. Il cherchera, autour d'actions concrètes à mettre en évidence les convergences les plus larges qui existent dans le pays contre la politique libérale et la déconstruction républicaine. Le Mouvement des Citoyens fera des propositions conformes à ses orientations, et invitera à participer à ces initiatives, tous ceux qui le souhaitent, sans exclusive aucune. À l'extrême-gauche, aux communistes, aux socialistes, aux gaullistes, aux écologistes, nous tiendrons le même langage redresser la gauche avec la France autour de l'exigence républicaine. C'est par un projet politique unificateur qu'on peut mobiliser une base sociale pour le changement.
Les élections sont un moment privilégié pour aller à la rencontre des citoyens, faire connaître nos propositions et une épreuve de vérité, soumettant nos choix au verdict du suffrage universel. Le Mouvement des Citoyens y présentera des candidats.
Un grand effort de développement doit s'engager créer des comités de citoyens dans les villes, les cantons, les entreprises, les universités ; présenter nos propositions, tenir des réunions publiques, se faire entendre, s'engager dans les actions concrètes pour dénoncer l'actuelle politique libérale, se tenir aux côtés des victimes de cette politique proposer une réponse globale et citoyenne à leurs revendications et le manifester clairement. Le Mouvement des Citoyens cherchera à établir des liens avec toutes les composantes du mouvement social, engagera tous les dialogues avec les organisations syndicales, le mouvement agricole, le mouvement des pêcheurs. Les parlementaires mèneront à l'Assemblée et au Sénat une action offensive contre le dessaisissement du pouvoir des citoyens, contre la soumission au libéralisme et les reculs sociaux en présentant l'alternative d'une autre politique pour la France. Aux élections européennes, il œuvrera pour porter au Parlement de Strasbourg la voix de celles et ceux qui veulent construire une Europe des Peuples, indépendante, capable de défendre ceux qui vivent de leur travail au lieu de les subordonner à la logique du capital financier.
Partout nous devrons exister par nous-mêmes. Après l'impuissance de la gauche traditionnelle, le ralliement de la deuxième gauche au libéralisme, le temps est venu de refonder la gauche autour d'un projet républicain et progressiste, capable d'opposer une grande force citoyenne au pouvoir de l'argent. Nous formerons ainsi le pôle inventif qui pourra entraîner la gauche dans un processus de renouveau, qui pourra générer les rassemblements larges et sans exclusive, nécessaires pour faire vivre la citoyenneté et arracher le pays au déclin.
Décembre 1993
La Lettre de République Moderne
Intervention de Jean-Pierre Chevènement
Citoyennes et Citoyens,
(…)
Un fossé s'est creusé...
Vous le voyez bien, le désarroi est grand : un profond fossé s'est creusé entre le citoyen et la politique. Le gonflement du chômage est le symptôme visible d'une démission plus profonde. Ceux auxquels le peuple apportait sa confiance ont renvoyé à des instances multilatérales sur lesquelles les citoyens ne peuvent peser, – institution de Bruxelles, GATT, FMI, G7, Conseil de sécurité de l'ONU –, imprégnées d'esprit libéral et infectées à Washington, l'exercice des responsabilités qui étaient les leurs.
Cette démission rampante a éclaté avec l'expédition du Golfe, et avec la dépendance monétaire inscrite au cœur même du Traité de Maastricht. Elle éclate aujourd'hui avec la négociation du GATT, où la France se trouve paradoxalement en position d'accusée, alors que ce sont les Américains qui entendent dicter leur loi.
Car le nouvel ordre mondial américain a plusieurs facettes : il y a le volet militaire, dans le Golfe hier, ou aujourd'hui à l'OTAN, instrument du protectorat militaire américain sur l'Europe, que la France réintègre subrepticement, alors que l'URSS contre laquelle elle avait été conçue, a disparu.
Il y a le volet culturel : la domination dans la culture, dans la recherche, dans l'information, et d'abord bien sûr dans le domaine de l'image. La vassalisation culturelle est en définitive le moyen le moins coûteux et le plus efficace d'acheter les consentements. Derrière Mickey Mouse, il y a Mickey Kantor...
Il y a aussi le volet économique et commercial : c'est le GATT, où les États-Unis n'envisagent surtout pas de s'appliquer à eux-mêmes le sacro-saint libéralisme et entendent conserver leur arsenal protectionniste unilatéral.
Et puis bien sûr, il y a le volet monétaire et financier les taux de change flottants, le FMI, les privilèges du dollar et son utilisation comme outil de compétitivité.
En face, et d'abord en Europe, il manque surtout une chose : la capacité de dire non. Le discrédit du politique sanctionne un déclin accepté. (...) On comprend que le citoyen, qui n'est jamais aussi bête que le croient les soi-disant élites, finisse par se méfier.
Jamais mieux qu'à l'occasion du référendum sur Maastricht n'est apparu l'abîme creusé entre l'Establishment coalisé et le peuple.
Il faut mettre de l'intelligence dans la politique. Parier sur le citoyen. (...)
