Texte intégral
Évin : "L'amendement Couveinhes est inutile et dangereux"
Les passions suscitées, au cours de la discussion du projet de loi contre l'alcoolisme, par l'adoption de l'amendement présenté par le député R.P.R. de l'Hérault, René Couveinhes, à peine calmée, Claude Évin revient à la charge. Pour le ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociale, aucun doute : cette proposition est non seulement "inutile", elle est aussi "dangereuse". De s'expliquer donc avant de souhaiter une "position plus responsable" lors du retour du texte devant le Parlement. Mais ce n'est pas tout, Claude Évin aborde également la contribution sociale généralisée, les retraites et le coût de la protection sociale. Un seul regret: le ministre se refuse au moindre commentaire sur le récent rapport de la Cour des comptes.
Midi Libre : Vous avez violemment combattu l'amendement Couveinhes. En quoi vous semble-t-il inutile ?
Claude Évin : Il n'est pas seulement inutile, il est aussi dangereux. Il est inutile parce que la Cour de justice européenne ne pourra admettre une disposition réservant aux seuls A.O.C. et vins de pays la possibilité de faire de la publicité. La France a déjà été condamnée en 1980 pour une réglementation discriminatoire et elle le serait à nouveau si une telle situation se renouvelait. Mais, au-delà de l'aspect communautaire – que l'on ne peut ignorer et qui s'impose à nous – il est aussi dangereux pour les producteurs, car il y va de la défense de la production viticole de qualités.
M. L. : Comment ?
C. E. : Les moyens de communication des producteurs s'appuient sur leur tradition, sur la connaissance qu'ont les Français des vins de pays et sur l'attachement de nos compatriotes à une production de qualité. Tradition, connaissance, attachement forment une culture propre à notre pays. Cette culture n'a pas besoin pour se faire connaître de grands panneaux d'affichage ou de campagnes sur les ondes : ces moyens-là sont essentiellement utilisés de fait par les grands groupes agro-alimentaires, les grands producteurs, ou en faveur des alcools durs qui, n'ayant aucune histoire dans notre pays ont besoin, pour s'imposer, des techniques modernes de marketing. Les enseignes sur les lieux de production, les circulaires de vente par correspondance, la presse spécialisée font et feront beaucoup plus pour diffuser la culture viticole de qualité de notre pays que les moyens de communication de masse, à supposer d'ailleurs que les producteurs d'A.O.C. ou de vins de pays en aient les possibilités financières.
M. L. : Qu'aviez-vous proposé ?
C. E. : J'ai proposé de garder pour les productions de qualité ces moyens traditionnels de communication.
M. Couveinhes préfère avoir une action politicienne plutôt que vraiment efficace en faveur des viticulteurs : la Cour de Justice de Luxembourg condamnerait la France, soit à supprimer l'amendement de M. Couveinhes, soit à en étendre le bénéfice à toutes les boissons alcooliques de qualité ou pas, traditionnelles ou pas, historiques ou pas. Alors, la communication des grands groupes balaiera celle des petits producteurs qui verront ainsi leurs efforts bien peu récompensés. Les viticulteurs constateront alors que leurs véritables défenseurs sont ceux qui n'ont pas voté cet amendement en trompe-l'œil. Lors des prochaines lectures au Parlement, je souhaite qu'une position plus responsable et plus conforme à l'intérêt réel des producteurs d'A.O.C. et de vins de pays puisse se dégager.
M. L. : En matière de Sécurité Sociale, qu'attendez-vous de la contribution sociale généralisés ?
C. E. : Sa mise au point vise à faire participer tous les revenus au financement de la Sécurité Sociale, alors qu'actuellement seuls les revenus du travail sont mis à contribution. De plus, le fort niveau de croissance et de création d'emplois nous permet quasiment d'équilibrer les comptes de la Sécurité Sociale. La mise en place de la contribution sociale généralisée pourra donc se réaliser sans prélèvement supplémentaire, puisque les cotisations sociales existantes seront réduites dans le même temps. Elle permettra au contraire de répartir plus équitablement ce prélèvement et se traduira par un allègement des charges des bas salaires, c'est-à-dire par une augmentation des salaires nets les plus modestes.
M. L. : Va-t-on enfin aborder, sur le fond, la question des retraites ?
C. E. : Le gouvernement est tout-à-fait déterminé à l'aborder. Je viens de signer avec mon collègue Jean-Pierre Soisson un accord avec tous les syndicats pour garantir le droit à la retraite à 60 ans. Et le gouvernement s'est engagé à proposer prochainement au Parlement et aux partenaires sociaux un "livre blanc", qui fera le point sur tous les régimes d'assurances vieillesse et permettra une discussion approfondie.
