Texte intégral
Accidents de la route : "Soyons responsables !"
Nous acceptons dans ce pays la mort toutes les 50 minutes, et cela dans l'indifférence la plus totale. (…) Les responsables, c'est nous tous. (…) Si l'émotion actuelle pouvait permettre un sursaut (…), ces morts atroces prendraient leur sens. Plutôt que d'être émus, soyons responsables.
Un comité interministériel de sécurité routière doit se tenir dans quelques semaines. Nous devrons multiplier les efforts entrepris depuis plusieurs années dans le domaine de l'Éducation nationale. (…) Il faut promouvoir l'apprentissage anticipé de la conduite. (…) Et puis, il y a des mesures nouvelles en matière de renforcement de la sécurité et pour les vitesses vraiment excessives. Nous avons moins besoin de mesures nouvelles que de faire respecter celles qui existent. J'ai, dans ce domaine, des idées très précises, qui sont actuellement à l'arbitrage et qui viendront devant ce comité interministériel.
Q. : Envisagez-vous de diminuer le taux d'alcoolémie ?
R. : Non ! mais une meilleure surveillance.
Q. : Vous ne modifierez pas la réglementation ?
R. : Si ! Un ou deux points, dans le domaine de la surveillance, de la mécanique de surveillance et également dans le domaine des vitesses vraiment excessives. (…) Il y a des exagérations qui doivent être beaucoup plus sanctionnées que d'autres. Actuellement, il n'y a pas vraiment une proportion au-delà d'une certaine vitesse. (…)
Vers un "contrat de progrès" avec les routiers
Les routiers traversent une crise économique épouvantable. (…) Il ne faut pas les montrer du doigt. (…) Je travaille avec eux sur un contrat de progrès. (…)
Il s'agit tout d'abord de redresser la situation économique, avec un renforcement des contrôles pour l'accès à la profession, un renforcement des contrôles pour donner les autorisations de transport à grande distance, avec une répression du travail au noir. Il faut aussi un volet social. Mon prédécesseur avait décidé de supprimer le corps des inspecteurs du travail spécifiques du ministère des Transports. J'ai annulé cette réforme. Nous ferons un gros travail de surveillance de l'application des lois sociales dans les entreprises de transport. Enfin, en accord avec toute la profession, nous avons créé des délits nouveaux d'une part, le "débridage" du limiteur de vitesse du camion ; d'autre part, la manipulation du chronotachygraphe du camion. C'est nécessaire pour la sécurité et pour une concurrence loyale entre eux. Il ne faut pas que ce soit celui qui ne respecte ni les temps de repos ni les limitations de vitesse qui finisse par s'en sortir et gagner de l'argent.
Q. : Ces dispositions seront-elles étendues aux étrangers ?
R. : C'est en discussion. Une procédure de flagrant délit peut être mise au point.
Q. : Y a-t-il un "lobby" routier ?
R. : La meilleure preuve que ce n'est pas vrai, c'est que tout le "contrat de progrès" a été travaillé, discuté avec les responsables d'entreprise et les syndicats de chauffeurs-routiers pour une raison très simple : si l'on veut aujourd'hui gagner de l'argent avec un camion, il y a un moyen, c'est de ne pas respecter les temps de repos et de ne pas respecter la réglementation. Cela conduit à une concurrence scandaleuse. Celui qui est hors la loi est celui qui s'en sort. Pour que la compétition redevienne loyale, saine, il faut une réglementation. (…) C'est une réglementation demandée par eux et que l'État met au point avec eux. Il se trouve que c'est une assez bonne réussite.
L'autoroute ferroviaire est une "vue de l'esprit"
L'autoroute ferroviaire est une vue de l'esprit. Cela consiste à payer le camion, le tracteur, le chauffeur et le train. On paye les deux transports. Ce n'est évidemment pas rentable du tout. (…) L'autoroute ferroviaire ne peut être faite que pour de courtes distances, pour permettre de traverser une montagne – les Alpes, demain, je l'espère, entre Lyon et Turin – ou d'aller en Angleterre en empruntant le tunnel sous la Manche. Par contre, ce qui est possible et qui doit être soutenu, c'est le transport combiné. La remorque du camion est amenée à une gare. Seule la remorque part. Au point d'arrivée, un autre chauffeur vient avec un tracteur chercher la remorque. Malheureusement, le transport combiné s'écroule ; il faut le soutenir. (…) Le camion est d'une souplesse formidable. (…) On ne peut pas arrêter la vie économique d'un pays en pleine crise.
Les voies d'eau sont une grande richesse pour notre pays
Je fais partie de ceux qui regrettent que la France, depuis trente ans, ait négligé les voies d'eau. (…) J'ai l'ambition de trouver un système financier qui ne demande pas d'autorisations au Trésor et qui permette de réaliser un canal. Lequel ? Celui sera le moins cher à réaliser, le plus efficace une fois fait, le plus rapide à mettre en œuvre, pour prouver par l'exemple qu'on se trompe depuis trente ans.