Il n'est pas exagéré de parler aujourd'hui de réveil social. S'il fallait s'en convaincre, il suffirait d'observer avec quelle promptitude M. Balladur joue l'esquive. La crainte d'un mouvement social le hante. Ses ministres sont transformés en démineurs. Dès qu'un conflit s'annonce : désamorcer au plus vite ! Ce qui s'est passé à Air-France marque un moment fort : les salariés, et particulièrement les personnels au sol, souvent oubliés, ont montré qu'une action collective pouvait faire reculer ce gouvernement. En quelques heures, les étudiants, justement inquiets d'un avenir de chômage et d'un budget qui ne permet pas de créer les postes d'enseignants nécessaires, ont obtenu le retrait du projet sur l'allocation sociale de logement (...).
J'observe que chacun des grands conflits sociaux pose ouvertement la question nationale, la question de nos rapports avec l'Europe ou avec le reste du monde. Air-France est victime de la dérégulation du trafic, qu'on promettait porteuse d'une expansion sans précédent des transports aériens ! Non seulement la Communauté européenne ne s'est pas opposée à cette dérégulation, mais elle l'a orchestrée (...).
La très forte mobilisation des agents d'EDF-GDF est liée aux orientations européennes, qui visent à distinguer opérateur et régulateur, et aboutissent à supprimer à terme les monopoles publics de distribution d'énergie. Il faut privatiser, nous disent-ils, alors que tout le monde en voit les inconvénients, à commencer par la hausse des tarifs. Là encore, la Commission, le Conseil servent-ils nos intérêts ou ceux du système libéral ?
L'abandon programmé du service public des télécommunications, en 1998, soulève l'inquiétude chez les salariés de France-Télécom.
Le mouvement des paysans, celui des pêcheurs, posent directement la question du GATT et de la position française.
Les manifestations des artistes et des créateurs, dans l'audiovisuel, traduisent la même inquiétude : Le gouvernement va-t-il plier comme l'y incitent MM. Barre, Rocard, Giscard, Millon, Devedjian, Monory ?
Autrement dit, la plupart des mouvements actuels posent en même temps la question sociale et la question nationale. Pour leur donner un prolongement politique, il nous faut répondre à la fois aux deux questions. Voilà l'axe central de nos campagnes d'explication. Ceux qui prônent la logique de Maastricht toujours à l'œuvre, et l'Europe libérale, et veulent absolument un accord au GATT, ne peuvent pas apporter de réponse. On ne peut à la fois défendre une telle politique et verser des larmes de crocodile sur ses conséquences.
Notre tâche est là : à partir des crises sociales, lier les effets et les causes, pour dessiner une issue. (...)
C'est une pédagogie et un engagement. Par la présence militante, par l'expression publique, par les tracts aux portes des entreprises, comme le Mouvement des Citoyens l'a fait à Peugeot-Sochaux et à Alsthom-Belfort, nous serons à la hauteur de nos responsabilités (...). Le moment est venu de renouer avec une conception pédagogique de l'action politique étroitement liée aux réalités sociales.
Lier la question sociale, la question nationale et la question européenne.
La priorité sociale affirmée par le Mouvement des Citoyens, c'est d'abord l'emploi. (...)
Le piège
Ni les "petits boulots", ni les gadgets ne peuvent être une solution.
Le partage du travail que nous ne confondons pas avec la réduction de la durée du travail dès lors qu'elle est négociée entre les syndicats et le patronat, n'est qu'une figure rhétorique pour couvrir le partage des revenus ou si l'on préfère le partage du chômage.
Est-ce raisonnable ? Est-ce acceptable, quand tant de salaires sont déjà si bas ? Ou alors il faut appeler un chat un chat : Cette politique tend soit à aligner l'Europe sur le moins disant social, soit à gérer un déclin industriel dont nos classes dirigeantes ont déjà pris leur parti. N'y a-t-il pas mieux à faire qu'à s'adapter au déclin?
Nous devons être capables de forger un nouveau modèle de développement pour le Nord et pour le Sud, en sachant qu'une croissance respectueuse de l'environnement créera le contexte le plus favorable à la réorganisation des processus de production et de la société tout entière. Philippe Corcuff, dans Politis, Jérôme Sulim et Alain. Ruellan, au sein de nos commissions, ont apporté de riches matériaux pour ce chantier. Et il y a là un élément déterminant pour des synthèses exigeantes avec les sensibilités alternatives qui existent à gauche et qui nous rejoignent dans la critique du libéralisme, du nouvel ordre mondial, et de l'Europe de Maastricht. J'ajoute que, pour ce qui concerne les travaux pratiques, Marielle Boullier nous incite justement à faire surgir partout des SCOOP de citoyens (...). C'est une manière de mettre les actes en accord avec les paroles.
Pour commencer, il faut faire baisser de façon draconienne les taux d'intérêt et procurer des débouchés à nos entreprises en répondant aux nouveaux besoins.
On doit ramener les taux d'intérêt en termes réels, c'est-à-dire défalqués de l'inflation, à un niveau proche de zéro. C'est le cas aujourd'hui aux États-Unis. C'est une mesure préconisée par d'éminents économistes comme Edmond Malinvaud.
