Interview de M. Michel Giraud, ministre du travail de l'emploi et de la formation professionnelle, dans "La Tribune Desfossés" le 3 juin 1993, sur les "mesures d'urgence" du plan emploi, avec notamment la baisse des salaires ("mesure ultime de sauvetage" pour éviter les licenciements), la négociation UNEDIC et les propositions budgétaires pour 1994.

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Média : La Tribune Desfossés

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La Tribune : Votre plan pour l'emploi est loin de renoncer au traitement social du chômage. En quoi se distingue-t-il de ceux qui l'ont précédé ? Lui donnez-vous un objectif chiffré ?

Michel Giraud : Il s'agit d'un ensemble d'initiatives d'urgence en faveur de l'emploi, accompagnant un effort de relance. Il nous a fallu les prendre rapidement parce qu'il y a le feu. Mais plutôt qu'un traitement social du chômage, ce sont des mesures d'accès à l'emploi. Il s'agit d'engager la guerre pour l'emploi : favoriser la création d'emplois, la protection de l'emploi, l'accès des jeunes à l'emploi, enfin la solidarité par l'emploi. Je veux aussi une démultiplication aussi forte que possible des relais pour l'emploi dans les collectivités territoriales, les régions, les départements. Le Premier ministre et moi-même allons rencontrer tous les acteurs dans les jours qui viennent.

Ces premières mesures innovent. Elles visent à commencer de résoudre des problèmes structurels, comme le coût excessif du travail, l'insertion des jeunes dans l'entreprise, l'arbitrage salaire-emploi quand il le faut. C'est beaucoup plus un plan dynamique d'accès à l'emploi qu'un traitement social du chômage.

La Tribune : Lui donnez-vous un objectif chiffré ?

Michel Giraud : Nous visons à freiner la dégradation de l'emploi. Je ne veux pas me complaire dans un horizon noir. Mais on sait fort bien, compte tenu du délai de six mois entre l'annonce des plans de licenciement et l'inscription à l'ANPE, que nous mesurons fin mai ce qui a été déclenché en octobre. Inexorablement, et quel que soit l'effet de ces mesures, nous allons encore avoir, mois après mois, un chômage très élevé. Raison de plus pour prendre ces mesures tout de suite. Si nous avions attendu l'automne, elles n'auraient été efficaces qu'au début de l'année prochaine.

La Tribune : Pourquoi ne pas les avoir prises dès le 10 mai ?

Michel Giraud : L'examen de la situation nous a conduit à en constater l'aggravation. C'est pourquoi nous avons décidé d'anticiper, d'accélérer, grâce à l'emprunt relais, sur les recettes de privatisations. Car pour prendre des mesures, il faut s'en donner les moyens budgétaires. Le Premier ministre a dit : « Je revendique le droit de m'adapter ». Faire de la politique, c'est savoir s'adapter.

La Tribune : Vous avez finalement renoncé à freiner le rythme des contrats emploi solidarité cette année. Qu'en sera-t-il en 1994 ? Songez-vous à étendre ces CES au secteur marchand ?

Michel Giraud : Quand on a une politique d'accès à l'emploi, on fait tout pour favoriser l'accès des jeunes à un emploi stable et durable. C'est l'apprentissage, l'orientation, la qualification, l'adaptation. Quant aux contrats emploi solidarité, je réussis à en financer 650 000 cette année, pour parer aux urgences.

Mais ce que je veux, c'est orienter les CES sur les publics les plus en difficulté, les plus démunis, comme les chômeurs de longue durée. Plus on fera de vraie préparation à l'emploi, et moins on aura besoin de CES, mieux cela vaudra. L'objectif est d'accompagner une dynamique de croissance.

Je souhaite qu'il y ait moins de CES en 1994. Ce serait le double effet d'une reprise de la croissance et d'une amélioration des systèmes de formation et d'insertion. Mais je revendique la possibilité de m'adapter. En tous cas, il n'y aura pas de CES pour le secteur marchand. Ils resteront des contrats concernant les collectivités, les associations, l'animation locale.

La Tribune : Vous allez aider les salariés à accepter une diminution de revenus pour éviter des licenciements. Pendant combien de temps, et à quel coût pour l'État ?

Michel Giraud : Faire la guerre pour l'emploi, c'est traiter le problème le plus en amont possible. Pour freiner les licenciements, je compte d'abord sur tous les responsables d'entreprises publiques et privées.

Cette mesure n'est ni d'intimidation ni d'incitation. Des conditions doivent être respectées. L'entreprise doit être confrontée à de réelles difficultés : existence d'un plan social ou perspectives de licenciements économiques. Alors, dans le cadre de la négociation de ce plan social, et après avoir examiné toutes les alternatives possibles aux licenciements de façon concertée, nous sommes prêts, pour éviter les licenciements, à prendre en charge pour moitié la baisse de salaire consentie par l'ensemble des salariés de l'entreprise.

C'est une mesure ultime de sauvetage et de solidarité, lorsqu'on a exploré le plan social, ce qui suppose l'intervention publique. L'entreprise ne doit pas jouer sur cette mesure. Elle est assortie de dispositifs dissuasifs et pénalisants pour l'entreprise si elle en détourne le sens.

