Interviews de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, à Antenne 2 le 24 août dans "France-Soir" le 26 août et à France Inter le 28 août 1989, sur le malaise dans les professions de santé.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : Antenne 2 - France Inter - France soir

Texte intégral

24 août 1989
ANTENNE 2

Q. : Qu'est-ce que vous allez faire est-ce que vous êtes prêt à rouvrir ce dossier, pourquoi donner, et comment allez-vous susciter des vocations ?

R. : Tout d'abord, le dossier de l'hôpital, depuis un an, il n'a jamais été fermé. Nous avons traité des problèmes de revalorisation de statut et donc de rémunération pour la moitié à peu près des personnels hospitaliers dont les infirmières, mais pas uniquement les infirmières, ce qu'on appelle les paramédicaux, il reste aujourd'hui la moitié des personnels hospitaliers qui n'ont pas vu de revalorisation et qui font partie de l'hôpital et mon intention, c'est dans les semaines et les mois qui viennent d'apporter des réponses à ces personnels. Le problème de la crise des vocations en ce qui concerne les infirmières, c'est vrai particulièrement pour l'assistante publique de Paris. Il y a à cela plusieurs raisons et notamment une des raisons importantes et qui me préoccupe qui est le problème des conditions de vie. Quand on sait qu'une femme doit être obligé de quitter son domicile à 5 heures du matin, c'est vrai qu'après au travail cela se ressent, et cela n'est pas supportable. Je souhaite donc et j'ai demandé au Directeur de l'Assistance publique de Paris il y a déjà plusieurs semaines que l'Assistance publique de Paris mette en place une véritable politique du logement de ses agents à l'intérieur de Paris intra-muros. Voilà une des réponses très concrètes qui ne dépend pas seulement du Ministère mais aussi de l'Assistance publique de Paris.

Q. : N'êtes-vous pas ce soir un peu jaloux de M. CHEVÈNEMENT qui a eu les moyens de répondre à la grogne des gendarmes ?

R. : Vous savez que depuis maintenant 1 an nous aurons mis à la date d'aujourd'hui un peu plus de 4 milliards de francs dans les hôpitaux. Quand je compte les revalorisations de rémunérations pour les seules infirmières, 2 milliards 800 millions, mais il y a eu aussi des postes qui ont été créés sous la forme de mensualités de remplacements : 43 000 depuis le 1er décembre, ce qui correspond à peu près à 3 500 emplois créés dans les hôpitaux. On crée indépendamment de ce que je viens de vous citer à peu près 1 000 emplois par an dans les hôpitaux. J'ai rencontré toutes les organisations syndicales au cours de ces derniers jours, elles ne m'ont pas pour le moment parlé de journée de manifestation. Mais il faut quand même savoir que si on compare notre système hospitalier français à l'ensemble des systèmes du monde, et la qualité du service, notre système est l'un des meilleurs sinon le meilleur au monde. Il permet, aussi, avec la sécurité sociale et les contraintes financières de la sécurité sociale, d'avoir accès à un bon système de soins. Je compte voir le dossier bien avant le 21 octobre, je ne fais que cela d'ailleurs.

 

26 août 1989
FRANCE-SOIR

Un an après le conflit qui avait provoqué pendant six semaines des grèves importantes, les infirmières veulent reprendre leur mouvement. Une réunion nationale doit avoir lieu le 16 septembre et une journée de grève le 21 octobre dans tous les établissements de Santé. Le ministre Claude Évin, qui a déjà réagi en affirmant que le "dossier des infirmières n'est pas refermé", en particulier sur le problème du logement du personnel dans Paris, annonce dans "France-Soir" une prochaine réforme hospitalière.

FRANCE-SOIR : La coordination infirmières a annoncé une grève nationale. Comment réagissez-vous à cette décision ?

CLAUDE ÉVIN : Le droit de grève est un droit reconnu par la Constitution et relève des libertés fondamentales. Ce droit doit s'exercer dans le cadre des lois qui le régissent.