Celui-ci propose en outre un gigantesque plan d'investissements : 1 665 milliards de francs sur quatre ans, soit 4 % du PIB des Douze et une réforme de l'assiette des charges sociales pesant sur les bas salaires. On reconnaît là l'essentiel des propositions que nous faisons depuis des années, en particulier une véritable initiative européenne de croissance. Pourtant Edmond Malinvaud se garde bien de citer le Traité de Maastricht et d'évoquer l'Union économique et monétaire dont ses propositions prennent le contre-pied. C'est un tort, car cette logique est toujours à l'œuvre dans la politique de M. Balladur et Philippe Séguin ne devrait pas non plus l'ignorer. La chimère de la monnaie unique pèse comme un couvercle sur le cerveau de nos dirigeants. À la recherche des fameux "critères de convergence", ils s'obstinent à nourrir la récession, sous prétexte de réduire l'inflation et les déficits sociaux. L'alignement, sous prétexte de convergence de notre politique économique sur celle de l'Allemagne qui, pour financer sa réunification sans compromettre sa monnaie, maintien des taux d'intérêt trop élevés, est suicidaire. Quand les problématiques sont différentes, il faut conduire des politiques différentes et décrocher nos taux des taux allemands quitte à accepter une légère et sans doute temporaire décote du franc, si c'est la condition d'une reprise vigoureuse.
Nous préférons les Français au franc, une France forte au franc fort.
Pour nécessaire qu'elle soit, une baisse draconienne des taux d'intérêt ne saurait suffire, il faut aussi et surtout mettre en œuvre un autre projet de société qui implique une véritable politique industrielle. On ne peut distribuer en effet que ce que l'on produit. Et l'on a besoin de produire pour satisfaire les besoins sociaux, qui sont immenses, en France bien sûr, mais aussi en Europe et de l'autre côté de la Méditerranée.
Une politique industrielle (...) implique une autre conception de l'Europe, affranchie du mythe de la monnaie unique. Cette autre Europe, six traits en dessinent les contours :
1° Primat du politique : ouverture de l'Union politique et du Conseil européen à tous les États de droit qui coexistent sur notre continent.
2° Politiques communes à géométrie variable avec ceux des pays qui le veulent. C'est le principe de la démocratie et la condition de l'efficacité.
3° Création progressive d'un grand marché européen, à travers des étapes et un calendrier, comme on l'a fait pour l'Espagne et le Portugal.
4° Mise sur pied d'une organisation monétaire nouvelle autour d'une monnaie commune et de parités fixes, réalistes mais ajustables.
La monnaie commune, laissant subsister les monnaies nationales et les facultés d'ajustement qu'elles recèlent, matérialisera l'identité européenne vers l'extérieur, par rapport au dollar et au yen.
Les parités monétaires devront refléter la parité des pouvoirs d'achat pour éviter des concurrences sauvages et déstabilisatrices pour tous.
5° La démocratie Parlements nationaux tant que le développement d'un véritable espace public de débat, commun à tous les peuples d'Europe n'aura pas permis le surgissement d'une citoyenneté européenne fondée sur un sentiment de communauté véritable. Telle est en effet la condition de la légitimité du Parlement européen.
6° Une initiative de croissance et de co-développement devra enfin ouvrir cette Europe vers l'Est et vers le Sud.
Il y a tant à faire : grandes infrastructures de transport et de télécommunications, "urbanisation" au vrai sens du terme des banlieues, création d'un vaste secteur d'utilité publique pour rendre la vie plus harmonieuse et plus humaine, dépollution des rivières et des fleuves et, pourquoi pas, de la Méditerranée tout entière, sécurité des centrales nucléaires à l'Est, soutien aux technologies de pointe : aérospatial, matériaux, biotechnologies, promotion de la recherche dans les entreprises mais aussi dans les sciences sociales, trop négligées, développement des coopérations de terrain vers l'Est et vers le Sud, étalement de la dette et facilités de crédits pour les pays dits "en voie de développement".
Pour sortir le monde de sa crise, il faut une vigoureuse projection d'avenir. Car le marché est rivé sur le court terme. Le communisme, qui servait à la fois de repoussoir et de levier à la croissance du capitalisme, est mort. Le libéralisme a perdu son frère ennemi. Mais il a aussi perdu son ressort. Il croit pouvoir sortir de la crise actuelle en étendant sa loi à la terre entière, et à tout ce qui échappait encore aux rapports marchands.
C'est tout l'enjeu de la négociation du GATT. S'il n'y avait pas d'accord, le 16 décembre prochain, la terre continuerait à tourner. Et peut-être serait-ce aussi pour la France l'occasion de poser dans son ensemble le problème du désordre économique, financier, monétaire mondial, et de définir, enfin, et pas seulement dans l'ordre commercial de nouvelles règles du jeu. Il y a quelquefois un bon usage à faire d'une crise
Nous devons défendre notre agriculture, et ne pas laisser les Américains accaparer le marché alimentaire mondial. Si Blair House – dans ses grandes lignes – est confirmé, face à l'explosion prévisible de la demande céréalière mondiale en provenance de la Chine, de la Russie, de l'Iran, de l'Égypte, du Maghreb, les Américains n'auront pas seulement gagné un monopole. Ils ne se seront pas seulement dotés d'une nouvelle arme : l'arme alimentaire. Ils auront placé sous leur contrôle la politique agricole commune. Et la France aura encore un peu plus mis en péril son modèle d'agriculture, fondé sur l'exploitation familiale, (...), nos paysans, nos paysages, et pour tout dire une certaine civilisation, la nôtre.