Le conflit d'Air France
Ma volonté est d'éviter que le pavillon national aérien n'ait le même destin que le paquebot France. (…) Or, lorsque j'ai pris mes fonctions, j'ai découvert que la compagnie prévoyait pour le 31 décembre un déficit de 3 milliards de francs. J'ai tout de suite dit qu'il y avait deux combats à mener : un, sur le plan mondial et européen, contre l'ultra-libéralisme, qui mène à la faillite des compagnies et qui mènera un jour à une concentration qui fera remonter les prix (…) ; un second combat, qui est interne à Air France, car, de toutes les compagnies occidentales, elle est la seule qui continue à perdre des parts de marché.
Le président Attali est venu me présenter son troisième plan de redressement. Nous l'avons beaucoup travaillé, et je crois que, dans l'ensemble, nous l'avons amélioré. Sur les suppressions de postes, nous avons demandé que tout le monde soit touché, y compris les pilotes. Pour les licenciements, alors qu'il était prévu 1 000 licenciements, nous avons demandé qu'il n'y en ait que quelques dizaines, Troisièmement, nous avons vérifié que, notamment pour les plus faibles revenus, il y avait les réserves suffisantes pour permettre une négociation des mesures. (…) Ce plan devait être un plan de redynamisation commerciale de la compagnie. (…)
La négociation interne s'est ouverte dans l'entreprise. Je considère qu'elle s'est mal passée. (…) Lorsque la grève a éclaté, le président m'a demandé mon soutien. (…) Je ne suis pas un "ministre planqué" ; j'ai donc considéré de mon devoir de soutenir le président Attali. Je lui ai demandé en parallèle de rouvrir le dialogue social tout de suite. Je lui ai demandé des mesures spectaculaires. Je lui ai notamment demandé de s'appliquer, à lui et à tous les hauts gradés, la jurisprudence des ministres diminuer les revenus de 10 % tout de suite, et l'annoncer de manière spectaculaire. (…)
Mon soutien lui a donné neuf jours de sursis. Le mardi suivant, la grève a dérapé, avec une explosion à Roissy et l'obstruction des pistes pour la première fois dans l'histoire aérienne de ce pays.
J'ai mis très peu de temps pour comprendre que la grève avait changé de nature, que le rejet était très profond, que la situation échappait aux syndicats, que c'était 90 % du personnel au sol qui se révoltait.
Malgré son courage, auquel je rends hommage, le président Attali, avec cinq années d'ancienneté et deux plans qui n'avaient pas réussi, ne pouvait pas porter un nouveau plan. Il fallait rouvrir le dialogue social.
C'est dans ces conditions-là que j'ai considéré qu'il fallait retirer le plan, rouvrir le dialogue social, qu'on ne sauverait pas Air France à coup de CRS contre les hommes et les femmes de l'entreprise, et que, à l'évidence, il fallait changer l'équipe de direction.
Dans cette affaire, j'ai commis deux erreurs, que j'assume. La première est ne pas avoir compris que, après cinq ans, Attali ne pouvait pas être porteur d'un projet, qu'il ne pouvait pas dynamiser l'entreprise et qu'il y avait une coupure culturelle avec le personnel. La seconde, c'est que, lorsqu'il m'a demandé de le soutenir, je l'ai fait d'une manière trop dure. Je n'ai pas laissé comprendre que je voulais me battre pour Air France et que je voulais le dialogue social.
Par contre, à partir de là, je revendique ce qui est, à mon avis, mon honneur : avoir compris qu'on avait changé de domaine, qu'on allait dans le mur, que c'était grave pour Air France ; avoir décidé de retirer le plan, de rouvrir le dialogue social et avoir changé les dirigeants. Christian Blanc et Michel Bernard sont des hommes qui pourront porter un projet d'avenir, mobiliser les personnels et le faire dans le dialogue social. Ils ont toute ma confiance.
Sur cette deuxième partie de la crise, je considère que je n'ai pas commis d'erreur. (…) Je voudrais bien que les censeurs imaginent ce qui se serait passé pour Air France et pour le pays si je n'avais pas rouvert le dialogue social et changé les hommes.
Q. : Avez-vous envisagé de démissionner ?
R. : Je considère qu'un ministre est responsable. J'ai donc envisagé la démission. J'en ai parlé avec le Premier ministre. Il y a des moments ou le courage peut être de partir ou au contraire d'assumer. Pour l'instant, je suis là, dans les fonctions de ministre, qui sont, par définition, surtout aux transports, toujours provisoires. Je considère qu'il faut sauver la compagnie Air France et qu'on en a la possibilité.
