Interviews de M. Jean-Noël Jeanneney, secrétaire d'Etat chargé de la communication, dans "Le Monde" du 1er septembre 1992 et "Télérama" du 16 septembre, sur les polémiques concernant la régulation de l'audiovisuel et la décision de créer une chaîne culturelle franco-allemande ARTE sur l'ancien réseau de La Cinq.

Prononcé le 1er septembre 1992

Intervenant(s) : 

Média : Le Monde - Télérama

Texte intégral

Le Monde : 1er septembre 1992

Le Monde : Depuis que vous êtes secrétaire d'État chargé de la communication, quel bilan dressez-vous et quels objectifs vous assignez-vous ?

Jean-Noël Jeanneney : Partons d'une question simple : à quoi l'État, dans ce secteur, sert-il ? Au cours des années 60-80, l'opinion aspirait d'abord – contre lui – à un plus large pluralisme, à une complète liberté de l'information audiovisuelle, sur laquelle l'emprise des gouvernements restait forte. Aujourd'hui, à l'issue de la dernière décennie, c'est chose acquise, complètement : juste fierté pour la gauche. Donc, une autre idée centrale doit désormais gouverner notre action. Il faut travailler partout – radio, télévision, presse écrite – à favoriser le pluralisme et la diversité de l'offre de tous les programmes, dans tout l'éventail des genres, et susciter la plus grande qualité dans chaque catégorie. Et pour cela l'État peut et doit jouer sur deux registres, en combinant un rôle de régulation et un rôle d'impulsion.

J'ai été spécialement frappé, ces dernières semaines, par les nombreuses attaques, venues de la droite, contre le principe et la pratique de la régulation : voyez sur ces bords-là les mises en cause répétées du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), la loi du marché révérée comme source unique de toutes les efficacités. Eh bien ! Pour nous, depuis deux siècles, c'est la loi qui libère et c'est son absence qui opprime. La régulation est essentielle, en particulier pour garantir et stimuler l'industrie des programmes. Et je me réjouis de constater qu'en dépit des craintes (ou des espoirs) de certains le système français ait été agréé par la Communauté européenne.

Notre réglementation n'est pas gravée dans le marbre, et ses divers effets pervers devront être peu à peu corrigés à partir de l'expérience (nous avons déjà commencé de le faire). Après tout, s'il existe encore des librairies de quartier et un cinéma en France, c'est bien parce que des lois sages ont empêché qu'un marché débridé ne les écrase.

Quant à notre rôle d'impulsion, il passe pour l'État actionnaire par la défense et l'illustration d'un grand principe : la fécondité de l'existence de deux secteurs en radio et en télévision, public et privé, s'aiguillonnant mutuellement. Ce qui exige que nous achevions de compenser les effets du déséquilibre funeste qu'avait créé le gouvernement de la cohabitation et de restaurer le secteur public dans sa fierté et dans son ambition de différence.

Le Monde : La télévision publique correspond-elle, selon vous, à cette différence ?

Jean-Noël Jeanneney : L'État doit sans relâche lui rappeler que, si elle y manque, elle perdra jusqu'à sa raison d'être la différence ! De mon expérience de président de Radio France en 1982-1986, je retiens qu'il est certes plus facile de jouer de celle-ci à France-Culture ou à France-Musique qu'à France-Inter, « radio généraliste » qui doit se battre en pleine concurrence. C'est plus facile pour FR 3 ou Arte que pour Antenne 2. Mais la clef, c'est de toujours songer à ce qui ne serait pas fourni par la seule loi du marché, ou qui le serait autrement.