Nous devons défendre aussi notre culture, notre capacité de création audiovisuelle, ne pas laisser réduire le public français et européen à la situation d'une colonie pour les producteurs de série B d'Hollywood. Savez-vous qu'aujourd'hui, quand on tourne 500 films chaque année aux États-Unis, on en tourne encore 140 en France ? C'est là une richesse qu'il faut préserver. Si la France cède, si elle renonce à la politique que l'Etat impulse dans ce domaine, il ne restera plus rien dans toute l'Europe, en fait de production ou de coproduction.
Aéronautique, textiles, sidérurgie, unilatéralisme américain, manipulations monétaires, autant de sujets peu connus de l'opinion et mal traités dans la négociation. Dès 1986, celle-ci a été dans son ensemble mal engagée et mal conduite par les gouvernements français successifs. Ce sont les États-Unis, qui du fait de leur arsenal commercial unilatéral auquel ils n'entendent pas renoncer, devraient être en position d'accusés. Le GATT ce devrait, ou plutôt c'était aussi l'occasion de poser les vrais problèmes, les véritables termes qui permettraient une concurrence loyale. Sans systèmes sociaux protecteurs, sans droit du travail, sans règles de protection de l'enfance dans les pays du tiers monde, et sans enfin un système de parités monétaires réalistes, non seulement nous ratifions un système d'exploitation fondé sur la misère du monde, mais à terme nous sacrifions notre tissu productif sur l'autel du capitalisme sauvage.
Maastricht et son franc fort, le GATT et son ouverture à tous les vents, sont les deux menaces qui pèsent sur la France aujourd'hui.
Sortir du piège
(...)
Quelle erreur de la part de M. Balladur d'avoir fait du chancelier Kohl l'arbitre de notre conflit avec les États-Unis ! L'Allemagne est juge et partie. Le patronat allemand, la majorité de la CDU, le parti libéral, la totalité du gouvernement allemand, sont d'avance acquis à une signature sans condition au GATT. L'Allemagne, puissance prépondérante en Europe, est foncièrement libre-échangiste. Ses grandes entreprises sont prêtes à partager le reste de l'Europe avec les firmes américaines et japonaises. L'Allemagne ne veut surtout pas de confrontation avec les États-Unis, aussi longtemps du moins qu'elle n'aura pas achevé sa réunification et rétabli sa position en Europe centrale et orientale. Le gouvernement allemand vient de rendre public un document sur la restauration du site "Allemagne", entendez de la compétitivité allemande remettant en cause, au nom de la "flexibilité" le modèle social allemand, héritage d'une longue tradition de luttes syndicales. La dimension européenne y est totalement absente. Le patronat allemand, donc l'Allemagne, pensent et jouent "mondial", tandis que la France au lieu d'en faire autant, pour renouveler la donne et reprendre la construction européenne sur des bases nouvelles, s'est enfermée dans l'horizon unidimensionnel de Maastricht, comme si en dehors de cette Europe-là et de la monnaie unique, il n'y avait point de salut (...).
L'Allemagne a au moins deux fers au feu : une Europe constituée autour de l'Allemagne, ou, tout simplement, l'Allemagne : la chose soigneusement emballée, ou simplement la chose elle-même. La France n'a qu'une perspective : L'Europe de Maastricht dont la logique commande toutes nos politiques mais dont l'horizon s'éloigne de plus en plus.
La plupart des responsables politiques français s'accrochent pourtant à cette chimère pour trois raisons :
Ils rêvent naïvement d'enlever à l'Allemagne son mark pour l'empêcher de convertir en influence politique sa puissance économique et financière.
Les européistes, pseudo-démocrates qui avancent masqués, pensent se servir de la monnaie unique pour forcer ensuite au fédéralisme. Ils ne se sont pas aperçu que, dans la grande Europe surgie de l'après-communisme, le fédéralisme était un rêve absurde, encore plus dénué de pertinence que dans la petite.
La troisième raison est simplement que la politique du franc dit fort fait l'affaire des rentiers. Elle rencontre des intérêts sociaux puissants, car le poids du capitalisme rentier est devenu plus lourd que celui capitalisme industriel.
Maintenir encore pendant six ans le cap de la monnaie unique est pour la France suicidaire. C'est pourtant la direction qui est prise. La Banque de France rendue indépendante du suffrage universel n'aura plus qu'une mission : contenir une inflation pourtant depuis longtemps terrassée. Cela veut dire la croissance en panne, et l'explosion continue du chômage.
La logique de Maastricht continue d'exercer ses ravages. Je ne sais pas si l'Union économique et monétaire est morte, comme l'a dit Philippe Séguin, mais à coup sûr MM. Balladur et Alphandéry ne s'en sont pas aperçu. Il est donc prématuré de mettre l'arme de la critique au vestiaire, tant que le Munich social continue d'étendre ses effets.
