Interviews de M. Brice Lalonde, président de Génération écologie, dans "Le Quotidien de Paris" et "Le Figaro" du 19 août 1992, sur le décret de non-importation des déchets et le trafic des déchets notamment entre la France et l'Allemagne.

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Média : LE Quotidien de Paris - Le Figaro

Texte intégral

Le Quotidien de Paris : 19 août 1992

Le Quotidien : Que pensez-vous, sur le principe du décret de non-importation des déchets que Ségolène Royal doit présenter le 31 août à son homologue allemand ?

Brice Lalonde : Il est parfait, c'est moi qui l'ai instauré ! Quand je suis arrivé au gouvernement en 1988, on assistait au triomphe de la libre circulation des déchets. Moi, j'ai voulu faire triompher une autre conception, celle du déchet-nuisance et non plus du déchet-marchandise. J'ai donc élaboré une loi sur les déchets ménagers, qui n'a jamais été publiée au « Journal officiel » après mon départ du gouvernement. En revanche, je m'insurge contre le fait que Ségolène Royal se croit obligée de soumettre d'abord ce décret aux Allemands.

Le Quotidien : Il ne doit donc pas être discuté ?

Brice Lalonde : Non, elle n'a pas à demander la permission à l'Allemagne. Et pourquoi pas à tous les autres pays qui exportent leurs déchets chez nous ? Ce décret doit passer le plus vite possible. À ce moment-là, tous ceux qui importent des détritus seront mis hors la loi et on pourra les punir. D'ailleurs, ils sont déjà en situation illégale, si l'on s'en réfère au « principe de proximité » adopté dans une directive-cadre par la Communauté européenne en mars 1991.

Le Quotidien : Une directive qui n'est pas appliquée ?

Brice Lalonde : Non, il y a une espèce de flou là-dessus. Une sorte de contre-attaque des partisans de la libre circulation des déchets que sont les technocrates de Bruxelles.

Le Quotidien : Ségolène Royal a également annoncé son intention de fermer 6 780 décharges avant l'an 2000. Votre avis ?

Brice Lalonde : Parfait, une fois de plus. La décharge est le mode de traitement le plus polluant : la pollution finit toujours par atteindre l'eau et la fermentation induit un effet de serre, via le méthane. L'idéal serait de remplacer ces décharges par une combinaison d'autres techniques : tri puis recyclage ou incinération.

Le Quotidien : Quel que soit le type de déchet ?

Brice Lalonde : Mais les déchets ménagers sont bien plus dangereux. On ne sait jamais exactement ce qu'il y a dedans : détergents, piles au mercure... Quant aux déchets hospitaliers, je ne pense pas qu'il y ait trafic. Simplement, en Allemagne, on privilégie les soins à domicile plutôt que l'hospitalisation. C'est pourquoi on retrouve des déchets médicaux dans les déchets ménagers.

Le Quotidien : Finalement, vous êtes globalement satisfait de la politique menée par le gouvernement en matière d'environnement ?

Brice Lalonde : Il faut vraiment que cette histoire de déchets soit tranchée avant le référendum. Si le gouvernement ne fait rien, nous ne pourrons pas voter « oui » à une Europe de la saleté. En revanche, s'il est décidé à lutter contre les déchets, nous sommes tous derrière Ségolène Royal.


Le Figaro : 19 août 1992

Le Figaro : Une négociation avec le gouvernement allemand vous semble-t-elle superflue pour fermer les frontières françaises aux déchets ménagers étrangers ?

Brice Lalonde : Ségolène Royal n'a rien à négocier avec Klaus Töpfer – rien à « soumettre », puisque ce terme a souvent été répété. Sans compter que les pouvoirs du ministre fédéral allemand sont en la matière extrêmement réduits. La France n'a pas à négocier pour que ses voisins n'exportent plus leurs ordures. Il suffit de signer un décret, et de le publier. Ce décret est prêt, il ne reste à Ségolène Royal qu'à parachever un travail de plusieurs années.

Le Figaro : Un trafic de déchets hospitaliers est-il le meilleur moyen de tester les limites de la souveraineté française dans la future Europe de Maastricht ?

Brice Lalonde : C'est une excellente occasion de faire des travaux pratiques. Jamais l'Europe ne doit empêcher de dire à des malfaiteurs qu'ils violent la loi. Et, si d'aventure le décret français n'était pas accepté par des pays riverains, eh bien, cela conduirait tout simplement à une bataille juridique. Pas à la fin du monde. Le gouvernement français montrerait ainsi que, dans l'Europe de Maastricht, ce ne sont pas des juristes vétilleux qui commandent.

Le Figaro : Mais pourquoi des déchets ne pourraient-ils pas circuler librement ?

Brice Lalonde : Deux conceptions s'opposent La première est le degré zéro, celui de l'administration française quand je suis arrivé au gouvernement : considérer que le déchet est une marchandise comme les autres. Cela revient à charger d'ordures des bateaux en les envoyant chercher l'offre de traitement la moins chère. Parmi les décharges les moins chères, on retrouvait le plus souvent l'Afrique. L'autre conception, sur laquelle le gouvernement ne devrait pas transiger, considère que le déchet n'est pas un produit comme les autres, qu'il doit voyager le moins loin et le moins longtemps possible et que le pollueur doit être le payeur.

Le Figaro : La France ne sacrifie-t-elle pas un secteur économique en se fermant à l'industrialisation des déchets étrangers ?

Brice Lalonde : Recevoir les déchets des autres, c'est financer le développement des autres. C'est une raison supplémentaire pour laquelle nous n'avons rien à demander à M. Töpfer. Fermer les frontières aux déchets est au contraire ce correctif écologique qui donne son sens au principe économique de la libre circulation des produits reconnaître que tous les déchets sont dangereux ne doit pas interdire des échanges transfrontaliers traditionnels, comme ceux qui existent actuellement entre Strasbourg et Kehl (Allemagne) su Forbach et Sarrebruck. À l'inverse, le principe de proximité des déchets s'applique aussi à l'intérieur du territoire français. Les déchets ne doivent plus circuler entre Perpignan et Calais, ou Rotterdam et Cherbourg.

Le Figaro : Et que faites-vous des déchets nucléaires, importés ou non, qui traversent toute la France pour aller à La Hague ?

Brice Lalonde : Je considère les mouvements du déchet banal, l'épluchure de patate, beaucoup plus choquants que ceux du déchet nucléaire. Pour un déchet spécial, on peut admettre qu'un pays n'investisse pas dans des dizaines de points de décharges. De plus, les ordures domestiques sont de moins en moins « normales » : celles qui contiennent des produits chimiques débouchant les éviers par exemple sont de plus en plus dangereuses et n'ont pas à traîner sur les routes.

Le Figaro : Le thème des ordures est-il un thème électoral ?

Brice Lalonde : C'est en tout cas un thème extrêmement sensible dans l'opinion. On n'aime pas l'idée de marcher dans les ordures des autres, surtout si elles sont hospitalières. Si l'on ne résout pas très rapidement ce problème, je ne donne pas long avant qu'on n'exploite le problème des maladies entrant en France par les déchets. Aucun homme politique ne devrait oublier que les détritus sont des affaires très intimes. Je suis bien placé pour en parler un journaliste est un jour venu fouiller dans ma poubelle pour expliquer qui j'étais.