F.-S. : Où en est le dossier des infirmières ?

C. E. : Le dossier des infirmières a été traité sur le plan de la revalorisation financière et sur le plan statutaire. Reste à régler les problèmes de l'expression des infirmières et leur place au sein de l'hôpital. Je veux impulser le dialogue, je l'ai fait et je continuerai à le faire, mais ces problèmes relèvent plus du domaine relationnel notamment avec les médecins, comme l'a montré le rapport de la Commission nationale des infirmières, que du domaine législatif ou réglementaire.

F.-S. : Qu'avez-vous fait concrètement depuis un an pour répondre à leurs revendications ?

C. E. : En un an, de nombreuses réponses ont été apportées pour améliorer la situation du personnel soignant. Dans ce cadre, le corps des infirmières a été réorganisé en quatre grades, permettant une accélération du déroulement de leur carrière et accroissant les possibilités de promotion. L'ensemble des infirmières a bénéficié d'une revalorisation significative de leur traitement entre 500 et 1 000 francs par mois. En matière d'effectifs, 43 000 mensualités de remplacement, l'équivalent de 3 600 postes, ont été mises à la disposition des hôpitaux. Je rappelle par ailleurs qu'un effort important a été fait en faveur des autres catégories de personnels hospitaliers.

F.-S. : Et maintenant ?

C. E. : Ma préoccupation maintenant est de revaloriser les autres professions de l'hôpital : personnel administratif, technique, ouvrier. Ainsi au total dès la fin de cette année, 600 000 agents de la fonction publique hospitalière auront bénéficié de la remise en ordre et de la revalorisation de leurs statuts.

F.-S. : Comment les infirmières pourraient-elles être plus associées aux décisions ?

C. E. : Une réforme hospitalière sera présentée au printemps prochain. Elle permettra notamment de renforcer le dialogue social au sein de chaque hôpital, et de donner davantage de responsabilité à l'ensemble des acteurs.

F.-S. : Quels sont les grands axes de la réforme hospitalière que vous entendez mettre en œuvre ?

C. E. : Cette réforme portera sur le décloisonnement des structures de soins et sur l'allègement de la tutelle, sur l'ouverture de l'hôpital sur son environnement, sur la réforme de la planification sanitaire et l'harmonisation des financements du public et du privé.

 

28 août 1989
FRANCE INTER

P. LE MARC : En 88, vous aviez été le premier à subir le flot de la contestation du secteur public avec la grève des infirmières. Cela ne va toujours pas mieux ?

C. ÉVIN : Oui, parce que le problème que les infirmières ont soulevé est un problème de fond qui n'a jamais été traité depuis plus de 10 ans. Nous avons apporté des réponses en termes de rémunération, de revalorisation du statut ainsi que des personnels paramédicaux. Mais la crise de l'hôpital qui n'est pas spécifique à la France ne peut pas se résoudre uniquement par des rémunérations. Je suis en train de préparer un projet de loi de réforme de loi hospitalière qui date de 20 ans. C'est cela la réponse de fond. Les effets ne se feront sentir que sur une période longue. C'est cela la difficulté : beaucoup de difficultés n'avaient pas été traité auparavant. Je souhaite qu'il soit déposé au parlement le printemps prochain.

P. LE MARC : Le plan de redressement de la sécurité sociale : Vous souhaitez instaurer une cotisation sociale généralisée sur les revenus mais Pierre BÉRÉGOVOY n'en veut pas. Comment comptez-vous imposer votre point de vue ?