M. L. : Assurance maladie, retraites, prestations familiales : la France e-t-elle encore les moyens de se payer un système social aussi coûteux ? N'a-t-elle pas dépassé les bornes en matière de prélèvements obligatoires ?
C. E. : L'objectif est bien évidemment de limiter ces derniers. Toutefois, on ne peut pas dire qu'un système social est "coûteux". Il ne s'agit pas de coût, mais de choix de solidarité. Les vraies questions qu'il faut se poser sont donc : à quel niveau doivent être remboursés les frais de maladie ? À quel niveau doivent être fixées les ressources des retraites ? Quel est le montant de l'aide qu'il convient d'apporter aux familles ? Voilà quels sont les vrais choix qui nous concernent tous, puisqu'ils décident de la part du revenu dont nous disposons directement et de la part du revenu qui est redistribué. Chaque pays européen a fait en ce domaine des choix, bien souvent différents. La construction européenne n'impose aucun alignement des pays de la Communauté sur un seul modèle. Ceci étant dit, il nous faut veiller à ce que notre système soit "performants", et je m'y emploie en permanence. Ainsi, il faut que les dépenses de maladies que nous remboursons soient justifiées et utiles, que les aides apportées aux familles soient adaptées…
Distinguo
La voilà donc l'explication : le vin, estime M. Évin, n'a pas besoin pour se faire connaître de grands panneaux d'affichage ou de campagnes sur les ondes. Exit donc, la publicité sur le vin, assimilé de fait aux autres boissons alcoolisées. C'est cet amalgame que dénoncent aujourd'hui vigoureusement les professionnels du vin.
Non sans, parfois, un malicieux opportunisme. Ainsi Jean Clavel qui est monté au créneau pour combattre le projet Évin alors qu'il s'est toujours opposé aux formes traditionnelles de publicité pour les AOC régionales. L'aménagement du Mas de Saporta à Montpellier, espace de communication des Coteaux du Languedoc, est d'ailleurs la conséquence logique et remarquable de cette analyse.
N'était cet amalgame vin-alcools durs, on peut se demander ce qui justifie, dans notre région, la levée de bouclier antisocialiste qui a suivi le vote des députés. Chacun sait que les vins du Languedoc-Roussillon n'ont guère bénéficié jusqu'ici d'investissements publicitaires conséquents contrairement à la plupart des grandes AOC françaises.
Si l'on se voulait totalement provoquant on pourrait aller jusqu'à dire que l'interdiction généralisée de publicité profite donc plutôt aux vins de la région en ramenant tout le monde au degré zéro de la communication.
Impossible, cependant, de l'affirmer, ne serait-ce que parce que la publicité reste autorisée dans la presse pour adultes, mais également ainsi que le rappelle notamment Gérard Saumade, président du Conseil général de l'Hérault, dans sa lettre "Hérault 2000", "sur les lieux de production et sur tous les lieux de vente".
Une façon comme une autre, pour ce dernier, de se dédouaner – à l'instar des députés socialistes – de son opposition à l'amendement Couveinhes. Un amendement que Claude Évin qualifie donc "d'inutile et dangereux". Un amendement qui n'a de toute façon qu'un effet limité – il ne porte que sur la publicité indirecte (1) – même s'il a le mérite d'établir un distinguo entre alcools durs et certains vins, à savoir les vins de pays et les AOC.
Distinguo qui tend à prouver, ainsi d'ailleurs que l'avait affirmé Henri Nallet, le 11 juin lors de son intronisation dans la Confrérie des Corbières, que "le vin n'est pas nécessairement le premier responsable de l'alcoolisme". Le problème, si l'on en croit Claude Évin, c'est que la CEE n'admettra jamais un tel distinguo.
Au-delà de toutes les querelles, il faut bien se poser la question de fond : la loi Évin permettrait-elle de lutter efficacement contre l'alcoolisme ? Difficile à dite. Ce qu'il faut regretter c'est que ce projet n'évoque pas l'éducation des consommateurs. Or, celle-ci, selon la Fédération nationale des producteurs de vins de table et de pays, "passe avant tout par l'information, la formation et l'éducation des consommateurs".
Et Jean Clavel comme Denis Verdier, président de la Fédération gardoise des caves coopératives, s'accordent à dire que les producteurs qui montrent "qu'il vaut mieux boire peu mais bien" sont les premiers à faire cet effort d'éducation.
Cela, le projet Évin n'en fait pas cas…
(1) Le projet de loi indique qu'est considérée comme publicité indirecte "toute publicité en faveur d'un organisme, d'un service, d'une activité, d'un produit ou d'un article autre qu'une boisson alcoolique qui, par le graphisme, le nom, la marque, la présentation, l'utilisation de l’emblème publicitaire ou tout autre signe distinctif, rappelle une boisson alcoolique".