Déclaration de Mme Simone Veil, ministre des affaires sociales de la santé et de la ville, sur l'insertion des jeunes passant notamment par l'accès au logement, Paris le 19 juin 1994.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Simone Veil - Ministre des affaires sociales, de la santé et de la ville

Circonstance : Assemblée générale de l'Union des foyers de jeunes travailleurs (UFJT) à Paris le 19 juin 1994.

Texte intégral

Monsieur le Président,
Madame, Monsieur,

Je suis très heureuse d'être aujourd'hui parmi vous pour votre Assemblée générale. J'ai ainsi l'occasion de vous remercier pour l'action exemplaire que vous menez en faveur des jeunes qui se battent aujourd'hui dans un monde devenu si dur pour les plus faibles.

Lutte contre l'exclusion, lutte contre l'échec scolaire, malaise des jeunes dans les banlieues, insertion des jeunes en difficulté, réduction du chômage des jeunes, sont quelques-uns des termes utilisés couramment pour parler aujourd'hui de la jeunesse !

Mais de quels jeunes parlons-nous ? Car n'y a-t-il pas plusieurs jeunesses ?

Nous savons bien, nous tous ici, qu'il existe une jeunesse qui entre dans l'âge adulte dans des conditions très difficiles, parfois même angoissantes. Comment oublier que certains jeunes n'ont aucun diplôme, aucune qualification reconnue sur le marché du travail, et qu'ils doivent lutter pour éviter l'exclusion non seulement professionnelle, mais aussi sociale ? Ceux-là restent souvent dans l'ombre, éloignés des feux des médias, et leur situation est – de fait – peu envisagée sauf de manière allusive.

Pire, ces jeunes peuvent parfois, à la suite d'amalgames malheureux, être assimilés à des « casseurs ». Ainsi stigmatisés, soit par le silence, soit par des accusations un peu rapides, ils n'ont pu prendre la parole et faire entendre les lourds enjeux qui sont les leurs. Et pour certains, on peut penser qu'en effet, la violence tient parfois lieu de cri de désespoir pour vous obliger à les entendre et d'apporter des réponses à leurs inquiétudes.

Les difficultés de la jeunesse amènent les jeunes à éprouver le sentiment que la société ne leur fait pas de place et expliquent en partie leur désengagement apparent et leurs refus successifs : peu de participation électorale, réserve vis-à-vis de la culture associative traditionnelle, ébauches d'une culture de protestation voire manifestations de violence.

Il nous faut apprendre à dire aux jeunes aujourd'hui : « Vous êtes les bienvenus ! ». Mais ce message ne sera reçu que si nous apportons des preuves concrètes de notre volonté. Et notre devoir est bien de construire, ensemble, une place pour chaque jeune.

Notre société ne sait pas toujours dialoguer avec la jeunesse, être à l'écoute de ses difficultés, de ses angoisses, mais aussi de ses propositions et de ses rêves. Peut-être oublie-t-elle que c'est le propre de la jeunesse d'être faite de fragilités, d'exigences et de passions. Lorsqu'il en est autrement, n'est-on pas tenté de lui reprocher sa passivité ou sa tiédeur, voire même sa modération, soupçonnée d'être une forme de résignation.

Le Premier ministre a souhaité que soit organisée une grande consultation de la jeunesse. Elle s'appuiera largement sur un questionnaire, élaboré par un comité de personnalités qui connaissent bien les jeunes, tous les jeunes, questionnaire qui sera disponible à partir de demain. Je suis sûre que cette consultation contribuera de façon significative à renforcer un dialogue entre les générations qui est plus indispensable que jamais et qui n'a pourtant jamais été facile.

La sélectivité du marché du travail et l'image « brouillée » de la jeunesse nécessite pour elle des politiques spécifiques, adaptées aux motivations et aux capacités de chaque catégorie de jeunes. Et en particulier de ceux qui cumulent des handicaps, et pour lesquels une insertion est toujours possible.

L'insertion, c'est à la fois, un objectif et une démarche qui vise à réintégrer les plus exclus dans notre société, en leur permettant d'y avoir un rôle et un statut. C'est aussi le développement de la personnalité des plus en difficulté, leur resocialisation et la possibilité pour eux de bénéficier des droit sociaux et économiques fondamentaux que sont un revenu minimum, un logement, une activité professionnelle et l'accès aux soins.

Je souhaite une plus forte mobilisation en faveur de l'insertion des jeunes. Faut-il le dire : l'insertion des jeunes c'est l'affaire de tous, de tout le corps social !