L'avenir d'Air France
Au vingt et unième siècle, il n'y aura pas de place pour toutes les compagnies nationales qui existent en Europe. (…) Veut-on que le pavillon national vole ? Notre volonté est évidente, à tous. Mais on ne peut pas faire un plan contre les hommes et les femmes d'Air France. Ce que j'attends de Christian Blanc – et ce que je sais qu'il peut faire – c'est un projet d'avenir, négocié, mobilisateur et permettant de redresser l'entreprise grâce à des efforts consentis par tous. (…)
La privatisation d'Air France ? Le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'est pas à l'ordre du jour. (…)
La situation d'Air Inter
En 1997, les compagnies étrangères (…) vont se ruer sur les lignes rentables, ce qui va obliger Air Inter à baisser les prix et donc à ne plus faire une péréquation vers les autres lignes. (…) Pour assurer l'avenir d'Air Inter, J'ai décidé d'ouvrir cette compagnie aux relations province-province (…) ; de réserver toute la péninsule ibérique au seul Air Inter et d'en retirer Air France (…) : d'ouvrir des lignes province-Maghreb parce que le panonceau Air Inter est connu au Maghreb. (…) Ainsi, Air Inter aura trois ans d'avance sur ses concurrents. (…) Être le digne successeur de Robert Buron, c'est avoir cette ambition ! (…)
Pourquoi suis-je intervenu pour les avions ? Parce qu'Air Inter se trompait de politique. Air Inter voulait tuer les autres compagnies françaises en se dotant d'avions de cent places. Moi, mon but est de sauver l'emploi français et de faire voler les ailes françaises, c'est-à-dire de réserver les avions de moins de cent places aux petites compagnies et de faire que l'ouverture européenne soit demain une chance pour Air Inter. (…) Cela m'a conduit à Interdire certains achats d'avions. (…) Comme il s'agissait de ne pas acheter des avions américains mais d'imposer des avions français et donc de soutenir l'emploi français, j'en suis assez fier. (…)
Transport aérien : entre l'ultra-libéralisme et le protectionnisme
L'ultra-libéralisme mène à une jungle où l'homme n'a pas sa place, où les compagnies s'entre-tuent pour tomber dans le monopole. Le protectionnisme mène à l'absence de concurrence, de modernité, de remise en cause et de bon service. Entre les deux, il y a place pour une compétition un peu organisée, loyale et saine. (…) J'essaie de revenir sur l'ultra-libéralisme du Gouvernement socialiste qui nous a précédés. (…)
La SNCF
La situation de la SNCF est fondamentalement différente de celle d'Air France. (…) Tout est toujours possible à l'intérieur de la SNCF, à sa tête, comme au ministère : ce sont des postes à risques. (…)
Nous avons demandé à la direction d'ouvrir le dialogue social sur les hausses de salaires en 1994. (…)
Je crois à l'avenir du rail. (…) Je sais qu'il peut y avoir des risques d'explosion ici ou là. Nous devons y veiller.
Ce n'est pas la rentabilité qui permet de savoir s'il faut maintenir ou non une ligne, c'est son utilité. (…) Je ne suis pas ultra-libéral. Nous sommes pour un aménagement du territoire. (…) Nous ne sommes pas du tout pour l'argent roi. (…)
Je ne suis pas sûr que ces grèves dans des secteurs où il n'y a pas la même crise d'avenir qu'à Air France, où les licenciements ne sont pas possibles, où il n'y a ni effort demandé ni baisse de salaires, auraient le même soutien populaire.
Les ports
Q. : Êtes-vous satisfait de la réforme mise en place au Havre et à Marseille ? Est-on sorti définitivement des turbulences ?
R. : Non. (…) J'ai toujours dit que cette réforme de mon prédécesseur M. Le Drian était courageuse, indispensable pour essayer de sauver nos ports, pour arriver à faire baisser le coût de la manutention et pour que nos ports reprennent des parts de marché. (…) J'observe malheureusement que le coût de la manutention ne baisse pas au Havre et à Marseille. J'ai donc décidé, en complément de la réforme, de créer un centre d'informations permanentes qui va publier pour certains ports semaine par semaine, pour d'autres mois par mois, les chiffres des coûts. (…)
Q. : Diriez-vous que les ports du Havre et de Marseille sont menacés de mort ?
R. : C'est une évidence. (…) Il faut à tout prix arriver à mettre en œuvre cette réforme. (…) On ne pourra pas faire travailler les dockers contre leur volonté. On ne peut pas mettre un CRS derrière chaque docker. (…) Je ne désespère pas, sur une cause pareille, d'arriver à entraîner. (…)
La peine de perpétuité réelle
Je soutiens complétement le projet de Pierre Méhaignerie tel qu'il est aujourd'hui. Le centrisme, ce n'est pas le laxisme et l'esprit d'irresponsabilité. C'est le courage et l'humanisme. (…) On finira par se faire justice si l'on a l'impression qu'il n'y a pas de justice. (…) Ce que prévoit Pierre Méhaignerie est très humain. (…)
Q. : Quelle est votre position sur la peine de mort ?
R. : En tant que membre du Gouvernement, je fais partie de ceux qui pensent qu'il ne faut pas rouvrir ce débat, qui est en plus un débat de conscience individuelle.