Débat entre MM. Jean-Noël Jeanneney, secrétaire d’État chargé de la communication, et Alain Minc, économiste, dans "Le Monde" du 15 janvier 1993, sur les réussites et les échecs de la politique de l'audiovisuel en illustration du livre de M. Minc "Le Média-choc".

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Circonstance : Parution du livre de M. Alain Minc "Le Média-choc" aux Editions Grasset

Média : Le Monde

Texte intégral

Jean-Noël Jeanneney : J'ai lu le livre d'Alain Minc avec l'intérêt que l'auteur imagine, à la fois en tant qu'acteur politique, historien et citoyen. En ce qui concerne la radio, la satisfaction d'Alain Minc me fait plaisir. L'équilibre qu'il reconnaît illustre, de façon éclatante, les vertus du double secteur, privé et public. Cette situation n'est pas tombée du ciel, et je veux le souligner, puisque le livre fait reproche d'un certain nombre de décisions aux années de gauche. Elle résulte de deux grands mérites : l'ouverture de la bande FM a plus d'un millier de radios privées, l'efficacité de Radio-France, protégée désormais contre les risques d'une dérive que provoquerait l'arrivée de la publicité commerciale sur ses antennes.

Sur la presse écrite, je partage les préoccupations de l'auteur, même si j'ai envie d'apporter des nuances, de distinguer mieux, par exemple, la situation préoccupante de la presse quotidienne nationale et celle des périodiques ou de la presse régionale, même s'il y a un aspect que le livre ne met pas assez en valeur : nous sommes, jusqu'à présent, protégés contre la presse ignoble, la presse de caniveau, qui explique certaines prospérités en Allemagne et en Grande-Bretagne. Cela étant, j'en viens à mon désaccord profond, qui touche la télévision.

Je suis surpris de la tonalité générale du livre. Quand je lis « faillite collective », j'ai envie de dire « fichtre ! ». Quand je lis « fiasco total », bigre ! Quand je lis « rien ne va plus », holà ! Si de tels excès rendent d'abord la démonstration plus frappante, ils altèrent, en définitive, son efficacité. Même chose pour le titre. Au premier abord, on se dit : c'est intéressant, c'est brutal, et quand on essaie de comprendre ce que « médiachoc » veut dire, on doit constater que cette expression vaguement américanisée ne signifie pas grand-chose. Votre goût des formules ramassées aboutit à donner un sentiment de caricature qui, souvent, me fait penser à un mot de Clemenceau, à propos du président Wilson : « Il plane au-dessus des faits qui ont l'inconvénient d'être. »

Alain Minc : Sur la presse et la radio, il est normal que le ministre de la communication rende hommage à la pierre apportée dans une longue chaîne par la gauche, qui a été moins maladroite que sur d'autres sujets. Cela dit, ce qui a fait, pour une grande part, la vertu de la radio, c'est que l'État s'en est fort peu mêlé. C'est un système qui a évolué dans une dynamique progressive, un peu d'ailleurs comme la télévision aux États-Unis. Les fantasmes n'étaient pas les mêmes. Sur la presse, la presse-poubelle, Dieu merci, nous en sommes protégés par la loi Pompidou de 1970, sous-produit de l'affaire Markevitch. Cela dit, dans ces mêmes pays qui connaissent la presse-poubelle, la presse de qualité est largement plus diffusée que son homologue en France. Le problème est essentiellement celui de la presse quotidienne nationale et, de ce point vue, c'est un problème démocratique clé. Avoir une presse d'opinion en voie d'affaiblissement prononcé, c'est un vrai risque démocratique.

Sur la télévision, dans l'enchaînement fatal qui marque la décennie, le ministre de la communication ne peut pas partir du même point d'origine que moi, à savoir le jour où M. Mitterrand a privatisé la télévision, en octroyant des chaînes comme, du temps de Louis XIV, on nommait des fermiers généraux. Cette première hérésie a trouvé son équivalent à droite avec la privatisation de TF1. Compte tenu du prix très élevé auquel TF1 a été privatisée, une logique de la rentabilité, conduisant à la dictature de l'audimat, était inévitable. Quand j'entends le ministre de la communication se réjouir que la publicité commerciale n'ait pas pénétré France-Inter, j'attends avec beaucoup d'intérêt qu'il m'explique en quoi le niveau très élevé de la publicité commerciale permet à France 2 d'échapper à la logique de l'audimat.

Jean-Noël Jeanneney : Première observation : ce niveau est en baisse tendancielle marquée : 67 % du budget d'Antenne 2 en 1987, 42 % en 1993. En règle générale, Alain Minc utilise des procédés rhétoriques qui lui permettent de pousser artificiellement le tableau au noir. Embellir ce qui se passe ailleurs, par exemple, ou encore faire comme si la télévision avait le monopole de l'irrationalité. Vous-même, observateur, et acteur de la vie économique, mêlé à des mouvements divers et spectaculaires, OPA et autres, ne pouvez pas nier que la part de passionnel ou d'irrationalité est élevée dans tous les secteurs.

Alain Minc : L'affectivité qui touche aux médias est sans égale. Au point qu'il faut que le processus de décomposition soit beaucoup plus prononcé que dans toute autre matière pour que le politique ose se couper la main.

Jean-Noël Jeanneney : D'autre part, vous négligez la dimension historique, la « dignité du temps », comme disait Mme de Staël, qui seule dessine l'évidence des progrès et minimise la portée des accidents de parcours.