L'insertion c'est en effet d'abord l'affaire des jeunes concernés. Fréquemment isolés, il leur est difficile de faire entendre leur voix. Mais difficile ne signifie pas impossible, isolement n'est pas toujours passivité. Nombre d'entre eux, par leur volonté personnelle, voire par leur action collective, souvent avec l'aide d'associations comme la vôtre, s'efforcent d'être entendus. Nous avons le devoir d'être à l'écoute de leurs difficultés et de leurs propositions. Je sais que tous ceux qui travaillent dans les Foyers de Jeunes travailleurs le font chaque jour.

Précisément l'insertion c'est aussi l'action quotidienne, opiniâtre, largement fondée sur l'engagement et l'action de toute une partie du tissu associatif. Présence auprès des jeunes concernés, écoute, aide multiforme, écho des besoins et exigences : cette mobilisation au plus près du terrain est un élément indispensable de notre cohésion sociale.

Mais les associations doivent aussi être des forces de propositions d'actions et de réformes, à une période où, nous le sentons tous, nous devons à la fois apprendre à utiliser au mieux les dispositifs existants et, si besoin, inventer de nouveaux outils pour lutter contre l'exclusion. Là aussi, je tiens à vous remercier pour votre action.

L'insertion, c'est bien sûr aussi l'action des collectivités locales, communes, départements et régions. Leurs interventions sont évidemment particulièrement importantes dans les domaines de l'action sociale depuis la décentralisation, niais également dans d'autres secteurs qui concernent largement les jeunes : la santé, le logement, la formation professionnelle, et l'action culturelle en particulier.

Comment cependant ne pas percevoir aussi que ces outils ne sont rien sans le talent, l'ardeur, la facilité d'adaptation de ceux qui les mettent en œuvre ?

Je veux dire ici et souligner que rien ne serait ou pourrait être construit d'utile et d'efficace sans les travailleurs sociaux. Ils occupent une place stratégique, sans pareil, pour mettre en œuvre ces dispositifs car ils accompagnent, chaque jour, les répercussions des mutations de notre société sur les populations fragiles ou en danger d'exclusion.

L'insertion est l'affaire des intéressés, des associations, des collectivités locales, et bien sûr de l'État, qui est et restera l'ultime garant du droit de tous à avoir une place dans la société, sur tout le territoire, garant du droit de tous à être citoyen.

Mobilisation de tous, travail en partenariat et en réseau, innovation sont inscrit dans l'action quotidienne des foyers de jeunes travailleurs et de leur association, l'UFJT.

Vous êtes toujours en quête des réponses aux nouveaux défis posés, et vous savez que l'adaptation est le gage de la réussite. Mais cette remise en cause permanente est d'autant plus difficile que les situations d'urgence sociale se multiplient.

L'attention portée au logement des jeunes est destinée à les préparer à connaître une vie sociale harmonieuse dans les décennies à venir. Apprendre à habiter, c'est-à-dire à transformer un lieu à son image, à le gérer, et à coexister avec un environnement ou un voisinage, c'est une des étapes de l'apprentissage de la vie en société. Or aujourd'hui, sauf à être étudiant ou issu d'un milieu aisé, les jeunes constituent une catégorie trop souvent exclue du logement. Une place dans un foyer de jeunes travailleurs constitue, pour un grand nombre de jeunes, une très grande chance.

Depuis l'engagement pris par l'État en 1989, en faveur de la réhabilitation des foyers de jeunes travailleurs, une centaine de foyers ont été réhabilités ou sont en cours de réhabilitation. Mais le ministère des Affaires sociales, en accord avec le ministère du Logement, a toujours souhaité que les financements de réhabilitation des bâtiments, ne soient accordés que s'ils s'accompagnaient d'un véritable projet social. C'est ce qui a été fait, et qui était vraiment nécessaire compte tenu de l'évolution des jeunes accueillis dans vos foyers.

Dans un passé récent en effet, 75 % de ces jeunes bénéficiaient d'un contrat de travail à durée indéterminée. Aujourd'hui, la situation s'est inversée. Il faut donc admettre que la majorité des jeunes qui souhaitent aujourd'hui être logés dans les FJT ne disposent pas des mêmes repères pour commencer leur vie d'adulte.

Vous avez aussi entrepris de diversifier les formules de logements des jeunes, en particulier celles leur permettant d'accéder au logement autonome normal, dès que c'est possible. La confrontation à l'expérience de vie sociale en milieu non protégé est, en effet, essentielle à la construction de la vie adulte.

Pour que le logement des jeunes devienne une préoccupation de l'ensemble des partenaires locaux, collectivités et opérateurs, vous avez développé ce que vous avez appelé la « Maîtrise d'Ouvrage Collective ».