Souvenez-vous du printemps dernier, quand l'installation d'Arte sur le cinquième réseau hertzien a été choisie par le gouvernement sur la proposition de Jack Lang et la mienne. Certains prétendaient alors qu'Arte justifierait une moindre ambition d'Antenne 2 et de FR3. Or c'est le contraire que nous constatons déjà. Selon l'effet d'émulation que j'escomptais, avant même d'être accessible à un large public, Arte a commencé de tirer vers le haut les programmes d'Antenne 2 et de FR3, et peut-être l'ensemble de la télévision. On en aperçoit les premiers signes dans les programmes des chaînes du secteur public, tels qu'ils viennent d'être présentés par Hervé Bourges. Il s'y traduit une réflexion renouvelée, une attention plus vraie aux différents publics et à leurs appétits variés – par la multiplication d'émissions à « contenu plus riche » (pas seulement les documentaires), avec des programmations qui respectent pour celles-ci des horaires raisonnables. Le regard est plus critique envers ce qui pourrait apparaître comme un suivisme par rapport au privé (suivisme qui conduirait vite à sa caricature). Je retrouve cette conviction, qui m'avait paru naguère se dissoudre parfois à Antenne 2, que le secteur public, libre des préoccupations de profit immédiat, ne doit pas se contenter de photographier les goûts du public tels que les sondages les restituent, mais bien les devancer, les anticiper, les susciter.

Entendez-moi bien : le gouvernement ne doit jamais empiéter sur les prérogatives du chef d'entreprise. Il ne doit pas plus intervenir dans les programmes que dans l'information, et pour ma part je m'en garde scrupuleusement. Le gouvernement a mieux à faire en fixant la doctrine et en contrôlant la rigueur dans la gestion de l'argent des redevanciers. Un dernier mot sur ce point, à propos des vedettes qu'on se dispute. Il me semble naturel que le secteur public serve de vivier, comme si souvent dans le passé, pour les animateurs, les auteurs et les journalistes. Le privé lui en débauche quelques-uns ? À lui d'en inventer d'autres.

Le Monde : Que répondez-vous aux critiques adressées à Arte ?

Jean-Noël Jeanneney : La loi prévoit explicitement une priorité pour Arte. Certains le contestent ? Les juges se prononceront puisque des recours ont été déposés. Pour ma part, ayant lu les textes, je n'ai pas de doute sur validité de la décision du CSA.

Arte est au cœur de cette politique d'ensemble qui privilégie le pluralisme de l'offre. Cette chaîne aura la tâche de proposer des émissions neuves à des publics divers, en particulier ceux qui ne sont pas des privilégiés des capitales. Ces publics s'élargiront progressivement. Ils nous aideront à davantage résister à nos tentations fréquentes de gallo-centrisme et à nous ouvrir aux autres cultures européennes.

Durant les premières semaines d'Arte sur le câble, qui ont servi de « brouillon », beaucoup de problèmes ont émergé : concernant la technique, la programmation et la qualité de certains programmes – notamment pour ceux venus d'Allemagne. Mais quoi ! Il s'agit d'une entreprise qui n'avait jamais été tentée par personne : agir et créer, à la rencontre de deux nations, de deux cultures, de deux publics, aux goûts, aux héritages, aux habitudes de vie très différents. Étonnez-vous qu'il y ait eu des tâtonnements ! Le défi d'Arte, c'est de transformer les contraintes en stimulants. À la fin juin, j'ai incité Jérôme Clément et la direction de la chaîne à réfléchir aux aménagements indispensables et à engager des discussions rigoureuses avec les partenaires allemands. On nous promet plus de souplesse dans les programmes, plus de chaleur dans l'habillage. Le nouveau directeur des programmes d'Arte, Alain Maneval, et son homologue de la SEPT, Pierre-André Boutang, me paraissent avoir des personnalités utilement complémentaires. Rendez-vous le 28 septembre.

Le but n'est pas de juxtaposer deux cultures sur une même chaîne mais d'inventer à partir d'elles un système qui soit vraiment européen. Pour leur fusion non dans la grisaille, mais dans un mutuel enrichissement. Et puis, il faudra sortir très vite de ce que le dialogue franco-allemand peut avoir d'un peu étroit. Il faudra faire venir d'autres partenaires, les Belges qui arrivent, les Suisses et les pays latins, les Anglais et, je l'espère, les Italiens, d'autres encore... Paradoxalement, les cultures ont mieux circulé en Europe dans les périodes où la communication était beaucoup moins aisée. Songeons à l'Europe d'Erasme jusqu'au dix-neuvième siècle. Arte doit être un instrument pour faire mieux.

Le Monde : Le gouvernement témoigne-t-il d'une même foi dans le câble et dans le satellite?