C. ÉVIN : Ne simplifiez pas les problèmes. Je n'ai pas la réponse qui permettrait de réformer la sécurité sociale. La sécurité sociale a des demandes qui sont supérieures aux recettes parce que l'on soigne de mieux en mieux, mais que cela coûte de plus en plus cher. Il faut que nous ayons une attention vigilante pour maîtriser l'évolution des dépenses. Les réponses ne doivent pas être au coup par coup, mais qui permettent de pérenniser notre système de protection sociale. La contribution sociale généralisée est une des réponses en termes d'assiette de financement. Mais elle n'est pas la seule. Je souhaite qu'elle soit mise en place. Vous faites allusion à des débats au sein du Gouvernement, mais je ne désespère pas qu'elle puisse être mise en place cet automne. Mais cela ne suffira pas. Il faut en fait maîtriser l'évolution des dépenses de santé. Ce n'est pas parce qu'on dépense plus qu'on est mieux soigné. De plus, il y a un problème de démographie. Il y a plus de personnes qui perçoivent des cotisations vieillesse que de personnes qui cotisent.

P. LE MARC : La contestation qui s'est étendue de la gendarmerie à la Police et à l'armée ne vous parait-elle pas l'élément le plus préoccupant de la rentrée ?

C. ÉVIN : Si ces problèmes se posent maintenant, ce n'est pas parce que M. ROCARD est au GVT, mais parce que depuis des années et des années ces types de problèmes n'ont pas été traités. L'armée n'a jamais eu l'occasion de s'exprimer. Tout cela peut poser un problème d'autorité de l'État, mais il n'en reste pas moins que l'on ne manie pas des hommes uniquement dans le silence. Que cela explose maintenant, et bien il va nous falloir le traiter. Ce n'est pas un hasard. Non dans le sens où M. ROCARD aurait déclenché cette situation, mais parce qu'il y a une particularité de la position de M. ROCARD sur l'échiquier politique français, c'est qu'il a toujours dit qu'il fallait traiter ces situations difficiles.
C'est plutôt un gage de confiance que ces métiers à difficultés interrogent le GVT dans l'espoir qu'il apporte des réponses de fond.

P. LE MARC : N'y-a-t-il pas une contestation de plus en plus ouverte de la politique de M. ROCARD par les socialistes. On a entendu J. DRAY, J.-M. BOCKEL, H. EMMANUELLI, hier L. MERMAZ ?

C. ÉVIN : Je crains qu'il y ait méprise. Nous sommes à la veille d'un congrès et il est habituel dans l'histoire du PS qu'ils soient l'objet de surenchères. La S.F.I.O. en avait souffert. C'est par une attitude de ce type que l'on gagne des congrès à gauche et que l'on gouverne à droite. Il est nécessaire qu'il y ait un débat au sein du PS. Mais il ne serait pas sain de faire ce débat sur le dos du GVT. Le GVT à besoin du PS, mais le PS a aussi besoin du GVT. Nous sommes à des responsabilités différentes mais nous concourons tous au même objectif.

P. LE MARC : Est-ce que cette pression ne correspond pas aux vœux du président et ne relaye pas sa propre pression sur M. ROCARD en faveur d'une politique sociale et réformatrice plus ambitieuse, plus à gauche ?

C. ÉVIN : il y avait dans la lettre à tous les Français un certain nombre d'objectifs que le GVT met en place : le R.M.I. est une des orientations que le président de la République avait affiché et que le GVT gère aujourd'hui. Je ne pense pas qu'il y ait pression, mais le président de la République rappelle à tel ou tel moment quelles sont les orientations qu'il a fixées.

P. LE MARC : L'Élysée et Matignon ne vont-ils pas rentrer dans une phase de rapports difficiles en raison des différences d'appréciations des marges de manœuvres, mais aussi en raison de la stature prise par M. ROCARD ?

C. ÉVIN : Le problème ne se pose pas en ces termes. Le problème est que nous avons des Françaises et des Français qui attendent des réponses de fond ; des réponses salariales. Mais la politique sociale ne saurait se réduire à de seules réponses salariales. Les réponses demandées se font face à des problèmes tels que le fonctionnement de nos hôpitaux et l'adéquation des moyens avec la demande de santé qui augmente ; le fonctionnement du service public de sécurité police et gendarmerie. Le GVT apporte ce type de réponse. Il est souhaitable que ces réponses soient apportées en toute cohérence avec le PS et avec le président de la République.