Pour toutes ces missions, le ministère des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville vous apporte son soutien financier. Les 665 postes FONJEP, qui vous sont attribués constituent un outil indispensable pour soutenir les actions favorisant l'autonomie et l'insertion des jeunes.

Je tiens, à ce propos, à encourager particulièrement les foyers qui s'engagent à être des pivots d'une politique locale d'insertion.

L'action que vous menez est une des voies pour permettre aux jeunes de retrouver leur place dans notre société. Je vous encourage à cet effet à utiliser pleinement l'ensemble des outils au service de la lutte contre l'exclusion, dont certains sont actuellement insuffisamment employés.

Dans le domaine de l'accès aux soins, par exemple, je voudrais rappeler, en insistant fortement, que tous les jeunes de 18 à 25 ans qui ont des revenus inférieurs au RMI ont droit, d'après la loi, à une couverture sociale de base. En effet, s'ils ne sont pas couverts au titre d'un régime général, ils peuvent l'être par l'assurance personnelle.

Cette assurance est financée et gérée par les conseils généraux, sauf si les jeunes sont sans résidence stable, auquel Lui c'est l'État qui finance. Il est donc absolument anormal que des jeunes n'aient aujourd'hui aucune couverture sociale, qu'ils ne soient pas correctement soignés et suivis !

Autre outil sous-utilisé que je mentionnerai ici : les fonds d'aide aux jeunes.

Les conclusions des nombreux rapports et consultations des dernières années sur l'opportunité. d'étendre le RMI aux jeunes en difficulté, ont convergé sur l'idée qu'il ne fallait pas installer les jeunes dans l'assistance, en leur octroyant un revenu minimum, mais qu'il fallait disposer d'outils pour construire et mettre en œuvre, pour et avec chacun des jeunes concernés, un parcours d'insertion.

Ces outils existent aujourd'hui : ce sont les fonds départementaux d'aide aux jeunes. Ils s'adressent aux 100 000 à 200 000 jeunes de 18 à 25 ans touchés par la précarité et l'exclusion sociale. Ces fonds départementaux sont co-financés par l'État, qui leur consacrera plus de 120 millions de francs en 1994, et les conseils généraux, qui leur consacreront ries sommes au moins aussi importantes. Mais d'autres collectivités locales peuvent, bien sûr, s'y associer.

Je considère que ces fonds doivent constituer un outil puissant de lutte contre l'exclusion des jeunes. J'attends de ces Fonds qu'ils aient de l'ambition. Cc dont rêvent les jeunes, c'est de ressources pour vivre dignement, c'est d'une vraie formation, c'est d'un vrai emploi et c'est d'un vrai logement. Ces aspirations sont légitimes, les fonds doivent les mettre au cœur de leurs préoccupations et non se satisfaire de solutions d'attente ou de palliatifs.

Les services de l'État et ceux des collectivités locales doivent d'urgence se mobiliser pour accélérer leur mise en place, telle qu'elle est prévue par la loi. L'urgence est évidente, et chaque jour perdu représente une occasion manquée de réinsertion pour ces jeunes qui ont droit à une attention toute particulière des pouvoirs publics aujourd'hui.

J'ai beaucoup parlé des jeunes et des foyers. Je souhaiterais pour finir dire quelques mots sur votre association.

Par l'importance et la qualité de son travail, votre Union est pour le ministère des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville un partenaire précieux. Mon département ministériel poursuit avec vous un dialogue permanent. Je compte sur vous pour continuer à nous faire part des réalités de terrain auxquelles vous êtes confrontés et de vos suggestions pour y faire face.

Je tiens à vous dire en particulier que j'ai été sensible à votre accord spontané à participer à l'accueil des jeunes français qui rentrent d'Algérie dans des situations morales et matérielles de détresse. Soyez-en remerciés au nom du Gouvernement.

Depuis une vingtaine d'années les programmes d'insertion se sont multipliés pour répondre à la montée du chômage et de l'exclusion mais sans toutefois parvenir à empêcher la mise à l'écart progressive de certains d'entre eux cumulant les difficultés les plus grandes.

Une telle dérive n'est pas acceptable et notre société perdrait son âme si elle devait s'y résigner. Nous avons beaucoup d'outils à notre disposition pour permettre à chaque jeune de retrouver sa place dans notre société. À nous de les utiliser au mieux ! À nous aussi d'imaginer ensemble de nouveaux moyens de relever le défi de la lutte contre l'exclusion pour les jeunes de notre pays ! Tel est l'objectif que je souhaite pouvoir rechercher avec vous. Telle est l'ambition commune que nous devons partager.