Jean-Noël Jeanneney : Les mêmes soucis jumeaux de régulation et d'impulsion nous animent en effet. Pour le câble, M. Émile Zuccarelli et moi-même avons favorisé son essor en provoquant une baisse des tarifs, une diversification des programmes, un câblage plus aisé des immeubles collectifs. Il revient maintenant aux câblo-opérateurs de montrer une ardeur commerciale plus éclatante et d'avancer. L'État, lui, a joué son rôle. Et je gage que 1992 aura été bénéfique pour le câble, qui a franchi la barre symbolique du million d'abonnés.

En ce qui concerne le satellite, le D2 Mac a agité la chronique. Par-delà les querelles byzantines et les passions dissimulées sous des affirmations techniques péremptoires, il faut revenir à cette idée simple : la nécessité de multiplier l'offre des programmes en 16/9, parce que cette dimension apporte aux téléspectateurs des satisfactions inédites et que c'est dans l'intérêt de l'industrie française. Les divergences d'appréciation entre les pouvoirs publics et André Rousselet, PDG de Canal Plus, ont été notoires. Elles sont en passe, je l'espère, d'être surmontées grâce à une solution qui devrait permettre d'aboutir à la « montée » de plusieurs chaînes en 16/9 sur le satellite. Ce qui permettra à la France de profiter, là encore, de l'aide européenne.

Le Monde : Pour l'ancien président de Radio France que vous êtes, la radio demeure-t-elle un dossier « chaud » ?

Jean-Noël Jeanneney : Aujourd'hui, le péril touche plutôt un certain nombre de radios privées, commerciales ou associatives, qui risquent de succomber sous la concurrence des réseaux. Pour les aider, nous allons intensifier l'aide à l'expression radiophonique, favoriser la formation des animateurs (via notamment les contrats emploi-solidarité). J'espère pouvoir faire insérer un projet de loi sur les radios dans le programme déjà chargé de la prochaine session parlementaire, un texte qui permettrait de renforcer les radios locales indépendantes, notamment en leur réservant l'accès à la publicité locale. Faute de quoi, elles risquent de mourir. Ce qui serait un appauvrissement pour la vie démocratique, civique et culturelle en régions.

Le Monde : Quel regard portez-vous sur la crise de la presse écrite ?

Jean-Noël Jeanneney : Ici, et c'est heureux, pas de secteur public. Mais l'État peut y tenir néanmoins un rôle de régulation et d'impulsion. Les ordonnances d'août 1944 restent le texte phare quant au pluralisme et à la transparence de la presse. D'autres lois, depuis, ont connu des sorts incertains. Mais un de nos chantiers les plus actuels, c'est le projet de loi sur la moralisation de la vie économique que prépare Michel Sapin, dans son chapitre consacré à la publicité. Nous y travaillons ensemble. Il y a là trop de pratiques obscures, d'accords occultes, d'atteintes à la concurrence. Il faut que, dans ce secteur, la loi républicaine vienne mettre de l'ordre en imposant la transparence. Les « supports » en profiteront, car leurs ressources publicitaires connaîtront moins de « pertes en ligne ». Dans la conjoncture difficile que traversent les journaux, cela est spécialement souhaitable. La concertation est en cours.

Le Monde : Vous avez été l'une des rares personnalités politiques à intervenir dans le conflit entre M. Ayache et le Livre CGT. Qu'en pensez-vous ?

Jean-Noël Jeanneney : Les violences physiques, les bris de matériels, sont inadmissibles. Mais, au-delà de cet épisode, il faut prendre conscience que nous allons vers un effacement progressif de la spécificité de ce secteur, pour des raisons politiques et économiques. Là comme ailleurs, il faut que soit assurée la liberté de contracter. Nous n'oublions pas le rôle capital qu'ont joué les typographes dans l'histoire du monde ouvrier et dans la conquête de la liberté de la presse au dix-neuvième siècle. Mais il faut en finir avec toute position de quasi-monopole car l'Europe l'impose. Sinon, on risque de tuer l'imprimerie française.