Pendant ce temps-là, le Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe a rendu le 12 octobre 1993 une décision sur laquelle tous nos responsables politiques ont fait unanimement silence.
Selon les termes de cette décision "l'Allemagne ne saurait se soumettre en signant le Traité de Maastricht ... à un processus automatique ... vers l'union monétaire". Le Parlement allemand devra donc donner son accord en 1999 sur les conditions du passage à la monnaie unique.
L'argumentation du Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe, en contradiction avec le texte de Maastricht qui prévoit une décision du Conseil prise à la majorité qualifiée (article 109 J), est fondée sur une argumentation démocratique et "citoyenne" impeccable.
Quel est le sens de cette décision dont la portée, pourtant immense a été complètement occultée dans notre pays ?
Elle signifie tout simplement qu'il n'y aura pas de monnaie unique, sauf aux conditions fixées par l'Allemagne. En d'autres termes, c'est l'Allemagne qui décidera du nombre de pays qui seront admis à entrer dans le cercle de la monnaie unique : l'Autriche sans doute, la Suisse si elle est candidate, le Danemark, s'il revient sur ses appréhensions, le florin hollandais s'il continue de décalquer le mark, la Belgique, si le poids de la Wallonie n'y accroît pas encore le niveau de l'endettement public, et la France peut-être, si en tous domaines elle accepte de se maintenir en toutes circonstances à la remorque de la diplomatie allemande, comme elle l'a fait à l'occasion du démembrement de la Yougoslavie.
Soyons clairs : ce qui est préoccupant dans la construction européenne, ce n'est pas la force allemande. C'est la faiblesse française. Un bon équilibre est nécessaire à l'amitié franco-allemande. Une bonne Europe est celle où nos deux peuples peuvent s'épanouir côte-à-côte, et bien sûr sans oublier les autres !
C'est dans ce contexte que j'ai été amené à déposer avec Georges Sarre et Jean-Pierre Michel une proposition de loi que j'ai adressée à tous les députés pour donner au Parlement français un droit équivalent à celui du Bundestag. Il est clair que cette proposition est une remise en cause de l'irréversibilité du Traité de Maastricht.
Les députés socialistes n'ont pas répondu : ils sont maastrichtiens et semblent se soucier comme d'une guigne de la souveraineté nationale, de la démocratie et du contenu des politiques monétaristes, mises en œuvre au nom de "l'Europe" de Maastricht (...).
Les députés communistes n'ont pas répondu non plus. Ils sont d'accord sur le fond mais pas sur la forme, car ils sont communistes. Ils s'interdisent de signer une proposition qui n'émanerait pas d'eux-mêmes. Bref il n'y a eu qu'une quinzaine de députés appartenant à des groupes divers pour me répondre positivement sur une question essentielle, défendre les droits du Parlement, et remettre ainsi en question la logique de Maastricht. (...)
Mais en l'occurrence, nous avons, sinon déjà gagné, du moins fait avancer les choses : la Commission des finances vient d'adopter un amendement reprenant ma proposition de subordonner à un vote du Parlement français le passage à la troisième étape de l'Union économique et monétaire. Tous les députés seront amenés à se prononcer sur cette question en séance publique le 15 décembre, lors de l'examen à l'Assemblée nationale, du projet de loi visant à dénationaliser la Banque de France.
On verra bien ce jour-là qui est qui.
Même le ministre des affaires européennes, M. Lamassoure, vient d'admettre publiquement que le Parlement français devrait se prononcer le jour venu. Ce n'est qu'un propos de ministre. Il faut lui donner force de loi.
(...)
Il faut balayer les astuces et aller à l'essentiel : lier la question sociale – celle de la politique économique et monétaire – et la question nationale : celle de la souveraineté. (...)
Le rôle de la Nation
La priorité pour nous est de changer la société. Si l'Europe libérale a pour effet de réduire nos marges de manœuvre, il vaut mieux utiliser celles que nous avons au niveau national pour changer l'ordre injuste du monde. Si la France avait existé dans la crise du Golfe, l'Europe aurait pu peser pour éviter la guerre. Si la France avait existé face à l'Allemagne, pour empêcher le démembrement improvisé de la Yougoslavie, peut-être Sarajevo ne serait-elle pas aujourd'hui une ville assiégée.
Parce qu'elle est une puissance méditerranéenne la France doit être un trait d'union entre l'Europe d'une part, le Maghreb, l'Orient et l'Afrique d'autre part.
L'exigence de la citoyenneté vaut en effet au Sud comme au Nord. Il nous appartient d'aider les pays de la rive Sud et d'abord l'Algérie, où la situation est la plus difficile, où je me suis rendu il y a trois semaines, à repartir sur de nouvelles bases et à construire une République moderne.
La montée de l'intégrisme au Sud, sur fond de misère matérielle et morale, de désespoir et d'humiliation, comme celle de la xénophobie au Nord conduisent tout droit à cet apartheid Nord-Sud que nous n'avons cessé de dénoncer.