Cette mesure devrait coûter à l'État entre 200 millions de francs et 500 millions de francs cette année. Nous n'avons pas fixé de date limite. Si elle n'apporte pas le bénéfice que nous en attendons pour éviter les licenciements, elle sera rapportée. Nous sommes volontaires, déterminés, mais pas têtus.

La Tribune : Si les partenaires sociaux ne se mettent pas d'accord pour équilibrer l'assurance-chômage, déciderez-vous par décret une hausse des cotisations ?

Michel Giraud : Je souhaite très vivement que l'Unedic demeure un organisme paritaire. On en arrive à un déficit qui s'aggrave de plus d'un milliard de francs par mois. Les partenaires sociaux sont un peu désemparés. Je leur ai dit que la partie devait se jouer en trois actes. D'abord assurer le versement des prestations en juillet : l'État a fait ce qu'il fallait. Ensuite, les partenaires ne doivent pas camper sur leurs blocages, les uns ne voulant pas toucher aux prestations, les autres ne voulant pas alourdir les cotisations : il n'y a de sortie qu'avec un effort équilibré, et c'est au patronat de faire l'effort le premier. Les partenaires syndicaux doivent aussi réfléchir à la durée de l'indemnisation, plus longue chez nous que chez nos partenaires européens, sur la rigueur de gestion du dispositif, sur l'assiette des cotisants... Bref il faut ouvrir le jeu, et chacun doit faire un pas. Alors, troisième acte, l'État ne refusera pas de prendre sa part, examinant avec les partenaires comment il peut aider à la remise à niveau.

Mais si les blocages perduraient, il n'y aurait que deux solutions : soit un acte d'autorité de l'État, soit une implosion du système qui ne serait confortable pour personne.

La Tribune : Le Premier ministre a demandé aux membres du gouvernement de réduire de 10 % à 15 % les dépenses d'intervention de l'État en 1994. Le ministère du Travail est-il lui, aussi concerné ?

Michel Giraud : Il y a les dépenses de fonctionnement, pour lesquelles nous devons montrer l'exemple, et pas seulement avec des mesures symboliques. S'agissant des dépenses d'intervention, je présente une proposition budgétaire 1994 qui tient compte de l'ensemble des mesures de 1993 : celles du budget initial, les 8,7 milliards du compte d'affectation spéciale, les 14 milliards du collectif budgétaire, les 10 milliards financés par l'emprunt. C'est la base à partir de laquelle nous allons négocier.

Je suis tout à fait d'accord pour jouer la rigueur et serrer les boulons, mais il faut un minimum de cohérence. J'ai cependant le souci de rechercher la meilleure efficacité des dispositifs d'interventions, l'absence de pertes en lignes. Cela fait partie d'une démarche de rigueur.

La Tribune : La fiscalisation des allocations familiales sera-t-elle poursuivie ?

Michel Giraud : La majorité a prévu dans sa plate-forme de les budgétiser. Cela demandera huit ans, douze ans... La seule différence, c'est que nous avions prévu que cela permettrait de majorer le salaire direct. Mais la situation est telle que l'objectif premier est aujourd'hui l'emploi. Nous allons donc regarder de près comment cet allégement de charges se traduit en emplois.

La Tribune : La montée du chômage devient insupportable en Europe à cause de la concurrence internationale. Or le seul modèle de développement qui ait fonctionné dans le Tiers-Monde repose sur les délocalisations. Comment résoudre cette contradiction ?

Michel Giraud : Il y a les mauvaises réponses, comme le protectionnisme tous azimuts et le contrôle des investissements à l'étranger. Il faut respecter les règles de l'économie de marché. Mais il y a aussi les règles du jeu sur le plan social, humain, de respect des droits de l'homme. Mardi, je m'exprimerai sur cette affaire de délocalisations devant la session de l'Organisation internationale du travail (OIT) à Genève.

Il faut chercher à diminuer le différentiel des coûts de production et tout faire pour faire reculer la pauvreté dans le monde. Il ne faut rien faire qui soit de nature à exploiter la misère.

C'est une démarche humaine et morale. Je veux me placer sur ce terrain. On ne pourra s'attaquer à ce problème que si l'on partage avec l'ensemble des pays industrialisés des règles morales et d'éthique. Dans l'état actuel des choses, il m'apparaît que l'OIT doit être le cadre de cette action.

La Tribune : L'affaire Hoover a montré que la concurrence joue aussi en Europe...

Michel Giraud : À Luxembourg, nous avons abordé hier le projet de directive européenne sur le travail des enfants. Je veux qu'on l'interdise. La France a à ce sujet une position en pointe. J'ai été suivi par plusieurs pays.

Nous allons également préparer une directive sur les comités d'entreprises européens. La France dit ce soit dans un contexte de dialogue. Une bonne préoccupation consisterait à rationaliser, pour ne pas dire moraliser les règles de solidarité européenne.

La Tribune : Des voix commencent à s'élever dans la majorité à propos de la politique monétaire. N'est-elle pas décisive pour l'emploi ?

Michel Giraud : Il faut traiter le problème au fond, sur la durée, mais sans céder à la tentation de facilité qui consisterait à laisser déraper la monnaie française. Au moment où l'économie allemande et le mark sont fragilisés, et où la solidarité franco-allemande croit pas qu'il faille prendre le risque de décrocher délibérément le franc du mark.