Si on veut donner à notre presse sa place en Europe, il faut avancer tout en ménageant les transitions nécessaires et par des négociations raisonnables entre éditeurs et ouvriers du Livre. Les accords de juin dernier constituent un progrès je me réjouis que ce secteur n'ait pas connu de licenciements massifs comme cela fut le cas dans d'autres pays européens.

Le Monde : Le CSA est soumis à de vives attaques. Comment les jugez-vous ?

Jean-Noël Jeanneney : Je suis un défenseur convaincu du principe d'une instance de régulation formée de personnalités inamovibles qui ne dépendent ni de l'État ni des acteurs économiques. Il est vrai que la chose est nouvelle en France, qui n'avait pas les traditions qui assurent par exemple aux États-Unis l'autorité et la pérennité de la Federal Commission of Communication. En France, les médias sont encore réticents à accepter des contrôles et des contraintes qui n'émanent pas d'eux-mêmes. Quant aux gouvernements, j'ai rappelé combien ils ont été longtemps rétifs à renoncer à une main mise sur la télévision et la radio. Il a donc fallu un vrai courage politique, en 1982, pour créer la Haute Autorité.

Quand le gouvernement Chirac l'a tuée, la suite de l'histoire a montré combien la succession était difficile. Le CSA n'est vieux que de quelques années. Laissons-le s'affirmer. Pour ma part, je suis extrêmement soucieux de préserver ses prérogatives. Jamais je n'ai empiété ou n'empiéterai sur elles. J'estime malséant le procès que lui intente l'opposition, ainsi que la manière dont certains hommes politiques de droite ont volé au secours de TF1, s'indignant de la récente amende que lui a infligée le CSA, non sans l'avoir précédée de plusieurs avertissements. J'y ai discerné une aversion mal dissimulée contre le principe même d'une instance de régulation qui soit efficace et conquière pas à pas sa pleine autorité.

Le Monde : L'éthique de l'information vous inspire-t-elle des projets ?

Jean-Noël Jeanneney : Je réagirai d'abord en historien de la presse. La presse et les journalistes sont critiqués depuis très longtemps. Mais il me semble que la rigueur a plutôt progressé, au rebours d'une opinion fréquemment exprimée, et en dépit de quelques fameuses « bavures » récentes qu'expliquent souvent les périls du traitement trop prompt de l'information, imposé par la nature même des médias audiovisuels. Contre ces déviations, le principal remède est une meilleure formation. Elle permet de distinguer l'essentiel de l'accessoire et de discerner la nouvelle forme ou invraisemblable dans le [illisible] des informations.

Quand des fautes graves sont [illisible], je souhaite que la profession d'une part, le public de l'autre, en tirent une leçon. La déontologie, c'est au premier chef l'affaire de la profession. Mais c'est aussi l'affaire du public, qui dispose de la meilleure sanction : refuser d'acheter ou « zapper ». Du côté de la télévision, aidons-le à améliorer sa capacité à critiquer les images, à mieux les mettre en perspective. Ce devrait être l'une des tâches d'une télévision éducative, dont j'espère qu'elle pourra bientôt voir le jour.

Non, il ne revient pas au gouvernement de se mêler directement de déontologie. En revanche, il lui revient de se préoccuper de l'amélioration des rapports entre la justice et la presse. Il faut d'une part protéger la presse contre ses propres tentations, l'aider à assurer le respect de la vie privée – en contrats, avec certains comportements répugnants que nous observons à l'étranger – et à protéger les personnes et leur réputation. Il faut pour progresser, me semble-t-il, reconnaître enfin que le journaliste est à certains égards, parmi ses concitoyens, dans une situation particulière, avec des responsabilités propres qui entraînent des conséquences spécifiques quant à ses rapports avec la justice autant qu'avec les droits de la personne. La question de présomption d'innocence, comme celle de la protection des sources, méritent d'être étudiées sous un jour neuf, pour de nouvelles avancées. Le gouvernement y réfléchit. »


Télérama : 16 septembre 1992

Télérama : En matière de télévision, le mot « culture » semble faire peur.