S'agissant de l'Algérie, la ressource essentielle pour y faire face, est dans le patriotisme et le civisme du peuple algérien, dans sa capacité à fonder son avenir sur un pacte républicain solide. La démocratie en effet ne se réduit pas à l'élection, Elle implique des valeurs partagées et des règles du jeu reconnu par tous. Les Algériens ont droit à la citoyenneté. À tous ceux qui y défendent, souvent au péril de leur vie, la liberté de pensée et les idéaux républicains, nous affirmons notre solidarité.
Nous n'avons pas à imiter les États-Unis qui ont joué trop longtemps, dans le Golfe, en Afghanistan, et même en Iran, la carte de l'intégrisme. Ce sont des apprentis-sorciers. Ne laissons pas confondre l'islamisme avec l'Islam. La République respecte l'Islam comme toutes les religions qui respectent ses lois. N'abandonnons pas les peuples du Sud à la régression fondamentaliste. Ce que nous n'accepterions pas pour nous, ne l'acceptons pas pour eux. Aidons-les à retrouver, ou à trouver, à travers une grande initiative euro-méditerranéenne de co-développement, les voies du progrès et de la démocratie.
Tout ceci nous ramène à notre pays. (...) Le débat de fond est souvent banni. Réaffirmons le vrai sens de la laïcité : éducation à la liberté, formation de l'esprit critique du citoyen.
Nos adversaires peuvent caricaturer notre exigence. Le mondialisme du capital n'aime pas la nation républicaine. Il ne tolère la nation que défigurée. Entre lui et le fascisme, il faut que rien n'existe et surtout pas des citoyens, surtout pas cette instance intermédiaire entre l'individu et l'humanité qu'est la nation républicaine. Tout est bon, aux yeux du capital mondialiste, pour discréditer la Nation, y compris en cherchant à confondre la France avec Vichy. Mais si Vichy était la France, c'est alors Le Pen qui aurait raison ! La France c'est la République.
La nation citoyenne est le meilleur barrage, à l'extérieur contre l'Empire, et à l'intérieur contre les dérives d'un nationalisme xénophobe.
N'hésitons pas à le dire : nous sommes des patriotes français. La France est naturellement, en Europe, un élément d'équilibre, à coré de l'Allemagne, et dans le monde, par rapport aux États-Unis. Surtout la France a vocation à ouvrir l'Europe vers le Sud.
(...)
Voilà pourquoi nous nous affirmons sans complexe comme des patriotes républicains, ce qui est, en France comme en Algérie ou ailleurs, la meilleure manière d'être des internationalistes conséquents.
Construire un nouvel acteur politique
Nous ne partons pas de rien. Quand c'était plus difficile, nous avons su nous opposer aux trois dérives qui ont conduit la gauche à l'échec. Lors du tournant libéral en 1983. Lors de la guerre du Golfe, avec l'alignement de la France sur la politique américaine. Et enfin en appelant à voter non au référendum de 1992 sur Maastricht. Ce triple refus fait notre légitimité. Quand il était encore possible de changer le cours des choses, nous avons tenté de le faire. Nous ne sommes pas, comme d'autres, nés dans la défaite, au lendemain du 28 mars, mais dans le combat.
Et aujourd'hui vous voici, 554 délégués, venus de tous les départements, représentant les 7 500 adhérents qui en quelques mois ont décidé de faire Mouvement. Ce n'était pas facile ! Ce n'était pas le choix du confort mais celui du courage et de la lucidité, car il n'y a rien de mieux à faire que ce que nous faisons. Ce pari difficile va être gagné. Nous serons 10 000 au début de l'année prochaine !
(...)
Nous n'avons pas le droit à l'erreur, mais nous avons une chance magnifique à saisir (…). Et nous annonçons notre couleur ! Car nous sommes ouverts à tous les dialogues.
(...)
Soyons clair : il ne s'agit pas de rechercher des compagnons de route ou des cautions ; il ne s'agit pas d'amalgamer des groupes, formations, et groupuscules. Notre pari est d'associer pleinement des hommes et des femmes, représentatifs des courants de pensée qui se sont manifestés dans la société la mouvance communiste, la mouvance socialiste, la mouvance gaulliste et républicaine, la mouvance écologiste, unies autour d'une conception radicalement différente de la construction européenne.
Pour avoir un sens, une telle liste doit manifester aux citoyens qu'une Europe des peuples, au service de l'emploi, respectueuse des nations qui la composent, est notre horizon (...). Un an après Maastricht les faits nous ont donné si complètement raison que nous devrions pouvoir en tirer quelque argument vis-à-vis de la coalition des "Importants", si puissants que soient les moyens dont ils disposent (...).
L'ouverture aux personnalités, aux sensibilités doit être loyale et non factice. Et c'est, croyez-le, la condition pour un ancrage solide du Mouvement dans le champ politique. Si nous réussissons, vous serez surpris par l'élan. Parce que nous n'avons pas le droit d'échouer, il nous faudra réunir tous nos atouts (...). Le Mouvement des citoyens devra veiller à donner une image fidèle de lui-même. Pour ce qui le concerne, il devra à mes yeux présenter au moins autant de candidates que de candidats, comme nous l'avait proposé, à notre Convention de Champs-sur-Mame, le 12 décembre 1992, Gisèle Halimi, et nous devons nous y préparer d'autant plus méthodiquement que les citoyennes, comme les citoyens, nous engageront politiquement. Tout cela il faudra le faire plutôt que de s'en vanter par avance, pour ultérieurement donner suite à notre engagement pour un droit à l'égalité dans la représentation politique. Je répugne au gadget ; je crois à la volonté.