Évitons de raisonner avec le confort que permet la connaissance de la fin de l'histoire. Les progrès sont faits, dans tous les domaines, de toute une série d'avancées – et d'impasses.

Un autre procédé rhétorique consiste à omettre ou à évoquer à peine tout ce qui a été fait de bien, et qui va contredire la thèse de l'auteur. Le livre, a cet égard, date déjà. Quelques exemples. Les centrales d'achat, dont le fonctionnement pouvait susciter les plus vives critiques. Ce gouvernement a eu le courage de s'attaquer aux problèmes et d'organiser enfin la transparence du marché publicitaire. Autre exemple : aucune préoccupation éducative, pédagogique, dites-vous. C'est précisément le souci, l'effort de ce gouvernement de pallier ce manque, l'un des plus choquants, par comparaison avec le Japon ou l'Angleterre. Il y aura tôt ou tard une télévision éducative, et nous aurons mis le mouvement en branle. Dernier exemple : le câble. 1992 a vu son vrai départ. Plus d'un million d'abonnés, c'est un progrès. Ce n'est pas la faillite. La presse spécialisée rend compte désormais de ses programmes, signe frappant.

Alain Minc : Au franc gâché par abonné, la France aura établi, en matière de câble, un record absolu. Cet argent a été gâché par une approche loufoque, qui a duré des années. Se réjouir d'un million d'abonnés au câble, quand on pense qu'en francs d'aujourd'hui on ne doit pas être très loin d'une dépense de 35 milliards (on est à 25 milliards de francs de l'époque) ! C'est un gâchis d'argent qui aurait permis bien davantage de rétablir l'équilibre au profit du service public.

Deuxièmement, je n'ai jamais parlé de chaîne éducative. J'ai parlé de préoccupation éducative et pédagogique. La télévision anglaise me paraît être le système le plus intéressant : il y a des obligations pédagogiques à l'intérieur des chaînes, y compris privées. Or je pense que le projet de chaîne éducative, qui rejoint tout à fait la philosophie d'ARTE, est un projet formidablement protecteur des intérêts classiques de la corporation pédagogique française. Le problème n'est pas de faire une chaîne éducative à certaines heures, c'est de voir comment la télévision devient un instrument pris en compte par le monde éducatif dans son propre processus. D'une certaine façon, en faisant une chaîne éducative, on se donne bonne conscience sans toucher au cœur du système. Il m‘intéresserait beaucoup plus de savoir si ce gouvernement, envisage de proposer qu'il y ait 25 % d'émissions éducatives sur France 3, comme il y en a aujourd'hui sur BBC 2, chaîne publique, sans parler du cahier des charges de Chanel 4, qui réserve un pourcentage équivalent d'émissions éducatives.

J'attends enfin avec beaucoup d'intérêt que le ministre de la communication m'explique en quoi la France, la gauche française, auront réussi leur parcours dans l'audiovisuel en inventant la télévision commerciale d'État.

Jean-Noël Jeanneney : Trois chaînes de chaque côté, trois chaînes privées. TF 1, M6 et Canal Plus, trois chaînes publiques, France 2, France 3 et ARTE, qui pour la première fois sont toutes bénéficiaires en 1992, c'est, à moyen terme, la meilleure garantie de trouver un équilibre qui est en train de s‘installer, à condition qu'il n'y ait pas de bouleversements coupables d'origine exogène, et qui garantit une pluralité croissante dans l'effort de programmes et les horaires de programmation.

Alain Minc : Trois chaînes publiques, trois chaînes privées : le problème n'est pas là. Le problème, c'est la régulation par la loi. Considérer comme chaînes publiques une chaîne hyperélitiste comme ARTE et une chaîne, France 2, qui colle totalement au modèle dominant est une erreur. Le fait que le capital soit public ne change rien à l'affaire. Comme en matière de presse, ce n'est pas la possession du capital qui compte. Ce qui importe, c'est la nature des ressources, de style des pressions, le style de logique qui est à l'œuvre. Se satisfaire de ce système et penser que la propriété du capital préserve des pressions montre bien une fois de plus que la gauche est en retard : le problème est désormais celui de la régulation juridique qu'on impose au marché.

Jean-Noël Jeanneney : La logique de la propriété privée est, quoi qu'il arrive, celle du profit. C'est elle qui explique la stratégie de TF 1, et ce que cette chaîne donne à voir. Le prix payé en 1986 n'y change pas grand-chose. Dans sa passion de polémiste, Alain Minc mélange la critique intellectuelle et l'appréciation morale de façon surprenante. Il dit, par exemple : quelle horreur, on a mis ARTE sur le canal de la Cinq ! C'est une « mauvaise action ». C'est « comme si on obligeait les lecteurs de San Antonio à s‘abonner à la NRF ». Pour quelqu'un qui prétend, à juste titre, que le contenu est plus important que le contenant, voilà qui n'est pas sérieux ! Des quantités de gens, de toutes formations, notamment dans les villes moyennes et les campagnes, peuvent avoir envie d'accéder à des éléments de culture dont les intellectuels parisiens sont abreuvés. La collectivité peut bien consacrer 1 milliard à rendre cette richesse nouvelle accessible à tous. C'est une contribution à l'aménagement du territoire et à l'équilibre de la nation. Pas seulement culturel : géographique.

Alain Minc : Un milliard pour une audience à peine supérieure à celle, résiduelle, de la mire. En réalité, après avoir nié le marché, la gauche a découvert sa réalité sans en mesurer la brutalité : elle n'a pas su créer les contre-pouvoirs qu'impose la propriété privée du capital.