Jean-Noël Jeanneney : À qui ? Je trouve que c'est un mot magnifique. Refusons, à cet égard, toute intimidation. Vous savez bien, à Télérama, l'appétit des Français pour la culture que leur offre l'audiovisuel. À condition qu'elle ne soit pas imposée, péremptoire et tombant de haut. Une culture de dialogue et d'ouverture, qui ouvre des fenêtres, qui prend du recul par rapport à la vie quotidienne, qui compare, hiérarchise les nouvelles, replace le bombardement de l'actualité dans la longue durée, renvoie chaque citoyen à soi-même, à son originalité et à ses solidarités.

Qui se méfie du mot, sinon certains de mes amis intellectuels comblés de tous les privilèges de la capitale et qui font profession de ne se ruer que sur les séries B, au soir de leurs fatigues ? Je connais aussi bien des hommes politiques dont la vie publique est dévorante, qui ne connaissent la télévision que pour l'information ou le délassement brut et qui ne sont pas davantage représentatifs de nos concitoyens. Ce sont ceux-là qui, tel le député RPR Robert-André Vivien, s'insurgent contre l'arrivée d'une chaîne culturelle sur l'ancien réseau hertzien de La Cinq en s'écriant : « C'est donner du caviar à des caniches ! »

Télérama : Et vous, vous imposez Arte.

Jean-Noël Jeanneney : Le secteur public doit offrir à tous, ce à quoi le ressort du profit ne pourvoirait pas. Arte, comme France Culture, France Musique ou même France Inter, dans sa différence, comme France 2 et 3 pour beaucoup d'aspects, n'existerait pas si, dans le champ de l'audiovisuel, on ne faisait confiance qu'aux seules impulsions du privé. Ne serait-ce pas un formidable appauvrissement ? La question primordiale est de savoir si, d'ici à un an, nous aurons créé plus de diversité dans l'offre des images, plus d'ouverture, plus de profondeur. Aujourd'hui que le pluralisme de l'information est assuré, notamment grâce à la politique des gouvernements de gauche, je suis convaincu que la première tâche de l'État actionnaire est de favoriser la pluralité des programmes. Il en est le moteur et, le garant. Telle est l'idée simple qui gouverne mon action en ce domaine.

Télérama : Que pensez-vous des programmes qui vont être proposés ?

Jean-Noël Jeanneney : Je m'abstiens toujours de juger publiquement les émissions particulières. Mais nous avons tous en tête des exemples magnifiques qui nous nourrissent encore longtemps après que l'écran est éteint. En dépit de sa « fenêtre », le samedi sur FR3, et parce que confinée le plus souvent sur le câble, La Sept n'avait jamais affronté les grands vents d'un vaste public. L'y voilà !

Certes, elle n'était pas exempte de reproches. On a trouvé parfois, parmi tous ses brios, qu'elle ne reflétait pas assez les cultures d'avant-garde, les goûts de la génération des 15-30 ans, en même temps qu'elle marquait une certaine réticence envers la culture la plus classique : il y a un double élargissement nécessaire.

Il faut aussi que le public n'ait pas la sensation d'y être accueilli en intrus. La programmation est aussi importante que les programmes mêmes. L'habillage de la chaîne fera beaucoup, je l'espère, pour accueillir, attirer, prendre par la main...

Avec Arte, je le reconnais volontiers, on ajoute à la complexité du défi. Nous ne sommes plus entre nous, bien au chaud dans notre gallo-centrisme : il faut une chaîne qui soit un trait d'union entre deux pays, aujourd'hui – et bientôt entre plusieurs. Mais c'est précisément la grandeur du projet.

Télérama : D'abord prévu pour le 4 septembre, le démarrage d'Arte a été retardé au 28. Pourquoi ?

Jean-Noël Jeanneney : Vers le mois de juillet, après deux mois d'Arte sur le câble, Jack Lang et moi nous avons constaté les lourdeurs et incidents techniques qui occultaient de très belles choses offertes. Nous avons donc incité les dirigeants d'Arte à mettre les problèmes sur la table dans de franches discussions avec leurs partenaires d'outre-Rhin.

Il était clair d'abord qu'il fallait que le directeur des programmes pût peser en amont sur la production même des œuvres : il y avait une tendance, du côté allemand, à envoyer certaines émissions « en boîte » juste avant la diffusion prévue. Pratique en voie de disparition.