(...)
Citoyennes, Citoyens,
Quand nous avons décidé de créer avec vous un nouvel acteur politique, l'Establishment, habitué à raisonner dans des catégories toutes faites, en a déduit que nous nous étions marginalisés.
Notre Congrès est le plus beau démenti à cette assertion. Mais regardons les choses de plus haut :
Considérons les unes après les autres les analyses et les prises de position qui nous valent la réputation d'être des marginaux.
En 1983 pour avoir critiqué la politique du franc fort, on nous traita d'Albanais. Mais aujourd'hui, au fur et à mesure que s'étendent les conséquences de cette crispation monétariste, combien de Français, y compris parmi les chefs d'entreprises, en sont arrivés à penser comme nous ? Sans doute le plus grand nombre.
Sur le choix de Maastricht, comment l'opinion a-t-elle évolué ? Désormais le "oui" à Maastricht est devenu un "non" qui se renforce tous les jours.
Sur le GATT, les libéraux impénitents qui ont si longtemps négligé de s'intéresser à cette négociation, dont le contenu et le rythme ont été fixés de bout en bout par les États-Unis, se croient obligés de gesticuler pour camoufler une capitulation annoncée. Mais qui ose prétendre, en France, que le libre échange est créateur d'emplois ?
Et qui donc aujourd'hui se targue de la guerre du Golfe, qui d'un bout à l'autre du monde arabo-islamique, a fouetté l'intégrisme, avivé les plaies, je pense à celles du Kurdistan, – question posée depuis 1923 et qui mériterait la tenue d'une Conférence internationale – livré le Liban, gravement altéré l'image de la France, et enfin a détruit un pays – l'Irak – sur lequel est maintenu encore aujourd'hui un embargo inhumain et dépourvu de toute justification, sinon pétrolière ? De cette guerre, l'opinion garde surtout le sentiment d'avoir été manipulée.
Le Mouvement des Citoyens, justement parce qu'il a été un précurseur, se trouve aujourd'hui au centre de gravité de la conscience collective de la Nation.
Non, Citoyennes et Citoyens, les marginaux ne sont pas dans cette salle. Ils sont ceux que cette fin de siècle laissera aux marges de l'histoire, parce qu'ils seront rejetés par notre peuple.
La période historique où nous sommes peut favoriser un essor du Mouvement des Citoyens, beaucoup plus rapide que les plus optimistes d'entre nous peuvent le penser.
Nous sommes déjà beaucoup plus nombreux que ne l'étaient les Français libres à Londres en juillet 1940.
Si nous sommes présents dans les mouvements sociaux qui ne manqueront pas de surgir, si nous savons apporter aux secousses dont notre monde est gros des réponses républicaines, nous grandirons très vite. Vous serez vous-mêmes étonnés par l'afflux des adhérents et par l'élan de sympathie que vous rencontrerez.
Mais cette chance sera aussi un défi.
(...)
Nous avons six mois pour réussir. Si nous échouons, il n'y aura pas de rattrapage. Nous devons donc mettre dans le but.
Le but est de créer un déséquilibre dynamique dans la vie politique française. Un déséquilibre salvateur que nous devrons gérer pour amener un complet renversement de politique.
C'est maintenant ou jamais. Vous le savez, il y a urgence. Si nous n'assumions pas nos responsabilités, ce pays, le nôtre, peut aller au gouffre. Par désespoir !
André Malraux, face à la montée qui paraissait irrésistible du fascisme, dans les années trente, avait écrit jadis un livre de combat : "l'Espoir".
Citoyennes, Citoyens, dans les années 30 la démission des élites a été générale. Alors aujourd'hui, n'attendons pas qu'il soit trop tard pour résister !
Il y a une occasion historique à saisir : Vous le sentez, nous pouvons ensemble et avec d'autres, faire de grandes choses !
Pour la gauche, pour la France, pour les valeurs universelles de la République, soyons l'espoir d'aujourd'hui !
Janvier 1994
Citoyens Actualités
Jean-Pierre Chevènement
Construire un nouvel acteur politique
L'idée du Mouvement des Citoyens a été lancée il y a un peu plus d'un an à Belfort. Et aujourd'hui vous voici, 554 délégués, venus de tous les départements, représentant les 7 500 adhérents qui, en quelques mois, ont décidé de faire Mouvement. Nous serons 10 000 au début de l'année prochaine !...
Nous sommes ouverts à tous les dialogues. Avec la mouvance communiste, bien entendu. Elle est partie prenante du processus de dépassement nécessaire pour toute la gauche. Elle recèle des trésors de courage, de volonté, d'exigence ; elle plonge ses racines dans le peuple. Sa capacité à passer d'une culture protestataire et tribunicienne à une culture républicaine de transformation sociale est en jeu. Vous comprenez bien qu'à mes yeux la refondation d'une identité communiste, non plus que d'une identité socialiste, ne peut répondre aux défis de l'heure. C'est le dépassement qui est à l'ordre du jour.
Nous observerons avec attention les travaux du congrès du Parti communiste, en janvier prochain. Et nous souhaitons garder des liens étroits, amicaux, avec ADS dont les dirigeants ont fait des choix analogues aux nôtres. En quittant le Parti communiste, eux aussi, ils ont mis leurs actes en conformité avec leur pensée. Le dialogue entre nous est naturel.
De la même manière, si nous ne pouvons suivre la transformation de Refondations en organisation politique autonome, alors que ses dirigeants se portent candidats à la direction du Parti communiste, la discussion avec eux sera poursuivie.
Les Françaises et les Français qui forment l'électorat communiste sont fidèles à une idée exigeante de la politique capable de changer le monde. Et nous ne serons jamais de ceux qui oublient ce que le pays leur doit. Le parti qui est aujourd'hui celui de Michel Rocard n'est pas pour nous un adversaire. Je l'ai déjà dit : nous lui reprochons avant tout, eu égard à ces douze années de pouvoir, son inconscience. Il n'a plus en lui-même de capacité de régénération. La moitié de son électorat de 1988 l'a quitté. Le parti de Michel Rocard attend des échecs de la droite son retour aux affaires. Cela ne nous suffit pas.
Et comment donner crédit à des "Assises de la transformation sociale" convoquées par un parti qui, non seulement dans ses actes mais dans ses textes, a renoncé à transformer la société ? Imaginez ce bal masqué, où ceux qui croient à Maastricht et ceux qui n'y croient pas, ceux qui ont approuvé la guerre du Golfe et ceux qui la condamnent, se donnent la main...
Avec les gaullistes de progrès, avec ceux qui, dans la mouvance radicale, n'ont pas oublié que la République est d'abord exigence, avec beaucoup de ceux qui s'étaient reconnus dans le mendésisme, poursuivons le dialogue. L'idée républicaine, n'est pas compatible avec un libéralisme sans frein. Entre le libéralisme et la République, il faut choisir ! Et les républicains qui font le bon choix doivent être les bienvenus. C'est en surmontant d'anciens clivages que nous bâtiront une force neuve.
Nous aurons à cœur également de garder des contacts étroits avec le courant des chrétiens de gauche, qui représente une longue tradition de progrès social, un refus du désordre établi, une volonté de changer les rapports Nord-Sud.
L'élection européenne
Max Gallo m'a amicalement sollicité hier. Le Mouvement des Citoyens doit s'adresser au peuple, le faire juge de ce qu'il pense. En démocratie, l'épreuve du suffrage universel est la seule qui vaille.
Et, je vous le dis amicalement, je ne pourrai conduire une liste que si elle donne un sens clair à ce que nous voulons faire.
1) Le premier signal adressé aux citoyens, c'est d'annoncer avec force qu'une autre politique es! possible. De lier le changement de cap en France et le redressement de la construction européenne.
2) Une liste qui sera présentée ou soutenue par le Mouvement des Citoyens doit ensuite faire apparaître de manière nette et sans ambiguïté un rassemblement de tous les courants du "non citoyen" à Maastricht. C'est dans cette confluence qu'apparaître le mouvement neuf, capable de dessiner une autre perspective.
Notre pari est d'associer pleinement des hommes et des femmes, représentatifs des courants de pensée ; la mouvance communiste, la mouvance socialiste, la mouvance gaulliste et républicaine, la mouvance écologiste, unies autour d'une conception radicalement différente de la construction européenne.
Dans cette hypothèse, vous l'aurez compris, même en espérant beaucoup d'élus, il y aurait peu de députés issus de nos rangs. Le Conseil national qui sera saisi le moment venu, doit le savoir à l'avance. L'ouverture aux personnalités, aux sensibilités doit être loyale. Et c'est, croyez-le, la condition pour un ancrage solide du Mouvement dans le champ politique. Si nous réussissons, vous serez surpris par l'élan.
S'agissant de son premier engagement public national, le Mouvement des Citoyens devra veiller à donner une image fidèle de lui-même. Pour ce qui le concerne, il devra à mes yeux présenter au moins autant de candidates que de candidats, comme nous l'avait proposé, à notre Convention de Champs-sur-Marne, le 12 décembre 1992, Gisèle Halimi.
Citoyennes, citoyens, la période historique où nous sommes peut favoriser un essor du Mouvement des Citoyens, beaucoup plus rapide que les plus optimistes d'entre nous peuvent le penser.
Si nous sommes présents dans les mouvements sociaux qui ne manqueront pas de surgir, si nous savons apporter aux secousses dont notre monde est gros des réponses républicaines, nous grandirons très vite. C'est maintenant ou jamais. Et vous le savez, il y a urgence. Si nous n'assumions pas nos responsabilités, ce pays, le nôtre, peut aller au gouffre. Par désespoir !
Pour la gauche, pour la France, pour les valeurs universelles de la République, soyons l'espoir d'aujourd'hui.