Deuxième nécessité, qu'Arte ne soit pas une simple juxtaposition de bons morceaux venus des deux côtés du Rhin. Mais pas davantage leur fusion dans la grisaille. Il s'agit de les faire dialoguer, selon la richesse de regards croisés, et que, à partir des produits de deux télévisions culturelles, se dégage une unité.

Et puis, cette chaîne va s'ouvrir à d'autres – les Belges arrivent – pour sortir de ce que le dialogue franco-allemand pourrait avoir, à la longue, d'un peu étouffant. Au moment où tout circule, où l'Europe se construit, nous devons prendre conscience qu'il y eut jadis des périodes plus heureusement marquées par le cosmopolitisme européen, la fécondité des influences mutuelles.

Sans remonter à la Renaissance, j'observe qu'il existait entre les deux guerres, dans les universités françaises, plus de spécialistes de l'Allemagne, de l'Angleterre ou de l'Italie qu'aujourd'hui. Arte pourrait incarner l'Europe que nous désirons et qui n'a rien à voir avec le « Volapük intégré » que raillait De Gaulle autrefois : complémentarité et dialogue des cultures, respectées dans leur richesse propre.

Télérama : Ne craignez-vous pas que cette expérience, menée avec tant de volontarisme, fasse un flop ?

Jean-Noël Jeanneney : C'est le rôle du service public de créer de nouveaux appétits, contrairement au secteur privé, qui est voué – avec de brillantes exceptions – à servir les goûts immédiats du public tels que les sondages les mesurent. Il faut donc penser à son auditoire sans être esclave de l'audimat. Ce qui m'intéresse, c'est la progression, la dynamique. Les gens viendront vers Arte : tant que la chaîne n'existait pas, ils ne savaient pas forcément qu'ils la souhaitaient... Des pièces de théâtre anciennes seront vues par des centaines de milliers de téléspectateurs, c'est-à-dire bien plus de gens que durant les siècles qui nous séparent de leur création. Non qu'il faille être insensible aux mesures de l'écoute, surtout pas, mais selon des critères mieux adaptés à chaque catégorie, en valorisant la fidélité, la progression dans le temps.

Télérama : Vous êtes attendu au tournant par la droite, qui promet de libérer le cinquième réseau hertzien...

Jean-Noël Jeanneney : En politique, il est une règle d'or : toujours agir en conformité avec sa vocation propre, et surtout ne pas chercher à faire ce que ferait l'autre camp, sous prétexte qu'un jour, arrivant au pouvoir à votre place, il risquerait de mettre à bas ce que vous auriez construit : ce serait la certitude de perdre sur tous les tableaux, de trahir sa doctrine et de brouiller son image, bref de dissoudre la raison même du combat civique. Ce n'est pas une raison pour ne pas bâtir que de savoir qu'il y a un risque de destruction ultérieure. Au demeurant, j'escompte que d'ici aux prochaines élections législatives – qui ne sont pas perdues d'avance ! – Arte bénéficiera d'une adhésion assez forte, d'un public assez fervent pour qu'il apparaisse que cette entreprise neuve et forte ne peut pas être remise en cause.

Télérama : France 2 et 3 ne risquent-elles pas d'abandonner la culture à cette nouvelle chaîne, perçue comme un ghetto ?

Jean-Noël Jeanneney : Arte ne donnera sûrement pas aux autres chaînes du secteur public un motif pour rabaisser leurs ambitions. À considérer les programmes de rentrée, je constate avec satisfaction le contraire. Il se crée un phénomène d'entraînement, une émulation, qui me paraît de bon augure. Et Hervé Bourges insiste plus que jamais sur la nécessité de la « différence ». Ce qui ne dispense pas les dirigeants de France Télévision et d'Arte de se concerter, de faire des coproductions et d'assurer la complémentarité de leurs programmations. Vous connaissez la fameuse loi de Gresham, qui dit que la mauvaise monnaie chasse la bonne. Eh bien, c'est sans doute le fait de mon optimisme je considère qu'en matière de télévision, c'est le contraire qui est vrai. Les bons programmes suscitent d'autres bons programmes et entraînent vers le mieux.